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«La pensée qui est formée on nous par la chose que « nous connaissons, voilà le verbe que le cœur dit, « verbe qui n’est ni grec, ni latin, ni d’aucune langue... « verbe antérieur à tout son, antérieur à toute pensée « du son'. » Le verbe mental, le X070Ç, pour les anciens, pour les théologiens et les philosophes , n’est autre chose que la pensée même formée en nous ; il ne s’ensuit donc nullement que la pensée soit essentiellement parlante, au sens des traditionalistes, ou que la parole intérieure ou extérieure soit nécessaire à toute pensée.
On dit bien quelquefois que celui qui pense s’entretient avec lui-mfime. Ses pensées se combattent, nous dit saint Paul, s’accusent réciproquement ou se justifient : Testimonium reddente illis conscientia ipsorum et inter se cogitationibus accusantibusautetiam deferulentibus. Sur quoi M. de Bonald s’écrie : « Il est évident que ce « long entretien avec soi-même, ce combat intérieur de « pensées qui s’accusent réciproquement ou se justice fient, ne peut avoir lieu sans un discours mental, et « sans la présence intérieure de la parole, qui réalise « les pensées, et permet à l’esprit d’en faire le sujet de « ses méditations’. »’ Il est évident, au contraire, que si l’on pense souvent à l’aide des mots d’une langue connue, on pense aussi quelquefois sans la présence des mots ; et, loin que la pensée soit réalisée par le mot, elle existe avant lui et peut exister sans lui. Si, dans le langagè ordinaire, on appelle la pensée un entretien avec soi-même, un discours intérieur, ce n’est que par analogie et par figure. Toute métaphore est la comparaison d’un objet insensible avec un objet sensible : ici on com-
1 De Trinit., 1. XV, h. 19, 22.
a Recherches p/u7., I, p. 406.
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pare le mouvement de la pensée, la suite et l’enchaînement des idées, à un discours intérieur ou oral : on ne prétend pas identifier l’un avec l’autre, ni les rendre également nécessaires l'un à l’autre.
Parce qu’en Dieu, sa pensée ou sa connaissance estappelée Verbe et quelquefois parole, ce serait une étrange illusion de s’imaginer que Dieu ait une parole semblable à celle de l’homme, pour conclure de là que dans l’homme la pensée est essentiellement parole. S’il est dans l’homme un verbe qui puisse être comparé au Verbe de Dieu, ce n’est ni la parole orale articulée, ni la parole prononcée à l’intérieur; c’est uniquement la pensée même de l’esprit. « Celui, dit saint Augustin, qui peut « comprendre ce qu’est dans l’homme son verbe ou sa « parole, verbum, non-seulement avant qu’il profère « aucun mot au dehors, mais encore avant qu’il ait dans « la pensée l’image d’aucun mot sensible, celui-là peut « se dire qu’il voit une ressemblance de ce Verbe, dont « il est écrit : Au commencement était le Verbe '. »
Voilà ce que M. de Bonald ne semble pas avoir compris. Selon lui, « ainsi que Dieu, intelligence suprême, « n’est connu que par son Verbe, expression et*imago « de sa substance; de même l’homme, intelligence fi- « nie, n’est connu que par sa parole, expression de son « esprit; ce qui veut dire que l’être pensant s’explique « par l’être parlant’... Le lecteur le moins attentif re- « marquera combien ces locutions familières, la parole, (i exjiression de notre intelligence, et son image; fille de la « pensée, et par laquelle la pensée se produit; ne faisant « qu’un avec la pensée, et cependant en étant distinguée;
1 De Trinit., L XV, n. 19. Cf., n. 20.
1 Léqisl. frrimiU , I. p. 49. Cf., p. 328.
« née de la pensée et son égale, etc., etc. Combien, dis- « je, toutes ces locutions, qui développent le mystère de « l’homme, s’accordent avec celles que la religion em- « ploie pour mettre à notre portée le mystère de la na- « lure divine, en qui elle nous montre aussi une parole d éternelle ou Verbe, expression de l’intelligence suprême, « et image de sa substance; fils de fiieu, et cependant égal « à son père; par lequel Use produit et se manifeste, etc.
« Lumière du monde moral, qui éclaire tout homme ve- « nant en ce monde, lien de la société, vie des intelli- « gences... la parole règle l’homme, ordonne la so- « ciété, explique l’univers. Tous les jours elle tire « l’esprit de l’homme du néant, comme aux premiers « jours du monde une parole féconde lira l’univers du « chaos; elle est le plus profond mystère de notre être, « et loin d’avoir pu l’inventer, l’homme ne peut pas « même la comprendre '. »
L’illustre auteur nous apprend, dans son dernier ouvrage9, qu’à l’Ecole normale, on se gênait peu envers sa philosophie, et qu’on l’appelait sans façon une philosophie de calembours. Ce n’est pas nous qui nous permettrions cette légèreté, comme il l'appelle, à l’égard d’un écrivain si sérieux et si recommandable. Mais il nous sera permis d’observer que daris les passages qu’on vient de voir, les mots de verbe, pensée, parole, expression, image, lumière, etc., etc., ainsi appliqués, ainsi rapprochés, mélangés et confondus; pris, tantôt dans un sens équivoque, tantôt dans un sens qui ne peut être le véritable, nous semblent un jeu propre à égarer
1 Ibid., p. 336.
* Berherrhcs phil., I, p. 142.
* Principe constit. de la soc., p. 64.
l’esprit, peu convenable peut-être dans une matière si grave, dans une matière si sacrée, puisqu’il s’agit des personnes divines et de la sainte Ecriture
Le pieux auteur, qui était loin sans doute de vouloir manquer de respect à l’Ecriture sainte, apporte encore sans scrupule d’autres passages pour prouver son système , sans rien prouver davantage. En voici un exemple : u Une expression sans pensée est un son ; une « pensée sans expression n’est rien, nihil sine voce est,
« a dit saint Paul, 1 Cor. 14, 10\ » Saint Paul a-t-il réellement voulu dire que notre pensée, sans l’expression, nihil sine voce est ? Voici le verset entier : Tant inulta, ut puta, généra linguarum sunt in hoc mundo : et nihil sine voce est. Ce que Carrières traduit ainsi : « Car « il y a tant de diverses langues dans le monde, et il « n’y a point de peuple qui n’ait sa langue particulière. » D’autres commentateurs traduisent un peu différemment; mais aucun n’avait imaginé qu’il s’agît là de la pensée privée de son expression.
M. de Bonald dit ailleurs : « Quoique nos idées ne « soient pas innées, dans le sens que l’école ancienne l’a « peutrétre entendu, il n’est pas moins vrai que la loi « de Dieu, et généralement toutes les vérités morales, « sont, comme dit saint Paul, écrites dans le cœur de << l'homme... où elles attendent que la parole transmise
1 Nous avons montré, dans un précédent ouvrage , de l'Origine des connaissances humaines , d'après l'Écriture sainte, ch. vu, l’inconvenance et la fausseté des allusions perpétuelles, au moyen desquelles certains écrivains de l’école traditionaliste s'efforcent d’expliquer le mystère de la parole humaine par les mystères de notre sainte religion. Peut-être auront-ils cru, à tort, pouvoir s’autoriser de l’exemple de M. de Bonald.
’ Législ. primit., I, 327.
« à Chaque homme par la société, suivant les lois gé- « nérales du Créateur, vienne les rendre visibles pour « l’esprit; fidesex auditu, la foi vient de l’ouïe, dit le <t même apôtre... Le concile de Trente dit la même « chose : les adultes se disposent à la justice, lorsque
aidés par la grâce et concevant la foi par l’ouïe', etc. .. « C’est donc une loi générale de l’ordre moral et de la « condition humaine que l’homme ne puisse concevoir « ou communiquer ses pensées que sous une expres- « sion mentale ou vocale... Un être intelligent qui n’au- « rait pas besoin d’expression ou de parole pour con- « naître ses propres pensées et les transmettre au «. dehors, serait tout ce que l’on voudrait; mais ne sert rait pas l’homme tel que nous le connaissons. Cette « nécessité de la parole révélée est exprimée dans les li- « vres saints, dont j’invoque ici l’autorité, non pour « établir, mais pour confirmer la vérité de mes proport sitions. Ecoutez saint Paul : Deus olim loquens patri- « bus in prophctis, novissimè diebus islis locuttis est nobis « »n filio... et ailleurs : fi dis ex auditu; quomodo audient « sine prœdicante * ? »
Moins préoccupé de son système, l’auteur aurait vu facilement que dans ces textes sacrés il s’agit des vérités surnaturelles que l’homme ne connaît que par la prédication ; s’ensuit-il qu'on doive dire la même chose des vérités de l’ordre naturel? La fvi vient de l'ouïe; s’ensuit-il que la raison en vienne également? Et quand saint Paul dit que les vérités morales sont écrites dans le cœur de l'homme, veut-il dire que l'homme les ignore jusqu’à ce que la tradition les lui enseigne?
* Recherches phil,, l, p. 405.
* Principe constit. de la soc., p. 46, 47.
On remarque le même paralogisme dans un autre en~ droit où l’auteur dit : « C’est cette nécessité de la parole « transmise par la société des êtres intelligents pour « donner à notre esprit la faculté de lire ses propres « pensées, ces pensées gravées au fond de notre être, « qui a fait dire à un Père de l’Eglise que si un homme «< juste, isolé de toute société, et sans communication « avec des êtres intelligents, n’avait pu recevoir aucune « connaissance de la loi de Dieu, Dieu lui enverrait un « ange pour l’en instruire, plutôt que de le laisser dans « l’ignorance. Quomodo audient, dit saint Paul, sineprœ- « dicante'. » Ce Père de l’Eglise n’est autre que saint Thomas. On peut se rappeler le passage du saint docteur, que nous avons donné* comme la condamnation formelle du nouveau système. L’auteur s’ekt gardé dë rapporter ce passage où il s’agit d’un individu qui connaît par lui seul les vérités de l’ordre naturel, et qui a besoin, pour connaître les vérités de la foi, d’un ange ou d’un missionnaire.
L’infatigable écrivain fait un dernier effort, et c’est encore aux livres saihts qu’il a recours. « Cette vérité, « dit-il, que les choses dont nos idées sont la représën- « talion ne nous sont connues que par le nom qu’elles « portent, c’est-à-dire le mot qui les exprime, parait à « découvert dans mille endroits des livres saints, et « même dans les pratiques de la religion chrétlehne. « Partout on trouve le nom, nome n, mis à la place de « l’être; le nom pris pour l’être; et tout ce qu’on peut « dire de l’être ou attribuer à l’être, attribué à son nom. « Ainsi, que l’écrivain sacré parle de Dieu, de l’homme
1 Recherches phil., I, p. 406.
’ Voir ci-dessus, p. 81.
« ou des peuples, c’est toujours le nom qui est invoqué « et glorifié, profané et blasphémé, perdu et effacé. « C’est au nom que l’on jure, au nom que l’on bénit, au « nom que l’on parle, au nom que l’on est envoyé, le « nom que l’on cherche, par le nom que l’on appelle. « Le nom renferme toutes les vertus et tous les mys- « tères; il a son caractère et son nombre. La religion « fait tout avec le nom et au nom de son divin auteur, « et le signe même du christianisme est au nom des « personnes divines. Voyez dans la Concordance des li- « vres saints en combien de manières le nom est em- « ployé pour le sujet lui-mème1. »
Evidemment, on est à bout d’expédients, quand on appuie sa thèse sur une pareille argumentation. Le nom, nomen, mis à la place de l’être, le nom pris pour t'être, ce qu on peut attribuer à T être, attribué à son nom... Sans doute, JV1. de Bonald n'ignorait pas comment cela s’appelle en rhétorique : c’est une figure, c’est une métonymie. Sur le v. 18 du ch. m de saint Jean, où le nom est pris pour l 'être, pour le fils de Dieu, Cornélius à Lapide s’exprime ainsi : Nomen en im ponitur pro re nominatâ, metonymicè. Et sur ces paroles des Ad. des Ap., c. iv, v. 12 : Nec aliud nomen est... le môme commentateur ajoute : Non estalius quam Jésus Christus... Nomen en im sumitur pro re nominalâ, vel pro personâ cujus est nomen... est hcebraïca metonymia. Maintenant, le lecteur est-il désireux de savoir au juste ce qu’est la métonymie voici comment la définit un dictionnaire estimé : « Métonymie, figure de rhétorique par laquelle « on met la cause pour l’effet, comme quand on dit : « vivre de son travail; l’effet pour la cause, comme
1 Hecherches phil., I, p. +20, 42) .
« quand on dit qu’il n’y a point d’ombre dans un jardin ; « le signe pour la chose signifiée, comme quand on dit: « le sceptre, au lieu de la dignité royale. » La métonymie est employée dans toutes les langues; mais ce genre particulier de métonymie qui consiste à prendre le nom pour Yêtre ou pour la personne, était spécialement propre à la langue hébraïque : est hœbraïca metonymia. M. de Bonald a pu en voir de nombreux exemples dans la Concordance des livres saints. Mais qu’estce que cela prouve? Cela prouve-t-il que, d’après les livres saints, « les choses ne nous sont connues que par « le nom qu’elles portent? » Il faudrait dire, par la même raison, que l’autorité royale ne nous est connue que par le sceptre qui la représente, et que quiconque n’aura pas vu un sceptre, ne connaîtra pas l’autorité. M. de Bonald a pris une métonymie pour une preuve, une figure pour une réalité.