‹ De La Vallière à MontespanChapitre 10 sur 60 · SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON

Le concours de circonstances qui peu à peu amenèrent Françoise de Rochechouart à supplanter mademoiselle de La Yallière dans le cœur de Louis XIV fut déterminé avant tout par une raison décisive : à savoir, par l'union malencontreuse qui fit de Françoise de Rochechouart la femme du marquis de Montespan.

Sans aucun doute possible, nous pensons en donner la démonstration suffisante, la conduite

de ce singulier époux fut la meilleure excuse de sa femme. Mais, avant de présenter ce personnage, il est nécessaire de faire connaître sa famille. Jamais les lois de l'atavisme ne se vérifièrent d'une manière plus évidente.

Louis-Henry de Pardaillan de Gondrin, chevalier, marquis de Pardaillan et autres lieux, plus connu sous le nom de marquis de Montespan, était lils de haut et puissant messire Hector-Roger de Pardaillan de Gondrin, chevalier, marquis d'Antin, comte de Miolans et autres lieux, sénéchal et gouverneur pour le roi au pays de Bigorre, et de haute et puissante dame Chrétienne-Marie de Zamet, baronne de Murât. « La noblesse de la famille, note le biographe des archevêques de Sens, était une des plus distinguées et aussi une des plus éminentes du royaume après celle des princes du sang. » Elle était issue, disait-on, « du sang des anciens rois d'Espagne, par les mariages des ducs de Cordoue (dont la famille tire son origine) avec des héritières des maisons d'Aragon, de Foix, d'Armagnac, etc., noblesse qui reçut un surcroît de gloire par les alliances qu'elle lit avec les maisons de Chàtillon et de Lusignan,

LA FAMILLE DE M. DE MONTESPAN. 107 (|iii depuis s'esl alliée à celle des Termes, des

Bellegarde, etc. ».

Sans remonter si haut, les Gondrin étaient de haute el vieille noblesse de Guyenne. Le testament de Paule de Bellegarde, veuve d'Antoine de Pardaillan, et grand'mère de M. de Montespan, donne de la famille, de ses biens cl de son caractère, une idée pittoresque et assez étendue. La [liélé y était considérable, les rancunes tenaces, et l'accent gascon du meilleur aloi. «Considérant l'état misérable de ce monde et qu'il n'y a chose plus certaine que la mort ni rien de plus incertain que son heure», la vénérable dame mit un soin minutieux à assurer le salut de son âme cl à disposer de ses bien-.

Aux récollels, aux jésuites, aux capucins, aux minimes, aux augustins, aux cordeliers, elle multiplie « les f'oundations » pour sauver « soun » âme quand elle sera séparée de « soun » corps. Ces « foundations » sont, d'ailleurs, modestes, et clic entend en avoir pour son argent. Pour vérifier que les curés de Gondrin s'acquitteni effectivement des « oresouns - (oraisons) qu'elle entend faire dire en sa laveur, un ^^> conseils du lieu

ou quelqu'un de la « mesoun » (maison) assistera à chaque messe.

Soigneuse des intérêts spirituels de ses enfants, madame de Bellegarde se montre plus vindicative en matière temporelle. Elle avait cinq « garsouns» et quatre filles et distribue entre eux des libéralités médiocres avec un grand luxe de considérants désagréables. Le plus maltraité est Louis de Pardaillan. C'est de « boun cœur » que sa mère qu'il avait mécontentée par ses dettes ne lui laisse d'autre héritage que « cinq écus à l'honneur des cinq plaies de Notre Seigneur » ; deux filles, religieuses, reçurent quelques écus et beaucoup de bons conseils. Jean-Antoine, l'aîné, a été si bien partagé «tant en «moun» bien qu'en celui de M. le duc de Bellegarde, mon «boun» père, qu'il peut se tenir satisfait ; d'ailleurs, il n'a pas témoigné une « amitié » suffisante à la testatrice. Parmi toute cette lignée, il n'y a d'épargnés que la marquise d'Aubeterre et l'archevêque de Sens. « Quand je dis mon « boun » fils, j'entends parler de mon fils l'archevêque de Sens », note la tendre mère. « C'est pour payer, en quelque sorte, le grand amour et respect qu'ils

ont eus pour moi dans l'abandon que les autres avaient fait de moi et l'ingratitude avec laquelle ils ont payé mes soins », qu'ils sont institués légataires universels.

L'aïeule légua à sa lignée l'humeur agitée et quelque peu hypocondriaque dont son testament fait la preuve. Il ne serait pas aisé de relever parmi tous les (londrin, Pardaillan ou Termes mentionnés dans son testament, un seul descendant qui ne tint d'elle par quelque côté. Notons que parmi eux l'un des moins excentriques paraît avoir été le marquis d'Antin, père du marquis de Montespan. Ce fut un fidèle serviteur du roi, sénéchal et gouverneur de Bigorre depuis 1654, résidant la majeure partie de l'année en son chàteau de Bonnefont, fort occupé par ses fonctions et par l'administration très compliquée de ses biens. Il épousa une maîtresse femme' qui s'entendait à la dépense : son lils se plaignit plus lard qu'elle lui laissât une succession grevée de cinq cent mille livres de délies. Au moment du mariage de celui-ci, ils étaienl séparés de biens. plutôt probablement pour sauvegarder leurs intérêts matériels que par incompatibilité d'humeur.

110 DE LA VALLIERE A MOXTESPAX.

Mais parmi leurs proches, fort nombreux, les personnages principaux, ceux dont l'esprit de la nouvelle marquise de Montespan devait être plus directement frappé étaient à coup sûr le fameux archevêque de Sens, le favori de Paule de Bellegarde, dont probablement le marquis de Montespan était le filleul, et le vieux duc de Bellegarde, chef incontesté de la famille, dont les originalités défrayaient la curiosité publique.

Il faut reconnaître qu'ils furent en même temps les exemples les plus remarquables de ce déséquilibrement qui parait avoir été caractéristique de la famille de M. de Montespan.

Louis-Henri de Gondrin, né en 1620, neveu et coadjuteur de l'archevêque de Sens, Octave de Bellegarde, lui avait succédé en 1646. Sa haute naissance, dit l'historien du diocèse de Sens, « fut soutenue d'une grandeur d'âme, d'un esprit élevé, d'un corps bien fait, d'un air imposant, d'une facilité extrême pour bien s'exprimer en public, d'un amour violent pour l'étude et d'une pénétration vive pour développer les plus grandes difficultés de l'école ».

Toute médaille ayant son revers, il faut bien y

joindre des mœurs douteuses, un goût prononce'1 pour l'intrigue, un esprit inquiet, despotique et tracassier, qui le précipita dans les aventures les plus diverses. Après s'être compromis dans la Fronde, il s'était jeté dans un tel dérèglement, que le cardinal de Retz, d'ailleurs son ennemi, le trouvait ridicule. Mieux que de longues descriptions, un contrat conclu en 1656 avec ses créanciers est éloquent. Il devait de l'argent à quarante-deux fournisseurs: boucher, charron. menuisier, maréchal ferrant, apothicaire, chirurgien, tapissier, rôtisseur, maçon, charcutier, l,i il leurs et marchands publics de toute sorte se réunissaient pour le poursuivre. 11 supportai allègrement leurs plaintes, brillant au premier rang de la Cour, lié avec tout ce qu'elle contenait d'intrigants.

En 1GG4, il eut sa bonne part dans la fameuse brouille qui éclata entre le marquis de Tardes el le comte de Guiche, allant, s'il l'aul en croire le duc d'Enghien, rapporter à ce dernier les vanteries de son rival quant à sa laveur auprès de Madame. L'année suivante, il se trouva également compromis dans les lettres de madame de Chà-

tillon saisies après l'arrestation de de Vardes. Bien qu'elles fussent pleines « de sottises et d'impertinences extrêmement ridicules », il jugea nécessaire, ainsi que le maréchal de Gramont et le duc de Luxembourg, d'avoir un éclaircissement avec cette écervelée. « J'aurais bien voulu y être, dit le duc d'Enghien, car cela a dû être fort plaisant. » La plaisanterie ne fut, sans doute, pas du goût de M. de Sens, qui, décidément plus mondain que ne le comportait son habit, dut songer à s'éloigner. Il concentra dans son diocèse tout son besoin d'activité et s'y montra dès lors le plus exigeant, le plus tatillon et le plus processif des prélats. « M. de Sens, disait-on, fait payer aux autres ses péchés. » Ses sympathies pour le jansénisme lui aliènent les anti-jansénistes, mais elles ne paraissent pas si sûres pour que les jansénistes se rallient à lui. A maintenir la discipline du clergé, à réprimer les abus, à faire respecter ses prérogatives et sa volonté, il apporte une ardeur belliqueuse qui le met en conflit avec tout ce qu'il y a d'ecclésiastiques dans son diocèse : avec les cordeliers de Provins, avec les capucins de Saint- Florentin, de Joigny, d'Étampes, avec les jésuites

qui en appellent au roi et à Rome, qu'il met en interdit et dont il excommunie les pénitents. Il a un débat particulier avec ceux qui avaient voulu fonder un collège à Provins. Avec son propre chapitre il a un procès de quatre ans.

Tous ers débats son! semés <l<'s épisodes les {dus extraordinaires. Il faul lire, dans le récit du respectueux biographe des archevêques de Sens, peu susped d'exagération, comment l'éminènt prélat fit ouvrir le tabernacle iU>* capucins par un serrurier, accompagné de deux ecclésiastiques, ou encore dans quels termes il entretint une polémique avec les cordeliers. Les scènes les plus baroques se rattachent peut-être à sa Inde contre les jésuites pour la conversion desquels il ordonna des prières publiques, comme étanl de son diocèse « la partie la plus malade et la plus abandonnée de Dieu»; faisanl afficher son mandemenl à la porte de toutes les églises. L'excommunication qu'il prononça contre leurs pénitents donna lieu à une manifestation incroyable. « L'archevêque, revêtu de ses habits pontificaux de couleur violette, la mitre en tête, la crosse el la croix portées devant lui, ayanl une bougie blanche à

la main, monta en la chaire de son église métropolitaine, assisté de ses officiers et de onze curés de la ville, ayant aussi une bougie blanche allumée. Assemblé à ce nouveau spectacle au son des grosses cloches et à l'invitation que les curés en avaient faite aux prunes de leurs paroisses, le peuple, quand il vittout cet appareil funeste et l'église en deuil, crut de bonne foi qu'on en voulait à quelque nouveau monstre qui était sorti des enfers et qui faisait le dégât dans le diocèse. Durant cinq quarts d'heure, l'archevêque invectiva tour à tour contre les capucins et leurs pénitents. Puis, ayant prononcé l'excommunication, il éteignit son flambeau et le jeta par terre, ce que firent aussi les officiers et les curés qui étaient placés de côté et d'autre de sa chaire. »

Non moins étrange fut la pénitence imposée an marquis de Mauny qui, effrayé des poursuites intentées contre lui à la suite de plusieurs actes de brigandage, offrit de faire amende honorable.

« L'archevêque, toujours grand dans ses entreprises, affecta de l'être encore plus dans cette occasion. Il assembla clans la cathédrale un nombreux synode, fit dresser un théâtre et eut soin

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