‹ De La Vallière à MontespanChapitre 12 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

p r ]•: m i È i ; i: s a n n é es d i : mariage

Mardi l'heureux marquis d'An tin Chéri du ciel et du destin...

Épousa ce charmant miracle...

Ce divin paradis îles yeux, Ce rare chef-d'œui re des dieux, Cette demoiselle excellente Mortemart ou Tounay-Charente, Qu'on ne saurait voir sans amour.

(Louet, Muse historique.)

A un bal du Palais-Royal, le 20 janvier 1662, .M. de Ghalais se prit de querelle avec nu gentilhomme nommé M. de La Frette. a Ghalais, mande l'ambassadeur vénilien. souffleta La Frette. Celuici, soutenu par son frère, rendit les coups avec usure. Le marquis de Noirmoutiers, beau-frère de Ghalais, vint à son secours avec deux autres amis; cependant on lit cesser le tumulte et tous

les six ils montèrent en voiture et se firent conduire au loin. Les sieurs de La Frette ayant trouvé deux autres seigneurs pour seconds, ils se rendirent le matin même, dès la pointe du jour, derrière une Chartreuse qui se trouve dans le faubourg Saint-Germain. »

La rencontre fit sensation, tant par la qualité (\i-> combattants que par ses résultats.

Il y avait d'un coté : Adrien-Biaise de Talleyrand, prince de Chalais; Louis-Alexandre de La Trémoille, marquis de JNoirmoutiers; le marquis de Flamarens; Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis d'Antin; — et de l'autre, les deux La Frette, Argencourt et le chevalier de Saint-Aignan.

« Ils se sont battus, ajoute l'ambassadeur, tous les huit, et, chose singulière, tous les quatre d'un seul côté ont succombé, c'est-à-dire du côté de Chalais. Le marquis d'Antin est resté sur la place, ?Soirmoutiers n'en reviendra pas, et MM. Flamarens et Chalais sont blessés. »

Effectivement le marquis d'Antin avait été tué sur la place par le chevalier de Saint-Aignan. Contre l'opinion de l'ambassadeur, Noirmoutiers en « revint ». Mais la rigueur des édits royaux

était extrême. Pour y échapper, le marquis de Noirmoutiers dut s'enfuir. Bien lui en prit. Le 24 avril 1662, le Parlement condamnait à mort par contumace les sept duellistes. Il prit du service en Portugal et fut tué au mois de mars 1667, m combattant contre 1rs Espagnols.

Au moment où il avait embrassé la cause de son beau-frère, M. de Noirmoutiers était fiancé à mademoiselle de Tonnay-Charente, fille du duc de Mortemart; sa fuite précipitée amena naturellement la rupture de l'union projetée.

Mais, par une rencontre bizarre, le duel qui enleva un fiancé à mademoiselle de Tonnay-Charente lui en donna un autre. Par la mort du marquis d'Antin, son frère devenait un parti sortalile. N'y eut-il qu'un arrangement de famille? ou plutôt un entraînement romanesque; rapprochant la jeune fille du marquis de Montespan, frère cadel du marquis d'Antin qui s'était fait tuer pour l'honneur de son premier fiancé? Quoiqu'il en soit, la conséquence inattendue du duel Chalais- La Frette fut de faire, un an plus tard, de mademoiselle de Tonnay-Charente, la marquise de .Monte-pan et de l'acheminer ainsi vers la

carrière tumultueuse dont le fracas emplit le xviie siècle et trouble encore le jugement des historiens.

Ambition sans scrupule, faste démesuré, orgueil insolent : voilà, en effet, les reproches que les plus indulgents ne lui épargnent pas. Volontiers on y ajoute l'hypocrisie, et sinon des crimes qualifiés, au moins les espoirs les plus monstrueux, peut-être les tentatives les plus scélérates. Sous ces sombres accusations la femme disparaît si bien, que, dès son avènement, on nous représente comme épaissie, mûrie, d'une séduction presque vulgaire, la radieuse jeune femme qui n'avait que trois ans de plus que La Yallière et l'éclipsait de toute sa beauté et de tout l'éclat de son esprit.

Nous n'entreprendrons point ici une discussion psychologique. Peut-être les documents eux-mêmes se chargeront-ils de nous montrer, au début de ce nouvel attachement du roi — où l'on n'a voulu voir, de la part de la nouvelle favorite, que l'heureux effet d'une ambition sans scrupule, — combien se rencontrèrent de circonstances atténuantes que l'on ne paraît pas avoir soupçonnées jusqu'ici ; com-

ment, dans cette attraction réciproque, eu ne fut pas Françoise de Rochechouart qui fit les premiers pas ei quelles furent, d'autre part, les multiples influences qui l'entraînèrent vers un ternie presque fatal.

Bien qu'eu sa qualité de premier gentilhomme de la chambre il eût droit à un logement au Gros Pavillon du Louvre, le marquis de Mortemart résidait ordinairement en son château de Lussac, en Poitou. C'est là que la future marquise de Montespan naquit le 5 octobre 1640; elle fut baptisée le même jour à l'église Saint-Maixent, ainsi que L'atteste l'acte suivant, conservé aux archives de la commune de Lussac-les-Chàteaux :

a Le vendredi, cinquième jour d'octobre mil six cent quarante, a été baptisée Françoise de Rochccbouart, lîlle de Gabriel de Rochecbouart, chevalier des ordres du Roi, conseiller en ses conseils d'État et premier gentilomrne de la chambre de Sa Magesté, seigneur marquis de Morlhemart,

Lussac-le-Chasteau et prince de Tonnai-Charente, et de dame Dianne de Grandsaigne. Et sont les parrain et marraine, Nicollas Rozet et Françoise Massoulard, qui ne savent

signer. »

Tartaud, prêtre.

Outre l'intérêt qui s'attache à tout document concernant une aussi illustre personne, celui-ci nous renseigne exactement sur deux détails de sa biographie. Il nous l'ait connaître exactement la date de sa naissance, circonstance qui n'est pas inutile, car il arriva que plus tard, dans un document également officiel et pour des raisons financières auxquelles M, de Montespan ne fut sans doute pas étranger, elle oublia un jour cette date pour se rajeunir d'une année. — Ce document nous apprend, en outre, qu'elle ne reçut à son baptême d'autre prénom que celui de Françoise, ainsi d'ailleurs qu'elle signa toujours, et que ce ne fut que beaucoup plus tard que, peut-être sous l'influence des Précieuses, elle crut devoir elle-même y joindre celui d' « Athanaïste », devenu 1' « Athénaïs » dont on l'a affublée depuis avec tant de complaisance. Ajoutons qu'elle porta aussi le prénom de Diane, qui lui fut attribué même dans des actes officiels.

C'était une famille considérable que celle des Mortemart. Le roi tenait son chef en haute estime; ses lettres officielles à « son cousin » se nuancent d'une bienveillance personnelle. « Sachant que sa maison est une des plus illustres de notre royaume, qu'elle est des principales du Poitou... que môme Edouard, roi d'Angleterre, donna une sienne fille en mariage à un seigneur de Rochechouart, que ceux de ce nom ont notablement sen i l'Église et la couronne dans les voyages d'outre-mer faits par les rois nos prédécesseurs et dans les guerres anciennes contre les Anglais... que le marquis de Mortemart d'à présent a été élevé dès son bas âge près de la personne du feu roi qu'il a suivi dans tous ses voyages et dans les guerres qu'il a été obligé de soutenir dans son royaume et en Italie, Lorraine, Pa}'S-Bas et Espagne, qu'il l'aurait honoré de la charge de premier gentilhomme de sa chambre et de l'ordre du Saint-Esprit, l'aurait pourvu de la charge de gouverneur et lieutenant général es pays et évêchés de Metz, Toul et Verdun et l'aurait toujours considéré comme l'un de ses plus fidèles et dignes serviteurs... » ; pour toutes ces raisons, le roi avait érigé la terre de Mortemart

en duché-pairie par lettres de 1650, enregistrées au Parlement de Paris le 15 décembre 1663.

Madame de Mortemart appartenait elle-même à la noble famille de Marsillac. Elle était dame d'honneur d'Anne d'Autriche. C'était une femme pieuse et considérée : elle combla de ses bienfaits un monastère à Picpus.

Mademoiselle de Tonnay - Charente (ainsi fut nommée la jeune fille) avait un frère et trois sœurs. Le comte de Yivonne, né en 1636, baptisé en 1643, avait eu pour parrain le roi plus jeune que lui et la reine mère. Une brillante carrière lui était réservée. Des trois filles, l'aînée, Gabrielle de Rochechouart, épousait en 1655 le marquis de Thianges : on remarquait à la Cour l'empressement de Monsieur auprès d'elle ; une autre, Marie- Christine, fut religieuse aux Filles de Sainte-Mariede-Chaillot; la troisième, Marie-Madeleine, fut abbesse de Fontevrault.

C'est dans cette région du Poitou si renommée par ses charmes que, suivant l'auteur contemporain des Délices de la France, l'on n'a « jamais vu de la noblesse si bien faite, des dames si civiles, des bourgeois si obligeants... et d'où viennent les

plus agréables airs et les plus jolis menuets », que se passèrent l'enfance et la première jeunesse de mademoiselle de Tonnay-Charente. Sa mère, selon madame de Caylus, souhaita lui donner les principes de piété les plus solides. Elle fut élevée au couvent de Sainte-Marie dans la ville de Saintes ; son orthographe atteste qu'elle ne reçut que l'instruction ordinaire des filles de qualité.

Elle vint à la Cour en 1660 et fut attachée comme fille d'honneur à la nouvelle reine dont on constituait la maison.

Sa beauté fut immédiatement remarquée. Si Ton pouvait en croire un anecdotier de l'époque, elle l'eût été par le roi lui-même. Roqueïaure, rapporte-t-il, dit au roi en 1661 qu'une des filles de .Madame était amoureuse de lui. Trois jours après, sortant de la chambre de Madame, Louis XTV aperçut mademoiselle de Tonnay-Charente. II dit à Roquelaure : « .le voudrais bien que ce lut cellelà qui m'aimât. »

L'anecdote, malheureusement, nous es1 contée

en 1669, ee <]in la rend suspecte. A défaut du

témoignage de Louis XIV, nous avons celui de Loret <|ui a sa valeur, à une époque eu sa beauté

132 DE LA VALLIERE A M0NTESP AN .

seule et non encore la faveur du monarque pouvait lui faire distinguer la jeune fille. Il célèbre avec son ordinaire éloquence « cet ange visible », « l'adorable Mortemart, très aimable mignonne... une des plus ravissantes, des plus sages, des plus charmantes de toutes celles de la Cour » . Madame de La Fayette, qui ne l'aimait pas, la regardait comme « une beauté très achevée, quoiqu'elle ne fût pas parfaitement agréable » ; madame de Sévigné, qui la haïssait presque, n'y trouve rien à reprendre; et la Palatine, qui la détestait franchement, loue « ses beaux cheveux, ses belles mains, sa belle bouche ». « Elle était belle comme le jour », dit Saint- Simon, résumant l'opinion des contemporains.

Les portraits qui demeurent d'elle confirment ces témoignages. Elle avait une de ces beautés que notre jargon qualifie de « sensationnelles », une de ces beautés qui s'imposent du premier coup et rayonnent. Un esprit étincelant, l'esprit des Mortemart, presque passé en proverbe, la rendait plus conquérante.

Tout la prédestinait au succès. En 1662, on la remarque au ballet cYHe?xule amoureux, où le roi représente Mars et le Soleil. Et voici par quels

vers Benserade, auteur du livret, célébrait son personnage :

Dieux! à quel comble est-elle parvenue!

Jamais beauté n'eut des progrès si prompts. Comme elle y va! si elle continue, Je ne sais pas ce que nous deviendrons.

L'aimable tille!

A tous les cœurs elle donne la loi, Et pour avoir une belle famille

Voilà de quoi!

Une strophe de Loret note, à la fin de l'année, ses charmes de jolie quêteuse.

Une si belle personne ne pouvait manquer de prétendants. Selon madame de La Fayette, il fut question d'abord, nous l'avons dit, de lui faire épouser le marquis de Noirmoutiers. Nous avons vu quels événements dramatiques lui substituèrent le marquis de Montespan. Le mariage fut célébré le 28 janvier 1663.

Mardi l'heureux marquis d'An lin, Chéri du Ciel et du Destin Sans que personne y mit obstacle) Épousa ce charmant miracle...

Ce divin paradis îles yeux, Ce rare chef-d'œuvre des dieux, Cette demoiselle excellente Morlemart ou Toonay-Charente Qu'on ne saurait \uir sans amour...

Intarissable, la muse de Loret ne se lasse pas de décrire les fêtes auxquelles donne lieu ce mariage et l'éclat qui les environna.

Quels étaient les mérites de « l'heureux marquis d'Antin ?. . . » « Homme d'esprit et de courage » , tel il nous est qualifié par le distingué biographe de mademoiselle de La Vallière. Nous laisserons aux documents la tâche de nous instruire peu à peu de ses mérites. Et tout d'abord, reconnaissons qu'à part l'illustration relative de sa famille — « les d'Antin le portent fort haut », observe Loret — le jeune marquis, en 1663, n'avait rien qui l'eût distingué. Il était né en 1640 et non en 1642, comme tous les historiens l'ont dit par erreur. Il convient d'insister sur cette rectification : âgé de vingt-trois ans au moment de son mariage et non de vingt, il encourt une responsabilité plus grande que celle qu'on veut bien lui attribuer. La lecture seule de son contrat de mariage atteste que parmi ses qualités ne figurait pas à coup sûr un sens très exact des matérialités de la vie.

Rien de plus pompeux que ce document où signèrent, outre les jeunes mariés et leurs ascendants directs, ce qu'il y avait de plus considérable

MONSIEUR ET MADAME DE MONTESPAN. 13o

parmi leurs parents et leurs amis : « Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Louis-Henri de Gondrin, archevêque de Sens, primat des Gaules, conseiller du roi en ses conseils; l'illustre demoiselle Octavie de Gondrin, fille majeure usante et jouissante de ses biens et droits; Messire Louis- Victor de Rochechouart, chevalier, comte de Vivonne, conseiller du roi, mëstre de camp du régiment de Sa Majesté el Antoinette-Louise de Mesmes, son épouse; Claude-Léonor de Damas, chevalier, marquis de Thianges; Gabrielle de Rochechouart, son épouse; Anne Doux d'Àttichy, épouse de Louis de Rochechouart, grand sénéchal de Guyenne; Claude-Léonor de Rochechouart, chevalier, comte de Tonnay- Charente, cousin germain paternel; Hilaire de Laval, chevalier, comte de la Bigotière, cousin germain paternel ; François de Rochechouart, chevalier de .Malle, abbé [de Saint-Saturne; Jean-Léonor de Rochechouart, chevalier, marquis de Montpipeau el autres Lieux; François • le Laubespine, marquis de Ghâteauneuf el de Ruffec, lieutenanl général désarmées de Sa Majesté, premier colonel des troupes françaises es Paysl>;i^; Léonore de Volvire, marquise de Ruffec;

Alexandre de Sève; Roger du Pleisseys, seigneur de Liancourt, duc de la Rocheguyon, pair de France, et Jeanne de Schomberg son épouse; François, duc de la Rochefoucauld, pair de France; François de la Rochefoucauld, prince de Marolles; Louis Brùlart, chevalier, marquis de Sillery. »

Dans cette interminable énumération, on est étonné de voir manquer quelques noms que, étant donnée la situation à la cour des Mortemart, on s'attendrait à voir figurer au contrat : ceux du roi et de la reine que l'on rencontre dans tous les mariages de telle qualité, surtout celui de la reine mère dont la duchesse de Mortemart était dame d'honneur. A cette abstention, il est difficile de trouver une autre raison qu'un certain mécontentement de Louis XIV de voir entrer une Mortemart dans une maison aussi peu posée en cour que celle des Montespan.

Mais pour le bonheur matériel des deux époux, il y avait quelque chose de plus grave que cette abstention : c'étaient les dispositions financières qui les concernaient, et qui devaient avoir les plus lâcheuses conséquences sur l'avenir de leur union.

Tout comme à la marquise de Thianges, le duc

ei la duchesse de Mortemart donnaient à leur deuxième fille cent cinquante mille livres de dot : cent vingt mille lui venaient de son père et trente mille de sa mère. Mais, sur celte somme, soixante mille seulement étaient versées comptant. Les quatre-vingt-dix mille restantes seraient « à prendre sur les biens desdits seigneur et dame duc et duchesse de Mortemart après leur décès ». Jusque-là, ils en serviraient les rentes au denier vingt, soit quatre mille cinq cents livres, payées sur les revenus de la terre de Landal, en Bretagne. Le tiers de la dot entrera dans la communauté, le reste demeurera en propre à la jeune femme.

Les d'Antin mariaient M. de Montespan « en qualité de leur fils aîné ei principal héritier ei confirmaient à son profit la donation par eux faite de la moitié de tons leurs biens présents et à venir au profit de l'un des enfants mâles qui naîtraient de leur mariage ». Dès maintenant, ils lui constituent quinze mille livrer tournois de rente Sur les terres de Munit en Bourbonnais, llonseenr el Blanquefort en Guyenne, près Toulouse.

Mais 1rs soixante mille francs payés comptant par les Mortemarl seronl versés non dans les

mains du marquis de Montespan, mais dans celles du marquis et de la marquise d'Antin, ses père et mère, qui lui en serviront la rente au denier vingt, soit trois mille livres par an.

Les d'Antin promettent de payer toutes les dettes antérieures du jeune homme, et de rembourser, le cas échéant, les deniers dotaux.

Sur les quinze mille livres de rente accordées par les d'Antin, huit mille sont constituées en douaire à madame de Montespan; toutefois, du vivant de ses parents, elle n'en touchera que six mille; elle aura, de plus, à son choix, soit une terre et une maison avec ses meubles, soit quinze cents livres de plus par an, tant que, après la mort de son mari, elle ne se remariera pas.

Vingt mille livres de meubles ou de valeurs sont assurées par chacun des époux au survivant.

En consentant à ce contrat, M. de Montespan acceptait d'entrer en ménage sans le moindre argent liquide pour établir sa maison. Toutes ses ressources se bornaient à des rentes dont en définitive quatre mille cinq cents seraient payées par les Mortemart et dix-huit mille par les Montespan.

Ainsi donc, si les rentes constituées au jeune

ménage, en supposanl qu'elles lui fussent fidèlemenl servies, lui permettaient do faire honnête ûgure à la Cour, on avait tenu à le priver, dès le début, de tout capital disponible, et les soixante mille livres versées comptant par la famille de Françoise de Rochechouarl avaienl été avidement reprises par celle du mari. Doit-on attribuer à La faiblesse d'esprit de ce dernier la responsabilité d'une pareille situation, ou ne craignait-on pas plutôt de sa part des gaspillages inconsidérés?

C'est cette dernière hypothèse que semblent confirmer de bonne heure ses premiers actes. Dès l'année 1663, en effet, nous le voyons, en bulle à des besoins pressants, faire appel de Ions côtés à des créanciers complaisants.

Le 17 août, il emprunte de Marguerite Perreau, femme séparée quant aux biens de Bernard l>arauque, bourgeois de Paris, une somme de quatre mille livres « pour employer à ses affaires et entre autres pour se mettre en équipage pour aller eu guerre avec le roi au pays de Lorraine où Sa Majesté est sur le point de faire voyage » ; le même jour, et pour la même raison, six cent soixante livres de Pierre Chauveau, bourgeois de

Paris. Quatre jours plus tard, accompagné, cette fois, de madame de Montespan, il reçoit de Charles de Seignerolles, bourgeois de Paris, demeurant rue des Anglais, paroisse Saint- Séverin, unesomme de sept mille sept cent cinquante livres « pour cause de pur, vrai et loyal prêt fait par ledit sieur créancier auxdits seigneur et dame débiteurs pour employer en leurs affaires, et particulièrement pour équiper ledit seigneur marquis de Montespan pour suivre le roi en son voyage de Lorraine, sans quoi ledit créancier n'aurait prêté ladite somme ». Et, comme ni l'un ni l'autre • les époux n'a l'âge de vingt-cinq ans requis pour constituer des rentes, ils promettent de ratifier ce contrat quand ils auront atteint cet âge et en attendant prennent comme caution Claude Pancatelin, marchand plumassier, et Marie Brousse sa femme, demeurant sur le Pont Notre-Dame, et les sieurs Louis et Charles Chevillet, marchands, demeurant sur le Pont-aux-Changeurs.

Tout cela n'empêche point d'ailleurs Montespan de réclamer, avant le terme, une somme de deux mille livres faisant partie de la rente que lui doit le duc de Mortemart, ni d'emprunter quelques

jours plus lard cinq cents livres à son beau-frère, le comte de Vivonne.

Qu'un gentilhomme, même «les plus hautes familles, eûl des dettes, sous le règne du grand roi, c'esl le phénomène le plus naturel et le plus courant, niais pour la plupart le remède était à côté du mal. Ce n'était pas en vain qu'on taisait appel à la générosité du souverain, et les versements du Trésor royal réparaient en une fois bien des brèches, cependant que les créanciers, sûrs de leur capital, en attendaient patiemment l'échéance. Disons d'ailleurs que, le plus souvent, celle prétendue générosité n'était que justice. Les traitements accordés à un ambassadeur, à un officier, à un gouverneur de province étaient notoirement intérieurs aux dépenses qu'ils devaient faire pour le service du roi et qui, pour plus d'une famille, entraînèrent la perte de fortunes importantes.

Mais ni raisons véritables ni prétextes plau- Bibles ne pouvaient motiver pour Montespan un pareil recours aux faveurs du roi. Si, en dépit de la froideur que la Cour devait témoigner au neveu d'un janséniste et d'un ancien partisan de la Fronde, le crédit du duc de Mortemarl réussit

lï-2 DE LA VALLIERE A MONTESPAN.

à le faire agréer comme volontaire pendant la campagne de Lorraine en 1063 et l'année suivante aux côtés de Vivonne, son beau-frère, les services qu'il put rendre ne pouvaient justifier des libéralités aussi importantes.

Aussi, les deux familles, justement émues de ces fâcheux débuts, crurent-elles de leur devoir d'intervenir dès Tannée suivante. Le 8 avril 1664, Marie-Chrétienne de Zamet, mère du marquis de Montespan, lui avait déjà remis vingt-quatre mille livres sur les soixante mille qui lui étaient dues en vertu de son contrat de mariage. Le môme jour, avec le marquis d'Antin, le duc de Mortemart et le comte de Vivonne, elle fait, au nom du marquis et de la marquise de Montespan, «sur leur prière et pour leur faire plaisir», un emprunt de dix-huit mille livres. Le vieux M. de Bellegarde lui-même se joint aux parents et, en garantie, engage le « duché de Bellegarde avec toutes ses appartenances et dépendances » ; mais, pour empocher le retour des erreurs passées, il est décidé qu'on mettra le jeune prodigue dans l'impossibilité de recommencer. Il est, en effet, stipulé, que cette somme a été remise « pour équiper

ledit seigneur marquis de Montespan pour se mettre en état pour aller servir le roi en son armée sur mer commandée par monseigneur le duc de Beaulbrt. grand amiral ».

Le zèle que M. de Montespan témoignait pour le service du roi put se donner libre cours dans la campagne navale entreprise en 1664 contre les côtes d'Afrique et dont le siège de Gigeri lui le principal épisode ; il rentra à Paris à la fin de la même année ; son père utilisa sa présence pour se servir de lui comme intermédiaire dans des offres de service qu'il adressait à Le Tellier.

« Monsieur, lui répondait le ministre le 27 mars 1665, les deux lettres que vous m'avez l'ail l'honneur de m'écrire le dernier du mois passé et le treizième de ce mois m'ont été rendues par M. le marquis de Montespan et j'ai su de sa vive voix aussi bien que par ce qu'elles contiennent que vous auriez pu trouver des expédients pour faire finir les désordres qui règnenl en Bigorre si vous 3 aviez été employé. Vous jugez bien, monsieur, que je n'ai point manqué de le faire savoir au roi •'! je dois vous dire <|ue Sa Majesté aura bien agréable que vous vous en ouvriez à M. Pellot,

intendant en Guyenne, et qu'Elle vous saura beaucoup de gré des avantages que son service en pourra recevoir. »

Mais de ses campagnes M. de Montespan n'avait rapporté, semble-t-il, aucun principe d'économie, car, dès l'année suivante, les mêmes besoins, les mêmes habitudes, parmi lesquelles les contemporains incrimineront plus tard la passion du jeu, entraînèrent les mêmes conséquences.

Les parents renoncèrent-ils à mettre obstacle à une situation inévitable ? Nous ne trouvons du moins aucune trace d'une nouvelle intervention de leur part. Les embarras du jeune ménage allaient en s'aggravant, d'autant qu'il ne pouvait asseoir sur aucun fonds sérieux les emprunts répétés auxquels il était contraint.

Plusieurs créanciers, n'ayant qu'une confiance limitée dans la solvabilité de leurs nobles débiteurs et se trouvant en présence d'obligations ou de billets toujours impayés, n'hésitèrent pas à en appeler au Châtelet de Paris et obtinrent des sentences de saisie ; ces documents auxquels il faut joindre la transaction qui suivit la séparation de corps et de biens prononcée en 1674 jettent un

jour lamentable sur la détresse financière des Montespan.

Le 19 décembre 1664, le marquis emprunte, au denier seize, huit mille livres de Pierre Le Bret, avocat au Parlement de Paris; le 9 octobre 1666, six mille livres de Jean Bastelet, bourgeois de Paris; le 4 octobre précédent, sur l'intervention du comte de Roye, lieutenant général, Louis Brùlart, marquis de Sillery, a consenti à avancer à Montespan une autre somme de onze mille livres.

En 1667, la confiance est affaiblie; c'est Mademoiselle, elle-même, la Grande Mademoiselle, qui doit intervenir, et, par l'entremise de Nicole Charal, veuve de son trésorier général, Claude du Chemin, faire avancer une somme de vingt mille livres. Ne nous étonnons pas trop ensuite si, dans le différend qui s'élèvera quelques mois plus tard entre les deux époux, Mademoiselle se montre un peu partiale en faveur de ce parent à qui elle venait de témoigner un intérêt particulier.

Si chaque année amenait ainsi de nouvelles dettes, à plus forte raison les mémoires des fournisseurs devaient-ils rester impayés. Les nombreux billets souscrits par Montespan et qui ne devaient

être réglés par madame de Montespan qu'une dizaine d'années plus tard l'attestent avec éloquence. Ce sont : le 8 avril 1664, mille cinquante livres en faveur de Rémy Marion, marchand, bourgeois de Paris; le 10 avril, dix-huit cents livres en faveur de Jean Operon, dit Roucy, maître sellier et carrossier, « pour ouvrages et marchandises de carrosserie » ; le 12 avril, neuf cents livres à Jean Hébert, maître charron à Paris, « pour ouvrages de charronnerie » ; le 28 avril 1666, dix-huit cents livres à Jean Celier et François Noury, marchands de draps de soie, « pour marchandises d'étoffes » ; en 1665 et 1667, à Pierre Longre, deux mille cent- cinquante livres « pour fournitures de dentelles ».

Sans doute, ces sommes réunies ne formaient pas un ensemble bien considérable; à en croire une déclaration quelque peu suspecte de Montespan lui-même, au commencement de 1668, le total de ses dettes constituées à cette date, indépendamment des mémoires impayés aux fournisseurs, ne dépassait pas quarante-huit mille livres, soit environ cent-cinquante mille francs de nos jours. Ce chiffre était modeste, après cinq années

de mariage, et eût fait sourire de pitié le prodigue marquis de La Vallière; mais en cette matière tout est relatif, et la somme était énorme pour la situation gênée des Montespan.

Les poursuites incessantes des créanciers et des fournisseurs venaient rendre celle-ci plus insupportable. Dès 16GÔ\ des sentences furent obtenues contre les deux époux. Elles se renouvelèrent fréquemment. C'est que le ménage était à bout de ressources. Et il fallait recourir aux derniers expédients.

Constituer des rentes, passer des obligations, !,ii — t des fournisseurs impayés, c'était dur. — M. de Montespan fit davantage. Le 26 novembre 1G66, il empruntait à Gabriel Delorme, bourgeois

• le Paris, place Maubert, une somme de seize cents livres, et, « pour sûreté et nantissement », lui remettait en gage« une paire de pendants d'oreilles

• i trois branches, chacun garni de trois gros diamants et au milieu d'un moyen e1 «le (juantité de petits diamants faisant ornement auxdits {tendants d'oreilles, étanl dans une boite de chagrin noir fermant a deux petits crochets ». Et il semble bien .pie ce ne fut pas là un fait isolé, car. le

même jour, se préparant à partir pour un assez long vo}*age, M. de Montespan donnait à sa femme les pouvoirs les plus étendus « même pour retirer les pierreries, meubles et autres choses engagées des mains de telles personnes qui s'en trouveront chargées et leur en donner quittances valables, et, si ladite dame a besoin de les remettre ailleurs, elle le pourra faire et emprunter sur iceux telle somme qu'elle aura besoin ».

De quelle humiliation cette détresse presque lamentable et pour ainsi dire étalée au grand jour devait remplir l'àme de Faîtière fille des Mortemart, nous pouvons aisément nous en faire une idée. Retenons cette date du 26 novembre 1666. C'est quelques semaines auparavant que la Cour venait de commencer à remarquer l'assiduité du roi auprès de la jeune marquise; c'est, nous le verrons, dans les mois qui suivirent, que, pour oublier sa détresse ou s'en venger, elle se jeta avec un redoublement d'ardeur dans les intrigues dont aucune influence ne pouvait la préserver.

Car, il faut y insister, non seulement la jeune femme ne trouvait pas dans son mari et dans la famille de celui-ci la direction dont elle aurait eu

besoin, mais, dans la sienne propre, ses appuis naturels venaient à lui manquer.

L'année même de son mariage, la séparation de biens de ses parents accusait leur désunion. La duchesse de Mortemart se désintéressait peu à peu du monde, partageant ses jours entre un monastère parisien et une retraite provinciale. Un curieux document atteste l'intimité qui s'était établie entre la supérieure de Chaillot et la grande dame qui lui confia le soin de remettre après sa mort à son mari et à ses enfants un petit trésor qu'elle avait constitué. La duchesse de Mortemart mourut à Poitiers en 1»>66. « Tous les ordres de mendiants assistèrent au convoi, précédés de vingt-six pauvres femmes portant des flambeaux de cire blanche : et l'abbé de Notre-Dame, grand vicaire de notre évêque, précédait le corps, suivi du président Barentin, intendant de cette province, à l;i tête du présidial dont quatre conseillers portaient les coins du poêle. »

La perte d'une mère si imbue de principes îvligieux était pour la jeune marquise d'autant plus Bensible qu'auprès d'elle il n'y avait personne pour la suppléer.

De ses sœurs, Tune, la marquise de Thianges, n'est point un exemple édifiant; l'autre, Marie- Madeleine-Gabrielle, prend le Yoile devant les deux reines à l'abbaye de ]\otre-Dame-aux-Bois le 19 février 1664. Il lui demeurait un protecteur naturel, son frère, le comte de Vivonne. Mais quand même, ce qui n'était point le cas, son caractère lui eût permis de jouer le rôle de mentor, il en eût été empêché : ambitieux et bien vu du roi, il était continuellement, depuis l'année du mariage de sa sœur, embarqué dans des croisières souvent glorieuses et gagnait peu à peu son bâton de maréchal de France.

Ayant besoin de fuir le spectacle odieux ou humiliant de son intérieur, dépourvue de tout conseiller capable de la retenir, ambitieuse, brillante et avide de plaire, la jeune marquise de Montespan était donc prédestinée à chercher ailleurs les joies que lui refusait son mariage : l'instant est venu de la suivre au sein de cette Cour où, d'année en année, elle se trouvait davantage entraînée.

Page 1