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CHAPITRE VI

MADEMOISELLE DE LA VALLIÈUE ET MADAME DE MONTESPAN : LA LUTTE POUR LE ROI

Il y a eu mille intrigues à Versailles entre toutes les dames. . . Ce qui les aigrit dans le fond de leur cœur, c'est que toutes sont extrêmement jalouses d.' mademoiselle de La Val- Hère, et il y en a fort peu qui ne lui portenl beaucoup d'envie.

(Le duc d'Enghien à la Heine de Pologne, novembre 166G.)

Parmi les beautùs qui se distinguent dans les ballets, l'exact Loret, au Lendemain du mariage de mademoiselle de Tonnay-Charente, oe manque poinl de signaler :

L'agréable Montespan Oue l'on peut nommer un beau plan De toutes les grâces touchantes Qui rendent les dames cbarmantes.

De même, Tannée suivante, il détache un couplet fleuri à la marraine d'un jeune Maure récemment converti. Ce fut, dit-il :

Cette belle Qui contient tant d'appas en elle, La marquise de Montespan, Le merveilleux modèle en plan D'un extrêmement beau visage, D'une dame charmante et sage, Où les grâces font leur séjour, Que depuis quelque temps la cour Met au nombre de ses miracles Et qui de ces bals et spectacles Est par ses divins agréments Un des plus parfaits ornements.

A défaut de valeur littéraire, les mentions de Loret, poète officiel par excellence, en ont une v protocolaire ». Il ne gaspillait pas l'épithète pour les personnes de second plan.

Sans doute l'anecdote est suspecte selon laquelle Louis XIV aurait, dès 1661, distingué mademoiselle de Tonnay-Charente. Si même de bonne heure son attention se porta sur elle, pour le maintenir dans une réserve un peu timide, il n'y avait pas seulement son inclination pour mademoiselle de La ATallière. Par leur situation à la Cour et leur noblesse, les Mortemart n'étaient, pas de ces

Henri Uasear I inx

MADAME DE JIONTESPAN

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familles où même un roi peut prendre une maîtresse d'un jour. L'amitié personnelle de Louis XIV pour Vivonne augmentait son embarras que l'humeur ironique et un peu hautaine de la marquise n'était pas fait pour dissiper.

C'est au commencement de 1664 que le roi donna à la jeune marquise de Montespan la première marque notable de sa bienveillance. « On a dessein, mande le duc d'Enghien, à la date du 22 février, de créer de nouvelles charges auprès de la Reine et de choisir deux duchesses, deux princesses et deux dames pour être toujours auprès d'elle et pour la suivre partout. Presque toutes les femmes de la Cour y prétendent et chacune fait sa cabale pour cela. L'affaire est entre mademoiselle d'Elbeuf, madame de Bade, madame d'Armagnac, madame de Gréquy, madame de Richelieu, madame d'IIumières, la comtesse de Guiche et madame de Montespan. Le Roi en choisira six, mais je crois que la Reine serait bien aise qu'il n'y en < * 11 1 point dont il pût être amoureux. » Les événements qui suivirent démontrèrent que la Reine s'inquiétait à bon droit. Et il est permis de se demander si une inclination

naissante pour madame de Montespan ne fut pas l'idée secrète qui suggéra cette création d'offices au Roi, manifestant ainsi pour la première fois ses prétentions amoureuses. Dans tous les cas, s'il y eut grand émoi à la Cour parmi les brillantes postulantes, les parents de quelques-unes ne dissimulèrent pas leurs appréhensions. Au grand désappointement de la comtesse de Guiche, le maréchal de Grammont déclina formellement pour sa bru l'honneur périlleux qu'elle appelait de tous ses vœux. Madame de Montespan fut des élues. Un tel choix n'était pas fait pour calmer les inquiétudes de la Reine. Peu de mois après, Louis XIV faisait figurer la jeune femme parmi les bénéficiaires d'une de ses loteries.

Yoilà donc la nouvelle marquise amenée à tenir son rôle parmi les coteries que nous avons décrites. Comment allait-elle s'y comporter?

C'est sous le patronage de madame de Thianges, fort liée avec Monsieur, mais qui, grâce au caractère de ce prince, entretenait avec lui plutôt « une confidence libertine qu'une véritable galanterie», qu'elle fit ses premiers pas à la Cour. A cette influence s'ajouta celle de l'archevêque de Sens.

médiocrement qualifié pour guider la jeune femme dans la bonne voie, et aussi celle d'une femme plus âgée qu'elle, L'intrigante fille du maréchal de Yilleroy, la comtesse d'Armagnac, qui prit sur elle un grand ascendant. Sous de tels auspices, madame de Montespan fut naturellement d'abord assidue auprès de Madame, dont la petite cour n'était qu'un perpétuel foyer d'intrigues. Incitée par madame d'Armagnac, elle essaya de s'imposer auprès de la belle-sœur du roi en faisan! renvoyer par Monsieur la favorite de celle-ci, madame de Mecklembourg. Le complot échoua. Madame, irritée, défendit aux deux amies de se présenter jamais devant elle. Une transaction mil fin à la querelle. Monsieur permit à sa femme de revoir madame de Mecklembourg; en retour, elle consentit à ce que madame de Montespan reparût devant elle, sans cesser d'ailleurs de lui battre froid. Mais la jeune femme gardait la laveur de Monsieur. Même, si l'on en croyait une anecdote rapportée par le duc d'Enghien à la date du 31 juill«l de la même année, elle se sérail fort appliquée à se rendre maîtresse de son esprit : « On accuse madame d'Armagnac, qui est mal avec Madame

depuis quelque temps et qui était jointe avec madame de Montespan, de lui avoir dit, pour se raccommoder avec elle, que cette dernière était cause de tous les chagrins que Monsieur avait eus contre elle et qu'elle lui avait mis force choses en tête. Cependant tout le monde n'en est pas persuadé et l'on croit que madame d'Armagnac y a eu pour le moins autant de part que l'autre. » Ne soyons pas plus sévère que le monde : madame d'Armagnac était une des pires langues de la Cour. Ce n'était pas par le moyen de Monsieur que la jeune marquise devait arriver à la fortune. Tout ce qu'elle dut à sa faveur fut peut-être de partager avec madame de Thianges les biens, meubles et immeubles du sieur Dauvergne, échus au roi par droit de déshérence.

Mais le moment approchait où allait se présenter pour la jeune femme de plus hautes perspectives. Si en 1665 le dénouement de l'affaire de la lettre espagnole semblait affermir la faveur de mademoiselle de La Vallière, une autre aventure donnait à penser que la succession ne tarderait pas à ouvrir : l'on put croire un moment qu'elle allait être remplacée par madame de Mo-

naco. Des tentatives furent certainement faites en ce sens et peut-être le projet n'échoua-t-il que devant les résistances très diverses que Louis XIV rencontra. Lauzun, pour avoir voulu s'y opposer, en des termes jugés peu respectueux, fut envoyé à la Bastille. Quant au marquis de Yilleroy, autre prétendant, il employa, pour conjurer le danger, des moyens moins audacieux, que le duc d'Enghien expose tout au long à la reine de Pologne :

« A mon retour ici, lui écrit-il le "20 juillet 1665, j'ai trouvé une histoire qui a fait parler tout le monde. M. le marquis de Villeroy s'est mis depuis quelque temps une assez jolie passion dans la tête pour madame de Monaco, fdle de M. le maréchal de Grammont, et quoiqu'elle ne l'ait pas trop bien reçu et qu'elle lui ait fait dire même plusieurs fois par des personnes de ses amies qu'il devrait quitter les pensées qu'il pouvait avoir pour elle, il n'a pas laissé de continuer à lui parler et à faire le mourant comme il avait commencé. Enfin, songeant qu'il ne pouvait vaincre sa froideur et ayant la meilleure opinion du monde de son mérite, il n'a pu s'imaginer

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qu'une dame qui n'aurait point d'attachement lui pût résister. Il s'est donc persuadé que le roi était amoureux d'elle parce qu'il la traite fort bien et qu'elle est de tous les divertissements, et qu'étant l'homme du monde le plus aimable, il fallait qu'elle l'aimât aussi extrêmement. Il a donc voulu rompre cet engagement et s'en est consulté avec une femme que l'on appelle madame de la Baume. Je ne sais si Votre Majesté n'aura point ouï parler d'elle, c'est une dame fort galante qui a bien de l'esprit, dont M. le maréchal de Grammont a été un peu amoureux depuis quelque temps, et, du reste, je me garderais bien de la prendre pour ma confidente dans mes secrets. Cette femme s'est trouvée fort amie de M. le marquis de Villeroy qui lui a découvert la peine où il était, et, après avoir bien consulté ensemble, ils résolurent d'écrire une lettre à mademoiselle de La Vallière d'une main contrefaite, sans signer, et de lui apprendre l'amour du roi pour madame de Monaco ; espérant qu'elle aurait encore plus de pouvoir sur son cœur que cette dernière et qu'elle l'obligerait de rompre avec elle. Ils firent ce qu'ils avaient concerté, la lettre fut faite et

envoyée, niais n'eut pas l'effet qu'ils espéraient. Mademoiselle de La Vallière, qui est sûre de l'affection que le roi a pour elle, n'a point eu de jalousie, elle la lui a montrée après l'avoir reçue sans l'engager à rien, et le roi, qui est aussi pénétrant que l'on le peut être, a soupçonné d'abord qu'elle n'avait pu être écrite que par le marquis de Yilleroy, voyant bien qu'il n'y avait qu'un amoureux qui eût pu être capable d'une si grande folie. Péguilin était à la Bastille, d'où il ne pouvait écrire et il n'y avait que sur eux deux que le soupçon pouvait tomber, et, sachant l'amitié qui était entre lui et madame de la Baume, il s'est douté qu'elle en pouvait savoir quelque chose: il lui en parla et elle lui avoua. Le marquis de Villeroy a été obligé aussi de lui avouer et le roi a eu la bonté de lui pardonner. Voilà la plus grande extravagance du monde qui réjouil pointa ut le public qui aime tout ce qui fait de l'éclat et toutes les méchantes affaires qui arrivent à son prochain.

» Votre Majesté croira bien que cette aventure doil fort affliger le maréchal de Gra mmont,car, encore que dans le tond il n'en ait pas de sujet,

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ces éclats-là et ces bruits sont toujours malagréables. Quoique je sois extrêmement de ses amis, je n'ai eu garde de lui en parler, y ayant des choses dont on ne parle point. »

Ce ne fut sans doute pas d'ailleurs la seule lettre anonyme que Yilleroy écrivit à cette occasion, car, peu de temps après, le prince de Monaco, prévenu, demanda la permission de venir à Versailles. La réponse du roi est d'une amabilité un peu empressée qui semble dissimuler quelque embarras : « Mon cousin, ayant vu par votre lettre le désir que vous avez de vous rendre auprès de moi, j'ai commandé une de mes galères pour vous passer en Provence et, quoique cet ordre suffise pour ne pas laisser en doute que je n'approuve votre voyage, j'ai bien voulu encore vous assurer par ces lignes qu'il me sera très agréable et même ajouter que j'ai trop d'affection pour votre zèle pour mon service pour ne pas vous recevoir ici avec beaucoup de plaisir. » Nous chercherons plus tard en vain une démarche de M. de Montespan, faite ainsi en temps opportun.

La place parut-elle au roi trop bien gardée, ou n'eut-il qu'un caprice passager pour madame de

Monaco, le fait est qu'il s'en tint à ces débuts. Le ducd'Enghien, d'ailleurs peu porté à la médisance, note en toute tranquillité de conscience: « Jamais il n'y eut moins d'affaires à la Cour qu'il n'y en a présentement; il n'y a ni galanteries ni querelles, et toutes choses vont un chemin fort uni. »

Les malheurs privés qui frappèrent le roi et madame de Montespan au début de l'année 1666 ne furent pas pour les rapprocher. Chacun d'eux perdit sa mère. Son deuil rendit forcément pendant quelques semaines la jeune femme moins assidue aux plaisirs. La mort d'Anne d'Autriche eut pour premier résultat de décider Louis XIV à rendre plus officielle la situation de mademoiselle de La Vallière. Mais c'est alors aussi qu'apparut plus nettement l'insuffisance de la favorite dans un rôle qu'elle n'était pas capable de tenir. Et c'est en cette môme année qu'entre madame de Montespan et le roi on voit peu à peu s'esquisser un lien qui ne tardera pas à se resserrer. Elle est an premier ran^ des dames qui, cavalca-

dant autour de la reine, viennent passer en revue l'armée de Munster, « habillées cavalièrement en justaucorps et en bonnets à l'anglaise garnis de crêpes en panache ». A coup sûr, aussi, elle se fait remarquer par son esprit, l'esprit des Mortemart, parmi les correspondantes à qui, quand les fêtes font relâche, le roi « envoie des chansons et des vers, à quoi elles répondent. C'est un commerce fort agréable et qui divertit extrêmement. Toutes les affaires "que le roi a ne l'empêchent pas, quand il les a faites, de se divertir à ces sortes de choses où il y a de l'esprit, et même il fait quelquefois de petites chansons avec les dames, qui sont les plus jolies du monde. On se divertit fort bien à Versailles et c'est le plus agréable lieu que l'on saurait voir ».

En juin, c'est à Fontainebleau « une collation magnifique » où sont « toutes les dames » : pourtant « les violons et les comédies sont interdits a cause de la reine mère ». Une autre fois « le roi mena Madame et plusieurs autres dames au camp pour leur faire voir comme les troupes campent, et l'on n'en saurait voir de plus belles ».

A l'automne, les fêtes reprennent librement.

« La Cour est fort belle présentement, annonce le duc d'Enghien, le 28 octobre. On a tout à fait quitté le grand deuil et Ton a tous les jours des bals et dt>< comédies. On se divertit fort bien ici. » C'est, pour les courtisans, le dédommagement du séjour incommode de Saint-Germain.

Attachée à la personne de la reine, madame de Montespan était de tontes les fêtes. Elle se trouvait ainsi en rapports journaliers avec le roi. Deux témoignages ont jusqu'ici aidé les historiens ù décrire la manière dont elle s'y serait prise pour arriver à ce but : ceux de La Fare et de la grande Mademoiselle, ù savoir ceux d'un

a nreiix (''conduit et d'une vieille fille aigrie,

parente de M. de Montespan. Sans les récuser entièrement, sachons, pour être juste, y faire la part d'une malveillance systématique.

Et tout d'abord voici celui de La Fare: « Pendant que le roi pensait à madame de Monaco, madame de Montespan pensait à lui et enl l'adresse de faire deux choses en même temps: Time de donner à la reine une opinion extraordinaire de sa vertu, en communiant devant elle tous les Imii jours: l'autre de s'insinuer dans les

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bonnes grâces de mademoiselle de La Vallière de manière qu'elle ne la quittait plus, si bien qu'elle passait sa vie avec le roi et faisait ce qu'elle pouvait pour lui plaire, à quoi il n'était pas difficile de réussir avec beaucoup d'esprit auprès de La Vallière qui en avait peu. »

Mademoiselle vient à la rescousse sur le même ton.

« Elle a beaucoup d'esprit, note l'ancienne héroïne de la Fronde, elle l'a agréable, elle s'attache dans les conversations à railler sur ce qui peut lui être utile ou qui doit divertir les gens à qui elle veut plaire. » Ce sont ses sarcasmes qui amènent l'échec de la belle mademoiselle de Poussé. Au dire de Mademoiselle, la pauvre La Vallière lui en est reconnaissante.

Y avait-il effectivement, dès lors, chez la jeune femme une volonté arrêtée de se substituer à la favorite? Pour l'affirmer avec certitude, il faudrait d'autres preuves. Dans tous les cas, si elle se rapprochait du roi, ce n'est pas d'elle que venaient les provocations ; nous avons vu déjà Louis XIV lui faire le premier des avances significatives.

La Fare reprend : « L'été de l'année 1666 se passa de cette manière à Fontainebleau. »

Au 1er octobre encore, on ne soupçonne rien à la Cour, puisque d'autres prétendants sont sur les rangs. « On dit, raconte le duc d'Enghien, que M. le comte de Saint-Pol est amoureux de madame de Montespan. C'est une grande entreprise pour la première qu'il fait. Je ne sais pas comment il y réussira'. »

La Fare nous donne plus de détails : « Le comte de Saint-Pol, dit-il, cadet du duc de Longueville, til sa première entrée à la Cour au retour de ses voyages ; jeune prince fort spirituel et à l'âge de dix-sept ans mûr, avisé et capable de tout comme s'il en avait eu trente. Il fut touché de la beauté et de l'esprit de madame de Montespan, comme plusieurs autres, du nombre desquels je me mis l'i ni imprudemment ; car celle femme, dans le dessein de faire voir à la reine sa bonne conduite et de persuader au roi qu'elle ne songeait qu'à lui, faisait tous les jours quelques plaisanteries <l<' ses amants au coucher de la reine où était le roi el redisait ce que chacun de nous lui avait dit. J'en \\\> averti el comme je crus voir que le roi avaii

1. Le dut- d'Enghien ù la reine de Pologne. (Archives de Chantilly.)

quelque desseiE sur elle, je me retirai en bon ordre et bientôt tous les autres firent de même. »

La rancune de La Fare le rend maladroit. A qui sait lire, son témoignage serait plutôt, en faveur de la jeune femme. Que tant d'amoureux se pressent autour d'elle est la meilleure preuve que ses avances au roi n'avaient rien de si significatif. Ce n'est qu'à la réflexion, bien des années plus tard, que La Fare crut découvrir toute son astuce Sur le moment, s'il devina « quelque dessein », ce fut, il nous le dit lui-même, chez le roi et non pas chez elle. Et un peu de coquetterie, fort naturelle il faut en convenir, est peut-être tout ce qui demeure de ses accusations de machiavélisme.

Ajoutons d'ailleurs que, sur un point au moins, les documents eux-mêmes nous montrent La Fare en flagrant délit d'inexactitude : une lettre de l'ambassadeur anglais Saint-Albans à son ministre Arlington ne permet guère de douter qu'il fallût l'an née suivante un ordre positif pour l'éloigner de la Cour, sous le prétexte officiel d'un voyage en Angleterre l.

1. Saint-Albans à Arlington, 30 mars 1667. (Public Record Officf, State Papers, Foreign, France.)

Quoi qu'il en soit, le duc d'Enghien, habitué aux tempêtes de la Cour, pronostiquait à la même date avec sagacité : « Cet hiver nous produira <\rs histoires. Tout le monde «--I ensemble et c'est Je temps où il arrive le plus d'affaires à la Cour et où il y a le plus d'intrigues. »

Effectivement, un mois plus tard, annonçant que la Cour, au grand désappointement des courtisans, va passer l'hiver à Saint-Germain parce que le roi préfère ce séjour à celui de Paris et que la reine aime la campagne, il rapporte un bruit qui circule: «On veut dire à la Cour qu'il [Louis XIX songe un peu à madame de Mohtesp.iu. et, pour dire la vérité, elle le mériterai! bien, car on ne peut avoir plus d'esprit ni plus de beauté qu'elle en a, niais je n'ai pourtanl rien remarqué la-dessus '. » Louons la réserve avec laquelle le duc d'Enghien accueille les commérages. Pour une fois il- n'étaienl pas sans fondement.

C'est pendanl l'hiver de 1666-1667 que peu à peu madame de Montespan l'ail la conquête de Louis XIV.

1. Le duc d'Enghien à la reine de Pologne, 5 novembre 16CG. Ai-cti. de Chantilly.)

La reine achève une grossesse ; madame de La Vallière en commence une. Chaque jour celle-ci se montre moins capable de soutenir son personnage. Lassé et en quête d'aventures, le roi, au cours de cet hiver qui effectivement se passe presque tout entier à Saint-Germain, se rapproche de la ravissante jeune femme qu'il admire depuis si longtemps et dont l'esprit et la beauté ont tout l'éclat qui manque à la maîtresse officielle.

Lorsque, en février, il va passer quelques semaines à Versailles « à courir les fêtes devant sa ti'oupe de dames », madame de Montespan brille au premier rang. « Il y a eu, mande le duc d'Enghien, une manière de petit carrousel où les dames ont monté à cheval et l'on ne peut rien voir de plus magnifique qu'étaient les habits de tout le monde. Il y a eu aussi deux bals masqués, fort beaux et l'on ne peut rien voir de plus agréable que Versailles l'a été pendant tout ce temps-là. »

Au milieu de ces divertissements, les rivalités et les ambitions s'exaspèrent parmi les dames qui devinent que le cœur du roi est peut-être à prendre. « Il y a eu, reprend le duc d'Enghien, mille intrigues à Versailles entre toutes les dames,

mais il est impossible de les mander à Votre Majesté, n'y avant pas de sens à tous leurs démêlés ni de sujet. Ce qui les aigrit dans le fond de leur cœur, c'est que toutes sont extrêmement jalouses de mademoiselle de La Yallière, et il y en a fort peu qui ne lui portent beaucoup d'envie. C'est la chose du monde la moins étonnante aux personnes qui connaissent le roi, et je ne suis point surpris qu'on l'aime. Votre Majesté jugera bien après cela qu'étant disposées comme elles sont, il ne faut pas grand chose pour les aigrir, et souvent on ne peut pas dire pourquoi elles sont mal ensemble. »

Soyez boiteuse, ayez quinze ans, Pas de gorge, fort peu de sens,

Des parents, Dieu le sait. Faites-en fdle neuve Dans l'antichambre vos enfants,

Sur ma foi, vous aurez le premier des amants Et La Val Hère en est la preuve.

Ces vers volaient de bouche en bouche. On leur donnait pour auteur madame de Montespan, N'y avait-il chez elle qu'ambition et jalousie? Relevons au moins l'affirmation du duc d'Enghien:

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le cœur qu'on lui fit un crime d'avoir conquis, « toutes les dames » se l'étaient disputé.

Le dénouement de ces rivalités deviendra bientôt visible. Pendant qu'elles s'exaspèrent, le roi s'occupe de préparer la guerre de Dévolution. En attendant qu'elle entre dans une période active, c'est un prétexte à des divertissements nouveaux. Le roi, la reine et les dames vont visiter les camps ■où les troupes s'organisent, dorment eux-mêmes sous la tente, à l'occasion. Rien de plus pittoresque que ces expéditions qui délassent des pompes officielles de la Cour et dont une femme attachée au service des Coudé, très éveillée, très curieuse, et le plus souvent bien renseignée, nous a laissé l'amusante description dans sa correspondance avec M. des No}Ters, secrétaire des commandements de la reine de Pologne. « Je vous avais promis, écrit madame Chàtrier, de vous faire la description de notre camp, mais je vois bien qu'il faut que je fasse quelque campagne pour apprendre à parler guerre avant que de me mêler d'en -parler, car je ne sais par où m'y prendre. Je sais seulement que j'ai vu une fort grande plaine et une grande quantité de tentes placées

par symétrie; je me contentai de visiter celle du roi, m'imaginanl que celle-là valait bien celle des soldats on autres personnes particulières. Elle étaif composée de dois salles, et au bout, une chambre accompagnée de deux cabinets, le tout meublé de salin de Chine et Les cabinets fort dorés. Il était rempli de cavalières fort bien mises, lesquelles étaient plus propres ;'i attirer les ennemis qu'à les faire fuir. Cette troupe dont Sa Majeslé esl le chef était composée de Madame, mademoiselle de La Vallière, madame de Montespan, la jeune princesse d'Harcourt qui était mademoiselle de Brancas autrefois, madame du Roure, lesquelles demeuraient toute la journée au camp avec le roi. Ils y restenl avec la chaleur du jour el mangent en tente, mais ce n'étaient, point des repas de guerre, mais d'une grande magnificence, et le soir, ces dames montaient à cheval avec Sa Majesté, et les troupes se mettaient sous les armes el la dérl large se faisait ensuite sans néanmoins tuer personne. Le jour que j'y fus, la reine n'y vint que sur le soir avec ses filles et quelques femmes de la Cour toutes en carrosse. Il est vrai qu'il faisait ce jour-là un for! grand vent et froid. Si

toutes vos guerres se faisaient de cette manière-là, je ne vous plaindrais pas tant que je fais. Je ne sais si celle que notre roi va faire en Flandre sera aussi agréable que le semblant et lui donnera autant de plaisir '. »

Et, bien que peu sévère, madame Châtrier est tellement frappée de la frivolité de la Cour à ce moment, qu'elle y revient quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre à M. des Noyers.

« La Cour de France est bien dissemblable de la vôtre, ses occupations sont bien différentes, car toute leur étude est de chercher des divertissements nouveaux. Le roi est aujourd'hui à Versailles à courir la fête devant sa troupe de dames: vous savez que ce sont madame de Montespan, mademoiselle de La Yallière, madame du Roure, madame d'Heudicourt, mademoiselle de Fiennes, une fille de la reine qui est fort jolie qui s'appelle Longueval et encore deux ou trois dont je ne me souviens pas. Voilà la troupe royale2. » Cette fois, qu'il y ait ou non intention dans la pensée de

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