‹ De La Vallière à MontespanChapitre 14 sur 60 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

la correspondante de M. des Noyers, c'est madame de Montespan qui occupe la première place.

Que deviendrait la Cour, au moment où cette guerre, si gaiement préparée, entrerait dans sa période active, voilà ce que se demandaient toutes les curiosités, voilà ce qu'allail décider souverainement la volonté de Louis XIV.

« On dit, mande madame Châtrier le 13 mai, que la Cour part la semaine qui vient, mais le jour n'est pas encore pris, que toutes les femmes suivront jusqu'à Arras et que la reine y demeurera; pour les autres, l'on ne sait pas encore ce qu'ils deviendront. On disait que Madame devait revenir à Saint-Cloud ou à Colombes avec la reine d'Angleterre, et mademoiselle de La Yallière à Versailles, mais tout cela n'est pas encore bien assuré. »

Les intérêts de sa diplomatie et ceux de son cœur dictèrent à Louis XIV sa décision.

Le 14 mai, deux jours avant le départ, on apprend que madame de La Yallière est faite diicliesse, qu'elle reçoit la terre de Vaujours d'une valeur de huit cent mille livres, que la fille qu'elle a du roi est légitimée; signe éclatant et officiel de sa laveur, n'esi-il pas vrai? Mais, outre

les convenances, le souci de sa santé (elle est enceinte de quatre mois) exige qu'elle ne subisse pas les fatigues d'une campagne. Il n'y aura donc que la reine qui suivra le roi. 11 s'agit de lui faire honneur, de montrer que cette guerre est la sienne, n'a pour but que de faire valoir ses droits. Et c'est le cousin même de la marquise de La Vallière, l'abbé de Montigny, aumônier ordinaire de la reine, qui se charge de mander les satisfactions de tout ordre que la souveraine recueille dans ce voyage. « Les triomphes nous ont suivis et jamais cours n'a été plus rapide que nos conquêtes; la reine a vu suivre son char par autant d'esclaves volontaires que le roi avait rencontré d'ennemis armés ; elle a trouvé de quoi vaincre après lui, elle a forcé le naturel si espagnol des Flamands, elle en a autant convertis qu'elle en a regardés et, notre cause étant encore plus heureuse que notre armée, elle est venue à bout de faire aimer une domination qui jusque-là n'avait été en droit que de se faire craindre... Ils ont été bien aises de se soumettre à une souveraine dont le titre est encore mieux écrit dans ses yeux que dans le manifeste. Jamais voyage n'a

été plus agréable ni plus politique que celui-ci. Ce n'est pas seulement le témoignage d'une tendresse conjugale, c'est le trail (l'une prudence militaire ei je ne sais lequel a plutôt décidé du mari ou du capitaine. »

Était-ce le mari ou le capitaine qui adressait à l;i reine le billet suivant où la « tendresse conjugale » demeure dans une réserve assez discrète.

« Nous avons eu de la pluie toute la journée. Nous avons l'ait liai le >ur la hauteur du Catelet cl comme ce lieu-ci est près de Cambrai, j'ai lait passer le défilé du pont Saint-Martin à deux brigades, après lesquelles je l'ai passé moi-même puni- voir faire le camp et passer les gardes. Une partie de la cavalerie m'a suivi avec foule l'infanterie, a la réserve de quelques compagnies des gardes qui ont pris la route du Catelet avec le peste de la cavalerie.

» Sur l'avis que j'ai eu qu'il était sorti trois eents chevaux de Cambrai pour aller prendre de Pargeni à Bouchain, j'ai détaché cinq cents chevaux commandés par Rochefort pour aller de ce côté-là. Plusieurs officiers von! avec lui parmi lesquels esl le marquis de La Vallière. .le n'ai pu

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refuser aussi aux comtes d'Armagnac et d'Auvergne, et à Nogent d'y aller volontaires. Roche fort a ordre de venir demain à Briost près le Cateau-Cambrésis où je fais état de camper, où il me rendra compte du succès de son ambassade.

» Pinon partira cette nuit avec pareil nombre de cinq cents chevaux pour aller à la guerre à plus de vingt lieues dans ce pays, en sorte qu'il ne pourra me rejoindre de quelques jours. Le duc de Borillou va avec lui. Je n'ai pu refuser aux pressantes prières de M. le duc et de M. le comte de Saint-Paul de les laisser aller avec ce parti.

» Artagnan est revenu de la Bassée... »

Mais l'aimable abbé de Montigny ne lisait pas les lettres du roi à la souveraine; sans soupçonner la véritable héroïne de ce voyage, sans se douter de la disgrâce de sa parente, il contait longuement aux dames de la maison du Dauphin ses naïves impressions de campagne.

D'Amiens, la Cour alla coucher à Mailly. « Mailly, mesdames, est une espèce de chahuanterie irrégulière... Tout le monde y était tellement entassé que madame de Montausier coucha sur un tas de paille dans un cabinet, les fdles de

la reine dans un grenier sur un tas de blé et votre serviteur sur un tas de charbon...

A Arras, « les rues étaient tendues de tapisseries et jonchées de fleurs avec des festons qui, se croisant à hauteur du premier étage, formaient une espèce de berceau continuel aux fenêtres où paraissaient en leurs atours des dimanches toutes les jolies filles du pays qui, sans le flatter, ne le sont guère. La plus passable était la fille du médecin de la ville, mais on ne faisait que la saluer avec respect sans s'y arrêter davantage. »

Puis c'est un long cortège défilant devant la reine :

« On vit d'abord une galère équipée de tout son attirail qui voguait sur le dos de plus d'un Neptune qui la soutenait; elle était chargée d'esclaves rachetés que conduisait un jésuite habillé en mathurin : après venaient plusieurs chars remplis de jeunes précieuses de campagne dont les attraits avaient été revus, corrigés et diminués par la fameuse université de Douai ; les pauvres petites laideronnes s'étaient pourtant ajustées de leur mieux. Il n'y on avait aucune qui n'eût plus de mouches que vous n'en dépensez <mi un an et

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qui n'eût étudié des manières plus tendres et plus gracieuses que vous n'en aurez de votre vie. » La réception faite à la Cour, sur le chemin d'Arras à Douai, par M. de Bellefonds, ne fut pas moins pittoresque : « Monsieur notre général reçut Leurs Majestés, Monsieur et toutes les dames dans une grange où il leur donna le meilleur repas du monde; il les servait à table et ne paraissait pas moins empêché avec la serviette sous le bras et des assiettes dans la main que Hercule l'était avec une quenouille et un fuseau. On ne se coucha point et le roi et la reine se mirent au jeu. Monsieur, qui était en grosses bottes, ayant fait venir les violons, donna le bal aux dames. »

Et cependant, malgré les apparences, la véritable triomphatrice, on commence à le soupçonner, n'est ni la nouvelle duchesse ni la pauvre reine.

Le titre pompeusement accordé à La Yallière n'est pas, comme le croit le vulgaire, le témoignage officiel de sa faveur : c'est le cadeau d'adieu que lui jette le roi avant la séparation définitive.

Le roi la relègue à Versailles, sous la garde de sa belle-sœur; c'esl que sa présence sérail importune. Si l'on promène Marie-Thérèse à travers les Flandres, ce n'est pas tant pour éblouir les provinees conquises, que parce que seule la présence «le la reine peut »>n justifier une autre auprès du roi. Avec une méchanceté perspicace et médisante, la Grande Mademoiselle noie les signes des progrès que fait madame de Montespan dans la laveur du roi, son assiduité au jeu de la reine, la place qu'elle prend à la Cour, les attentions qui l'environnent. «La passion du roi pour elle, dit La Fare, «''data entièrement dans le voyage «|ue la reine lit en Flandre, en 1667. » Dès les premiers jours, les courtisans se demandent si le règne de La Vallière n'esl pas fini.

« Toul le inonde, dil madame Ghâtrier, lient à méchant augure pour madame de La Vallière qu'elle ne suit point el ce que le roi avait fait l'aire (levant que de partir; il semble que ce soit la récompense de ses services; pour moi je tiens que ce serait un bonheur pour elle si le Roi s'en dégoûtait, car elle a toujours aimé le roi forl généreusement, cela ferait qu'elle se convertirait. »

Mais, bien qu'il approchât, le moment n'était pas encore venu où mademoiselle de La Vallière ne demanderait plus autre chose à la vie que la retraite du cloître. Maintenant elle aime encore. Elle n'admet pas la disgrâce somptueuse où l'on s'efforce de la reléguer. Sitôt qu'après les premiers succès elle apprend que les opérations s'interrompent et que la reine va rejoindre Louis XIV, elle quitte Versailles précipitamment. La hâte qui la pousse à rejoindre le roi, et que l'on interprète comme la marque de son insolence, n'est que le témoignage de sa détresse.

A La Fère, où elle passe la nuit, la reine apprend son approche. Elle est si bouleversée de cette impudence qu'elle vomit son dîner et pleure de rage. « Madame de Montespan, dit Mademoiselle, se récriait encore plus fort qu'elle. » Marie- Thérèse ordonne de tenir l'ennemie à distance. « La reine alla à la messe dans une tribune, la duchesse de La Vallière descendit en bas et la reine fit fermer la porte de crainte qu'elle ne remontât. Quelque précaution qu'elle pût prendre, elle se présenta devant elle comme nous allions monter en carrosse : la reine ne lui dit rien. A la

dînée, elle défendit de lui portera manger; Villacerf ne laissa pas de lui en faire donner. »

Est-il vrai que, comme le dit Mademoiselle, dans le carrosse où le lendemain les dames accompagnaient la reine, madame de Montespan ait raffiné d'ironie ou d'hypocrisie, s'étonnant que la favorite eût osé paraître devant la souveraine et ajoutant : « Dieu me garde d'être maîtresse du roi! Si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais l'effronterie de me présenter devant la reine. »

A l'approche du roi, bravant la souveraine qui « se mit dans une colère effroyable » et voulut la faire arrêter, La Vallière « fit aller son carrosse à travers champs et trotter à toute bride ». Mais l'accueil de Louis XIV est glacial. A peine a-t-elle part aux cérémonies officielles. Tout le monde remarque les signes de sa défaveur.

« Madame de La Vallière, mande madame Châtrier, avait été trouver le roi sans avoir été mandée et arriva à l'armée deux heures devant que la reine n'y arrivât, ce qui fâcha exl reniement notre reine, el Ton dit aussi que le roi l'a fort mal reçue. Je ne sais pas si cela est véritable. » A Gompiègne, quelques jours après, les mêmes observa-

tions su précisent. « Madame la duchesse de La Yallière s'est trouvée à l'arrivée du roi à Compiègne, mais le roi ne lui a pas fait grand accueil «t ne Ta vue que devant toute la Cour. Gela est extrêmement refroidi. »

C'est qu'en effet l'évolution du caractère de Louis XIV s'est accomplie. L'adolescent, en mal d'amour de 1660, timide et peu difficile dans ses choix, a subi l'influence de l'âge et de la vie de Cour. Les ballets, les fêtes de Versailles et de Fontainebleau, l'amour naïf d'une jeune fille, ne lui sont plus des distractions suffisantes. A cet homme d;>nt la forte santé et l'exubérance vitale stupéfient son entourage, d'autres ambitions se soi il ouvertes. Il rêve un règne glorieux et splendide, la gloire militaire, les conquêtes. Aux sept ou huit heures de travail quotidien qu'il s'impose, une tendresse déjà vieillie n'est plus une distraction suffisante. Il lui faut des amours plus éclatantes, plus difficiles, plus flatteuses à son orgueil.

Or, voici plusieurs années déjà que la jeune marquise de Montespan brille au premier rang de la Cour : n; i-sance illustre, beauté incontestable, esprit et incelant, elle a tout ce qui fait défaut à

LaVallière. Sans doute, c'esl d'abord sans arrièrepensée qu'elle s'esl laissé admirer. Mais mal mariée, humiliée d'odieux embarras d'argent, abandonnée de ses parents, grisée de l'air de Versailles, comment échapperait-elle à la lentation d'achever la conquête enviée de toutes, celle du roi, du dieu fait homme, qui au premier jour l'a regardée d'un œil favorable?

Pour supplanter sa rivale, eut-elle recours à ces manœuvres à la t'ois ridicules el infâmes qu'on lui a reprochées? Nous aurons plus lard à rechercher dans quelle mesure madame de Montespan pi il être accessible à cette curiosité malsaine et de tous les temps, qui pousse à vouloir connaître et parfois modifier l'avenir, qui, au xvne siècle, fournit une clientèle abondante aux sorciers et marchands de poisons et dont les rois eux-mêmes m l'ureiii pas toujours exempts. Il semblerait que, suivanl l'adage qui veut que Ton ne va aux grands crimes que par degrés, on ne dûl trouver chez elle des pratiques de ce genre que dans les dernières années de sou règne: déjà habiluée au pouvoir, au plaisir de dominer, le sens moral ei issé el voyant croître ses années el diminuer

ses charmes, on concevrait qu'elle put être troublée par l'entrée en scène de rivales éclatantes comme mademoiselle de Fontanges, et qu'elle eût demandé à des voies mystérieuses les moyens de conjurer le danger. Mais, à en croire les déclarations de plusieurs témoins du drame des poisons, déclarations complaisamment acceptées par quelques historiens, c'est au début même de la faveur de la favorite qu'il faudrait faire remonter l'origine de ces pratiques. C'est à vingt-cinq ans, dans tout l'épanouissement de sa rayonnante beauté, au lendemain de la mort de sa mère, entre deux visites à Sainte-Marie de Chaillot où était l'une de ses sœurs, que Françoise de Rochechouart se serait enfermée dans l'antre obscur de La Voisin et de Cuibourg. Cette hypothèse qui fait de madame de Montespan un monstre avant l'âge n'est pas seulement en contradiction avec tout ce que nous venons de dire de son caractère et des influences de sa première jeunesse, elle trouve son meilleur démenti dans les déclarations mêmes des témoins, car la fille Voisin ne se contenta pas, comme les autres, de fournir à La Reynie des dates accablantes, elle prétendit lui répéter la formule

d'invocation, formule invariable et sacrée, que madame de Montespan aurait prononcée :

« Je demande l'amitié du roi et celle de monseigneur le dauphin, qu'elle me soit continuée, que la reine soit stérile, que le roi quitte son lit et sa table pour moi, que j'obtienne de lui tout ce que je lui demanderai pour moi, mes parents; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables ; chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux Conseils du roi et savoir ce qui s'y passe et que, cette amitié redoublant plus que par le passé, le roi quitte et ne regarde La Vallière et que, la reine étant répudiée, je puisse épouser le roi. »

Cette formule n'a pas seulement contre elle sa phraséologie ridicule, digne tout au plus d'une tireuse de cartes de troisième ordre et que n'eût jamais signée une Mortemart ; l'humilité de la maitresse royale à l'égard des «grands seigneurs », si surprenante quand on se rappelle cette «hauteur en tout dans les nues dont personne n'était exempt, le roi aussi peu que tout autre » (Saint-Simon) ; sun allure de quémandeuse, pour elle et les siens, « alors que madame de Montespan eut tou-

jours l'air de faire plaisir en acceptant des bienfaits » et que, « depuis sa sortie de la Cour, elle ne s'abaissa à rien demander pour soi ni pour autrui... les ministres, les intendants, les juges n'entendirent jamais parler d'elle » ; son silence à l'égard de madame de Maintenon qui fut de bonne heure une rivale redoutable et à l'égard de M. de Montespan qui fut certainement le personnage le plus encombrant dans son existence; cette formule a encore et surtout le tort essentiel de réunir deux noms qui jurent de s'y trouver accolés : celui de mademoiselle de La Vallière et celui du dauphin.

Ce n'est, nous l'avons vu, qu'en 1G66 et 1C67 qu'il y eut véritablement rivalité entre madame de Montespan et madame de La Vallière. Si le maintien de celle-ci à la Cour dans les années suivantes put, aux yeux du peuple et des gens de la condition de La Voisin, paraître un ombrage à la nouvelle maîtresse, en réalité et pour toute la Cour, la présence de La Vallière était désirée et exigée par madame de Montespan elle-même dont elle constituait la principale sauvegarde contre son mari. Mais, en cette courte période de

1C66 à 1667, la seule où la nouvelle favorite ait pu sincèremeut souhaiter l'éloignement de sa rivale, le dauphin, dont madame de Montespan, à en croire la formule, aurait demandé l'appui avec tant d'insistance, était un personnage de cinq ans qui ne pouvait, par suite, avoir qu'une influence toute relative sur le choix des maîtresses de son royal père. En réalité, au moment où on nous la représente implorant l'appui des puissances occultes, elle était déjà sûre de son ascendant.

Il n'est pas douteux que l'éloignement de sa rivale n'ait été la première condition imposée par madame de Montespan à l'amour du roi. De là, la retraite de La Vallièreà Versailles, de là, le inéoontemenl de Louis XIV, lors de son arrivée inopinée» à Avesnes ; l'accueil glacial qu'il lui fit l'avertit que la catastrophe qu'elle appréhendait depuis longtemps était consommée. C'est à elle, à coup sûr, que se rapporte un curieux passage du journal inédit du chanoine Deslyons : « Le 26 juin, nole-t-il, j'ai appris de madame la marquise d'Humières les particularités «le la disgrâce de N. de La Vallière] au dernier voyage d'Avesnes avec la reine. Elle communia à Liesse seulement

parce qu'elle était résolue en son cœur de pardonner et qu'il y avait quatre mois, à ce qu'elle lui avoua confidemment, qu'elle ne disait point son Pater. Je connus par cet entretien qu'à la Cour ils croyaient que le seul péché de haine et vengeance les rend indignes de communier. »

Madame de Montespan communia avec elle.

Est-ce raffinement d'hypocrisie, comme le veulent certains historiens? Il est plus naturel de trouver dans cet acte une de ces contradictions que la piété du xviie siècle et les complexités de l'âme féminine expliqueraient suffisamment si même les témoignages précis de Saint-Simon et de madame Caylus ne nous les avaient signalées pour le cas particulier de madame de Montespan. « Rien, dit Saint-Simon, ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre; elle fit tous les carêmes et avec austérité quant aux jeûnes, dans tous les temps de son désordre. » Un jour, raconte madame de Caylus, la duchesse d'Uzès, étonnée de ses scrupules, ne put s'empêcher de lui en marquer sa surprise : « Eh quoi, madame, reprit madame de Montespan, faut-il parce que je fais un mal faire tous les autres? »

Sur les événements du voyage de Flandre, au témoignage indirect de- Des] vous, à celui de La Fare, s'ajoute celui de l'ambassadeur d'Angleterre : « La reine et les dames, écrit-il le 30 juillet, sont allées jusqu'à Tournai. Madame de Montespan est la beauté du jour en ce voyage de Flandre et donne de grandes craintes à la dame délaissée en ces quartiers et qui connaîtra bientôt les tortures ordinaires de la jalousie. Ce sont des ehoses fâcheuses, opine philosophiquement le diplomate, mais lorsque les rois ne sont pas plus constants que les autres hommes, il faut bien qu'elles arrivent1. » Mais c'est toujours Mademoiselle qui nous renseigne le plus abondamment. Avec une complaisance ironique, elle énumère les petits faits qui, durant cette campagne, accusèrent la nouvelle liaison du roi. A Compiègne, madame de Montespan eut la rougeole. Aussitôt après sa guérison, le roi se montra assidu auprès d'elle: «Il voyait tous les jours madame de Montespan dans sa chambre qui était au-dessus de celle de la reine. Un jour, à table, elle me dit que le roi

1. Saint-Albans à Arlington, 30 juillet 1607 (Public Record office, Stati' Papers, France).

n'était venu coucher qu'à quatre heures; il lui dit qu'il s'était occupé à lire des lettres et à faire des réponses. La reine lui dit qu'il pouvait prendre d'autres heures ; il tourna la tête d'un autre côté afin qu'elle ne le vit pas rire; dans la crainte d'en faire autant, je ne levai pas les yeux de dessus mon assiette. »

Madame de Montespan était « fort gaie dans le carrosse de la reine». Le roi venait fréquemment l'entretenir. Elle « raillait presque toujours avec lui ».

Une lettre de Louvois, au mois de septembre 1667, le montre attentif à lui complaire, comme il se comportait avec les puissances à ménager : « Madame de Montespan, écrit-il à M. de Bellefonds, m'avait dit qu'elle m'enverrait une lettre pour vous; je crains bien qu'elle ne l'ait oubliée et que, tenant un peu du naturel du sexe dont elle est, elle n'ait un grand penchant à se souvenir peu des absents. » L'éloignement du marquis de La Vallière d'une part, celui du comte de Vivonne de l'autre, peuvent, pour des raisons différentes, apparaître comme également dus à l'influence de madame de Montespan.

Sa faveur, toutefois, n'avait rien d'officiel. Annonçant au début d'octobre que mademoiselle de La Vallière venait d'accoucher : « Elle est. déclare madame de Ghâtrier, encore aussi aimée que jamais. » La reine ne se doutait de rien. Une lettre anonyme lui fut adressée, l'avertissant que le roi avait délaissé madame de La Vallière en laveur de madame de Montespan. Elle n'y ajouta pas foi et remit le billet à son époux. Soupçonnée à juste titre, à ce qu'il semble, d'avoir voulu perdre son ancienne amie, madame d'Armagnac fut disgraciée et chassée de la Cour l.

Pourquoi ce mystère autour des nouvelles amours du maître? Il est plus que probable qu'il tenait à la volonté de Louis XIV de ne pas provoquer l'intervention d'un personnage qui, à coup sûr, avait sa large part de responsabilité dans la faute de sa femme; malgré toutes les précautions, le moment approchait où M. de Montespan allait entrer en scène.

Si, en effet, la substitution de madame de Montespan à madame de La Vallière dans le cœur du

1. Saint- Albans ;i Arlington, 26 octobre 1667. (Public Record State Papers, France.

192 DE LA YALLIERE A HONTESPÀN.

roi était un événement pour toute la Cour, il y avait en particulier deux nobles seigneurs dont elle allait singulièrement bouleverser la destinée. Qu'il nous soit permis d'abord de compléter l'histoire du marquis de La Vallière et de montrer comment, après avoir su exploiter à son profit la fortune de sa sœur, il sut, en ce qui le concernait, pallier les effets de sa disgrâce. Le moment sera venu ensuite d'essayer de fixer par contraste une physionomie plus illustre, mais dont peut-être le véritable aspect est presque aussi ignoré : nous voulons dire celle du marquis de Montespan.

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