‹ De La Vallière à MontespanChapitre 5 sur 60 · LES INTRIGUES CONTRE MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

LES INTRIGUES CONTRE MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE

Le peu d'esprit de La YallîeT empêchait cette maîtresse du roi de se servir des avantages et du crédit dont une si grande passion aurait fait profiter une autre : dl<* ne songeait qu'à être aimée du roi et a l'aimer.

(Madame de la fayettk)

Au milieu de la Cour empressée, <|ui vers

l'année 1665, envir< ail Louis XIV dans son

jeune éclat, il n'étail guère à coup sûr de condition \Au< enviée des initiés que celle de mademoiselle de La Vallière, maîtresse, depuis quatre

années, du cœur du maître de la France Les plus perspicaces des courtisans pouvaient difficilement supposer combien, dès ce moment, c'està-dire huit années avant sa retraite définitive. la favorite était en péril et quelles causes de tout ordre, aussi bien psychologiques que politiques, allaient précipiter une disgrâce dont nous essayerons de rendre sensibles les raisons et les étapes.

En 1661, au moment où pour la première fois Louis XIV rencontra Louise de La Yallière, il y avait chez lui un mélange assez singulier de maturité précoce el d'inexpérience presque enfantine.

Le cardinal Mazarin et la reine mère n'avaient rien épargné pour le former à son métier de roi et, bien doué sous le rapport de l'intelligence et de la volonté, il apparaissait déjà mûr par bien des cotés, conscient de ses droits et de ses devoirs. Un écrit anonyme, qui date des premières années de son règne, note avec assez de clainwance quelques traits de son caractère : « Il veut être maître tout seul et ne veut point se laisser gouverner de personne; il est hardi, fier, intrépide,

INTRIGUES COXTP, F. LA VAI.MKRE. 3

parle fort peu et bien à propos, constant dans résolutions, fort secret et judicieux... Il veut que ses ordres soient exécutés très invariablement... 11 rit fort peu et avec beaucoup de modération. »

Telle était sa physionomie, celle du moins qu'il aspirail à se donner, car il se jugeait mal élevé par son précepteur: « Yillerov, disait-il, a eu soin de moi comme de sou enfant, » et il appliquait sa volonté à compléter lui-même son personnage royal.

Cet adolescent résolu, qui dès le premier jour annonçait l'intention de diriger lui-même les affaires de l'État, n'était, par ailleurs, qu'un garçon « bien fait, grand et fort », d'une santé éclatante, d'une jeunesse turbulente, inexpérimenté et avide de plaisir. Des années durant, il se consacrera aux divertissements avec le même empressement, on dirait presque avec la même gravité solennelle qu'au travail. Il se trouve aussi roi en dansant un ballet qu'au conseil de ses ministres. Il compose soigneusement des petites chansons pour les dames cl entretient à ce sujel un commerce de lettres qui le ravit, tout en accordant chaque jour sept nu huit heures à l'expédition des affaires. Aux

jeux de l'amour, il apporte une sensibilité presque intacte, des ardeurs enthousiastes et peu raffinées, en même temps qu'une défiance un peu timide. Voilà plusieurs années déjà que sa nature inflammable l'entraîne, sans parler d'une ou deux aventures de bas étage et d'ailleurs suspectes, indistinctement vers toutes les femmes dont il y a quelque apparence qu'il puisse être aimé. C'est l'une des moins belles des nièces de Mancini, Olympe, la future comtesse de Soissons, qui allume ses premiers feux. Une des fdles de la reine mère, mademoiselle de La Motte-Houdancourt, lui succède et l'émeut à tel point « qu'il s'exprime comme un homme amoureux qui n'était plus sage ». Calmé par le ministre italien et par la reine mère, il est pris tout entier par Marie Mancini, que les femmes jugent « toute laide ». Dès que la politique l'exige, il l'oublie pour Marguerite de Savoie, encore beaucoup moins bien douée de la nature, mais que du premier coup d'oeil, il trouve « fort agréable et bien faite ». D'ailleurs, quand la diplomatie les sépare, il est complètement reconquis par l'Italienne. Pas pour longtemps, car voici que la volonté du cardinal intervient; sa résistance ne

va pas au delà de quelques larmes; il pleurera toujours facilement et quelques sanglots bruyants, rapidement oubliés, témoigneront en mainte occasion de la bonté native de son cœur et de sa facilité égoïste à oublier toute peine où son amourpropre n'est pas intéressé. Il lui suffit d'apercevoir Marie-Thérèse, la triste infante espagnole, pour en être charmé, et le lendemain des noces, il fait éclater une joie sans mélange.

Deux remarques frappent dans cette brève chronique d'amourettes: la facilité du jeune souverain à subir les impressions extérieures et à aimer en peu de temps, avec la même sincérité, plusieurs femmes ; et d'autre part, le peu de beauté qu'il a trouvé chez toutes celles que la politique ou le hasard lui a présentées. En timide, en adolescent à peine émancipé, il a accueilli avec enthousiasme toutes les bonnes volontés. N'est-ce pas, au dire des chroniques de la Cour, une dame assez mûre, une « borgnesse », madame de Beauvais, qui lui donna sa première leçon expérimentale d'amour?

Si précocement développé par ailleurs, il demeure donc, en matière sentimentale, un très jeune homme, en mal d'aimer, assez piètrement pourvu

b DE LA VALLIERE A MONTESPAX.

jusqu'ici, n'osant point lever trop haut ses regards, vaguement défiant de lui-même, défiant aussi, à cause de son expérience précoce, des aventurières qui lui ouvriront leurs bras, sans doute secrètement jaloux de tels des jeunes gens qui ont été élevés avec lui, Tréville, Rohan, Lesdiguières ou Brienne, dont l'esprit est plus vif que le sien et qui oublient quelquefois que leur camarade est devenu leur roi. Un comte de Guiche, dans un mouvement de colère, ne se gêne pas pour écrire : « que s'il pouvait tenir ce fanfaron (Louis XIV) en pleine campagne, tête à tête, il lui ferait bien ployer les voiles ». Il lui cédera de mauvaise grâce sa première conquête. Le comte de Grammont osera lui disputer mademoiselle de La Motte-Houdancourt. Le nouveau roi, dont les ministres admirent le jugement et dont Fouquet éprouve si cruellement l'esprit jaloux de domination et de justice, n'est parfois aux yeux de la jeunesse qui l'entoure qu'un enfant avec lequel on peut se permettre bien des libertés. Est-il rien qui cadre moins avec l'idée que nous nous faisons des pompes de Versailles que telle anecdote où Delamare nous raconte comment mademoiselle de La Motte,

fille d'honneur de la reine mère, future duchesse de La Vieuville, se vengea de la peur que lui avait faite le roi en lui envoyanl « - i 1 1 < j souris dans une boite « fort propre »... « Cette demoiselle, servant un jour le roi à table et lui donnant à lu. ire de la main droite, lui montra une grenouille de la main gauche. Le roi la voyant s'écria : « Ah ! la vilaine! » et manqua de tomber en faiblesse... Les filles de la reine mère étaient d'une trèsgrande familiarité avec le roi, jusque-là qu'us jour dans la chambre de la reine la même mademoiselle de La Motte pinça le roi d'une telle force qu'il ne j>ut s'empêcher de crier : « Ha! la chienne! » Et la place où elle l'avait pincé devint toute livide »

Tel était donc Louis XIV eu 1661 , au moment où la mort de Mazarin déchaîna toutes les convoitises : celles <]<•< ambitieux qui ne soupçonnaient point le précoce développement de son intelligence et prétendaient la diriger; celle (\^'< ambitieuses qui rêvaient d'exploiter à leur profit l'inexpérience sentimentale du jeune homme : « Beaucoup de gens, noie finement madame de La Fayette, espéraient quelque pari aux affaires

et beaucoup de dames par des raisons à peu près semblables espéraient beaucoup de part aux bonnes grâces du roi. Elles avaient vu qu'il avait passionnément aimé mademoiselle de Mancini et qu'elle avait paru avoir sur lui le plus absolu pouvoir qu'une mai tresse eût jamais eu sur le cœur d'un amant; elles espéraient qu'ayant plus de charmes, elles auraient pour le moins autant de crédit et il y en avait déjà beaucoup qui prenaient pour modèle de leur fortune celui de la duchesse de Beaufort. » (Gabrielle d'Estrées.)

Autour de lui, Louis XIV, dont la Fronde avait de si bonne heure développé l'instinct de méfiance, devinait plus de vues égoïstes que de bonnes volontés désintéressées. Sa prudence aussi bien que sa timidité, ses sentiments religieux, son affection pour Anne d'Autriche et pour la jeune reine Marie-Thérèse, retenaient son cœur prêt à s'enflammer. Mais il devait suffire d'une étincelle de passion sincère pour y mettre le feu. On raconte que d'abord le jeune roi s'engagea dans un manège de coquetterie avec sa belle- sœur, Madame, incapable de résister au besoin de plaire et qui n'y songeait pas. Pour donner le change

;iu\ fâcheux, il fut résolu qu'il feindrai! d'honorer de ses attentions une des beautés secondaires de la Cour. On hésitait entre mademoiselle de Pons, mademoiselle de Chemerault et une autre jeune fille au service de Madame, « fort jolie, fort douce, fort naïve », dit madame de La Fayette, et qui s'appelait Louise de La Vallière.

Elle était de fort petite noblesse, et venait de taire ses débuts à la Cour, âgée de dix-sept ans à peine. Des juges non prévenus ne l'admiraient guère : « Elle est d'une taille médiocre , fort menue, elle ne marche pas de bon air à cause qu'elle boite; elle est blonde et blanche, pleine de petite vérole... » Pourtant, selon madame de Motteville, « elle était aimable et sa beauté avait de grands agréments par l'éclat de la blancheur et l'incarnat de son teint , par le bleu de ses veux qui avaient beaucoup de douceur et par la beauté de ses cheveux argentés qui augmentait celle de son visage. »

Mais, sur les plus éclatantes et sur Henriette d'Angleterre elle-même, celte petite boiteuse avait aux yeux du roi une supériorité plus précieuse que sa beauté contestée ou que l'esprit qu'on lui

déniait. Il était question d'un mariage pour elle. Le roi lui parla. Quelques instants suffirent au monarque pour se convaincre que par hasard un de ses courtisans lui avait dit vrai : voici que depuis un an et plus cette petite fdle romanesque nourrissait un amour timide et lointain dont l'objet était le roi de France. A cette tendresse naïve, qu'il n'avait jamais rencontrée, le jeune homme répondit par le don passionné de son cœur. La résistance ne fut pas longue. En quelques semaines, Louise de La Yallière était conquise, et, comme dans les beaux romans qui faisaient les délices des ruelles, le roi et la bergère s'aimèrent de toute la ferveur de leurs cœurs novices, en dehors de toute convention mondaine, sans que la femme se souvînt que son amant était roi, sans que luimême soupçonnât qu'il était des femmes plus belles ou de plus haut rang que la jolie boiteuse aux cheveux argentés. « Ils gardaient beaucoup de mesures : il ne la voyait pas chez Madame et dans les promenade du jour, mais, à la promenade du soir, il sortait de la calèche de Madame et s'allait mettre près de celle de La Yallière dont la portière était abattue; et comme c'était dans

l'obscurité de la nuit, il lui parlait avec beaucoup lie commodité. »

Telle lut l'aventure amoureuse de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière, jolie et tendreoomme

une idylle de printemps. Mais les idylles sont luvves dans la vie réelle. Elles fleurissent dîÏÏicTtement dans les cours royales, plus difficilement peut-être dans celle dont madame de La Fayette nous a conté l'histoire sentimentale, Loret les splendeurs officielles, le prince de Condé et son fds le duc d'Enghien la chronique féconde en intrigues et en séductions.

Cette Cour des premières années du règne est quelque chose d'assez dilTéivnl de la Cour compassée et solennelle de 1680, dominée de très li.iui par la personne du roi que rendent plus distante toutes les prescriptions d'une étiquette inflexible. Celle de 1660 est plus vivante, plus agitée, plus tumultueuse. Ce qui la caractérise

avant tout, c'est son extrême jeunesse et son ardeur vers le plaisir. Emancipée par la mort de Mazarin, toute une génération de vingt ans grandie avec Louis XIY secoue impatiemment le joug de quelques fâcheux dont le plus illustre est la reine mère. L'intrigue, l'intrigue amoureuse d'abord, est sa passion. Les compétitions y sont d'autant plus ardentes que la Cour n'est pas très nombreuse, que les contacts y sont plus fréquents. A la visite du marquis de Caracène, retournant de Flandre en Espagne en traversant Paris, le roi voulut donner une fête : « Le bal, constate le prince de Condé, n'était point beau, la plupart des dames étaient encore aux champs. Il ne s'en trouva dans tout Paris que quatorze ; encore madame de Carignan était-elle du nombre et madame de Bade, sa fille, qui n'a pas des attraits plus grands que sa mère. Je ne crois pas que le marquis de Caracène soit parti fort édifié de nos beautés1. » Il est des jours où de son côté le duc d'Enghien observe mélancoliquement : « On ne s'est jamais tant ennuyé que l'on s'ennuie ici. Le

1. Le prince de Condé à la reine de Pologne, 31 octobre 16G4. (Arch. de Chantilly).

roi est enfermé quasi toute L'après-dînée et les reines jouent dans le même temps. Il n'y a presque point de femmes ici et fort peu d'hommes. Jamais la Cour n'a été si petite et on ne sait quasi à quoi s'occuper1. » En effet, la Cour n'est guère composée que des maisons du roi, de la peine, de la reine mère, de Monsieur, de Madame, et ces maisons sont beaucoup moins nombreuses qu'elles ne seront plus tard. Les seigneurs qui viennent se montrer au roi n'apparaissent que (l'une manière intermittente. Ceux qui ont des charges en province obtiennent difficilement des congés. C'est cette petitesse relative de la Cour qui facilite ses déplacements continuels de Paris à Saint-Cloud, à Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, etc.. Les époques d'ennui dont se plaint le duc d'Enghien sont rares. Il esl de la majesté comme du plaisir du roi que l'on s'amuse autour de lui. Chaque saison amène Bes divertissements, chaque année y apporte un raffinement nouveau. Le triomphe d'un hiver esl le bal masqué. « On prend quelquefois des habits

1. Le duc d'Enghien à la reine de Pologne, 27 juin 1664. (Arch. do Chantilly.)

14 DE LA VALLIERE A MOXTESPAX.

de vieille, de procureur, de docteur en Sorbonne, et c'est une mode fort commode pour les galants... Depuis qu'on a trouvé L'invention des bals en masque, on ne peut plus souffrir les autres. Rien n'en approche. Il y a une liberté sans désordre. On se met où on veut, on parle à qui on veut parler et Ton y fait comme si tout le monde était égal. Si on veut être connu on l'est, et si on veut on ne l'est pas1. » Un autre jour, mande M. le duc, il s'agit d'une grande fête préparée à Versailles. « La reine et toutes les dames pari iront d'ici à six ou sept heures du soir et y arriveront la nuit. Elles y trouveront une grande collation en y arrivant, en suite de quoi on les ramènera dans le parc où il doit y avoir une comédie, des ballets, un bal et un grand souper. On n'en reviendra qu'à sept ou huit heures du matin et on passera toute la nuit en fête et en divertissements. »

Toutes ces réjouissances, bals, soupers, comédies, ballets, chasses, cavalcades, revues de tout genre, sont de merveilleuses occasions pour nouer

1. Le duc d'Enghien à la reine de Pologne, 23 janvier 1663. (Arch. de Chantilly.)

des intrigues ef stimuler les rivalités. Elles se font rapidement plus aiguës à cause <]<• l'exiguïté relative de cette Coup, où les comparaisons el les froissements sont plus fréquents et plus aisés. Il se forme des petites coteries donl les dissensions font l'occupation de tous les jours, s'imposenl à l'attention générale, n'épargnent pas le roi lui-même gai, au début, n'est guère que le chef de Tune d'elles, non de la plus importante. 11 y a celle de la reine mère, offusquée de la gaieté licencieuse <|ui se propage autour d'elle, tâchant, avec quelques dames fidèles, de maintenir au moins le décorum extérieur, de protéger l'ignorance de la jeune reine contre les médisances du dehors. 11 y a celle de Madame, la plus turbulente et la plus bruyante de toutes : on s'y aime, on s'y brouille, on s'y raccommode chaque jour. Il y a celle de Monsieur, qui en est fort distincte. Il y a celle de la comtesse de Soissons, surintendante de la maison «le la reine, l'une îles femmes les plus intelligentes el les moins scrupuleuses de son temps. Il y en a dix autres qui tour à lour se forment, se dissolvent et reparaissenl au hasard des événements, L'agitation que créent leurs

rivalités est si inséparable de la vie de Cour, que, quand par hasard elles font trêve, le duc d'Enghien s'en étonne, mande tristement qu'on s'ennuie et s'excuse en faisant espérer un scandale prochain.

Or, la mauvaise fortune de mademoiselle de La Vallière voulait qu'elle réunit contre elle tout ce qu'il y avait de coteries à Versailles, à la fois tous les honnêtes gens de la vieille Cour, désireux de voir le roi revenir dans le sentier de la vertu, et tous les intrigants de la nouvelle, avides de la supplanter dans la faveur de Louis XIV.

Ce n'est pas ici le lieu de redire, après bien d'autres, toutes les tentatives de la reine mère pour rappeler son fds dans le droit chemin et le décider à renvoyer sa maîtresse ; la tristesse et les fureurs de la jeune reine, quand elle sut que « cette fdle qui a des diamants aux oreilles » était la maîtresse du roi ; les efforts discrets d'hommes d'Église considérables, ou les démonstrations intempestives de maniaques comme le duc Mazarin. Suffisantes pour attrister et émouvoir la jeune femme, et parfois pour troubler momentanément le roi, ces entreprises échouèrent

en définitive et ne purent ébranler sérieusemenl l'attachement du monarque.

Xous ne passerons pas davantage en revue les innombrables machinations politiques qui eurent pour but d'amener la chute de mademoiselle de La Vallière. Du premier jour, elle eut contre elle Madame, irritée de se voir délaisser pour une de -.•s filles; la comtesse de Soissons, jadis aimée du roi; peut-être le comte de Guiche, que le roi aurait supplanté auprès d'elle; le marquis de Vailles qu'il fut question de lui donner pour époux. D'autres ont conté avec talent les intrigues nouées pour lui susciter une rivale: depuis mademoiselle de La Motte-Houdancourt qui, non contente de pincer le roi et de lui montrer des grenouilles, faillit triompher avec l'aide de madame de Soissons et dont il ne se détacha qu'en apprenant que le marquis d'Alluye et mademoiselle de Fouilloux écrivaient les lettres qu'elle lui adressait, jusqu'à la belle mademoiselle de Poussé, mise en avanl par madame de Ghoisy et que le roi ne prit |>;i^ au sérieux, déclaranl à sa protectrice qu'à son approche il s'appuierait contre la muraille, vu « qu'on lui

18 DE LA VALLIERE A MOXTESPAX.

avait voulu persuader qu'il ne la pourrait voir sans s'évanouir ». .

Une entreprise qui fît quelque bruit à la Cour, faillit être moins inoffensive, puisque l'ambassadeur vénitien en transmit la nouvelle à ses commettants; le duc d'Enghien en a donné le récit le plus autorisé et le plus explicite.

« Il est arrivé, dit-il, une aventure à mademoiselle de La Yallière, il n'y a que deux jours, qui a fait assez de bruit. Elle entendit crier la nuit, comme elle dormait; un petit chien qu'elle a s'éveilla et, dans ce même temps-là, un homme marcha dans la chambre et parla. Elle n'entendit pas ce qu'il disait, elle demanda qui était dans la chambre et personne ne lui ayant répondu, la peur lui prit, elle se jeta en bas de son lit et s'enferma dans un petit cabinet dont elle appela du monde par la fenêtre. Quelques gens étant arrivés ils trouvèrent la chambre fermée à clé et ils furent obligés d'enfoncer la porte. Après être entrés, ils ne trouvèrent personne dans la chambre et seulement la marque d'un pied crotté sur un petit place t qui était tout près de la fenêtre et la muraille égratignée, comme si on avait jeté des crampons

pour attacher une échelle de corde, et une autre ivhclle de bois à une autre muraille qu'il fallait passer pour venir au bas de la fenêtre '. »

Quels étaient les malfaiteurs mystérieux? On affecta de croire à des voleurs. Mais le roi se montra inquiet et l'on soupçonna une tentative d'enlèvement.

>"ous ne nous attarderons pas à ces entreprises qui défrayèrent si abondamment la chronique du t mps. Pour atteindre notre but, qui est de montrer comment, peu à peu, les circonstances ameoèrent le roi à se détacher de sa favorite, rien ne sera plus instructif que de nous attacher un moment à la plus fameuse de toutes ces intrigues : c'est en rappelant les péripéties qui accompagné? reni « l'affaire de la lettre espagnole » que nous comprendrons mieux les ennuis et les difficultés de lout ordre que suscita au roi La situation de mademoiselle de La Vallière el qui durent si profondémenl modifier son caractère, quand se calma la première fougue de sa passion juvénile.

1. Leduc d'Enghien à la reine de l'olugne (Arcli. de Chantilly).

Du plus au moins, l'aventure de la lettre espagnole a défrayé la curiosité de tous ceux des contemporains qui furent en situation d'être renseignés. Avec des variantes de petite importance, on en trouve la relation dans Y Histoire de Madame, de madame de La Fayette, les Mémoires de madame de Motteville, les dépèches de l'ambassadeur vénitien Sagredo, une lettre circonstanciée de Guiche au roi, les Mémoires d'Ormesson, etc. A tous ces récits, postérieurs de trois ans, nous le verrons, à l'envoi de la fameuse lettre, nous en préférerons un autre. Il n'a pas, en effet, le seul mérite de l'inédit : il a celui d'émaner de l'homme qui recueillit toutes les pièces et toutes les dépositions capables d'éclairer son jugement et qui employa toute sa sagacité et toute son attention à tirer au clair tous les détails de l'affaire. Lorsqu'il s'agit de procéder à l'interrogatoire du coupable principal, le marquis de Tardes, qui avait été enfermé à la citadelle de Montpellier, un mémoire détaillé fut remis à M. de Bczons, intendant du

Languedoc, pour lui servir d'instruction et lui donner la relation la plus exacte et la pi us circonstanciée des événements. Ce mémoire était écrit de la propre main du ministre Le Tellier. En l'espèce, les termes en avaient été pesés et approuvés par une plus haute personnalité. G'esi Louis XIV lui-même qui parle dans l'instruction à M. de Bezons. C'est sous sa dictée qu'elle relate les circonstances dans lesquelles la lettre fut fabriquée et remise, la manière dont trois ans plus tard le complot fut découvert, le détail des interrogatoires auxquels sera soumis le détenu, les précautions minutieuses à observer pour garder le secret de l'affaire.

« En l'aimée 1662, dans les premiers jours de mars, il fut porté à la demoiselle Molina, Espagnole, l'une des premières femmes de chambre de la reine, un paquet adressé à Sa Majesté, dont l'enveloppe était suscrite de la main de la reine d'Espagne, dans lequel il y avait une lettre en langue espagnole, portant avis à la reine que le roi entretenail des relations avec mademoiselle de La Vallière. »

D'où venait ce paquet? « Un inconnu l'avait

remis entre les mains d'un garde du roi servant chez la reine, un certain Saint-Éloi, lui disant qu'il « avait été reçu d'Espagne à quelques lieues de Paris par dom Cristoval de Gavilla, s'en retournant à Madrid, après avoir fait les compliments du roi catholique à Leurs Majestés sur la naissance de monseigneur le Dauphin, et qu'il avait eu ordre de Gavilla qui l'envoyait en Flandre do rendre ledit paquet à quelqu'une des dames étant près de la reine à son passage à Paris » .

Saint-Éloi s'empressa de remettre le paquet entre les mains de la Molina, femme de chambre de confiance de la reine, que celle-ci avait amenée d'Espagne avec elle.

« Quoique, par l'inspection du paquet ainsi suscrit, la demoiselle Molina ne doutât point qu'il ne vînt de Madrid, néanmoins, dans l'appréhension qu'elle eut qu'il ne contint quelque chose de fâcheux sur la santé du roi d'Espagne, elle se résolut de l'ouvrir. » Bien lui en prit. Elle lut la lettre, reconnut l'artifice et la remit au roi sans en donner aucune connaissance à la reine. « Il fut lors vérifié que l'enveloppe provenait d'un paquet que la reine avait reçu peu de jours auparavant de

[NTRIGUES CONTRE LA VALLIERE. 23

la reine d'Espagne, lequel Sa Majesté avait ouvert publiquement dans sa chambre et qu'il fallait

que quelqu'un à la Cour L'eût ramassé à dessein d'en mésuser. »

L'intention du rédacteur de la lettre anonyme était manifeste. On conçoit à quel point celte tentative contre la liberté de son cœur et de sa volonté irrita, chez Louis XIV, l'amant aussi bien que le monarque absolu. Il mit la lettre dans sa poche, fit bon visage devant la Cour, prescrivit le secret à mademoiselle Molina, et ordonna une enquête qui n'aboutit pas.

Dans son embarras, il s'ouvrit à l'un de ses plus déliés courtisans, le marquis de Vardes, qui était présent à l'ouverture de la lettre, et qui, par son âge (il avait dix ans de plus que la jeune génération qui s'agitait autour du roi), par sa connaissance de l'intrigue et un air de supériorité qu'il se donnait, jouissait d'un certain prestige à la Cour. Pour répondre à la confiance du monarque, il s'efforça d'attirer ses soupçons sur mademoiselle de Montpensier « dont l'espril est toujours agité » et surtoutsur madame de Navailles, dame d'honneur de la jeune reine, dont le défaut

24 DE LA VALLIERE A MOXTESPAN.

de complaisance en matière amoureuse avait déjà contrarié le roi. Malgré toutes les recherches, il fut impossible de trouver aucune preuve. Le secret fut gardé pendant près de trois ans. Mais le roi n'avait pas perdu la mémoire de l'événement et avant que la lumière se fit brusquement, en 166-j. divers épisodes où se trouvaient mêlés Tardes et la comtesse de Soissons excitèrent vivement ses soupçons.

« Il y a quelques jours, écrit le prince de Condé, le 12 décembre 1664, que le chevalier de Lorraine parlant à mademoiselle de Fiennes qui est fille (d'honneur) de Madame, M. de Tardes y survint qui lui dit qu'il s'étonnait de ce qu'il s'avisait de dire des douceurs à cette fdle et qu'il lui conseillait de s'adresser à la maîtresse, que sur sa parole il ferait bien mieux et qu'il trouverait beaucoup plus de facilité. Le chevalier de Lorraine en alla faire le conte à l'heure même à plusieurs personnes qui l'ont redit à Madame et à Monsieur qui s'en sont plaints au roi, lequel a ordonné à M. de Tardes d'aller à la Bastille. »

M. de Tardes était-il coupable? Il le niait bruyamment. Mais la parole de ce noble seigneur était plus

INTRIGUES CONTRE LA VALLIÈRE. 2*i

sujette à caution que sa malignité. Madame étail d'autant plus disposée à croire le pis qu'on dirait de lui, que, selon toute apparence, il venait de fort mal en user avec elle. Quelques années auparavant, la passion de la jeune femme pour le comte de <; niche, « le jeune homme de la Cour le plus beau et le mieux fait, aimable de sa personne, galant, hardi, brave, rempli de grandeur et d'élévation », avait causé un scandale général et amené, par ordre du roi, l'éloignement du séducteur, qui était allé prendre du service en Pologne. Mais il demeurait en relations épislolaires avec Vardes qu'il croyait son ami intime et qu'il avait fait dépositaire de ses papiers : pour son malheur, le comte de Guiche, assez réservé dans le tète-à-tète, s'il faut en croire les chroniques galantes, était. intarissable la plume à la main. Astucieux et dépourvu de scrupule, Tardes avait abusé de la confiance de son ami, d'une part, pour le retenir loin de la France sous divers prétextes, et, de l'autre, pour le desservir auprès de Madame et, «•h tronquant sa correspondance, pour essayer de prendre sa place auprès de la jeune femme toujours en quête d'aventure. Peut-être n'était-il pas

loin de réussir quand, en 1664, le retour de Guiche venait de tout gâter : il y avait eu une explication entre les deux amoureux. Malgré ses protestations, ils enveloppaient Tardes de la même indignation. Sa réclusion à la Bastille était une victoire pour tous deux.

Il est possible que Louis XIV, convaincu de la duplicité du marquis, eût dès ce moment soupçonné qu'il n'était pas étranger aux événements de 1662. M. de Luxembourg, grand ennemi de Tardes, reçut peu après une lettre anonyme où on l'engageait à ne rien épargner pour perdre l'intrigant auprès du roi, l'occasion étant des plus favorables. S'il voulait s'y prêter, qu'il s'abouchât le lendemain, à l'église des Pères de l'Oratoire, avec « un homme qui lui ferait signe d'un mouchoir ». M. de Luxembourg se rendit au rendezvous, mais, désireux d'éclaircir cette affaire, fit saisir l'individu par ses laquais au sortir de féulise. Il se trouva que celui-ci appartenait à Bontemps, premier valet de chambre du roi. La défiance malencontreuse, quoique en somme assez justifiée de M. de Luxembourg, ne venait-elle pas de lui faire manquer l'occasion d'être agréable à

son souverain en lui facilitant une enquête qu'il ne voulait pas mener officiellement?

Mais la maladresse des amis de Vardes allait proroquer l'éclaircissement définitif de ses intrigues. Tout en faisant la cour à Madame, l'astucieux marquis était ramant de la comtesse de Soissons, sur laquelle d'ailleurs — c'est son mari lui-même qui l'affirme — il avait la meilleure influence. Pour se venger, celle-ci livra au roi «une lettre que le comte de Guiche avait écrite à Madame pendant leur galanterie ». On y agitait la question de rendre Dunkerque à l'Angleterre et la personne inv.de y était traitée de manière fort insolente. Violemment irrité, Louis XIV alla trouver sa belleweur qui se disculpa comme elle put, excipa d'un égarement passager, n'épargna rien pour l'attendrir et lui rappela qu'il lui avait formellement pardonné toutes ses folies de cette époque.

Puis, prenant l'offensive à son tour, elle lui avoua « qu'il était vrai qu'elle avait eu part d'une chose qui s'était faite contre le service du roi. mais que c'était Vardes et la comtesse de Soissons qui en avaient été les auteurs ». Elle les accu- Bail solennellemenl d'avoir forgé la laineuse lettre

DE LA YALLIERE A MOXTESPAX,

espagnole. Le témoignage de Guiche venait peu après confirmer le sien. Il s'en ajoutait d'autres. Le doute n'était pas possible.

Trois ans, presque jour pour jour, après la remise de la lettre espagnole, le secret de l'artifice machiné contre lui était révélé à Louis XIV. Sans aucun doute possible, il apprenait et signifiait à M. de Bezons « que ledit marquis deVardes a été l'auteur de ce faux paquet , qu'il a composé la lettre en français et que, à cause que la reine ne savait pas lors lire en notre langue, il la donna au sieur comte de Guiche pour la traduire en espagnol, que celui-ci remit audit sieur de Tardes la traduction, lequel lui dit en la recevant qu'il la ferait transcrire d'une autre main et qu'il se servirait pour faire le paquet d'une enveloppe qui avait été ramassée dans la chambre de Sa Majesté, laquelle était suscrite de la main de la reine d'Espagne pour la reine ». Il avait essayé d'abord de faire donner le paquet à la demoiselle Rissa, autre femme de chambre espagnole, qu'il jugeait plus inconsidérée et capable de le rendre sur-le-champ à sa maîtresse. Le hasard avait voulu que la lettre tombât entre les mains de la

Molina, plus défiante, qui, après avoir pris conseil de la reine mère, était venue la montrer au roi. Le comble de l'impudence était que, « ce jour-là, le roi étant allé à Versailles, ledit marquis de Tardes, au retour de Sa Majesté, la suivit dans la chambre de la reine à dessein d'observer Telle! de ladite lettre dans l'entrevue de Leurs Majestés, mais qu'il la vit rendre au roi par ladite demoiselle Molina avant que Sa Majesté entrât dans la chambre de la reine ».

Les motifs de l'intrigue étaient visibles. L'instruction à M. de Bezons les expose en toute clarté. Avec une franchise qu'on doit croire sincère, mais qui n'en coûtait que plus à son amourpropre, Louis XIV était obligé de reconnaître que, dans une affaire qui touchait de si près à sa dignité et à sa sécurité mêmes, on ne s'était que peu soucié de ses véritables sentiments, qu'on ne pouvait colorer une pareille tentative d'aucun semblant de jalousie, qui eûl été un hommage indirect à sa personne, el qu'il s'agissait beaucoup moins d'éloigner mademoiselle de La Vallière que de la tenir dans la dépendance d'une coterie qui en eût retiré honneurs el profits.

Selon Le Tellier, fidèle porte-parole de son maître, les motifs de M. de Tardes pour composer « cette lettre feinte» étaient multiples. L'un était « de devenir plus considérable auprès du roi en mettant la division entre Leurs Majestés ». Un autre était de venger madame de Soissons, mécontente « du nouveau rang accordé aux princes de la maison de Lorraine au préjudice de ceux de Savoie » ; le roi, qui s'était éloigné d'elle « à cause des marques publiques que ladite dame avait données de son mécontentement », ne manquerait pas de lui revenir. Enfin, il y avait l'espérance que le roi renverrait mademoiselle de La Vallière ou bien que, s'il la conservait, il serait obligé, pour la voir, de prendre de nouvelles dispositions. M. de Yardes et madame de Soissons entendaient tourner à leur avantage les deux éventualités : « en cas d'éloignement » , ils voulaient tirer parti de l'attachement que le roi commençait à montrer pour mademoiselle de La Motte; si, au contraire, le roi prétendait conserver sa maîtresse, il serait, en tous les cas, forcé « de la tirer de chez Madame » et obligé « de se servir de la maison de ladite dame comtesse de Soissons, tant à cause

de la commodité que de L'habitude que Sa Majesté

avait d"y aller ».

En résumé, « par les uns ou les autres de ces événements-là, un porterait le rui à aller plus souvent que jamais chez ladite darne comtesse, la réputation sur le fait du crédit se rétablirait et ledit sieur de Tardes tiendrait ibrl avantageusement toutes les avenues près de Sa .Majesté ».

La colère du roi fut extrême en apprenant combien on s'était joué de lui. Il pardonna à Madame à cause de son repentir H de sa délation. Par égard pour le maréchal de Grammont père du comte de (1 niche, il ne tint pas rigueur à celui-ci jugé plus coupable de légèreté que de perfidie; il fut seulement renvoyé de la Cour et alla uiniToyer en Hollande où il se distingua par son courage et son extravagance. On saisit les papiers de la eonitrsse de Soissons, qui fut exilée dans se- terres ainsi que son mari. .Mais (ouïes les sévérités s'abattirent sur le roué qui avait été la cheville ouvrière de l'intrigue, avait essayé d'en lire h- succès sur le visage royal lui-même et de détourner les soupçons sur des innocents.

Au sortir de la Bastille, Vardes avait été invité

à se rendre à son gouvernement d'Aigues-Mortes. Deux archers allèrent l'arrêter à Montpellier où il se trouvait et lui signifièrent d'avoir à se défaire de son gouvernement et de sa charge de capitaine des Cent-Suisses. Presque en même temps, une série de courriers partaient des cabinets du roi, de Le Tellier et de Louvois dans toutes les directions. Il s'agissait d'assurer le plein effet de l'arrestation de Tardes en mettant la main sur tous ses papiers et sur tous ceux qui pouvaient lui être adressés : particulièrement, outre la cassette qui renfermait sa correspondance , il y avait urgence à saisir celle que mademoiselle de Montalais conservait par devers elle : c'était de ses inépuisables réserves qu'était sortie la lettre par laquelle madame de Soissons avait voulu compromettre Guiche. Il était d'autant plus facile de s'assurer d'elle, que, par ordre du roi, elle était enfermée à l'abbaye de Fontevrault. On arrêta aussi Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné , qui avait servi d'intermédiaire entre ces illustres pêcheurs en eau trouble. Des guets-apens étaient tendus à tous les courriers qui pouvaient porter des messages des prévenus.

.Mais, en même temps, la comtesse de Soissons, de son côté, ne demeurait pas inactive. Redoutant l'impression que pourrait produire le contenu des célèbres cassettes, elle dépêchai! courriers sur courriers à mademoiselle de Montalais et au marquis de Tardes pour les prévenir du danger el leur demander de détruire les papiers les plus Compromettants. Rien n'esl plus curieux, d'après la correspondance de Le Tellier et de Louvois, que cette lutte de vitesse entre les courriers de madame de Soissons et les courriers de Sa Majesté, lutte pour laquelle les ministres étudientei pèsent gravement toutes les chances : l'étal des routes, le nombre des relais, la qualité des chevaux ou la trahison possible de quelque maître de poste.

Tant de raffinements, de précautions et de pèle démontrent suffisamment l'importance que Louis XIV attachait à tirer au clair tout ce qui touchait à ••clic ténébreuse affaire. On en a une preuve palpable quand on parcourt la volumineuse instruction à M. de Bezons que nous avons déjà citée; rien n'est épargné pour mettre l'intendanl à même de remplir le plus fructueusemenl -a mission. Il est informé avec détail des moindres

3i DE LA VALLIERE A MONTESPAN.

péripéties du drame, des antécédents et des aboutissants des acteurs, de tous les événements dont la connaissance peut l'aider à discerner toute la signification des réponses de Tardes. De longs! considérants lui indiquent la forme qu'il convient de donner à l'enquête judiciaire : c'est le roi en personne qui a rédigé les vingt et une questions qui vont être posées. L'intendant procédera luimême à l'interrogatoire et écrira de sa main les réponses du prisonnier.

Des mesures non moins minutieuses devaient être prises pour assurer le secret de toute cette affaire : « Quand ledit sieur de Bezons, continuait le mémoire, aura parachevé ledit interrogatoire et qu'il l'aura fait signer et parapher par ledit sieur de Tardes, et qu'il en aura fait autant de sa part, il fera un paquet de la minute d'icelui et de la présente instruction, sans en retenir aucune copie ni mémoire, le fermera le plus exactement qu'il pourra et le délivrera au courrier qui le lui aura rendu pour l'apporter à Sa Majesté, observant que personne, de quelque condition qu'elle soit, ne puisse rien pénétrer de ce qu'il aura traité avec ledit marquis de Tardes ni

de ce que contient ladite instruction, Sa Majesté avant fort à cœur que cette affaire-là demeure secrète et qu'il n'en soit rien su par qui que ce soit que ce qu'il plaira à Sa -Majesté en dire. xVussi aura-t-elle en grande considération le service que ledit <ieur de Bezons lui rendra en cette rencontre et elle lui fera connaître le gré qu'elle lui en saura quand il y aura occasion de faire quelque chose pour son avantage. »

Dans une lettre écrite le lendemain, Le Tellier renouvelait les mêmes prescriptions avec plus d'insistance encore : « Vous ferez, s'il vous plaît, réponse à la lettre que le roi vous fait l'honneur de vous écrire et formerez un mémoire de ce que vous avez à faire savoir sur ce que vous aurez fait en exécution de ses ordres. Il faudra que tout soit écrit de votre main, et renvoyez tout ce qui est de mon écriture sans rien retirer. » M. de Bezons s'acquitta de sa tâche à la satisfaction de ses commettants qui lui marquèrent a plusieurs reprises leurs remerciements. L'interrogatoire et l'examen des papiers de tout genre que l'on parvint à saisir furent menés, n'en doutons pas, avec le même soin et le même secret qui

36 DE LA YALLIÈRE A MOXTESPAX.

avaient présidé à l'instruction préliminaire. Les résultats de la justice royale ne tardèrent pas à se manifester.

Madame demeura pardonnée. La comtesse de Soissons, escortée de son mari, vit sa disgrâce officielle prendre fin l'année suivante. « Le roi, note le duc d'Enghien le 28 octobre 1666, lui a permis de revenir à la Cour, mais je crois qu'elle aura peine à s'y mettre aussi bien qu'elle était devant son affaire. » Le prince de Gondé et son fils sont d'accord pour penser que « ce sont des gens perdus ». Et effectivement ils ne recouvrèrent jamais la faveur royale. L'expérience, si rude qu'elle eût été, n'avait pu d'ailleurs éteindre chez Olympe Mancini le génie de l'intrigue et elle recommença ses cabales sur un champ moins vaste, au grand désespoir du comte de Soissons. Quelqu'un s'en étant un jour plaint à ce dernier. ne répondit-il pas, en mari plus résigné qu'ombrageux, qu'il n'en pouvait arriver autrement, le roi ayant éloigné de la cour le marquis de Varie-. « le seul homme qui eût quelque empire sur madame de Soissons ».

Vardes, en effet, demeura le plus gravement

frappé. Tandis que mademoiselle de Montalais, quelques mois après, était autorisée par Louis XIV à quitter temporairement son cornent pour vaquer aux affaires que lui suscitait la succession d'un oncle , tandis que Corbinelli sortait bientôt de prison et se distrayait de ses malheurs en étudiant la philosophie, l'intrigant marquis, tombé malade pendant sa réclusion, obtenait à grand'peine quelques adoucissements à son régime. Et, lorsqu'il recouvra la liberté, ce fut avec l'obligation de demeurer de longues années dans son gouvernement. Il ne reparut à la Cour qu'en 1683, vieilli, usé, dépouillé de tout son prestige.

Féconde en conséquences pour ceux qui l'avaient tramée, l'affaire de la lettre espagnole n'eut pas moins d'action sur le caractère du roi et sur ses relations avec mademoiselle de La Vallière. De toutes les machinations qui s'ourdissaient sans cesse pour capter ses bonnes grâces ou perdre tel

personnage influent, ce fut sans contredit celle qui montra davantage à Louis XIV la nécessité de mettre plus de distance entre la personne du roi et ceux qui participaient à son caractère sacré, d'une part, et de l'autre, les premiers de ses sujets. Qu'il eût été joué à ce point par des intrigants, qu'ils eussent prétendu peser sur le cœur de la reine et sur ses propres sentiments, que, pendant trois ans, un tel complot eût pu demeurer ignoré, qu'il eût été obligé de se livrer lui-même à la plus minutieuse des enquêtes, que son attention eût été si longtemps distraite des affaires du royaume au profit de si misérables rivalités, il y avait là quelque chose qui blessait trop violemment l'idée de plus en plus haute que Louis XIV se faisait de la personne royale. Il ne fallait pas que de pareils scandales pussent se reproduire. Le premier résultat de l'affaire de la lettre espagnole fut d'affermir le roi dans sa volonté de reléguer au second plan tous ces jeunes gens qui, parce qu'ils avaient été élevés avec lui, oubliaient trop qu'il était leur maître. Guiche et Grammont qui ont osé disputer au roi ses maîtresses ne reparaîtront pas de longtemps à la Cour.

I N T R I G UES CO n T i ; i; i. A V ALL1 E H E . 39

Lauzun, autre important, sera bientôl disgracié. Louis XIV sent la nécessité de montrer par des exemples clairs que tout ce qui touche au roi est « un mystère de respecl ». Afin d'être plus assuré du dévouement sans réserve de ceux qui l'approchent, il tend de plus en plus à mettre sa confiance dans des hommes d'origine bourgeoise ou de petite noblesse. Ceux-là tiendront tout de lui. ne seront grands que par sa grandeur. Et ce n'est seulement les affaires du royaume qui sont entre leurs mains; ils participent aux secrets de son intimité. C'est Colbert et sa femme qui ont le soin des enfants de madame de La Vallière. C'est Le Tellier et Louvois qui se chargent de liquider l'affaire de Tardes.

L*n sentiment de méfiance survit longtemps chez le roi à l'égard de tous ceux qui ont tenté de le duper. Il faut le repentir sincère de Madame et tous les services qu'elle lui rend dans les affaires d'Angleterre pour qu'elle rentre complètement en grâce. Quant à la comtesse de Soissons, il ne lui pardonna jamais : l'une des conséquences les plus éloignées et les moins inattendues de la lettre espagnole n'esl pas sans doute que le prince

40 DE LA VALLIERE A M0.NTESPAN.

Eugène, fils d'Olympe Mancini, ait été général autrichien au lieu d'être général français.

Au contraire, vis-à-vis de mademoiselle de La Vallière elle-même, il semble que la machination qu'ont dressée ses ennemis ait échoué.

C'est dans l'été de 1665 que le prince de Coudé et son fils nous la montrent dans tout l'éclat de son bonheur et de sa beauté. Elle brille au premier rang des dames qui suivent à cheval les chasses à courre « avec des justaucorps en broderie et des chapeaux ; elles piquent le mieux du monde et particulièrement mademoiselle de La Vallière avec une fille de Madame. Elles ne quittent jamais les chiens et il est impossible à un homme d'aller plus vite1». Après les chasses, ce sont des bals où les dames se montrent « avec ces sortes de vestes que l'on porte depuis peu et des justaucorps. Il n'y a rien qui leur siée mieux au monde et elles ressemblent à des amazones. Mais surtout mademoiselle de La Vallière se met si bien de cette façon, que l'on ne peut s'imaginer rien de plus joli qu'elle est quelquefois. Elle a

1. Le duc d*Enghien à la reine de Pologne, 18 septembre 1665. (Arch. de Chantilly).

été extrêmement gaie à ce voyage et aussi elle n'en a jamais eu tant de sujet ».

C'est qu'en effet, la première conséquence de l'affaire de la lettre espagnole paraît avoir été de rendre sa faveur plus éclatante. L'intrigue de Vardes a montré au roi l'inconvénient d'avoir une maîtresse anonyme : c'est en spéculant sur l'ignorance de la reine qu'on a pu espérer abattre ou dominer la favorite. Le remède est fort simple. Louis XIY imposera celle-ci au respect de la Cour, aux bonnes grâces des reines elles-mêmes. A partir •le 1665, la situation de mademoiselle de La Vallière revêt de mois en mois un caractère plus officiel. Aux reproches d'Anne d'Autriche, le roi confesse que ses passions sont plus fortes que sa raison : « 11 lui avoua qu'il avait longtemps disputé contre lui-même pour ne pas demander aux femmes de qualité de suivre mademoiselle de La Vallière; mais qu'enfin il avait résolu que cela serait parce qu'elle le désirait et qu'il la priait de ne pas s'y opposer. » Quelques mois après, un jour que la reine mère esl malade, à Vincennes, le roi lui amène lui-même mademoiselle de La Vallière. Elle n'ose pas refuser de la recevoir, lui dit quel-

ques mots et puis se contente de rougir en silence devant la fidèle Motteville qui se tait, tandis que Marie - Thérèse sanglote dans un coin de son palais. Les derniers ménagements disparaissent après la mort de la reine mère. Au mois de janvier 1666, quelques jours après qu'elle est descendue dans la tombe, Lefèvre d'Ormesson note à la messe du roi la présence de la reine, de monsieur le Dauphin et de Monsieur, et celle de mademoiselle de La Yallière « que la reine a prise auprès d'elle par complaisance pour le roi, en quoi elle est fort sage ». Et Condé observe avec satisfaction le 12 février : « Mademoiselle de La Yallière voit à cette heure la reine, et le roi en a beaucoup de joie. » Dans les ballets de la Cour, aux yeux de tous, avec des allusions à peine voilées, les vers de Benserade célèbrent son triomphe. Le mois de mai 1667 allait lui donner la consécration officielle : on apprendrait en même temps l'érection en duché de la terre de Yaujours au proiit de la favorite et la légitimation des enfants qu'elle avait du roi.

Or, au moment même où les bienfaits accumulés sur sa tête semblaient affirmer aux yeux de

tous son empire sur l'esprit du monarque, madame du La Vallière, duchesse de Vaujours, avait déjà passé le faîte de sa faveur et descendait la pente douloureuse qui la conduirait repentante au couvent des Carmélites. Il n'y a rien de paradoxal à estimer que c'était précisément le changement en apparence si prodigieux de sa fortune qui amenai! peu à peu le roi à se détacher de la femme qui avait été la plus amoureuse amante d'un amoureux de vingt ans, mais qui n'avait ni les qualités ni les défauts indispensables à la favorite attitrée du plus fastueux des monarques.

Elle aurait eu besoin, pour se soutenir à la Cour, • le trouver dans son entourage un appui, des lumières et des conseils capables de suppléer aux lacunes de son âme exempte d'artifice. A remplir cel office auprès d'elle, nul personnage n'était plus indiqué que son frère, le marquis de La Vallière : le significatif détail de la carrière de celui-ci va nous expliquer comment, au lieu de retarder la disgrâce de la favorite, il contribua peut-être à la précipiter.

Page 1