‹ De La Vallière à MontespanChapitre 7 sur 60 · I . I : MAI! Q LIS DE L A V A L L I È II E . i · texte numérisé non relu

I . I : MAI! Q LIS DE L A V A L L I È II E . i

En 1655, il était élève du collège de Navarre el se distinguait dans une représentation de la vie et des mœurs de sainte Julienne, à côté du petit marquis de Bretoncelle et des petits messieurs de Beauvais, Mesnardeau et d'Humières. Dans cette société fort aristocratique se fit sans doute sa première éducation de courtisan. Il la compléta dans le palais du Luxent bourg, alors palais d'Orléans, O où, après la mort de Gaston d'Orléans, vinrent s'établir la veuve du prince et ses fdles, qui de Blois amenaient avec elles Louise de La Vallière. Les « picoteries » de cette cour féminine, les intrigues qui s'y entre-croisaient, les bizarreries du prince Charles de Lorraine, toutes les petites manœuvres dont les Mémoires de Mademoiselle nous ont laissé l'abondant récit, ne furent point perdues pour le jeune homme. Mais surtout il acheva de se former en la compagnie de cette intrigante madame de Choisy, dont nous aurons à redire les relations avec mademoiselle de La Vallière elle-même et dont le fils, le futur abbé, si répandu au palais d'Orléans, jouai! à colinmaillard et à cligne-musette avec la future favorite et ses compagnes. Madame de Ghoisj était

une mère incomparable; son fils l'abbé nous a redit avec une émotion filiale avec quel soin elle le forma pour l'intrigue, l'employant dès le matin à ses correspondances diplomatiques, éduquant sans relâche son esprit, sinon son cœur, maîtresse femme d'ailleurs, que les scrupules n'arrêtaient point et qui voulait la fortune de son fils après la sienne. « Ne voyez jamais, lui disait-elle, que des gens de qualité. Allez passer l'après-midi avec les petits de Lesdiguières, le marquis de Yilleroy, le comte de Guiche, Louvigny; vous vous accoutumerez de bonne heure à la complaisance et il vous en restera toute votre vie un air de civilité qui vous fera aimer de tout le monde. » Un scrupule de bonne compagnie retenait cette mère modèle d'énumérer d'autres avantages qui s'obtiennent par la fréquentation des grands.

Le jeune marquis de La Yallière avait-il l'oreille à la porte quand elle orientait ainsi son fils dans les voies du succès? Peut-être n'était-il pas besoin d'exhortations pour que se développassent les tendances naturelles de son caractère. N'étant, en somme, que le beau-fils d'un assez petit personnage — le maître d'hôtel de Monsieur — et mal

pourvu de fortune personnelle, notre héros, de oette situation et de la familiarité précoce avec les grands, garda une empreinte ineffaçable. Camarade d'études, de fête et de jeu d'une foule de jeunes seigneurs, il contracta les passions caractéristiques de la meilleure compagnie, où le vin, les cartes et les «demoiselles» se disputaient la meilleure place; et, pour les satisfaire, il s'accoutuma dès l'enfance à compter sur la bienveillance des puissants. Aimable compagnon, esprit assez gracieux et parlait gentilhomme, il n'apporta point de bassesse dans sa carrière de courtisan, mais plutôt une désinvolture de bon ton, plus proche de l'impertinence que de l'obséquiosité, très capable de plaire sans fatiguer. A force de bonne grâce ejt de belle humeur, il sut faire pardonner une persévérance incroyable à demander, mal justifiée par des mérites sérieux. Dès sa première jeunesse, le marquis de La Vallière apparaît tel qu'il lut >a vie durant : le modèle du courtisan selon la formule de l'abbé de Ghoisy, point dépourvu d'espril ni de quelque talent, a l'occasion propre à des besognes délicates et susceptible de nouer des amitiés illustres, mais avant tout préoccupé

de réussir et de plaire, et principalement de détourner à son profit toute mine d'honneur, de profit ou de plaisir.

Si Louise de La Vallière, « la petite violette » était plus confuse qu'enivrée de la faveur royale et n'eût souhaité à son amour que solitude et discrétion, nous allons voir que son frère se montra plus capable d'exploiter la fortune et d'empêcher que cette maîtresse royale qui s'oubliait ellemême fût oubliée jusque dans sa parenté.

De l'anecdote rapportée par le marquis d'Argenson, il ne demeure, en somme, qu'un fait exact : à savoir que c'est l'année 1663 qui vit le début du marquis de La Vallière dans les faveurs du roi.

Pourvu depuis 1659 de la charge de lieutenant du roi au gouvernement d'Amboise, qu'avait possédée son père, et que sans doute il devait à la faveur de Gaston d'Orléans, il n'exerçait de ce fait que des fonctions assez précaires, dont les

appointements étaient de six cents livrés pur an : notons qu'elles lui valurent l'honneur de recevoir en 1661 pour quelques semaines la garde de Fouquet, le ministre disgracié qui avait tenté de supplanter le roi jusque dans le cœur même de mademoiselle de LaVallière. Frère de la favorite. le jeune homme pouvait aspirer à mieux. Pendant deux ans, il dut contenir son impatience : aussi bien que sa maîtresse, le roi désirait conserver leur intrigue secrète ; il fallait éviter de donner l'éveil à la malignité publique par i\r< faveurs peu proportionnées au mérite d'un jouvenceau.

En 1GG3, ces précautions devenaient superflues. La faveur de Louise était connue : l'heure de son frère avait sonné. Quelques semaines suffirent à mettre en évidence la bienveillance des intentions du roi à son égard. Organisant, selon l'usage, la maison militaire du Dauphin, Louis XIV y Taisait figurer une compagnie de chevau-légers magnifiquement recrutée, équipée et montée. Elle se composait de trois cent quinze anciens officiers réformés à la suite de la paix des Pyrénées. Ils avaient dans leur étendard « une mer agitée sur

laquelle est un navire; au milieu de la tempête, trois dauphins paraissent se jouer; les paroles de la devise sont Pericula ludus... pour marquer que cette compagnie se fait un jeu des dangers de la guerre ». Elle avait pour capitaine le roi luimême; le titre de lieutenant appartenait au Dauphin. Le commandement effectif se trouvait exercé par le cornette : c'est à cet emploi que fut élevé M. de La Yallière qui, de plus, demeura jusqu'en 1665 lieutenant du roi à Amboise, touchant les émoluments attachés à sa fonction et au besoin les revendiquant en justice. Sa nouvelle charge était non seulement des plus honorifiques, mais des plus lucratives : elle n'était pas estimée moins de cinquante mille écus. C'est qu'en effet, si la solde n'en était point des plus élevées (en deux mois elle se montait à cinquante-neuf livres dix sols quinze deniers), elle comportait bien d'autres avantages. Par les mains du cornette commandant la compagnie passaient non seulement les traitements du roi-capitaine et du dauphin-lieutenant, qui se montaient respectivement à cent quatre et à quatre-vingt-dix livres pour le même temps, mais tout ce qui concernait la solde et

l'entretenement des troupes. Gela n'allait pas à moins de quinze mille deux cent cinquante-huit livres quinze sols pour les deux mois de mars et d'avril ÎGG'J. Il y avait là, pour un homme que n'encombraient point les scrupules et qui par ailleurs jouissait de la bonne volonté du roi, le moyen de réaliser un honnête profit. Nul doute que sur les milliers de livres à lui ordonnancées à maintes reprises pour la subsistance de sa troupe, sur les huit cents qu'il recevait en une seule fois « pour employer au paiement de deux cents chapeaux qui ont été fournis à la compagnie des chevau-légers de monseigneur le Dauphin », M. de La Yallière n'ait prélevé sans mesquinerie ses propres frais de table et de chapellerie.

Dès le 29 janvier 1063 cependant, le roi avait voulu le défrayer du nécessaire et môme d'un honnête superflu. C'est à cette date, en effet, que remonte le brevet d'une pension annuelle de quatre mille livres qui lui l'ut accordée et qui, jointe ;ui\ prolits de sa charge, devait, semblet-il, lui permettre de faire bonne figure dans le monde.

:;ï de la vallière a montespan.

Tout cela était peu pour ses appétits tôt aiguisés. Afin d'achever de l'établir, on s'occupa de lui trouver une femme et non seulement de bonne noblesse, mais suffisamment dorée.

La chasse aux héritières était, dès le xvne siècle et -ans doute auparavant, une des plus fructueuses et qui avaient le plus de fervents. Peut-être auronsnous l'occasion de conter ailleurs les manœuvres de Colbert pour faire entrer dans sa famille la dot opulente et la séduisante personne de«Sidonia de Lenoncourt, future marquise de Courcelles. Si M. de La Vallière n'était pas un Colbert, il était gentilhomme et bien vu du roi. On lui trouva ce qu'il lui fallait.

Dès 1659, peut-être plus tôt encore, le marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, plus avide d'écus que riche de bon sens à ce qu'il semble, avait recherché en mariage pour son fils mademoiselle Gabrielle Glé de La Costardais, fille unique de Jean Glé de La Costardais, vicomte de Médréac et baron de Bécherel, et de Marie de Montigny; c'était une fille de bonne noblesse] bretonne, alliée aux meilleures familles et dont la généalogie remontait au début du xve siècle,

et, déplus, l'héritière d'une fortune considérable, bonne pour un prince, dit un contemporain, « une héritière de quarante mille livres de rente », ainsi que le dit à d'Hozier, le 21 janvier 1659, son confrère le généalogiste Missirien en donnant sur la famille des renseignements circonstanciés qu'il s'offrait à compléter. Une si rare personne n'élait pas faite pour M. de Coëtquen réservé à des destinées conjugales plus tristes (il apparaît que Tuivnne fui l'amant de sa femme). Le cardinal Mazarin déjà l'avait jugée propre à récompenser quelque dévouement précieux. Elle parut fort convenable pour porter au pinacle la jeune fortune de M. de La Vallière.

Six mois durant il lui lit sa cour « par les voies de civilité et d'honneur avec assiduité ». La faveur notoire du jeune homme et de sa sieur dissipa les hésitations de la mère de la jeune fille • I celles des parents qui constituaient son conseil de I nielle. Le 4 juin ils donnèrent leur assentiment ; le 11 juin fut signé le contrat dont le texte nous a été conservé el <|iii lénioigne que l'honneur d'une telle union ne détourna pas les parents de mademoiselle de La Costardais d'une prudence

légitime à l'égard de ses intérêts. Outre les parents des deux familles, tout ce qu'il y avait de plus considérable en France signa au contrat, à commencer par « très haut, très puissant et très excellent prince Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, et très haute, très puissante et très illustre princesse Marie-Thérèse, par la grâce de Dieu, reine de France et de Navarre » ; et après eux la reine mère, Monsieur, Madame, la duchesse douairière d'Orléans, le prince de Condé, le duc d'Enghien, etc. Parmi tant d'illustres signatures se remarquent un L et un D majuscules informes (Louis, Dauphin) : témoignage touchant qu'on avait tenu la main au petit Dauphin, âgé de dix-huit mois, pour lui faire témoigner sa satisfaction du mariage de son fidèle serviteur.

Loret, chantre officiel des élégances de la cour, ne manqua point de célébrer la pompe d'une si belle union.

Mardi, monsieur de La Vallière, Marquis de vertu singulière Et frère d'une illustre sœur, Par l'hymen se vit possesseur D'une demoiselle bretonne, Fort jeune et fort riche personne,

LE MARQUIS DE LA VALLIERE. r> t

Fille de bonne extraction, De rang et de condition.

Aussi dans la belle alliance De ces deux partis de naissance, On voit ce qu'on peut désirer Pour au monde bien prospérer.

La grâce, l'amour, la jeunesse, La faveur, l'honneur, la noblesse Et d'autres rares qualités Y paraissent des deux côtés.

L'épouse est la vraie héritière De la succession entière D'une maison où sont compris Des biens d'inestimable prix.

L'époux est homme de courage, Est bien fait, généreux et sage, Est plein de constance et de loi, Et fort bien auprès de son roi.

Difficilement ont eût trouvé ménage mieux assorti, et, continue Loret,

. . . cent mille autres amoureux

Pourraient à moins se dire heureux.

Ce fut [reprend-il], en ce saint monastère

Qu'entre plusieurs je considère,

Que l'on nomme l'Assomption,

Qu'en toute circonspection,

Qu'en belle et noble compagnie

Eut faite la cérémonie

(Notre monarque y consentant)

De ce mariage important,

Par un prélat digne d'estime Et qui, d'une vertu sublime, Est vrai professeur, ce dit-on, Savoir, Monseigneur de Léon, Diocèse fort catholique Dans le climat de l'Armorique.

Rarement la platitude de Loret fut plus savoureuse et plus détaillée : nous nous dispenserons de la déflorer par aucun commentaire.

C'était la consécration officielle à la cour du personnage de M. de La Yallière. La nouvelle marquise était bientôt à côté de sa belle-sœur, parmi les gagnantes que Louis XIV désignait d'avance dans ces curieuses loteries où sa générosité royale s'alliait à tant d'économie. Elle dansait dans les ballets de la Cour : on la vit figurer en Muse à côté des plus nobles dames, tandis que parmi les Piérides se distinguaient côte à côte Louise de La Vallière et madame de Montespan. Par ailleurs, à l'âge de trente-quatre ans, son cousin, l'abbé de Montigny, était fait évêquc de Saint-Pol-de-Léon .

A côté d'elle, son mari était au premier rang des divertissements. Aux fêtes de mai 1661, dans le ballet intitulé : les Plaisirs de Vile enchantée, il

parut en Zerbin, ayanl pour armes el pour devise un phénix sur un bûcher allumé par le soleil, avec ces mots : « Hoc jurât uri : e'esl un bonheur d'être brûlé par un tel feu ». La délicatesse d'un tel emblème ne se discute pas chez le frère de Louise de La Vallière. El il déclamail :

Quelques beaux sentiments que la gloire nous donne, Quand on est amoureux au souverain degré, Mourir entre les bras d'une belle personne Est de toutes les morts la plus douce à mon gré.

Aux jeux de bagues qui se donnèrent en même temps, il fut particulièrement remarqué par son adresse plus « singulière » encore que sa vertu.

Le jeune marquis,

Devant plus de deux cents beaux yeux, Remporta le prix glorieux De valeur extraordinaire Qu'il reçut de la reine mère.

A savoir : une épée d'or enrichi»' de diamants el un baudrier de prix.

« Trop heureux humain », s'écrie poétiquement Loret. Hélas 1 le camarade d'enfance de L'abbé de Choisy était fort loin meure de se trouver satisfait. Ni le brevet, ni la solde, ni les gabegies, ni

l'héritière, ni la dot, ni la poésie de Benserade, ni l'épée, ni le baudrier, ni même l'hôtel de la place des Tuileries, dû sans doute également aux bontés du roi, ne lui suffisaient. A sa fortune, pourtant rondelette, ses goûts dispendieux faisaient sans cesse des brèches nouvelles qu'il mettait un égal empressement à tenter de combler par de nouvelles recettes. Une des voies qu'il imagina mérite de retenir l'attention, aussi bien par ce qu'elle avait d'ingénieux que par l'usage fréquent qu'il en fit.

Il arrivait assez souvent que des biens revenaient à la couronne pour des raisons d'ordre divers. C'étaient soit ceux des individus dont la condamnation entraînait une confiscation, soit encore ceux des étrangers décédés en France sans être naturalisés et dont la fortune retournait au roi de par le droit d'aubaine. La bienveillance royale disposait volontiers de ces revenants-bons inattendus en faveur de quelque protégé : aussi, parmi les courtisans, on se tenait à l'affût de pareilles occasions ; c'était à qui signalerait le premier une succession en déshérence et le premier en solliciterait le brevet. Par cette voie, mesde-

moiselles de Dampierre <it de Fiennes, demoiselles d'honneur de Madame, se faisaient octroyer les biens confisqués sur MM. Cerbère, Saint-Mars et Got, de même que M. de Saucourt, célèbre par ses exploits amoureux, obtenait ceux de M. de Lenoncourt, mademoiselle d'Arquien ceux de l'Anglais Knighty. M. de la Vallière adopta avec empressement ces moyens d'augmenter son revenu.

Le vice-bailli de Chartres, « grand et franc voleur, chargé de beaucoup de crimes », et les sieurs des Cars et de La Lombardière, ses complices, venaient d'être arrêtés et condamnés. Bien qu'il n'y eût guère plus d'un an de son mariage si doré, le brillant marquis sollicitait de façon très pressante le brevet de leur confiscation. « J'en ai un fort grand besoin, écrivait-il à Louvois, attendu que les eaux sont extrêmement basses. » La faveur royale daigna les gonfler. « Désirant gratifier et traiter favorablement le sieur marquis de La Vallière », le roi lui fit abandon « de tous et chacuns les biens meubles et immeubles » appartenant aux trois coquins, à charge de payer le tiers de leur valeur aux fermiers du domaine.

Il n'y avait là qu'à peine de quoi mettre en

appétit notre héros. Avant même qu'il eût croqué son butin, il poursuivait avec une même ardeur une autre proie d'un genre analogue, mais bien autrement appétissante. Au mois de juin 1664, le bruit se répandit à la Cour qu'un certain sieur de Retorfort ou Ruterfort s'était fait tuer à Tanger au service du roi d'Angleterre qui l'avait fait lord trois ans auparavant. C'était un bien autre personnage qu'un vice-bailli de Chartres. Sans perdre de temps, M. de La Yallière le dénonça comme Anglais et, par conséquent, soumis au droit d'aubaine : le 28 septembre 1664, il obtenait le don de tous les biens qu'il laissait dans le royaume. (Vile fois le morceau était trop gros. La veuve et lés héritiers protestèrent. Ils n'étaient pas dénués de relations. La vérité put être facilement établie. Le défunt qui se nommait Ruterford n'était point Anglais, mais Écossais d'origine et naturalisé Français. Il avait pris du service en France, exercé les fonctions de lieutenant général des armées du roi et de colonel des gardes écossaises, entretenu des relations particulières avec Turenne et Mazarin en personne, et c'était la recommandation du roi luimême qui l'avait désigné à la faveur de Charles II.

Ses biens ne pouvaient donc, en aucune manière, être soumis au droit d'aubaine. La donation faite a M. de La Vallière fut purement et simplemenl révoquée le 1er mai lGGo. Ajoutons que le ton de l'arrêt n'est nullement bienveillant pour le jeune cornette, qui avait « sous faux donné à entendre » tout ce qui pouvait égarer le jugement du roi sur cette affaire.

Ne nous apitoyons pas néanmoins sur notre héros. A la fin de 1604, Louis XIV venait de lui accorder le revenu de tous les terrains vagues lui appartenant dans le royaume pour une période de vingt ans. Ce que représentait ce privilège n'était pas médiocre. Le marquis de La Vallière en afferma la jouissance au financier Heulent, moyennant quarante mille livres par au, pendant les cinq premières années et cinquante mille livres pour chacune des quinze autres. C'était donc, vingt ans durant, un revenu assuré de cent einq ua n le à deux cent mille francs de nos jours, au total une somme de deux à trois millions.

Mais ce1 serait très mal connaître l'aimable marquis que de le supposer satisfait à si bon compte. Quelques mois plus tard, à peine, il recevait du

roi, « désirant — selon la formule — gratifier et traiter favorablement le sieur de La Vallière, en considération de ses bons et agréables services », le don « de tous et chacuns les biens meubles et immeubles qui ont appartenu à feu Claude Pécous, marchand à Beau vais, qui seront acquis et consignés à sa dite Majesté, pour s'être ledit Pécous défait par désespoir ».

Il n'est pas impossible que, malgré sa passion pour mademoiselle de La Vallière, alors au plus haut point de sa faveur, Louis XIV ne se fût quelque peu lassé d'une persévérance aussi peu scrupuleuse à demander, d'autant plus que M. de La Vallière semblait prendre à plaisir de lasser par ses impertinences la bonne volonté de ses protecteurs.

« Le chevalier de Lorraine, mande le prince de Condé à la reine de Pologne le 23 janvier 1665, et M. de La Vallière, frère de mademoiselle de La Vallière, ont eu querelle pour une nièce de madame de Fiennes dont ils sont tous deux amoureux. Monsieur les a accommodés, mais le roi a fait dire à M. de La Vallière qu'il ne lui ferait pas de plaisir d'avoir d'autres affaires de

LE MARQUIS l>K LA VALLIÈRE. Go

cette nature là pour celte fille, cela est cause que je crois qu'il ne la verra plus. »

Quelques semaines après, c'était Monsieur qui le rappelait à Tordre. Avec quelques autres jeunes seigneurs, M. de La Yallière se permit de se joindre à une partie toute intime qu'il avait organisée à Saint-Cloud en compagnie de plusieurs daines. « Monsieur, dit le duc d'Enghien, ne les vit pas plus tôt qu'il leur lit dire de s'en retourner et qu'il ne consentirait pas qu'ils fussent de sa promenade. Ils furent obligés de s'en revenir fort honteux et un peu chagrins. »

Soyons assurés que le chagrin de M. de La Vallien ■ ne lui pesa guère. Pour laisser aux mécontentements qu'il soulevait le temps de se dissiper-, son heureuse fortune allait l'éloigner de la Cour et le mettre à même d'acquérir sans grand péril des titres nouveaux sinon pour mériter les bienfaits de son roi, au moins pour leur donner quelque prétexte.

L'occasion souhaitée fut la campagne de Munster en 1665. En vertu d'une clause secrète du traité de 1662, le roi de France s'obligeait, en cas d'agression contre la République hollandaise, à venir en aide à ses alliés. Les États, en guerre avec l'Angleterre, le sollicitèrent de tenir sa promesse. L'envahissement du territoire hollandais par les bandes pillardes de l'évèque de Munster fournit à Louis XIV le moyen de remplir ses obligations sans combattre directement Charles II qu'il désirait ménager. Un corps de deux mille chevaux, recrutés en grande partie parmi les troupes d'élite, et de quatre mille fantassins, fut placé sous les ordres de M. de Pradel, militaire éprouvé, lieutenant général et gouverneur de Bapaume, et marcha contre le prélat belliqueux qui ressuscitait en plein xvne siècle toute la brutalité du moyen âge.

Ce n'est pas notre dessein de faire ici l'histoire de cette guerre déjà contée par MM. Rousset, Lefèvre-Pontalis et de Ségur, guerre bizarre où

l'ennemi, l'évoque de Munster, était théoriquement, comme adhérent à la ligue du Rhin, l'allié de Louis XIV; où les soldais français abhorraient bien plus les Hollandais qui faisaient campagne avec eux que leur ennemi commun; où ils buvaient publiquement en plein marché de Maëstricht à la santé du roi d'Angleterre et de l'évèque, tandis que les pasteurs hollandais, de leur côté, jetaient anathème aux papistes qui combattaient dans leurs rangs et déshonoraient leur cause; guerre peu féconde en actions d'éclat, où, malgré leur bel aspect, les troupes françaises rivalisèrent d'indiscipline et de désordres avec celles du prélat brigand. Le seul point qui nous importe est quel rôle y joua M. de La Yallière qui, dansanl encore le 4 octobre un ballet de la Cour, figurait le 18 à la revue de départ, en tète de sa compagnie de chevau-légers.

Et d'abord, avant même le départ il retira du l'ait de la guerre un bénéfice considérable. Peu soucieux de secourir les Hollandais, Louis XIV, nue fui- la campagne décidée, tinta cœur que ses troupes, et particulièrement celles de sa maison, gardes du corps, mousquetaires et chevau-légers.

lui fissent honneur. Et il s'occupa de leur réorganisation avec l'ardeur d'un monarque qui débute à la guerre et d'un jeune homme qui fait ses premières armes. Selon le plan de cette réorganisation , la plupart des officiers qui composaient la compagnie de M. de La Yallière allaient former les cadres de corps nouveaux, tandis que, réduite à deux cents « maîtres » , elle se compléterait par les plus beaux hommes de quatre autres compagnies. Cette diminution d'effectif se trouvait largement compensée par deux faveurs importantes. « Pour vous témoigner de plus en plus la confiance que j'ai en votre zèle pour mon service, écrivait le roi à M. de La Yallière, je vous fais capitaine-lieutenant de ladite compagnie, vous donnant en cette qualité le rang de mestre de camp du jour de votre commission. » En même temps, le roi se chargeait lui-môme de remonter et d'équiper la nouvelle compagnie.

Une correspondance personnelle s'engageait à ce propos entre le roi, avide de tout organiser par lui-même, et M. de La Vallière, ravi de profiter des bonnes dispositions du monarque : « J'ai bien de la joie d'apprendre, lui écrivait Louis XIV,

le 16 novembre, que la compagnie de mon fils est en aussi bon état que je pouvais désirer. Il n'est pas besoin de vous dire qu'il faut employer tous vos soins afin de l'y maintenir. Vous savez combien cela importe à l'envie que vous avez de faire quelque chose d'éclat si l'occasion s'en présente. Je souhaite de bon cœur que vous la trouviez bientôt, étant très persuadé qu'il ne tiendraqu'à vous que le succès ne réponde pleinement à mes espérances. » Et, quelques jours plus tard, le 21 novembre, le roi insistait à nouveau sur un objet aussi important : « ... Je vous enverrai des justaucorps bleus à boutons d'argent, des écharpes blanches, des housses toutes semblables les unes aux autres et des chapeaux bordés d'argent pour les deux cents cavaliers, mais il faut de votre côté que vous fassiez tous vos efforts pour que la compagnie ne paraisse point changée par ce renouvellement. Enfin je vous recommande d'y apporter tant de soins, d'application et d'industrie que, lorsqu'elle reviendra, je n'y trouve nulle différence, si ce n'est par le mérite et l'honneur qu'elle aura acquis sous la conduite d'un chef dont je n'attends rien de médiocre. »

Presque tous les huit jours arrivaient des messages analogues ; le roi ne se lassait pas d'accuser réception de ses lettres au marquis, de l'encourager à se distinguer à son service, à faire régner une stricte discipline parmi ses hommes. Il n'en était guère où Louis XIV ne marquât à son correspondant sa satisfaction de « ce que toutes les lettres... disent à son avantage ».

S'entendre ainsi féliciter par le roi en personne, c'était plus qu'il n'en fallait pour que M. de La Yallière se crût un haut personnage. La modestie n'était pas son fort. Tandis que, à l'occasion de Ja mort de la reine mère, son chef, M. de Pradel, transmettait à Louis XIV, par l'organe de Louvois, de respectueuses condoléances, le marquis de La Vallière jugea bon de témoigner directement au roi de quelle tendresse demi-fraternelle il nuançait le respect dû au souverain. Louis XIV n'aimait point les familiarités en général. Celle du frère de sa maîtresse lui déplut particulièrement : « Monsieur le marquis de La A'allière, lui répondit-il, ce que j'ai souffert en perdant la reine ma mère surpasse les efforts de votre imagination et, pour vous répondre en un mot, sachez

que la seule main qui m'a porté un si rude coup est capable de L'adoucir. » On se rappelle de quel ressentiment tenace la colère du grand roi poursuivit pour des impertinences de même genre de non moins illustres favoris tels que Lauzun, le milite de Guiche ou le marquis de Yardes; il est permis de supposer qu'autant que la disgrâce proi haine de sa sœur, la désinvolture particulièrement choquante du marquis de La Yallière en celte circonstance le desservit. Assurément la faveur du roi devait encore bien des fois s'étendre sur lui. Elle ne relèverait jamais aux hautes charges de l'État dont désormais il n'était point jugé capable.

Toutefois, par un effet de son heureuse fortune, notre héros, le jour même où le roi rabaJUait ainsi son orgueil, accomplissait cette ad ion d'éclat que lui avait souhaitée le souverain, et dont il recommandai! a M. de Pradel de donner L'occasion aux gentilshommes de sa maison et de celle de son Ils : « Je croirais leur l'aire tort, écrivait-il, si je ne vous disais que j'entends qu'ils soient employés par préférence en toul ce qu'il v aura de difficile, d'extraordinaire, de périlleux et de fatigant. »

Le colonel Carp, officier du parti de Munster, s'étant retranché avec huit cents hommes dans une forte position formée par le cimetière d'Oudenbosc, toute la garnison franco -hollandaise du bourg de Bois-le-Duc, marcha contre eux, M. de Tarente commandant les Hollandais, et M. de La Vallière la cavalerie française. A la sommation qui leur fut faite de se rendre, les Munstériens répondirent qu'ils avaient de la poudre et du plomb pour se défendre. Une bataille assez chaude s'engagea, où cavalerie, infanterie et artillerie manœuvrèrent si bien que, sur les sept ou huit cents hommes qu'il comptait, l'ennemi en perdit six cents, tant morts que blessés ou prisonniers. Parmi ces derniers se trouvaient le colonel Carp, un lieutenant-colonel, un major, trois capitaines et huit moindres officiers.

Ce succès alla aux nues. Si les Hollandais affectèrent de le déprécier, la Gazette de France conta tout au long la bataille et vanta en première ligne « la merveilleuse activité et conduite du marquis de La Vallière ». Le continuateur de Loret célébra, comme de juste, « sa bravoure singulière » et l'étendard qu'il avait pris ; d'Estrades,

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ambassadeur de France à la Haye, écrivit qu'il avait agi avec beaucoup de cœur et de résolution.

Et le roi en personne daigna oublier son mécontentement contre le trop familier marquis :

« Monsieur le marquis de La Vallière, lui écrivit-il, l'action que vous avez faite à Oudenbosc est si louable que je ne puis pas m'empêcher de vous témoigner par cette lettre la satisfaction que j'en ai. Vous pouvez assurer de ma part ceux qui vous ont secondé le plus dignement en cette rencontre que je me souviendrai d'eux, et croire en votre particulier que je ne suis pas marri de voir que votre valeur et votre bonne conduite ne vous distinguent pas moins que les grâces que je vous fais. »

Il ne semble pas néanmoins que les rapports épistolaires du roi et du jeune officier aient été repris avec la même régularité. Les lettres de Louis XIV s'espacent et leur ton est plus officiel. Visiblement il préfère se borner avec le brillant marquis à des relations plus distantes. Le soin de l'entretenir revint à Louvois.

Les lettres de celui-ci nous ont été heureusement conserve^-.

Rien de plus piquant que le ton de cette corres-

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pondance entre un ministre de vingt-quatre ans et un officier de vingt-trois, où, sous l'amicale familiarité du camarade de débauches, sous la volonté de satisfaire cet aimable garçon qui est recommandé à sa libéralité et après tout est le frère de la favorite, percent çà et là le caractère despotique du ministre, l'insolence naturelle de son humeur, un certain mépris qu'il professe pour le parasite titré. D'habitude, l'allure en est badine, d'un tour d'esprit ironique et plaisant, où il y a plus de grossièreté que de grâce. Le ministre se plaint des ennuis « d'une charge qui, dit-il, m'oblige à avoir commerce avec un aussi malhonnête homme que vous ». « Le sieur d'Obigny, ajoute-t-il, est bien malheureux d'avoir votre recommandation. C'est un sur moyen de n'obtenir nulle faveur... » Évoquant les parties de chasse d'autrefois, il plaisante la maladresse de son correspondant. « SI votre subsistance dépend de votre fusil, messieurs les Dauphins feront bien mauvaise chère. » Volontiers les lettres tournent court : « Je n'ai au surplus nulle nouvelle à vous mander et n'en suis pas fâché. » Si ses réponses se font parfois attendre, il ne s'embarrasse guère pour s'en discul-

jicp: «Je n'ai d'autre excuse à vous donner que mon absence pendant dix jours de la Cour, la mort de la reine mère et beaucoup d'autres affaires qui m'ont occupé et qui, à vous dire la vérité, me tenaient beaucoup plus au cœur que de vous satisfaire. » Souvent aussi son silence tient à d'autres raisons : « Je ne répondrai point aux lettres que j'ai reeues de vous, elles sont si impertinentes qu'elles ne le méritent pas. »

D'autres fois, s'autorisant plaisamment de son grand âge et de ses fonctions, il entreprend de moraliser son jeune correspondant : « Je me réjouis pour votre salut de ce que l'on vous a tin'' du lieu où vous étiez, parce que l'absence en ce monde guérit bien des choses. Le bienheureux Marcilly, que Dieu a appelé à une meilleure vie depuis quinze jours seulement, m'a chargé de vous faire un chapitre sur vos débordements passés. desquels il dit qu'il a bonne connaissance. Je satisfais à l'ordre de Sa Béai il m le. cl. afin que \"ii> ne vous en scandai isiez pas, je veux bien VOUS donner part d'une proposition qu'il m'a l'aile. « I ii i était d'abandonner Les affaires de ce bas monde pour ne plus songer qu'à celles de celui qu'on

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nous promet. Comme mon heure n'était pas encore venue, je me suis abstenu de suivre ses bons avis et me suis résolu de continuer à chercher à vous rendre mes services comme j'ai fait par le passé. » Avant que « les dévots dirigent sa conscience », le vicomte de Marcilly, fils du maréchal de Schulenberg et courtier de madame de Sévigné près de Louvois, semble, en effet, avoir été, avec le marquis de La Yallière, l'un des compagnons de jeu et de débauches les plus assidus du jeune ministre. Ces débordements passés, ces parties fines d'autrefois sont, entre Louvois et La Vallière, l'objet d'allusions nombreuses, sinon toujours intelligibles. Louvois promet au marquis de l'informer « des sentiments et de la conduite des gens » et de mander ce qu'il apprendra. Il a soin de lui faire tenir « des nouvelles d'une personne qui lui touche le cœur ». C'est sans doute la même « petite frile » à qui un Père théatin venait de dire la bonne aventure et prophétisait « que beaucoup de gens l'aimeraient, aucun ne l'épouserait, et que cependant elle accoucherait d'ici un an et demi. A l'égard du chevalier pour lequel vous l'avez souffletée si souvent, le Père théatin

LE MARQUIS DE LA VALLIERE. ti

lui a. assuré qu'il étail le plus grand fripon qui lût au monde ». L'assurance dut faire plaisir à M. de La Vallière. Le chevalier, à n'en pas douter, était le chevalier de Lorraine, et la « petite fille », cette nièce de madame de Fiennes, que notre héros lui avait disputée à grand scandale. Le jour où se répand le bruit de la paix avec Munster, le ministre fait une peinture complaisante de l'inquiétude émue des dames de Paris à la nouvelle du prochain retour du marquis. « Elles appréhendent que les lauriers que vous avez cueillis en pays étranger ne vous rendent insolent dans le pays natal et que votre langue ne leur soit plus dangereuse que votre plume. Je leur ai assuré que les héros des siècles passés avaient autant de douceur pour les demoiselles que de fureur pour les ennemis, que vous marchiez sur leurs pas, que vous étiez un gentilhomme d'honneur et que j'étais votre caution. »

Bien que Louvois se déclare empêché d'écrire tous les jours des sornettes à l'exemple de son ancien compagnon, il garde volontiers le même Ion pour les affaires de service. Voici en quels termes il le félicitait de son grand exploit :

« Je me réjouis avec vous, dit-il en goguenardant, de la bonne occasion que vous avez eue de tromper le public en défaisant le colonel Carp. Ceux qui ne vous connaissaient pas vous croiraient brave en lisant les relations qui en viennent. Pour moi qui vous connais plus particulièrement, je vous crois plus étourdi qu'autre chose et je suis persuadé que le bon succès que vous avez eu en ceci vient plutôt du bonheur qui vous suit partout que de votre grande capacité. Les services importants que vous rendez à MM. les États ne font point douter qu'ils ne vous récompensent comme vous le méritez et qu'ils ne vous rendent capable de devenir avec le temps bourgmestre de quelque bonne ville. La gratification qu'on vous a faite est au-dessus de votre mérite, mais elle est, comme je crois, peu capable de défrayer longtemps la table qu'on nous mande que vous tenez.

Cette question « gratification » est, comme on devait s'y attendre, une de celles qui reviennent le plus souvent sous la plume du ministre. La réorganisation des chevau-légers du Dauphin fut pour le séduisant marquis une occasion exception-' nelle d'émarger largement à la caisse royale. Bien

que les irais d'entretien et d'équipement fusseal d'habitude payés par le chef <lu corps lui-mécae, le roi, tant à cause de l'importance des changements effectués ({lie pour obliger indirectement le frère de sa maîtresse, prenait ces dépenses à sa charge. Elles n'étaient pas minces, à en juger par la correspondance de Louvois avec M. de La Vallière, M. de Pradel et l'intendant Carlier, ■chargé d'ordonnancer les paiements. Les justaucorps bleus avec boutons d'argent, les chapeaux bordés, les «custodes de pistolet de drap bleu garni de mollet d'argent et de soie », les bufflefceries promises par le roi sont l'objet de fréquentes recommandations qui attestent combien Louvois, en dépit du ton léger qu'il affectait, tenait tant à cause du roi qu'a cause de M. de La Vallière que celui-ci fût entièrement satisfait. Il s'ingénie personnellement à faciliter l'échange des chevaux, le recrutement des hommes, à multiplier les petites commodités de toute sorte, à inviter M. Carlier à en user largement avec le marquis. Prière toutefois à l'intendant, aussi bien qu'à M. de Pradel, de se faire donner des reçus et d'avertir de temps en temps Le ministre du degré où sont

montées les dépenses. C'est qu'en effet l'aimable marquis n'inspirait pas à son protecteur une confiance aveugle. Venant de donner l'ordre à M. Carlier de subvenir à l'achat des chevaux nécessaires, « il ne faut pas être un grand sorcier, ricane Louvois en s'adressant à son correspondant, pour deviner que vous ne fassiez, suivant votre louable coutume, un grand profit sur le maquignonnage. Dieu veuille pourtant que cette année vous soyez plus homme de bien que vous n'avez été durant toutes celles que vous avez passées ». Mais le roi et le ministre avaient beau se montrer faciles, M. de La Vallière était toujours en avant sur leur générosité : à telle requête qui passait les bornes, il fallait bien finir par dire non : « Ce n'est pas, lui écrivait Louvois, que je n'ai eu envie de vous procurer cet avantage, mais comme je ne fais rien sans le dire à mon maître, j'ai eu le déplaisir de savoir que, venant de vous envoyer douze mille livres de présent, vous n'avez pas besoin d'autres sommes. »

M. de La Vallière était de ces enfants gâtés qui deviennent plus exigeants à mesure qu'on leur cède davantage. Malgré toute sa bonne volonté, le ministre était obligé parfois de le rappeler à

Tordre. Il fallait lui signaler l'irrégularité de ses lettres. Une autre fois le reproche fut plus sérieux. Non sans raison M. de Pradel s'était plaint que, à cause d'une pique d'amour-propre puérile, M. de La Vallière jugeât bon de cesser de l'informer de ses mouvements: «De quelque raison que vienne votre négligence, lui écrivit Louvois, je vous conseille de la réparer à l'avenir par une grande ponctualité à lui rendre compte de toutes les menues choses qui se passeront pendant que vous serez éloigné de lui. Vous devez le l'aire, ajoutaitil [tour dorer la pilule, d'autant plus agréablement que vous y êtes engagé par reconnaissance, puisqu'on ne peut pas mieux parler d'un homme qu'il a l'ait de vous dans toutes les occasions où il en a eu lieu. » Et il terminait par une allusion aux pistoles à tenir de M. Garlier et par les plaisanteries coutumières sur les impertinences du marquis. On vit rarement supérieur «laver la tête » avecplus de formes à son subordonné. La correspondance de Louvois et de M. de La Vallière est sans doute un phénomème assez rare dans les relations de ministre à officier en campagne. On conçoit que dans de telles conditions M. de

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La Yallière trouvât fort à son goût l'expédition de Munster. Fort de la faveur de sa sœur, de l'indulgence du roi et de l'amitié de Louvois, trop insouciant pour s'affecter des rebuffades que lui attirait son humeur légère et empressé à en effacer le souvenir par d'adroites flatteries, gorgé d'argent, menant grand train et table ouverte, d'ailleurs brave, actif et avide de se distinguer, le marquis de La Vallière n'eut point trop à regretter les petites filles dont son ministre voulait bien lui donner des nouvelles et vécut alors les mois sans contredit les plus brillants de sa carrière de beaufrère pseudo-morganatique.

C'est sur ce comble de félicité que nous arrêterons momentanément le récit des exploits de notre héros. Il est temps de revenir à la cause première de sa grandeur.

Ou nous nous trompons fort ou l'histoire d'une si insolente fortune a déjà fait discerner à nos lecteurs quelques-unes des causes les plus incontestables et les plus ignorées jusqu'ici de la disgrâce de mademoiselle de La Yallière.

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