Des Co7ispiratio7is et de la Justice politique^ p
LES LIVRES DE M. GUIZOT
tournaient pas toutes au profit des fripons et des sots ; afin qu’il soit bien prouvé qu’il n’y a de place pour les gens de bien et de talent que dans les sociétés bien ordonnées, où les devoirs et les droits sont distincts, les services classés et les mérites éprouvés !
On peut bien, dans les temps de trouble, et porté sur les épaules des partis, franchir tous les obstacles et monter jusqu’au faîte ; mais c’est lorsqu’on y est arrivé que le vide se fait autour de l’idole populaire, isolée sur son piédestal. Si, d’après la doctrine de M. Guizot, les supériorités intellectuelles et les mérites transcendants ne doivent pas trouver d’obstacle dans les institutions, qui donc gêne leur ascendance? d’où vient qu’il y a si peu de parvenus dignes de leur fortune et qui la justifient par d’héroïques vertus ? Les bienfaiteurs do l’bumanité sont rares ; ils ne s’annoncent pas avec tant de fracas, et les peuples en sont trop souvent pour leurs frais d’ovation.
La prépondérance des esprits d’élite, désirable spéculativement, n’est qu’un leurre en réalité. Si le vrai mérite est si rarement à sa place sous les gouvernements réguliers qui ont intérêt à le protéger, etlui ouvrent des carrières où il est convié à faire ses preuves, que deviendra-t-il, réduit à lutter, avec la conscience de sa dignité, contre cette foule turbulente de supériorités dont le premier titre est de ne s’être appliquées à rien, et de tolérer à peine, comme des instruments vulgaires, les médiocrités qui s’appliquent à quelque chose?
Le mérite de M. Guizot, nous aimons à le croire, est supérieur aux doctrines auxquelles il s’est consacré, et au rôle politique qji’il a joué. Ses écrits respirent une morale et une philosophie élevées. Nous avons eu des
amis qui ont été les siens et qui regrettaient que ses ressentiments calvinistes l’eussent jeté dans le parti des ennemis passionnés de l’ancienne monarchie et des enfants perdus de la Révolution, qu’il était appelé à mépriser et à combattre. Quand il s’est fait Gaulois, il s’est pris pour un affranchi, et tout le reste est devenu à ses yeux Franc et oppresseur. Cette idée fixe, cette fiction, personnelle peut-être, a contribué au succès de ses écrits, parce qu’elle porte en elle le courant électrique sous lequel vibrent les fibres occultes des rancunes sans cause et des ambitions inavouées.
Mais c’est elle aussi qui égare l’auteur et le ministre dans ce dédale de contradictions où les principes les plus démocratiques se mêlent aux pratiques les plus absolues.
L’homme de lettres parvenu aux affaires, a dominé et décoloré l’homme d’Etat ; il s’y est trop exclusivement préoccupé des avantages et des dangers de la publicité, et s’est également fourvoyé quand il a voulu r.cxploiter et quand il a tenté do la comprimer. Il y eut, sous Louis XIV, une époque de vogue pour les libelles frondeurs qui s’imprimaient en Hollande et en Angleterre, et tous les libraires annonçaient du Saint-Kvremont. Mais Saint-Ëvremont n’était pas ministre, et* il est à croire que sa gloire a causé quelques insomnies à M. Guizot, car il fut un moment, sous Louis-Philippe, où il ne s’éditait pas un livre qui ne fût commenté, revu ou emlielli par queb{ues notes doctrinaires; l’oracle de l’école lui-même ne dédaignait pas de faire sa partie dans ce concert monstre.
La plume sobre et consciencieuse qui a enrichi de ses notices d’un goût sévère la collection des Méinoh'es
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sur l'histoire de France, n’a pu mettre leur auteur à l’abri de cette profanation
Toutes ces petites excursions autour de la royauté et dans la sphère des idées qui ne faisait pas partie de ses domaines, n’ont pas retardé d’un jour la chute de l’établissement de Juillet, ni ménagé un refuge à, son fidèle ministre. Il a fallu que M. Guizot, plus en butte qu^’aucun de ses collègues aux imprécations de la France, suivît dans l’exil le roi de son choix. Le public, par un reste d’estime de son caractère, demeura convaincu qu’il n’entendrait plus parler de lui, jugeant avec raison que, jiour un ministre qui a joué un tel rôle, il n’y a de dignité que dans l’oubli. Mais les fidélités romanesques ne font pas partie du code doctrinaire, et la première sollicitude du serviteur de Louis- Philippe, dès qu’il put rentrer sans danger, fut do revenir à Paris afficher son dévouement sans emploi.
Cette défection ne sera pas peut-être très fidèlement racontée dans les Mémoires de l’homme d’Ltat ; mais nous ne la mentionnons pas sans preuves ; et pour que l’authenticité de notre version ne puisse être mise en doute, il y a plus que les faits, qui sont pourtant d’une évidence suffisante, il y a aussi des écrits beaucoup trop transparents pour qu’il soit possible d’en nier le but.
A peine le vaincu de 1848 a-t-il revu ses foyers, que la réimpression des fragments historiques que vous savez annonce à la Ré[)ubliquo le retour du vieil ami de la Révolution dont la x^iescience a devancé toutes ses phases et tient en réserve des recettes souveraines pour toutes ses infirmités. Loin d’oulîlier ses sentiments
1. C’est parce que RI. Petitot fut notre ami, que nous nous croyons le droit de réclamer contre ce manque de respect à sa mémoire.
de fidélité à la conjuration d’Orléans, il cherche, avec la perspicacité d’un patriote sans préjugé, la combinaison la plus propre à rapprocher toutes les incompatibilités, du moins pour un moment, en vue d’un commun intérêt, et sauf à prendre conseil d’un premier succès. La légitimité vit encore, en fait, en beaucoup de cœurs fidèles. Quel marchepied heureusement trouvé pour amnistier les usurpations passées et favoriser les ascensions prochaines ! Quoi de plus touchant qu’une fusion qui noie toutes les rancunes au profit d’un seul, lequel renonce provisoirement à ses prétentions litigieuses pour un héritage certain, et se présente comme le gage d’une réconciliation universelle?
On achète un journal en renom pour y développer ce thème sous tous les aspects propres à séduire les opinions les plus opposées ; puis une sorte de manifeste adressé aux pouvoirs moribonds, nés de la démocratie au sein de laquelle ils pataugent, leur donne à entendre que tout peut se discipliner , même le désordre : M. Caussidière n'eùt pas mieux dit..
M. Guizot a beau- déclarer que sa personnalité s’efface dans cette polémique, son apparition seule, après sa défaite, est une réclame, et son intervention entre les comjiétiteurs du pouvoir une inconvenance, dont une ambition moins aveugle, dans un esprit d’ailleurs aussi lucide, lui eût épargné le scandale. Il y a là dé quoi refroidir les dévouements les plus ardents et révolter les consciences les plus timides. On peut vaincre la démocratie, mais il n’est pas aussi facile de la discipliner; ce n’est pas surtout une tâche à la mesure des écrivains qui, après s’être servis d’elle pour parvenir, ont cru l’endormir par leurs flatteries et se sont enfuis
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à son réveil, après quinze ans de ruses pour l’apprivoiser, impuissants à la dompter.
La brochure de M. Guizot sur la démocratie est moins significative par elle-même que par l’accueil solennel que lui firent toutes les plumes amies, fidèles quand même à la révolution de 1830. Nous confessons avec humilité que l’appel fait à notre admiration nous a laissé incapable de comprendre l’utilité et l’opportunité de cette homélie sur la démocratie. Définir et déplorer ne constituent pas un enseignement. Le premier chapitre de cet opuscule se borne à constater que le pays en est engoué, idolâtre, enivré; mais il n’en indique pas la cause. Il ne fallait pas cependant chercher bien loin pour voir que ce mal, radicalement extirpé par le scalpel impérial, avait été rapporté par les doctrinaires qui, en 1815, se sont donnés p>our les continuateurs de 1789. Leurs alliances, leurs écrits, leurs convoitises, voilà ce qui trahit leur paternité de notre jeune démocratie, quos îiuptiæ demonstrant.
Le socialisme, nous dit-on, n’est que l’apothéose des appétits grossiers, brutaux et matériels. Mais pour être plus raffinés dans leur expression, les sophistes qui ont inventé les Gaulois et les Francs, les vainqueurs et les vaincus de la Révolution, ne sont pas sans affinité avec cet égoïsme, moins hypocrite; et à tout prendre, celui qui demande le partage est d’un degré plus civilisé que celui qui ne veut pas que le Franc prenne place au banquet, et dont la capacité ne s’élève pas au-dessus du væ pictisi
Les autres chapitres s’expliquent un peu plus clairement : ils affirment qu’on peut tout organiser, même la démocratie; la conséquence naturelle d’une si précieuse
découverte est d’en confier l’application à celui qui en a le secret. Le pays ne saurait donc se dispenser de croire à l’expérience des hommes formés à la science du bien par le mal qu’ils ont fait, et dont ils ont souffert. Nous sommes d’accord avec M. Guizot : le premier devoir de tout g-ouvernement, même celui des républiques, c’est de faire régner la justice; mais nous ne, pouvons pas partager sa confiance dans la générosité plus que dans la raison démocratique; il en est si peu persuadé luimême, qu’il ne trouve jias d’autre preuve à donner que sa docile soumission à l’empire. Les patriotes de 1789 ont en effet revêtu leurs carmagnoles des splendides livrées que leur infligea Napoléon, et l’on a pu en reconnaître encore plus d’un sous les blouses de 1830.
Tout le monde a raison d’aimer et d’appeler l’ordre, la confiance et le règne de la justice; mais ce qu’il ne vous a pas été donné, ô doctes censeurs, c’est de les rétablir. Que vous on soyez venus à détester ce que vous avez adoré, et à chercher des refuges contre les tempêtes que vous avez soulevées, cela ne nous émeut ni ne nous étonne. Mais qu’après avoir été, pendant vingt ans, les apôtres d’une doctrine dont les conséquences vous atteignent à votre tour, après avoir été les conseillers exclusifs d’un gouvernement que vous n’avez su ni honorer ni défendre, vous prétendiez, au lieu de mourir pour lui ou de vous faire oublier avec lui, nous catéchiser encore, parce qu’un rayon tardif sera venu illuminer vos crânes doublés d’orgueil, c’est ce que nous ne pouvons accepter.
L’auteur de la Démocratie , à bout de voies, ne trouve pour conclusion à ses enseignements, en prenant congé de ses lecteurs, que cette pieuse doléance, que pour se
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sauver la France a besoin que Dieu la protège encore. Prions avec lui pour qu’il la délivre des sophistes; ce sera le signe le plus manifeste de sa protection, le prélude de ses miséricordes et le premier gage de notre salut.