II. — Les livres de M. Tliiers
A côté de M. Guizot, et peut-être un peu au-dessus de lui, figure cet autre ministre de Louis-Philippe, devenu célèbre sous le nom de Thiers. C’est la véritable personnification de l’esprit qui a présidé à cette transformation confuse et indécise qu’on est convenu d’appeler la monarchie de 1830, c’est rincarnation de la révolution de Juillet. A peu près inconnu avant cette grande invasion des journalistes et des professeurs, et surtout étranger à l’administration pratique et aux habitudes des hommes d’Ëtat qui s’arrogent le sacerdoce de la haute politique, il a fait irruption dans les affaires, avec cette foule de feuilletonnistes qui se sont jetés, en un seul jour, sur les préfectures, les inspections, les secrétariats et les ministères ; s’accommodant d’ailleurs, en bons princes, des collaborateurs qu’ils ont trouvés disposés à les initier aux secrets du métier, et leur donnant volontiers part à la curée.
M. Thiers s’éleva des premiers au-dessus de ces capacités improvisées dont l’ambition s’émoussait à la conquête des salaires, et le titre de conseiller d’Ëtat attaché au ministère des finances le mit d’abord à portée de se comparer aux personnages éminents à qui les gros lots des portefeuilles étaient échus dans cette loterie. Un juste sentiment de supériorité reporta son
regard, du banquier Laffitte, dont il subissait le patronage, sur ses antres rivaux que le sort avait favorisés; et sa conviction se fortifia du spectacle des médiocrités et des bassesses qui se disposaient à fondre sur la France. Il était bien naturel que M. Thiers se crût plus grand que ceux qui le dépassaient par la taille, puisqu’il les voyait tous courbés devant le nouveau pouvoir, et qu’en sa qualité d’historien de la Révolution, il se sentait naturellement appelé à desservir le temple qu’il avait élevé à l’idole de ses admirations.
§ 1, DE L’niSTORIEN PRÉCURSEUR DE l’ROMME d’ÉTAT /
Par une de ces naïvetés qui échappent aux consciences les plus aguerries, on est averti, dès le début de V Histoire de la Révolution, qu’il s^’agit d’un manifeste de parti et d’une déclaration de guerre à la vérité. Il est temps, dit le' prospectus ‘ , que les écrivains appartenant à la génération actuelle se fassent les historiens de cette époque I c’est-à-dire qu’à l’exclusion des témoins et des véritables contemporains qui ont observé les phases diverses du phénomène et subi ses ravages, à ceux-là seuls appartient le privilège de l’expliquer à la postérité, qui ne l’ont connu que par les rapports officiels et intéressés des misérables qui se sont gorgés du sang et des dépouilles du pays, par les récits mensongers des factieux qui dominaient la Convention, formée ellemême d’enfants perdus des sociétés secrètes revêtus d’un simulacre d’élection, sur la foi des journaux enfin qui
1. 11 est juste de reconnaître que l’œuvre était alors en collaboration avec un M. Baudin, et que ce prosi^ectus n’était peut-être qu’une réclame d’éditeur.
LES LIVRES DE M. THIERS
avaient acquis le droit de parler seuls, en réduisant la presse indépendante au silence et en livrant au bourreau tout écrivain assez courageux pour les démentir.
M. Thiers est né trop tard, non seulement pour avoir pu prendre un rôle dans cette tragédie, mais pour avoir assisté à aucune de ses représentations. Son témoignage personnel n’a donc aucune autorité par luimême et n’ajoute rien à celui des auteurs qu’il a pu honorer de sa confiance, mais qu’il ne lui a pas été donné d’applaudir du parterre, puisqu’il ne s’y est assis qu’après la chute du rideau. Il a pris soin d’ailleurs d’expliquer au public les sentiments innés qui l’avaient prédestiné à faire un jour le panégyrique de la Révolution. Get aveu est assez naïf pour mériter d’être enregistré comme un gage d’impartialité caractéristique.
« Je me suis figuré, dit le Tacite futur, que né sous « le chaume, animé d’une juste ambition, je voulais « acquérir ce que les hautes classes m’avaient injuste- « ment refusé... »
Ainsi voilà un homme qui par une susceptibilité plébéienne, et en cela véritablement roturière, déclare, dans toute la candeur de sa cupidité envieuse, avoir subi une souveraine injustice par cela seul qu’il est né de parents obscurs"; comme si le droit de cet ambitieux imberbe avait été de se vautrer sous la pourpre, en secouant la paille de sa crèche, et qu’il lui ait suffi de se croire un grand homme pour que la société soit tenue de le saluer comme tel, sans avoir à s’enquérir des merveilles qui avaient révélé cet insigne génie, ou des grands services qui pouvaient justifier ses fières prétentions. En quoi les hautes classes seraient-elles comptables envers tout esprit ignoré ou incompris des impatientes
convoitises qui le consument? Les lois sont faites au contraire pour préserver la société de ces turbulentes agressions; et ceux que nos révolutions ont tirés de l’obscurité n’ont pas encore assez honoré l’humanité pour qu’elle eût perdu quelque chose à ce que leurs noms fussent demeurés inconnus.
C’est donc avec ce ton menaçant et hautain que l’envie annonce, par la bouche de ses affranchis, qu’elle va écrire l’histoire de ce qu’ils appellent leur émancipation! On doit remercier M. Thiers de sa sincérité. C’est un préservatif offert généreusement à la crédulité de ses lecteurs, que ses émules, plus dissimulés, n’avaient pas accoutumés à tant de libéralité. Il ne tiendra plus qu’à ceux dont l’aveuglement est volontaire et incurable de croire à ses oracles.
Après avoir jeté un coup d’œil assez vague sur la conquête des Gaules et la confusion du moyen âge, l’historien se hâte d’arriver à cette phrase sacramentelle, que la nation à peine introduite c?i suppliante aux états généraux ii'y qiCci genoux et pour être taillée
Cl merci. Ce qui prouve apparemment, d’après la dialectique révolutionnaire, que la nation n’a été civilisée que par la Convention, et libre que sous les baïonnettes de l’empire.
Commentateur obligé du ridicule aphorisme de Sieyès, l’auteur voit le tiers état dans tout ce qui n’est ni noble ni prêtre, sans réfléchir qu’il en retranchera bientôt tout ce qui est riche ou notable, magistrat ou fonctionnaire; et <[ue la Révolution le purgera de tout ce qui lui sera suspect, au point que le tiers état, ou la nation, se trouvera réduite un jour aux proconsuls qui la déciment, aux clubs qui l’emprisonnent et à la ca-
LES LIVRES DE M. THIERS
iH
naille stipendiée qui la pille ; sans se douter enfin que les avocats, les banquiers, les professeurs et les journalistes, qui ont pris la place des hautes classes^ sont une aristocratie non moins réelle, plus exclusive et plus avide que l’anciennn; et que le jour où le peuple qu’elle a mystifié ressaisira les armes qu’elle lui avait livrées pour la débarrasser de sa rivale, il l’écrasera, la bannira et la dépouillera logiquement et justement, puisqu’il ne fera que mettre en pratique ses leçons et ses exemples.
On le sait bien, ce que les nouveaux parvenus trouvaient légitime contre leurs devanciers leur semble un attentat contre eux-mêmes. Mais tant qu’ils n’auront pas prouvé que les usurpations de la veille sont plus inviolables que celles dont les siècles ont consacré la prescription, ils doivent s’attendre à des représailles, représailles implacables puisqu’ils ont bravé des ressentiments si récents et si vivaces. C’est l’avis de M. Thiers lui-même : «lepeuple, dit-il, peut bien conspirer contre les classes privilégiées, puisque les classes privilégiées conspirent contre lui. » Supposition gratuite, mais toute sympathique à la croyance du candide Lafayette sur les devoirs de l’insurrection.
Ce dogme antisocial repose sur une hypothèse toujours contestable en thèse générale, à savoir, que la tyrannie et l’arbitraire ne connaissent aucune loi et ne laissent à l’opprimé d’autre recours que le glaive. Il ne faut qu’un peu de réflexion pour se convaincre de tout ce que ce prétexte a de futile et de faux. L’enfant qui se mutine n’est pas juge compétent de la correction que l’autorité lui inflige. Il n’y aurait ni gouvernement ni société possibles si chacun était admis à récriminer contre l’exercice du droit de répression.
Mais avec cette logique du bon sens, il n’aurait pas été permis de donner pour une victoire cette prise de la Bastille, ouverte courtoisement au bon peuple qui, pour unique exploit, s’y complut à scier le cou du gouverneur désarmé, à poignarder quelques vétérans infirmes et à rendre à la société six criminels protégés par les dernières lettres de cachet. Ges nobles victimes du despotisme étaient le marquis de Beauvau qu’un arrêt du parlement venait de déclarer faussaire et bigame, le marquis de Sade qui, non content de les pratiquer, enseignait dans ses livres toutes sortes de crimes et d’infamies, et quelques fils de famille qu’une détention correctionnelle sauvait du déshonneur ou de la ruine. On peut juger à ces noms qualifiés quel intérêt le tiers état avait à cette délivrance et quel profit il pouvait y avoir pour la morale et pour la liberté, à travestir en beaux faits d’armes les cruautés du peuple parisien, le jdus licencieux, le moins opprimé et le plus insouciant de tous les peuples.
M. Thiers touche à peine à la conjuration d’Orléans, le pivot cependant de toutes les combinaisons qui ont ensanglanté la Révolution et l’explication naturelle de tous ses mystères. Se borner à affirmer que le peuple n’avait pas besoin d’être provoqué et soudoyé pour s’émanciper, c’est se donner gratuitement à résoudre une énigme sans mot. Tous les mémoires contemporains ont signalé les principaux agents de cette conjuration et comptent parmi ceux que les vicissitudes des temps et leurs propres excès n’ont jamais détournés de cette préoccupation, Danton, Marat, Henriot et les plus fougueux parmi les clubistes en renom. Jusqu’aux journées des S et 6 octobre elle n’avait, il est vrai, agi
LES LIVRES DE M. THIERS
qu’avec une certaine réserve ; mais, à compter de cette date fatale, elle avait jeté le masque, enrégimenté tous les factieux de l’Assemblée nationale et affiché tout haut le projet d’un changement de dynastie^.
Cette assemblée n’était ni aussi éminente en vertus et en talents, ni aussi incorruptible que son biographe l’assure, sans se donner la peine de le prouver. Elle représentait beaucoup trop fidèlement les aberrations d’esprit et les corruptions d’une nation frivole et déjà dupe de ses flatteurs. L’historien n’y a vu que des hommes de génie et l’élite de la France; et cependant ses prédilections paraîtront un peu trop exclusives aux orateurs de la gauche. L’admirateur de Sieyès et de Barnave, du «brillant» Guadet, du « spirituel» Louvet, du «beau» Barbaroux, de «l’entraînant » Vergniaud, aurait pu montrer plus d’indulgence pour les « sophismes » de l’abbé Maury et la «faconde superficielle» de Cazalès. Il aurait pu voir autre chose que de la «confusion» dans cette tête de Mirabeau « effrayante de laideur et de génie, aux paroles entrecoupées^ aux chairs -palpitayites ^ reculant devant le « rigorisme » de Necker et la « pureté » de La Fayette ! Ces appréciations d’une sentimentalité surannée concordent passablement avec celte poésie d’un goût hasardé ; mais elles paraîtront assez étranges aux lecteurs qui savent que ce même Mirabeau écrasa de ses arguments, plus encore qu’il ne poursuivit de ses mépris, le ministre géiievois ; qii’après la conspiration dite des poignards^ il traita La Fayette de tartufe, et reprocha aux Lameth d’être vendus au parti d’Orléans.