Histoire de la conjuration d’Orléans, par Montjoie
Est-ce que le grand orateur de la Constituante aurait encouru la disgrâce des modernes . sectateurs de la Révolution pour avoir défendu le veto royal, s’être opposé à la confiscation des biens d’émigrés et avoir reproché à une assemblée dont le droit se bornait à délibérer, d’empiéter sur ceux du pouvoir et de l’administration? Mirabeau rêvait peut-être l’impossible, en voulant donner à la France une constitution parlemenlaire;mais il en comprenait les conditions, et n’entendait l’accepter que sincère et viable. La portée de son génie devançait de bien loin les ambitions que son exemple avait suscitées; et cette justesse de vues, la probité des véritables hommes d’État, est peut-être ce qui le dégoûta de l’orléanisme. « Il aimait peu, dit-on, le duc d’Orléans » : l’expression est faible, même sous la plume de M. Thiers qui voulait dire sans doute qu’il avait jugé la bassesse d’âme de ce prince et l’estimait en conséquence.
Les apologistes de la Révolution ne savent sur qui porter leurs critiques et leurs affections parmi les membres de cette assemblée, les précurseurs aveugles du règne de la Convention ; car s’ils ont été les premiers propagateurs des idées démocratiques qui ont perd.u la monarchie, ils ont aussi été les premiers à les désavouer, et beaucoup s’en sont repentis ; de sorte que l’écrivain qui croit s’autoriser de leur doctrine, est exposé à recevoir autant de démentis qu’il invoque de témoignages.
On est bien plus à l’aise avec la Gonvention dont la marche n’est jamais troublée par aucun remords ni arrêtée par aucun obstacle qui ne soit immédiatement traversé. Seulement on s’y trouve dans, une contradiction perpétuelle entre les principes et les faits. Cette
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régénération si solennellement promise, aboutit à la barbarie; les lumières qui devaient éclairer le monde n’ont allumé que des incendies ; les âmes si fières de s’ennoblir se sont dégradées, et le patriotisme dont on s’était félicité, s’est résumé en cupidités sans pudeur et en palinodies serviles.
L’histoire de cette époque néfaste ne peut pas être rayée de nos annales. Mais qu’elle soit offerte à la nation comme un monument de sa gloire et un recueil d’exemples et de leçons héroïques, c’est ce que la raison et l’honneur national repoussent avec énergie, ce que tous les gens de cœur et tous les écrivains courageux se font un devoir de désavouer et de flétrir. On conçoit l’admiration des hommes pour l’ineffable harmonie de la création, pour les monuments des arts et du génie, pour les belles actions et les beaux ouvrages. Mais est-ce bien là l’impression que l’âme éprouve au spectacle des infirmités humaines, des plaies de la misère, du délire des aliénés et des crimes produits par le vice *et l’ignorance? Dans les grandes calamités qui fondent sur les nations, l’homme qui connaît son néant, fléchit, en s’accusant, sous la main d’un Dieu qui châtie. L’impie, qui s’en irrite, n’y cherche pas lui-même un sujet de jeu ou de triomphe. Il n’y a qu’aux stupides adorateurs de Marat qu’il a été donné de se glorifier de leur turpitude. C’est un châtiment qui a bien aussi son fatalisme. Les cataclysmes ont de la grandeur et la peste jDeut avoir son cété poétique; mais la république des sans-culottes, le règne des geôliers et la popularité du Père Duchesne ne sont justiciables que devant les lecteurs de bas étage.
Cette chute profonde de la civilisation ayant franchi d’un bond tous les degrés d’une décadence ordinaire.
ne présente que des vainqueurs abrutis par l’ivresse, continuant leur orgie parmi les cadavres qu’ils croient avoir vaincus parce qu’ils les dépouillent elles entassent en forme de trophée. Pas une diversion, pas une halte, pas une lutte ne vient tempérer cet horrible spectacle d’agonisants se heurtant dans leurs convulsions, comme dans les angoisses de la faim se ruent les uns sur les autres les victimes d’un commun naufrage. Travestir cette oblitération et ces attaques d’épilepsie en dévouement sublime et en énergie patriotique, n’est-ce pas insulter à la vérité autant qu’à l’humanité et à la morale'?
Il y a en ellet une certaiite audace cynique à convier aux sanglantes saturnales de 1793 les enfants de ceux qui y ont laissé la vie ou l’honneur, à donner aux générations survivantes cette dégradation pour un progrès, la négation de toute loi pour un modèle de gouvernement et le règne de la plus ignoble populace pour l’idéal de la civilisation. Il y a dans cette hallucination un jeu d’esprit puéril ou un profond calcul de perversité.
Personne n’ignore que le fléau de la Révolution n’a pu être dominé par aucun de ceux qui en ont été atteints. Ceux qui crurent n’attaquer qu’un trône ne se doutèrent jias qu’ils ébranlaient l’édifice social dans ses fondements. Cette masse en se précipitant dépassa toutes les prévisions; elle écrasa ceux qui tentèrent de la diriger, comme ceux qui crurent pouvoir l’arrêter au passage : Mirabeau après Necker, Marat après La Fayette, Robespierre après Danton, Barras après Carnot. Les royalistes égorgés par les girondins, les girondins par les Cordeliers, les Cordeliers par la Montagne, et la commune de Paris égorgée à son tour par la Convention épouvantée d’elle-même, forment une chaîne de massacres et des
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réactions incessamment rompue et reprise par les défections successives de ceux qui reculaient devant un crime de plus et par la solidarité fatale de la complicité.
Lorsque M. Tliiers fut chargé de faire le panégyrique de la Révolution et des personnages qui l’avaient préparée ou servie, il y avait de grandes haines à satisfaire, d’amères infortunes à consoler, de cruelles déceptions à exploiter. La gloire de la République s’était éclipsée devant la gloire plus réelle de l’Empire, et la splendeur impériale avait disparu à son tour devant la restauration du trône qu’on avait cru avoir renversé sans retour. Le dépit et le malheur commun rapprochèrent ces deux débris longtemps incompatibles. Leur ressentiment contre un pouvoir dont ils avaient recueilli le triste héritage et qui renaissait indépendant d’eux, les avait prédisposés à toute suggestion tendant à l'affaiblir ou à le déconsidérer. On avait donc deux puissants auxiliaires prêts à seconder toute entreprise hostile et à favoriser les calomnies et les suppositions les plus injurieuses. C’était un stimulant à toutes les récriminations, un encouragement à tous les complots, une assurance de succès pour tout écrivain qui se dévouerait à justifier tant de rancunes et à glorifier ce que le triomphe de la royauté avait flétri.
Plus tôt ou plus tard une semblable histoire de la Révolution^ n’eùt trouvé ni critiques ni lecteurs. La curiosité publique s’était repue jusqu’à satiété des faits eux-mêmes dont elle avait connu les témoins et les acteurs. Il lui fallait cette opportunité de la renaissance des partis, ce concours d'oppositions haineuses, cette fraternité de colère et d’orgueil qui soulevait instantanément la jeunesse surexcitée par le souvenir de tant
de fortunes inespérées et d’ambitions déçues. Le sangrépandu sur le berceau de la République avait été lavé par le sang plus généreusement versé sur les champs de bataille. Mais il en était resté dans toute la génération élevée au bruit des armes, une fièvre ardente qui l’enivrait de la poésie des tempe, tes et la révoltait contre le calme prosaïque de la Restauration.
Le succès de cette histoire est un des scandales de notre âge. On y fait de tous ces avocats fripons, de tous ces histrions travestis en législateurs et de tous ces bouchers impurs, qui se baignaient dans le sang des hommes, autant de grands citoyens, de vertueux patriotes et de philosophes pratiques. On les y exalte tous avec une héroïque monotonie, vainqueurs et vaincus, prescripteurs et proscrits, délateurs et bourreaux, sacrificateurs et victimes. L’apothéose de la Révolution assise majestueusement sur un cadavre, entre deux échafauds, couronnait dignement ce froid réquisitoire dont la conclusion visait, comme un poignard, au cœur de la royauté.
L’histoire de la Révolution est encore à faire, et plus que jamais depuis que la glorification de ses crimes et de ses ignominies a reçu une sorte de sanction par la réimpression et la reproduction dans plusieurs langues de cette apologie du meurtre, du vol et de l’anarchie. Si la déification de ces profanateurs de la justice et de la raison qui ont foulé la France sous leurs pieds pendant deux ans, devait avoir l’assentiment des générations à venir, il faudrait désespérer de la conscience humaine; et la postérité accepterait la flétrissure que de si mauvais citoyens infligent à la nation par leurs écrits, car elle se rendrait complice et s’avouerait soli-
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daire de tous les outrages que la Révolution a fait subir à l’humanité.
Heureusement il existe assez de monuments autlientiques et de pièces originales de ce grand procès pour que la raison publique n’en soit pas réduite à le juger sur la foi suspecte des partis et de leurs avocats. Il suffit de lire la correspondance des généraux et des représentants en mission^, ainsi que les procès-verbaux de la Convention pour se faire une juste idée de ce que tous ces praticiens obscurs, aussi jaloux des généraux qui les servaient que de la noblesse qu’ils persécutaient, aussi méfiants les uns des autres qu’inquiets de l’avenir, éprouvaient d’angoisses et cachaient d’ignorance et de lâcheté. On s’aperçoit d’abord que la peur est le principal mobile de leurs violences et de leur cruauté.
Qu’on interroge les recueils et les mémoires contemporains, les archives de la société des Jacobins, les histoires même écrites sous le flagrant délit de la Révolution triomphante et qu’on dise s’il s’est révélé dans aucun de ces naturels d’hyène connus sous les
1. La Révolution telle qic^elle est^ correspondance inédite mise en ordre par Legros. 2 vol. in-8 imprimés chez Marne.
2. La collection de ces procès-verbaux existe aux archives, avec celle du Moniteicr^ qu’elle rectifie souvent.
3. Voyez les Histoires de Fantin-Desodoards^ de Garafc, de Gallais, de Lacretelle, etc., etc., les Mémoires de Bertrand-Moleville, le llecueil de Barrière, les pièces originales publiées par l’historien de la Vendée militaire^ etc.
Prudhomme, dont les Révoliitions de Paris paraissent avoir servi de canevas à l’œuvre de M. Thiers, a sur lui cet avantage qu’en se donnant iDour le secrétaire des factieux qui surgissaient au pouvoir, il enregistrait fidèlement, jour par jour, avec une admiration qui tenait de la stupeur, les faits dont il était témoin, sans les blâmer, mais sans en dissimuler les déplorables circonstances. Il est plus exact que le Mo?iiteur, dont les récits sont souvent dictés par le pouvoir qui préside à sa rédaction. Toutefois, s’il écrit sans esprit de système, il se pique de
noms de Lebon, de Carrier, de Gollot-d’Herbois, de Francastel etc., etc., la moindre étincelle de génie et de grandeur. Ce sont des bêtes féroces qui égorgent, parce que leur instinct est d’égorger; machines inintelligentes, ils broient ou déchirent tout ce qui tombe sous l’engrenage de leurs ressorts et de leurs roues. Aucun de leurs mouvements ne trahit une pensée, un plan, une combinaison quelconque. Ce qui se passait dans ces conciliabules de procureurs, de bouchers et de comédiens affublés à l’improviste d’un manteau royal, et qui ne comprenaient de la souveraineté que la faculté d’abuser, prouve jusqu’à, l’évidence qu’ils tremblaient tous les uns devant les autres, et que la terreur qu’ils s’inspiraient mutuellement les portait à renchérir àl’envi sur les exagérations de chaque jour, afin de s’abriter sous la solidarité de tous.
La Convention n’était violente que parce qu’elle savait qu’elle était dépourvue de droit et d’autorité. Elle croyait y suppléer en frappant brutalement l’obstacle qui lui résistait, et se décimait elle-même sans pitié. Après la mort de Louis XVI, elle eut le courage du désespoir, celui d’appeler la nation entière à son secours et de la pousser en avant, se tenant en arrière
ne regarder qu’avec l’esprit de parti, et ne voit pas au delà du cercle borné des agitations dont Paris est le théâtre, ou l’écho souvent infidèle.
Il existe un autre mémorial journalier composé par un observateur d’une autre portée que Prudhomme, mais aussi sévère pour la Révolution que celui-ci lui est aveuglément dévoué. Initié à tous les secrets des partis, comme à toutes les intrigues des factions qui les exploitent, il déploie autant de sagacité dans l’examen des causes de chaque péripétie, que d’inexorable mépris pour les x^ersonnes. Les mémoires de l’abbé de Montgaillard renferment plus de faits, reflètent mieux l’esprit du temps, et sont incomparablement plus instructifs et plus piquants que la longue compilation de INI. Thiers.
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pour contenir ceux qui seraient tentés de reculer. Elle comptait si peu sur l’assistance des honnêtes gens, qu’elle enveloppa dans une loi de proscription tout ce qui lui était suspect, et s’entoura pour sa sûreté d’une garde de stipendiés sans aveu, bandits repris de justice, prolétaires recrutés dans les bouges des faubourgs, qui dépourvus de raison et de pitié, mais enflés d’une force dont ils pouvaient cibuser impunément, se ruaient sur leur proie avec le rugissement du tigre et nageaient dans le sang comme d’impurs reptiles.
Des chefs improvisés que le hasard ou la force physique donnèrent à ces légions de cannibales, les uns levèrent les dernières digues qui retenaient le torrent, sans prévoir le terme de son irruption, les autres s’y laissèrent emporter pour ne pas courir le danger d’une résistance inutile. Quelques-uns ont surnagé ; mais aucun n’a le droit de se vanter d’avoir dirigé les événements dont il fut le jouet ou l’instrument aveugle. Tous étaient entraînés par une fatalité qui refoulait sans cesse le désir toujours renaissant et toujours comprimé de se reposer ou de rétrograder. Les proconsuls qui parcouraient les départements et les armées, réalisaient dans leurs fatales missions les inspirations qui s’étaient exhalées en vains discours de tribune; et quand ils avaient semé l’épouvante et la désolation sur leur passage, ils venaient retremper la sombre énergie de leurs collègues étonnés par le tableau surchargé de leurs forfaits impunis. On les a vus, plus pâles de leur innocence que de leurs remords, envier aux régicides sems 2)hrase\Gu.Y vote comme un préservatif contre les sou[)çons toujours vigilants de leur auditoire; car leur complicité n’avait protégé ni Vergniaud, ni Condorcet, ni Péthion, ni Danton,
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et ne devait sauver ni Robespierre, ni Goutlion, ni Saint-Just.
Il suffît de compulser sans parti pris ce livre ouvert de la Révolution, telle qu’elle s’est révélée par ses actes depuis le 10 août 1792 jusqu’au 18 brumaire ^ inclusivement ; alors on pourra comprendre ce qu’il y eut de fatal et de faux dans l’enthousiasme dont la nation s’était prise en 1789 pour des mots dénués de sens ; ce qu’il y eut d’imprévoyance, d’aveuglement et d’impuissance dans les hommes qui ont passé pour ses héros et ses soutiens, de honteux et de mesquin dans l’incurie tyrannique des gouvernements qui se sont succédé sans jamais parvenir à se fonder, et dans l’oubli ou dans l’abus que le pouvoir faisait de lui-mème.
Non, la volonté humaine n’était pour rien et n’avait l’initiative de rien dans ce bouleversement des fortunes et des institutions. L’ouragan emportait dans un même tourbillon les forts et les faibles, les plus pervers et les meilleurs, et roulait devant lui les fondements de la société elle-même, avec les débris des palais et des temples démolis. Le calcul était aussi étranger que la raison à cet accès de frénésie infernale qui annonçait dans son délire la régénération du genre humain, et n’a laissé après lui qu’une nation épuisée, en proie aux mêmes infirmités, esclave des mêmes préjugés et dupe des mêmes charlatans dont on avait promis de la délivrer.