Au VIII (0 novembre
LES LIVRES DE M. THIERS
§ 2. SUPÉRIORITÉ DE l’hOMME d’ÉTAT SUR l’iIISTORIEN
Nous l’avouons humblement, il nous répugne de croire à la réalité du talent, à l’élévation de sentiments et à la haute capacité des hommes qui se sont laissés entraîner aux préjugés de leur temps, qui ont encensé les erreurs en crédit et se sont faits les corrupteurs de leurs contemporains, en exaltant leurs passions et en ménageant leur sottise. 11 semble que le premier signe de supériorité d’esprit et de noblesse de cœur serait de se tenir en garde contre cette influence vulgaire et cette imitation servile, et, sinon de marcher à l’encontre de la foule, s’en tenir du moins assez à l’écart pour n’être pas emporté par elle, et conserver assez d’indépendance et de dignité pour éviter le sentier boueux dans lequel elle patauge, ou l’avertir au besoin qu’un gouffre béant va l’engloutir.
Nous ne reprochons pas à M. Tbiers d’aimer la démocratie, quoique nous ne croyions pas en elle, ni de conserver quelque reconnaissance à la Révolution, sans laquelle iln’eùt probablement été ni ministre ni ambassadeur, ni peut-être historien célèbre, orateur et académicien; maison a droit de s’étonner qu’un esprit aussi éminent et naturellement aussi lucide se soit contenté de consulter et de répéter le’b apologies banales qui traînent dans les pamphlets et les journaux du temps, à la gloire d’une liberté et d’une égalité toujours incomprises, toujours proclamées et toujours absentes; ou qu’ayant sérieusement et consciencieusement étudié la matière, il n’ait pas fini par la prendre en dégoût et fermé son
12i‘ DES LIVRES QUI ONT LE PLUS NUI A LA RESTAURATION
panégyrique quelque trait de satire, seule épitaphe . digne de ses héros. Il n’appartient qu’aux talents vulgaires de se mettre à la remorque de tant de chroniqueurs médiocres et de guides infidèles.
Mais ce premier gage donné à la confiance d’un certain public, lequel n’est pas précisément celui qui se pique d’une grande délicatesse de goût, fut peut-être ce qui a contribué plus que son mérite réel, à lui ouvrir la carrière ministérielle. Malheureusement cette première impression l’a suivi dans toutes ses fonctions, et ses amis mêmes n’ont jamais pu le prendre au sérieux. S’il atteste à la tribune les lois de la Providence et les règles de la droiture, un rire ironique d’abord imperceptible et bientôt ofTensant se communique d’un banc à l’autre et finit par se jeter à la face de l’orateur. S’il entreprend de défendre la propriété contre les sophismes et les convoitises du socialisme, on le compare à ce personnage de comédie formé à la vertu par la pratique de toutes sortes d’espiègleries et dont chaque sottise a un but et un dénouement moral*; ou bien à ces émeutiers qu’il a suffi de coiffer d’un képi de soldat pour les transformer en intrépides défenseurs de l’ordre^.
M. Thiers vaut certainement plus que sa réputation et plus peut-être que le rôle qu’il a rempli S’il a pris le ministère d’assaut, il n’a point abusé de sa victoire, et n’a pas, comme beaucoup d’autres, repoussé les capacités spéciales qui auraient alarmé des supériorités moins sûres d’elles-mêmes. Le courant des affaires n’a donc pas