‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 15 sur 42 · iU · texte numérisé non relu

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l’apothéose devenue populaire du prisonnier de Sainte- Uélène ont plus contribué que les hostilités directes et les complots eux-mémes à l’afFaiblissement et au mépris (,1e l’autorité royale. Nous ne pouvons donc nous disjîenser d’appeler l’attention sur un livre qui, coin^.u dans une pensée peut-être inolTensive, a cependant concouru à aigrir et ‘à pervertir l’opinion.

Qu’on se figure l’empereur détrôné, obsédé dans son profond isolement par la pensée de son impuissance à combattre les calomnies et les outrages auxcjiiels va le livrer sa défaite désormais sans remède. Préoccupé de sa gloire historique^ il résume tous ses calculs d’ambition déçue dans l’héroï^pie désir de revivre dans la mémoire des hommes et de laisser un nom rival de ceux d’Alexandre, de César ou de Charlemagne. 11 sent <|u’il ne peut pas se faire lui-même le chantre de ses exj)loits, l’apologiste des mauvais jours de sa carrière inégale et le juge de ceux qui l’attaquent. Et cependant il s’inquiète dans ses veilles de trouver un moyen de justifier toutes ses entreprises, de pallier ses torts, de faire douter de ses fautes couvertes par de grands succès, et de ses cri mes même disparaissant sous le voile de la raison d’Etat et de la nécessité politique.

Le hasard lui •présente un auditeur l>énévole, assez lettré pour rédiger des bulletins, assez jeune pour être séduit, assez passionné pour être crédule et déjà trop engagé pour reculer. Compromis vis-à-vis du nouveau gouvernement de France par son désaveu des mérites de l’émigration il brûle d’accoler son nom inconnu à

1. M. de Las Cases a iuséré dans sou cinquième volume une diuLribe contre rémigraliou, qu’il n’a pas débitée probablement en présence de l’empereur. 11 eùtinieu-v fait de la laisser au fond de son porteleuillCi

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celui de Napoléon et de s’enrôler à la suite de l’illustre proscrit. Napoléon avait l’œil pénétrant et jugeait les liommes en homme qui se connaît lui-méme. Il pressentit qu’il avait trouvé le secrétaire désiré et cherclié, l’interprëto docile de ses inspirations diverses, le lidèle miroir de ses impressions. Quelques marques de con^ fiance n’eurent pas de peine à apprivoiser ce courtisan fourvoyé- Il ne fallut qu’un peu de cajolerie pour en faire un séide. Des causeries quotidiennes avec art ménagées et interrompues, des détails amenés avec cette bonhomie dont le grand homme avait, dit-on, le secret et la séduction, des conversations de plus en plus familières et animées exaltèrent sans peine l’imagination du chambellan, qui n’avait songé que dans ses nuits d’ivresse ambitieuse à l’honneur d’une si ineifable intimité.

Pendant la durée de l’empire, la science du pouvoir, le génie de la guerre et l’intelligence de l’administralion ont pris de telles proportions qu’à peine y distingue-t-on les taches qui ont hui cependant par en altérer l’éclat. Dieu avait doué Napoléon avec une prodigalité manifestement providentielle, des qualités qui éblouissent et subjuguent; aussi tant qu’il mania le sceptre, l’étonnement et l’admiration firent taire la critique. Mais, sa mission remplie et le héros descendu de son piédestal, les imperfections de l’humaine nature sont venues révéler qu’il n’était qu’un homme. Il -appartient désormais au scalpel de l’histoire, et l’on ne doit plus à sa mémoire que justice et vérité. Y chercher d’utiles ou d’austères leçons paraîtra sans doute une jirofanation au fanatique ]iour ({ui toute idole est sacrée; toutefois cette superstition doit faire jilace tôt ou tard à la froide raison. On peut entraîner et i)assionner les générations

LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE i ;{ j

contemfioraioes au point de fermer leurs yeux à l’évidence. Mais on ne trompe point la postérité; et dans tous les temps il s’est trouvé d’inllexibles consciences pour signalée les vices de César aussi sévèrement que ceux de Tibère.

Le Mémorial de Sainte-Hélène fut pour les impérialistes ce qu’étaient l’Histoire de M. Tliiers pour le parti démocratique et le Cours de M. Guizot pour la jeunesse doctrinaire : un Alcoran où puisaient, comme dans un arsenal, tous les croyants qui avaient besoin d un texte pour se justifier à eux-mêmes leur conviction, et d une autorité pour encourager leurs haines. Quatorze ans d’un règne glorieux avaient fondé une puissance qu’aucune rivalité humaine ne pouvait [)lus balancer. Le monde la jugeait inébranlable, et la dynastie de Louis XIV destinée à s’éteindre dans l’exil, oubliée de ses propres sujets. Mais c’était de ses propres mains que le restaurateur des trônes devait renverser le sien, et de ses ruines faire surgir l’esprit de révolution qu’il y tenait enchaîné depuis son avènement. Ce spectre, ranimé par la chute de celui qui l’avait dompté, comprit qu’il ne pouvait plus revivre de son propre souffle, et qu’en s’identifiant à l’ombre du géant renverse, il aurait encore quelque chance de renaître pour le malheur du genre humain.

De là cette alliance inattendue entre les deux puissances abattues et le nouvel ébranlement inijirimé [>ar leurs forces réunies à l’Europe qu’on avait cru rasseoiisur ses antiques bases. Les frères de Louis XVI n’ont jamais trouvé une assiette tranquille pour ce ti-ône que Bonaparte avait arraché de ses fondements : il suffit à l’empereur d’apparaître aux confins du royaume pour

en faire descendre Louis XVIIl. Tant que vécut ce compétiteur formidable, il fut pour la Restauration un embarras et J.U 1 danger. Les déserts de l’Océan et les rochers de Sainte-Hélène ne la protégeaient pas contre sa secrète influence. Tous les complots qui s’ourdissaient contre elle étaient inspirés par lui, et sa mort même ne put lui rendre de sécurité. Tous les partis s’abritaient derrière ce grand souvenir, comme s’ils eussent craint de trahir leur faiblesse, ou rougi d’avouer leur but : on l’invoquait encore lorsqu’en 1830 on lança les pavés dont Charles X fut atteint.

Oui, le nom populaire de Napoléon servit de précurseur à celui du duc d’Orléans. C’est en ravivant son souvenir, en ramenant avec pompe ses cendres de Sainte- Hélène, en flattant bassement son parti et celui de la Révolution, en s’entourant exclusivement de leurs créatures, que Louis-Philippe aï cru consolider le pouvoir dans ses mains : il n’a fait en réalité que le ravaler sans parvenir à le transmettre.

On conçoit de quel poids a dû peser le Mémorial de Sainte-Hélène sur les événements qui ont livré la Fraince à tant d’usurpations passagères et à tant de compétitions. Le but de cet ouvraige était d’alimenter et d’accroître les sentiments d’admiration et de dévouement du peuple pour Naipoléon, d’imputer sa chute à la trahison, et les souffrances du pays à des causes que tout son règne avait eu pour olqet d’atténuer, et que son nouvel avènement pouvait seul conjurer. Grâce aux vapeurs de l’apothéose et aux illusions de la distance, on put le faire plus grand dans l’adversité qu’il ne l’avait été dans sa toute-puissance, et lui attribuer des vertus, une abnégation et une sensibilité qu’on ne lui avait jamais

LE MEMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE

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soupçonnées. Le Napoléon du Mémorial est la héros d’une légende fabuleuse, mais devenue populaire, eL par ce qu’elle a de plus étrange et de plus apocryphe, d’autant plus chère à ses crédules adorateurs. Pour eux le doute est un sacrilège et l’abstention une révolte.

Cependant, si le Mémorial a répandu beaucoup d’erreurs, flatté beaucoup de préjugés et accrédité beaucoup de mensonges, il contient aussi beaucoup de révélations salutaires et d’indiscrétions précieuses pour l’iiistoire, aveux qui pour être involontaires n’en sont que plus irrécusables, insinuations qui pour être déguisées n’eu sont pas moins incisives. C’est une glace lldèle, mais qui ne reflète que des ombres, un verre de lanterne magitfue rej^roduisant des visions fantastiques. Seulement le miroir indiscret ou mobile laisse apercevoir les fils qui font mouvoir les personnages.

Ce ne sont pas malheureusement les vérités et les documents cachés dans ces pages qui ont eu les sympathies de la multitude. Le grand nom de Napoléon a jeté un voile magique sur les imperfections et les distractions de son biographe. L’enthousiasme et la curiosité se sont partagé le privilège de l’interpréter, l’un pour n’y laisser contempler le dieu qu’à travers le nuage lumineux qui lui sert d’auréole, l’autre pour poétiser les voies obscures et inavouables qui cachent les abords de cette vie de prodiges. Un succès si peu contesté justifie les prévisions du profond politique, et répond à la justesse de ses calculs. Le vainqueur de l’Europe savait qu’il ne manquerait pas' d’IIomères pour célébrer ses hauts faits dont tant de braves lui reportaient l’iiommage, tout en se réservant l'honneiir d’en revendiquer leur part. Mais l’ami de Robespierre et de IMarat,

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le mitrailleur de Saint-Roch et le meurtrier du duc d’Eiîgiiien avait à se tenir en garde contre les Tacites à venir.

Il estima que des aveux sans détour, mais enveloppés de circonstances mystérieuses et de ré licences sobrement ménagées, élaborées et traduites par une plume animée d’une foi vive et d’une pieuse discrétion, le serviraient mieux qu’une apologie trop directe et une fierté trop dédaigneuse de l’estime des hommes. Il crut que les endroits faibles de son histoire et les détails scal:)reux de certains faits injustihables seraient atténués par les ombres adroitement disséminées sur les causes et les circonstances accessoires de ces faits qu’un relief plus accusé rendrait trop intelligibles et trop odieux. Un certain parfum de fanatisme consciencieux répandu dans les concessions faites à la vérité par le sincère admirateur de son héros, devait concourir à cette illusion et laisser de l’hésitation et du doute dans les esprits les plus prévenus. N’est-ce pas en effet l’impression la plus générale que produisit à son apt^arition le Mémoinal de Sainte-Hélène ?

Toutefois l’exécuteur de ce plan stratégique n’en ( omprit pas toute la portée, et faillit en compromettre le succès par trop d’empressement à s’y conformer. Il entrait dans les combinaisons de celui qui l’avait conçu qu’on le suivrait aveuglément et sans chercher à le comj^rendre; aussi le seul reproche qu’ait encouru M. do L as Cases est-il de s’être laissé plus d’une fois emporter aux inspirations trop expansives de sou zèle. C’est ce (jui lui arrive quand, à ses yeux, la conviction ne ressort ]>as aussi entière pour autrui que pour luimême de certains cas épineux. Ces cas, Napoléon n’avait

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fait que les effleurer, et à dessein, car il n’entrait pas dans ses préméditations de les excuser ou de les nier, La prodigalité des circonlocutions de son interprète lorsqu’il s’agit do tourner des sujets trop délicats, et ses professions de foi verbeuses sur les questions bnilantes soulevées par la comédie politique do Bayonne, la violation du territoire de Bade, la mort de Frotté, de Picliegru, du libraire Palmer, etc,, mettent on défaut la réserve prévoyante de Bonaparte : il voulait liien entourer d’un nuage transparent ces attentats politiques, mais non y arrêter le regard scrutateur du lecteur attentif.

Il on est ainsi des critiques indirectes et des sousentendus échappés dans le feu de la conversation contre les courtisans, les rivaux, les lieutenants ou les ennemis du grand homme. Travestir en accusations ces paroles fugitives jetées par distraction ou avec un feint abandon, c’est leur ôter le mérite de l’à-propos, l’excuse de l’irréllexion, et souvent en signaler l’exagération ou l’injustice.

Un tort opposé, mais jilus grave, c’est d’avoir omis, dans la reproduction du manuscrit, les jugements réfléchis de Na[)oléon sur plusieurs notabilités de sa cour et de son temps, dont les noms n’étaient pas en haute estime dans son esprit. Que ces personnages, trouvés à la tête de l’opj>osition par M. de Las Cases à son retour de Sainte- Hélène, aient exigé de lui ce sacrifice, ce n’en est pas moins un larcin lait à l’histoire et une infidélité envers celui qui l’avait constitué son exécuteur testamentaire. Si l’on a cru sans conséquence délaisser subsister l’expression de son ressentiment contre Fouché, Clarke et Talleyrand, de sa médiocre estime

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pour Lobrim , Cambacérès ol Caiilaincourt on devait avec plus dp raison se croire tenu de publier ses appréciations moins connues et beaucoup pins curieuses de MM. Pozzo di Borgo, Capo d’Istria, Metternich et môme de son confident Maret, si longtemps l’instrument docile et intelligent de sa diplomatie secrète.

On sera honteux un jour de la vogue prodigieuse d’un livre qui n’a ni l’attrait d’une critique judicieuse et piijuantc, ni le mérite de ^exactitude et de la sincérité dans ses récits, ni l’excuse d’un style simple et correct. I/auteur avoue qu’aussi peu soucieux de la netteté dans l’expression de sa pensée que du respect pour la syntaxe, il exécuta les notes qiiil trouva ; que son écrit n'est pas un pamphlet^ mais des matériaux; qiiil ne tend éi blesser le moindremejit ; qié o?i s"' hjiportime peii des pamphlétistes J que Bonaparte avait consacré en vain ne vouloir qjlf-S, ' etc.

A cha.iiue page se retrouve cette trivialité de locations vicieuses. Mais qu’importent l’élégance et la pureté du langage quand on prétend gourmander les opinions contemporaines et rectifier les jugements do l’histoire! ne suffît-il pas de servir un parti pour être accueilli, applaudi et prôné par lui? N’est-ce pas a'ssez du' nom d’un grand homme pour que son envoyé n’ait nul besoin d’autre titre pour être écoulé avec respect? Telle fut en effet la destinée de ce recueil incohérent et indigeste. Ni les retranchements irrespectueux qu’il a subis, ni rincontinence des expansions sentimentales de son rédacteur n’en ont tempéré la vogue. Napoléon ainsi défiguré devint un mythe devant lequel toute une

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