‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 16 sur 42 · Préambule, page 13 et suivnnlos · texte numérisé non relu

Préambule, page 13 et suivnnlos

LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE

généraLion se prosterna. J^adoctiânée par les sophistes qui l’avaient dégoiitée du calme de la Restauration, elle regretta les temps où elle était périodiquement décimée, et courut au-devant de toutes les fascinations. Rlle accepta l’empereur proscrit comme le fondateur de sa liberté, le bienfaiteur du genre humain et la victime sacrifiée à la -l’éinlégration du despotisme. ^

Il importe de le reconnaître pour riionneur des lecteurs intelligents, le Mémoi'ial de Sainte-Hélène n’est pas un document historique. Il fait dire à Napoléon ({uo ses détracteurs mordront dans le granit'; sa gloire en effet peut braver la critique, puis(ju’elle a résisté aux outrages d’une telle apologie. Sans doute le burlesque accoulrement dont la superstilioii affuble ses héros ne suffit pas toujours pour les transformer, mais il parvient souvent à les rendre méconnaissables. Si la physiologie de Napoléon recèle encore rpielque mystère, ce n’est ni de ses courtisans ni de ses familiers qu’on doit en attendre la révélation. On peut excuser, partager

même les admirations exagérées d’un serviteur idolâ-

tre; néanmoins on admettra difficilement que celte extase soit la disposition la meilleure pour juger sainement.

Les mémoires de Berti’and, d’Antomarebi, de Gourgaiid, d’O’Méara, de M“° Junot de Savary et de La Valette ne renferment pas de documents plus neufs et

1. Tome Vr. Cet orgueil ne messied pas au grand liomme; mais son biographe est sini[)lement ridicule quand il ajoute qu’il faut être un Frédéric II pour avoir droit de le juger. Nier son génie peut être une absurdité, mais le méconnaître iTest «iiTune infirmité. Relever ses fautes est le droit de tous et le devoir de Thistorien.

2. La duchesse d’Abrantès descendait des Gomnènes par sa mère, qui n’avait pas fait une alliance proportionnée à cette noble origine, ni aux prétentions et aux excentricités de sa fUîo elie-nrt''‘me.

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de pensées pins inslructives qno le Mémorial. l?our sortir de cette ornière l)anale, il n’y a que le condisci[ile et longtem[>s le secrétaire intime du grand empereur. Miiis ]>ar quelle tempête d’indignation et de démentis provocants a été accueillie cette irruption inopportune et l)rntalo de la vérité^ ? Toutefois tant de vives et peutêtre légitimes protestations contre les irrévérences do ce douteux ami n’em[)êclieront pas son livre d’être mar<[ué dn sceau de la sincérité. Il est le seul qui reflète fidèlement les agitations fébriles et les aspirations ambitieuses de cotte âme im[uiète, forme dans l’exécution, mais souvent incomplète ou démesurée dans ses conco[)tions.

On peut relever dans cet écrit, dicté par un esprit d’indépendance etpros(|uedc révolte, dos inexactitudes, des aflirmations contestables, des injustices peut-être. Mais l’étude de l’homme y est vraie, profonde et lumineuse. 11 n’est pas impossible ([ue railleur soit obsédé quelquefois par un sentiment de rancune secrète : il n’en e.st alors que plus réservé dans ses assertions, plus attentif, plus scrujmleux et plus piquant investigateur. S'il note avec une malignité peu dissimulée les jietilesses et les excentricités dontil étaitrespion domestique, il n’eu rend j>as moins témoignage à ce génie transcendant qui semblait all'ranclii par sa nature des sentiments et des scrupules embarrassants pour le commun des hommes, <[ui se vengeait sans passion, subordonnait ses séductions aux froids calculs do l’intérêt et tenait jiour légitimes tons les moyens propres à écarter ou à

1, Kvraurs volonlaires et liivolantalrcs de M. liourvienun^\)\\Y MM. Daure, IJHliard, 15onîiccorsi, Môneval, Davonsl, JMassias, de Steiii, Cn mbacérès, J(»se|)h nonaparl.e, et,c.

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briser les obstacles devant lesifiiels reculerait une ambition vulgaire. Il faisait sans hésitation ce qu’il croyait nécessaire à la réalisation de ses projets; rien de plus, rien de moins ; et, sans regret de ce qu’il lui en avait coûté, i] poursuivait son vol avec calme, l’œil fixé sur le but qu’il voulait atteindre.

C’est en accusant fortement les traits les plus distincts du modèle qu’on obtient une ressemblance saisissante. La critique l’emportera toujours en cela sur le panégju'ique, et le crayon du caricaturiste sur la fidélité d’un pinceau trop pudique. « Il faudrait un Arioste, dit Mallet du Pan % pour concilier les travaux gigantesques et les bizarreries du nouveau Roland; il s’élève jusqu’à l’héroïsme et descend jus([u’au hurles<[ue. » «J’avais commencé son histoire, fait-on dire à M'“° do Staël, et je n’ai écrit que ses aventures. » Le jugement <[ue Napoléon portait sur lui-même n’était guère moins sévère lorsqu’il prononçait ces singulières paroles recueillies par l’archevêque de Malines : « Du sublime au riLlicule il n’y a qu’un ]>as ».

La physiologie du grand homme n’est donc pas un mystère pour l’observateur impartial, et l’intolérance do ses biographes ne parviendra pas à fausser les jugements de l’histoirè. Veut-on une esquisse coutemporaine, moins suspecte que le témoignage de son secrétaire intime? c’est celui d’un étranger chargé explicitement de cette étude pour éclairei’ son gouvernement sur CO qu’il devait es[)6rer ou craindre de celui c[ui dispo-

J. Mercure britannique. ^îallet du Pau fut un es lioiiuuos dont les critiques étaient les [dus iiiipof Lunes à fjonaparte. Celui-ci ne sut pas dissimuler son dé[>it et le força de chercher nn refuse hors du conlinent.

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sait souverainement de toutes les forces de la France et pesait déjà dans sa main les destinées do l’Europe. Voici ce qu’écrivait confidentiellement à M. de Hardenberg l’agent prussien accrédité à la cour impériale :

« C’est incontestablement un homme prodigieux; mais sa vie est pleine de mystères psychologiques. Amalgame d’un génie vaste et d’une étroite vanité, d’une grande puissance de séduction et d’une l^rutalité repoussante, d’une audace sans frein et d^une perpétuelle astuce ; amant passionné d’une guerre destructive et réparateur dans ses actes administratifs; point cruel, parce qu’il est insensible ; nullement humain parce qu’il méprise l’espèce humaine ; scintillant d’éclat, mais dénué de cette élévation d’àme et de caractère que les talents ne peuvent suppléer. Il est incapable de supporter la bonne et la mauvaise fortune. Personnage illustre sans doute, mais que la postérité placera moins haut que ses contemporains. Par une étrange bizarrerie, il fut aimé de ses entours, quoique lui-même n’aimât jamais que lui; ce qui explique cette incohérence morale, c’est l’aimant du pouvoir. Quand il s’humanise, on lui sait gré des moindres concessions : l’orgueil de la reconnaissance devient amour, et l’ambition prend le caractère du dévouement. Ce dévouement fut moins vrai, moins pur parmi les courtisans que parmi les soldats ^... »

Ce qui donne plus de prix à cette appréciation, c’est que l’original du portrait s’est appliqué à justiher les traits caractéristiques de sa toute-puissance, en réalisant ceux que le pinceau prophétique n’attribuait qu’aux jours de son adversité.

1. Mpinoives tirés des papiers d’nn lioiiime d’Elat, tome VllT, p. 203.

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Lorsque la fortune le plaçait au-dessus de toute rivalité, on a joeine à comprendre qu’il manquât de respect pour lui-même et oubliât assez sa dignité pour insulter, du haut de son char de triomphe, aux vaincus qui n’avaient plus le droit de lui répondre. Depuis la reine de Prusse et le roi de Suède qu’il a laissé ditïamer dans les journaux à sa solde, jusqu’à l’obscur libraire qu’il a fait fusiller pour avoir prêté ses presses à un écrit dirigé contre lui, il s’est montré sans grandeur dans ses ressentiments et sans générosité dans ses vengeances. 11 prodigua les persécutions et les outrages à ceux qui l’olfensaient, sans pitié même pour le malheur.

S’il ne fut pas doué d’une âme assez haute pour réprimer les révoltes de son orgueil saturé de tant de prospérités, il ne sut pas non plus trouver la mesure qui ennoblit l’infortuiie en la subissant tièrement et sans vaine récrimination. Réduit à n’ôtre plus empereur que de nom, il exigea des courtisans de son exil plus de déférences et de génuflexions qu’il n’en aurait osé attendre des grands officiers de sa double couronne, et à Longwood l’étiquette fut plus rigoureusement observée qu’elle ne l’avait été aux Tuileries à aucune époque. Quand il lui eût été si facile d’honorer sa retraite par son dédain d’une ostentation dérisoire, et sa ferme résignation aux lois de l’inexorable nécessité, il ravala son caractère héroïi{ue et sa gravité souveraine aux tracasseries puériles d’un bourgeois contrarié dans son ménage, et aux taquineries d’un enfant gâté.

Un prince né sur le trône n’eùt certainement pas éprouvé ce besoin de représentation théâtrale, importune parodie des réalités perdues, et condition la jdiis

triste peut-être de la souveraineté, puisqu’elle isole la personne couronnée de ses semblables, et la condamne à n’avoir plus que des serviteurs, sans jamais lui permettre un ami. Cette négation de son origine plébéienne fut donc une méprise de l’orgueil, puisque le monde qui l’avait oubliée, n’y aurait pas songé sans cette provocation. Napoléon surtout n’eût pas dû craindre de descendre, en s’en tenant à sa personnalité. Sa supériorité eût été d’autant plus authentique qu'il eût dédaigné de s’en prévaloir.

Mais non content de vouloir, ainsi qu’ Alexandre, se faire encenser comme un dieu, et d’afluliler les desservants de Son temple de tous les titres pompeux inventés à la cour de Byzance pour satisfaire l’orgueil de la domesticité, il eut encore la fantaisie d’intimer sérieusement ses volontés au gouverneur anglais spécialement chargé de veiller sur lui, et qu’il appelait son geôlier. Une clameur étourdissante d’invectives et de malédictions s’est élevée des deux liémisplières à la fois pour fondre comme une avalanche sar la tête d’un pauvre soldat, tout étonné qu’on lui fit un crime d’avoir observé sa consigne. Toutes les lettres de Sainte-Hélène, tous les échos de la presse liliérale française luttent d’indignation et d’élocjuence pour llétrir le nom de sir Hudson-Juowe, et vouer sa mémoire aux anathèmes de la postérité

Mais eût-il été le vautour préposé par les dieux pour ronger les entrailles du second Ih’ométhée, il aurait sou excuse dans les lois de son instinct vorace, et ce ii’esL

1. il ii’cst pas uii volume du Mémorial où Tou ne revienne à saLiéLé sur ces vagues et ridicules accusations. -- Voir ])articulièrenienL les tomes n, VU et VIII.

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