‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 17 sur 42 · VU · texte numérisé non relu

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pas à lui que s’adressaient les im[)récalioiis du Titan foudroyé, mais à Jupiter lui-même. Naj)oléon savait aussi l>ieii que sir Pludsoii par qui avait été rivée la chaîne qui le tenait cloué sur son rocher. Que signifie donc ce débordement de colères et d’insultes contre un homme qui, fùt-il aussi insensible qu’on le suppose assez gratuitement, n’aurait été, tout compensé, que la personnification de la nécessité? Son captif était-il comme Marie Stuart, livré aux tortures raffinées suggérées par une femme et une rivale impitoyable ; ou comme Louis XVI, abreuvé de tous les outrages et de toutes les douleurs morales qui ont fini par son supplice? Non sans doute, et il y aurait autant de ridicule que d’injustice à comparer les égards et les respects dont le banni de Sainte-Hélène était entouré, à la cruelle agonie de ces deux royales victimes, à qui l’on n’avait à reprocher que leur innocence, sans aucun des griefs articulés contre celui dont les rois de l’Europe avaient respecté la tête.

En épargnant cette glorieuse vie et traitant en roi le monarque qu’ils avaient vaincu, les princes coalisés ont honoré leur siècle et fait acte de magnanimité. Mais la générosité a ses bornes et la politique ses devoirs. On ne peut nier que l’évasion de l’ile d’Elbe a été le signal d’un nouveau bouleversement de l’Europe, d’une perturbation générale des nations à peine reposées de vingt ans de guerre, et de l’ébranlement de tous les troues relevés de leur ruine. Napoléon n’était pas vaincu seulement, mais convaincu d’avoir violé son ban. Toutes les précautions étaient légitimées par la nécessité de prévenir la récidive d’un si dangereux attentat a la sûreté publique.-

Un traitement plus rigoureux n’eût donc manqué ni de prétextes plausibles ni peut-être de la sanction des peuples dont il avait froissé les sentiments d’affection ou de fierté. Murat n’avait pas comme lui ratifié sa déposition par un traité; et cependant le sort qui l’attendait à son débarquement sur le rivage napolitain ne fut imputé qu’à son imprévoyante témérité. Jamais l’opinion publique n’autorisa la pensée que ce fût une violation de la foi jurée dont le roi Ferdinand fût responsable. Napoléon lui-même enfin n’avait reculé devant aucun des conseils de sa politique implacable, lorsqu’il fît languir dans une captivité, dont la mort seule le délivra, Toussaint-Louverture, son prisonnier de guerre; ni, ce qui est plus odieux, lorsqu’il fît enlever, au mépris du droit des gens, le duc d’Enghien pour l’immoler sans pitié. Il avait donc autorisé d’avance les représailles dont on se serait prévalu contre lui.

Mais de ce que nous ne sommes plus au temps des Carthaginois et des Romains, où la tête du vaincu faisait partie du trophée exigé par le vainqueur, il ne s’ensuit pas que l’abus que Napoléon avait fait lui -même de la victoire fût un titre de plus au respect de ses ennemis victorieux à leur tour. Il ne faut pas l’oublier, déjà il s’était échappé de l’île d’Elbe pour incendier l’Europe, et en le reléguant dans une île perdue au delà des mers Atlantiijues, on avait voulu surtout se donner une garantie contre les nouvelles perturbations qu’il pouvait méditer. On devait donc préposer à sa garde un homme de fidélité éprouvée, ferme autant que vigilant, et tel ([ue paraît s’être montré sir Iludson- Lowe.

En examinant de près les griefs accumulés contre lui,

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on ne distingue clairement que deux choses : la première, qu’il appréciait comme il convenait à un soldat le poids de sa responsabilité; la seconde, qu’on a tout tenté pour le tromper ou le séduire, et qu’il ne s’est laissé ni corrompre ni intimider. Sa surveillance fut souvent gênante et dut être toujours importune; mais on ne voit pas qu’il ait jamais eu recours à des procédés offensants ou à des rigueurs inutiles, ni même qu’il ait jamais laissé percer un peu de la mauvaise humeur qu’un tempérament moins flegmatique eût ressentie, stimulé par le système d’aigreur, de chicane et de brutale exigence qu’on avait adopté dans les relations dont on ne pouvait s’afiVanchir avec lui. Dans tontes les imputations que la colonie de Longwood semble avoir eu la consigne d’articuler contre ce surveillant incommode, on ne trouve pas un grief sérieux ou un tort réel. Na[)oléon convient lui-même que, sauf le titre de Majesté qu’il lui avait été interdit de reconnaître, le gouverneur de Sainte-Hélène n’a jamais manqué aux égards et à la déférence qui lui étaient dus; et que, s’il s'est permis une fois quelques observations sur les dépenses excédant la somme affectée à l’enlretien de sa maison, c’est en s’excusant d’y être contraint par les ordres exprès de ramiraut'é toujours inquiète de l’emploi qu’on pouvait faire de ces excédants

De quelque prétexte qu’on colore ces tracasseries, elles manquent donc de dignité autant que de franchise, et sir Hudson-Lowe eùt-il été aussi acerbe qu'il était

1. Mémorial ^ tome V, pages 149 et saivautes. — Le crédit ouvert pour ce service était de 8,000 liv. stërl. ou 200,000 francs par an; mais jamais on n’a refusé de pourvoir aux excédants, et ce chilfre a toujours été dépassé.

iiiofrensif, on aurait dû excuser la rigueur de sa consigne et lui savoir gré de faire son devoir. Le spectacle d’une illustre infortune aux prises avec un officier inférieur arbitre de ses volontés c[uotidiennes et mêlé à ses habitudes privées, a pu d’abord frapper les imaginations et émouvoir les âmes; mais il ne saurait dénaturer les faits : Bonaparte, entouré des serviteurs de son choix, libre de parcourir à son gré l’île qui lui servait de prison, maître absolu dans son palais et affranchi de tout soin pour le coynfort et le bien-être de sa maison, auxquels il avait été largement pourvu^ ne fut pas un de ces martyrs de la fortune dont la méchanceté des hommes ait aggravé la captivité. IL ne lui eût pas coûté beaucoup d’efforts pour supporter dignement la sienne, sans descendre à des plaintes toujours humiliantes si elles sont inutiles, et au-dessous d’un héros tel que lui lors même qu’elles sont fondées.

Ainsi toutes ces persécutions étaient imaginaires; mais elles avaient leur source inépuisable dans cette âme altérée de gloire et de puissance, alors sans aliment. Cet esprit,, préoccupé sans cesse de batailles perdues ou gagnées, d’empires croulants et d’institutions régénérées, dut être plus surpris qu’un autre du vide qui se f lisait autour de sa personne; il put donc s’y créer des fantômes pour les combattre. Brius était un séjour insupportable avant que sa cour le quittât pour être transférée à Longwood ; il devint un lieu de délices dès qu'on lui eut substitué une demeure plus saine et plus somptueuse, mais mieux gardée. C’est la réalité qui oppressait sa poitrine, agaçait ses nerfs et bouleversait ses idées. Une réaction violente dut s’opérer dans ses facultés morales avant d’altérer sa constitution physique,

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et le dépit de tant de déceptions alï'ecter son jugemeul. Ce qui eût été pour une raison froide et une philosophie épurée un remède salutaire aux illusions de la vie, ne fut pour un homme de celte (rompe qu’un breuvage empoisonné.

Mais il ne s^’ensuit pas que ses geôliers aient été des assassins, elle très innocent Hudson Loano un monstre. Ces puériles récriminations ne sont pas à la hauteur d’un si grand homme; ceux qui révèrent le plus sa mémoire doivent regretter que Bonaparte à Sainte-Hélène soit resté au-dessous de Denys à Corinthe. Les apologistes qui lui ont érigé ce piédestal sont des amis bien maladroits et des juges heureusement fort récusables de la vraie grandeur.

Ce qui serait véritablement déplorable, c’est que le le nom de sir Hudson-Lowe demeurât llétri dans l’histoire par le seul motif du devoir accompli. Un jugement aussi inique ne sera pas sans appel, et notre protestation est sous la garantie de tous ceux qui aiment la vérité.

Il est rare qu’un acteur descendu du tliéàtre se défasse entièrement do l’esprit de sa profession en déposant le costume de ses rôles, et rentre tout entier dans les conditions de la vio privée. Cette métamorphose est encore plus difficile pour l’homme pubhc qui s’est accoutumé à voir son autorité aveuglément reconnue et ses ordres exécutés sans murmure. Les ministres^ dont le règne est pourtant si passager et si terne de nos jours, ne rentrent dans la foule qu’en jetant de longs regrets sur le portefeuille qui leur est échappé ; et plusieurs meurent du dépit de ne pouvoir pas le ressaisir après s’étre épuisés on vains efforts pour l’atteindre. Plus un homme a tenu

de place dans le monde, moins il sait se suffire et s’accommoder de son isolement. Le regret des hommages dont il était environné donne de la contrainte k sa résignation et de la gaucherie à sa familiarité. Il se trouve à l’étroit au milieu du plus vaste palais, dès qu’il n’y peut plus fendre la foule des serviteurs et des courtisans; et dans l’espace même il ne voit que le vide de son cœur et l’exiguïté de son importance individuelle

Quand iin homme comme Bonaparte a lé courage de se survivre, c’est que l’espérance éteint en lui l’énergie qui seule aurait le pouvoir de la réaliser. Il est encore plus déchu que sa fortune; et cela seul explique sa longue et patiente agonie de l’île de Sainte-Hélène, et les bizarres distractions qui ont augmenté rennui de sa solitude. Au supplice de son exil il ajouta volontairement celui de l’étiquette et du cérémonial, ce qui aggrava son isolement, accrut son malaise et multijdia ses tortures morales.

Il a dit quelque part qu’il aurait dû mourir à Moscou ^ : il a dit vrai. Son retour de l’île d’Elbe ne fut qu’une dernière lueur de son étoile; mais ce n’était que l’éclat d’un éclair galvanique. Ce retour impliquait l’obligation de vaincre ou de mourir. Revenir de AValerloo pour disputer aux factions qu’il avait appelées à son aide la dernière parcelle du pouvoir qui venait de se briser dans sa main, était certes une extrémité plus dure que le trépas glorieux du champ de bataille. Décliner le secours des marins généreux qui se dévouaient pour assurer sa fuite, et finir par se livrer au jilus invétéré et au moins romanesque de ses ennemis, ne fut pas

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