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non plus un témoignage irrécusable de constance et de perspicacité. Subir enfin le séjour de son dernier exil pour s’y plaindre sans cesse de la surveillance de ses geôliers, de l’insalubrité du climat et des incommodités de sa demeure, est un abaissement qu’il ne convenait point à un si grand homme de s’infliger.
La pensée qui a dicté le Mémorial de Sainte-Hélène est évidemment la glorification du règne de Napoléon et la justification des actes qui ont entaché sa mémoire, ou concouru au renversement de sa colossale puissance! Nous y avons vu de plus la preuve palpitante que ses fautes ont préparé et consommé sa ruine, parce que, infidèle à la mission providentielle qui lui avait été donnée, il devait être brisé comme un instrument devenu inutile ou rebelle dans la main de Dieu. Notre conviction n’aspire -pas à vaincre la foi plus superstitieuse de ses admirateurs fanatiques ; mais il nous suffira d’interroger les causes secrètes des principaux événements qui ont précipité cette catastrophe pour mêler quelque doute sérieux au sourire moins franc que hautain de l’incrédulité.
L explication que l’on s’efforce de substituer à la véritable raison de la confiscation du trône d’Espagne ne satisfait pas plus la politique que la justice. Le guet-apens de Bayonne ne sera jamais considéré que comme un abus de confiance et un outrage au droit des gens. Napoléon n’avait pas attendu le recours à son arbitrage pour violer le territoire en litige. Son influence dans la péninsule était antérieure à cet événement; les finances et les armées de ce royaume étaient à sa disposition, et ses ordres y étaient exécutés avec autant de soumission que dans aucune province de France. Si l’on
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avait à se méfier des intentions présumées du prince de la Paix, l’occasion de Féloigner du gouvernement s’offrait naturellement par l’incompatibilité de ce favori avec Ferdinand YII. Mais la prépondérance de la politique française dans les conseils de Charles IV, et ses intelligences dans les divers partis, ne pouvaient être balancées par aucun changement de personnes. L’empereur n’avait donc pas plus à craindre du rétablissement du père que de l’avènement du fils. Il était juge entre eux : celui qu’il aurait accepté n’avait rien à lui refuser, et le monarque régnant n’eùt été qu’un vice-roi, son vassal ou son délégué.
Il y aurait donc eu imprévoyance aveugle ou convoitise inqualifiable à renoncer à tant d’avantages acquis, pour le plaisir stérile d’asseoir un de ses frères ou de ses lieutenants sur un trône nominal, au risque de s’aliéner un peuple mécontent, irritable et brave, si l’oii n’avait pas été porté à cette usurpation par un motif inavoué plus fort que toutes ces considérations. Ce motif, c’était de ne pas tolérer qu’un Bourbon régnât au delà des Pyrénées, lorsqu’il n’y en avait plus à Naples ni à Paris. C’est ce dernier reste de la race héréditaire qui obsédait encore son esprit, et que de plus le souvenir du duc d’Enghien lui rendait importun.
Il est aujourd’hui universellement reconnu que la décadence de la fortune miraculeuse de Bonaparte date de cette invasion. L’élite de ses armées est venue se fondre dans la péninsule, et ses plus habiles généraux s’y sont usés dans des luttes sans gloire contre une population irritée, opiniâtre et altérée de vengeance ; réduite à n’opposer que la ruse à la force, elle mettait son honneur dans le meurtre et dans la perfidie. Le prestige
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attaché jusqu’alors au nom du conquérant s’est évanoui devant ces défaites partielles ou ces victoires stériles, et les autres nations^ applaudissant à la résistance héroïiiue d’un peuple indigné, s’accoutumaient à la pensée que leur oppresseur n’était pas invincible, et instinctivement se disposaient à suivre l’exemple qui leur était donné. Si ce développement des germes de dissolution que la campagne de 1813 a fait éclore n’est pas dans l’ordre des combinaisons qui manifestent la loi conservatrice du moude moral, il faut que la raison humaine abdique et nie les règles éternelles de la logique.
Mais cette guerre d’Espagne, dont le génie de Napoléon ne' comprit pas la gravité et ne calcula ni les chances ni l’issue, ne fut pas seulement l’écueil qui devait engloutir sa fortune : elle brisa violemment les nœuds qui avaient uni le nouveau monde à la vieille Europe. Cette séparation, ébauchée par la translation de la couronne de Portugal au Brésil, fut le signal d’un bouleversement total des colonies dans les deux Indes. Do l’agression injuste de cet aveugle instrument de la Providence datera la perturbation la plus imprévue qui se soit jamais produite dans les relations des peuples, et l’ère d’une transformation peu appréciable encore dans la civilisation du globe.
Cette révélation des desseins de Dieu sur la fusion des races humaines, et la prochaine décomposition des nationalités, n’est l’œuvre d’aucune prévoyance humaine ; Washington n’en fut que le précurseur, et c’est Napoléon qui la propagea. Le siècle, témoin du prodige, n’y voit encore que matière à spéculation.
Bonaparte a donc été entraîné à sa perte pour s’étre acharné à la poursuite des derniers descendants de la
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race royale, par qui sa jeunesse avait été adoptée, et ses premiers pas protégés. Son confident intime, le condisciple devenu son biographe, après avoir été son secrétaire, donne la raison de ses rancunes contre la puissance qui avait conquis la Corse sa patrie. Toutefois ce sentiment de fierté patriotique n’explique ni son cntliousiasme subit pour la Révolution, ni les professions de foi démocratiques'du futur empereur C ni ses délations contre Paoli , l’ami de sa famille , le lil)érateur de son pays natal et le premier objet de ses admirations 2.
Mais son affiliation à la secte révolutionnaire admise, toute la conduite du néophyte ambitieux s’explique naturellement; ses relations les plus compromettantes, son obéissance passive et jusqu’aux actes contradictoires qu’auraient désavoués son caractère ou son intérêt. Le rôle qui lui fut assigné dans les événements de vén- (iémiaire an lY ne fut pas de son choix mais il prit l’initiative et accepta la responsabilité de ceux de fructidor an Y. Une fois engagé dans une voie où chaque pas ajoutait à son crédit et à sa puissance, il ne recula devant aucun sacrifice, et ne s’arrêta plus ni sur les degrés du trône, ni même après les avoir franchis, et cette insatiable ambition, cette fiévreuse activité, voilà ce qui révèle l’agitation inquiète d’une âme mécontente
1. M. de Bourrienne ne cite sa brochure que comme l’essai informe d’un écolier dont les idées ne sont encore ni bien nettes ni ai^rêtées.
2. Le propos prêté à Paoli : O Napoléon ! lu 7i'as rien de modernel est apocryphe. Le héros moderne était à peine en germe dans le clubiste qui désaYouait le vrai patriote corse.
3. M. Gauthier de VAin^ alors membre du comité de salut public^ nous a souvent raconté quhl avait surpris et déjoué ses intelligences avec les chefs des sections, inclinant à se mettre à leur tête contre la Convention, dont le triomphe lui paraissait douteux.
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d’elle-même, toujours poussée par d’importuns souvenirs au delà du but qu’elle s’était proposé.
Le meurtre du duc d’Enghien a été considéré assez généralement comme un gage de complicité exigé par les régicides pour prix 'de leur adhésion à l’avènement depuis longtemps prévu de Bonaparte; il est évident en elfet que l’effusion d’un sang royal, en cimentant son alliance avec eux, lui assurait le concours du parti révolutionnaire. Mais en fait ni ce parti ni celui des royalistes n’étaient un obstacle sérieux au succès d’un changement appelé peut-être en secret par les vœux inavoués de tous les deux. Le plus grand danger venait de l’armée : chez elle une notable partie ne dissimulait ni sa jalousie des faveurs inégalement réparties, ni son mécontentement de la disgrâce dans laquelle étaient tenus les généraux qui avaient précédé le vainqueur de l’Italie, et honoré avant lui le drapeau de la Révolution.
C’est à conjurer cette opposition et à se débarrasser de ces rivalités ([ue devaient tendre tous les calculs de Bonaparte; on n’ignore pas avec quelle habileté il sut se prévaloir d’une conspiration problématique : il prétendit la République menacée plus que lui-même ; surtout il sut tirer parti de la présence simultanée à Paris de plusieurs royalistes notoirement investis delà confiance des princes bannis, et des relations que le général Moreau entretenait avec Pichegru et peut-être avec Georges Cadoudal.
L’immixtion d’un prince du sang imprimait à cette machination un cachet de vraisemblance qui n’était pas à dédaigner. Mais ce n’est pas sur le duc d’Eiighien qu’on avait jeté les yeux. Paisiblement accueilli sur un
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territoire neutre allié du premier Consul, il ne pouvait sans absurdité y être impliijué dans des complots auxquels le duché de Bade était le dernier pays dont on pût attendre quelque sympathie. Il faut donc chercher une cause plus secrète à ce crime inutile : ce sont les mémoires publiés après la mort du prince de Hardenberg qui l’ont révélée h
Personne n’ignore les tentatives faites aux conférences d’Amiens et près du comte de Provence afin d’obtenir son abdication du trône de France pour prix d’une autre principauté dont il aurait eu la souveraineté immédiate. L’Europe applaudit aux protestations énergiques des princes qui s’associèrent au noble refus de Louis XVIII. Mais une circonstance moins notoire c’est que le duc d’Enghien s’adressa à Bonaparte lui-même pour le sommer de désavouer les insinuations iniurieuses et mensongères que ses journaux avaient publiées à ce sujet. Le profond ressentiment que conserva le premier consul de cette espèce de défi, tel est le motif auquel on attribua en Prusse et en Allemagne cette vengeance cruelle.
La raison politique ne suffisait pas même pour motiver un arrêt, puisque le proscrit n’avait pas rompu son ban, et que nul indice n’a été produit des relations qu’il aurait pu entretenir en France. On ne songea pas même en effet à reprocher à cette âme loyale et fîère d’avoir eu connaissance d’une vague conspiration contre la vie de Bonaparte. En autorisant une si indigne question, celui-ci eût craint de donner une dangereuse publicité à la généreuse conduite du jirince de Gondé à