Ibidem^ pages 330 et suivantes
Il semble que la fortune avait pris soin de lui ménager avec complaisance l’occasion de s’égaler, par un grand acte de clémence, au premier des Césars. En épar' gnant ses rivaux, il se plaçait à jamais au-dessus d’eux, en pardonnant à ses ennemis, il les condamnait au silence. La France en applaudissant à sa magnanimité, n’eût pas demandé s’ils étaient dans leur droit plus que lui dans le sien ; elle attendait de lui cet acte de supériorité morale, car elle ne croyait pas à la trahison des généraux accusés; mais elle aurait eu foi dans la force du vainqueur assez grand pour dédaigner de se venger, et n’aurait vu dans ses adversaires que des rivaux vaincus par le bienfait. La perspicacité du génie de Napoléon était faite pour comprendre les résultats de cette combinaison généreuse; mais il s’en avisa trop tard, et ce fut la source d’irréparables regrets autant que de déviations de plus en plus fatales.
Personne ne crut à la mort volontaire de Pichegru ; et le bannissement et la confiscation prononcés contre Moreau ne satisfirent que le ressentiment de Bonaparte. L’indomptable courage de Cadoudal n^’é veilla pas même dans ce cœur de guerrier un mouvement généreux ; et ceux-là seuls trouvèrent grâce devant lui, dont la nullité ne pouvait ni l’offenser ni lui faire ombrage. Mais il fut a[)plaudi et secondé dans toutes ses entreprises par la Révolution, qui comprit qu’en se pliant à toutes ses volontés, elle régnerait avec lui et pourrait profiter de ses fautes.
Ce calcul si infaillible de la perversité humaine explique le crédit dont Talleyrand et Fouché ont joui sous l’empire, l’immense influence qu’ils ont acquise sur le j)arti dont ils servaient les tendances secrètes, et aussi
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les justes défiances du grand homme, qui, tout en les comblant de ses bienfaits, pressentait instinctivement que ces deux serviteurs si dévoués, si vigilants et si utiles seraient les premiers à le trahir. Jamais un avis sincère ou une remontrance généreuse ne l’avertit d’une erreur, ou n’essajm d’empêcher une injustice; or Bonaparte avait trop de pénétration pour ne pas suspecter, loisque ses colèies étaient apaisées, l’empressement avec lequel elles étaient servies et souvent prévenues.
Pendant tout son règne les prisons d’État furent peuplées d infortunés absous par jugement ou trop notoilement innocents jiour être accusés. Plusieurs furent fusillés sans forme de procès ou condamnés sans jDreuves, comme M.M. de Toustaint et de Margadel; d’autres assassinés dans le trajet d’une forteresse à l’autre, sous le prétexte d’une tentative d’évasion ^ un grand nombre ne durent qu’cà la Restauration l’abolition de ces nouvelles lettres de cachet
Napoléon fut grand par ses victoires, par son gouvernement et par le génie de ses négociations : qui le nie ? Mais il y a autant de maladresse à le louer des vertus qu’il n’eut pas, que de puérilité à trouver dans la vulgarité de ses premières années le présage de ses brillantes destinées. IL fallait une révolution jiour l’élever au-dessus de son obscure condition; avant son admission jDrématurée dans les conseils des proconsuls, il
1. Nous avons lu un ordre de transfert où cette prévision était textuellement imprimée au sujet de Forestier qui avait commandé la cavalei ie dans les armées royales de 1 Ouest. Nous fumes assez lieureiix pour lui eu faire parvenir à temps l’avertissement.
2. M. Victor Gouchery, secrétaire-rédacteur du Corps législatif sous la Restauration, quoique acquitté dans le procès Moreau, n’est sorti de prison qu’aprés la rentrée du roi.
n’avait montré que le zèle et l’impatience d’un ofticier qui veut obtenir de l’avancement. Ses sollicitations notoires auprès des représentants en mission et des premiers généraux de la l\épul)lique, les jilans soumis par lui à leur inexpérience et peut-être même son ardeur juvénile pour la Révolution, n’avaient pas d’autre but. C’était le signe commun des ambitions vulgaires et des supériorités instinctives. Sans le frottement quotidien des médiocrités qui subissaient ses avis et des autorités improvisées qui sollicitaient son concours, faute d’idées qui leur fussent propres, il n’eiit pas eu la conscience de son génie et contracté cette habitude de commandement péremptoire qui dans la suite fit ployer toutes les volontés sous sa parole hautaine^.
Le Mémorial de Sainte- Hélène a faussé l’opinion sur le véritable caractère de son héros; il a concouru puissamment à cimenter l’alliance du parti impérial, irrité de sa défaite, avec la Révolution, qui, sans lui, aurait en vain lutté contre la royauté plus libérale et devenue momentanément plus populaire qu’elle : si cette œuvre eût été plus loyale, nous nous serions cru dispensé de lui opposer des vérités dont l’amertume ne se temj)ère jamais aux yeux de ceux qu’elle blesse, quelle que soit la modération de lacritique. Mais en accordant au grand homme qui a tiré la France de l’abîme et courbé l’Europe sbus le tranchant de son épée toute l’admiration qui lui est due, il y aurait de la boute à dissimuler les ombres qui ont
1. Les Mémowes du 77'iaréchal Mai^yhoyit exposent avec une justesse parfaite les révélations de ce génie encore inconnu pendant le siège de Toulon. Ces commentaires de ITm des plus dignes lieutenants du nou veau César sont d’une fidélité bien plus scrupuleuse et d’une ajipréciation bien supérieure à toutes les histoires de la Révolution; aussi ont-ils irrité bien des amours-propres.
LE MÉMORIAL RE SAINTE-HÉLÈNE