‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 25 sur 42 · DES CONCOURS · texte numérisé non relu

DES CONCOURS

Par une de ces conséquences illogiques qui font Fessence et l’orgueil du sophisme, on a conclu du dogme de l’égalité que le meilleur mo3œn de faire ressortir les

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capacités était de les mettre au concours. Mais ou n’a pas songé que si certaines valeurs marquées au chiffre de la science, comme au coin du prince, pouvaient être appréciées avec quelque justesse, il y eu a beaucoup d’autres, et de plus précieuses et de plus insaisissables, qui ne se mettent pas au creuset, qu’on no pèse [>as dans une balance, et qui cependant sont d’une nature beaucoup plus solide et d’une utilité plus réelle à la société.

C’est le bon sens, chose assez rare pour qu’on dut en tenir quelque compte et que n’accompagne pas toujours le savoir, qualité d’emprunt compatible avec tous les travers de l’esprit ;

C’est la probité, qui ii’est pas toujours do moitié dans le succès, et qui lui donnerait plus d’un démenti, si les causes secrètes en étaient consciencieusement explorées ;

C’est l’éducation enfin, supériorité fort distincte de celle (jii’on attribue à rinstruction qui la complète quaii'd elle s’y joint, et la dénature quand elle lui mancjue.

L’éducation redresse les mauvais penchants, polit les aspérités de caractère, ouvre l'ame aux nobles soiitimenls, inspire la bienveillance et le bon goût. Elle fait plus et mieux que l’iiabileté, et la remplace souvent avdc avantage, tandis qu’elle ne peut être suppléée par elle. Elle se puise dans la vie de famille, dans les exemples des gens bien élevés et dans la fré([uentation d’une société d’élite. Cette supériorité n’appartient pas, il est vrai, à toutes les classes : ce n’est pas une raison pour l’exclure. Elle xieut être vaincue par l’instruction, mais l’instruction est toujours modifiée et perfectionnée par elle; et comme en résultat c’est en vue du bien public

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que doivent se peser les titres individuels, toute préférence est due à ceux qui offrent le de garantie à

riiarmonie sociale. Ces titres s’effacent devant ceux de tout mérite éminent et ne dispensent ni d’une instruction positive ni d’une aptitude réelle; mais on ne saurait les prendre en trop grande considération dans le choix des hommes, et les rouages de l’administration ne fonctionnent bien qu’autant (ju’ils y dominent. Ils doivent donc être admis à récuser des juges exclusifs de la capacité scientifique.

Quoi do plus ridicule, en effet, que tous ces jurys dont chaque membre représente une faculté spéciale ou une méthode exclusive? Toutes les autres facultés, toutes les autres méthodes lui sont indifférentes ou antipathiques. Si c’est un géomètre qui a voix prépondérante, toutes les autres études sont d’un poids léger dans la balance; et fùt-il ignorant du reste, s'il s’est surtout bien pénétré de la suprême importance de sa spécialité, c’est le géomètre qui sera magistrat ou préfet, à l’exclusion du candidat qui n’a pour lui que la science du droit ou la pratique de l’administration. Il suffit d’obtenir, au jour indiijué pour la lutte, l’avantage sur ses concurrents, comme aux courses du Champ de Mars. Ni les 'qualités morales ni la perspicacité de l’esprit n’y sont comptées pour rien. Malheur au mérite timide, au génie absorbé par l’étude, au cerveau alîecté d’une migraine, à l’imagination distraite parce qu’elle est vive; le vainqueur peut être impunément un rustre, un ignorant, un esprit faux ou dé]>ravé. Il lui aura suffi d’une application concentrée sur un point, d’une mémoire heureuse, d’une certaine assurance de tempérament, d’un hasard peut-être ou d’un peu de faveur; et voilà le récipien-

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claire adopté par l’État. Son brevet est irrévocable; et c’est justice, puisc|u’il a rempli le programme. Il faudra le subir désormais avec ses défauts et ses vices, son insuffisance et souvent son incapacité.

Depuis c£ue tous les services publics se recrutent par ce procédé, on n’a plus droit de s’étonner cpie l’encombrement dans le personnel et la confusion dans les affaires dépassent toutes les prévisions. Mais si dans les études spéciales, dans les facultés et dans les candidatures, l’examen scientifique est plus justement exigé et les jurys plus compétents, leur garantie n’est guère plus salutaire dans un état de société où la concurrence est illimitée, où les titres des candidats sont admis sans distinction, où les concours sont publics et sans condition.

Que les tribunaux soient obsédés d’avocats sans cause et les campagnes de docteurs plus pauvres que leur clientèle, la conscience des jurés peut à la rigueur décliner la responsabilité de ces misères individuelles plus ou moins dangereuses à la société. Cependant le dogme de l’égalité n’interdit pas à l’administration publique la prudence et la protection qui n’appelleraient aux professions libérales que des candidats garantis dans leur propre intérêt contre les sacrifices qu'elles imposent.

Cette prévoyance serait surtout d’une application facile aux écoles spéciales. Que l’on considère le développement immodéré de celle qui, à plus d^’un titre, avait mérité les éloges du monde savant. Son monopole s’est étendu à toutes les carrières, et menace d’envahir toutes les industries. L’École polytechnique est devenue une sorte d’aristocratie devant laquelle shncliiient toutes les intelligences qui ne se sont pas inspirées de ses

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leçons ou légitimées j^ar son diplôme. Elle s’impose à toute chose, et abuse même de celles pour lesquelles elle avait été fondée.

Que sous l’empire toute une génération ait été poussée à l’étude des sciences exactes, cela se conçoit, puisqu^’elle était réduite aux fonctions d’une machine do guerre. On n’avait pas le temps de regarder si toutes les parties en étaient d’accord, si quelques individus dressés à ce métier contre nature, y étaient impropres ou portés par inclination. Les plus inertes recevaient l’impulsion , arrivaient à leur tour, ou tombaient inaperçus. Mais lorsque l’Europe désarma, on fut bien forcé de reconnaître que ce luxe de formules algébriques, trop généralisé et afliché souvent sans vocation réelle, était une perturbation dans le développement des intelligences. Sur dix de ces jeunes savants courbés sous le fardeau de leur corvée techni(iue, cinq au plus ont conservé l’iisage de toutes leurs facultés natives. La moitié y a perdu le sens intime ou contracté une monomanie qui affaiblit en eux la perception des choses usuelles. Il leur faut une démonstration mathématique pour se décider à ce que l’instinct, chez tous les hommes et chez les animaux euxmêmes, exécute spontanément. C’est une observation tiu’ont dù faire tous ceux qui ont été à la tête de quelque administration civile ou militaire*.

On ne doit pas s’étonner que la culture des lettres françaises ait été négligée ou dénaturée, lorsqu’on a vu la sévérité des jurys repousser tant d’esprits d’élite qui

1. l.e général de Chambray, sorti lui-même do cette école, a publié sur le produit trop ordinaire de ces travaux forcés des observations précieuses qui aUestciit autant de savoir que de noble indépendance^ autant de perspicacité que de courage.

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n’avaient jm se façonner au joug des équations, auquel toute ]a jeunesse était condamnée, et que portaient sans effort les plus vulgaires et même les plus faibles intelligences ‘ . Aussi toutes les carrières sont-elles encombrées de ces médiocrités favorisées à la loterie des concours, lesquelles sont bourrées de problèmes scientifiques, mais pour qui l’expérience, la pratique et le raisonnement sont des mots auxquels elles ne donnent aucun sens. Qu’on ne s’y trompe pas : cette irruption de barbares brevetés porte avec elle le découragement et le dégoût de la civilisation. Il faut partout faire place à ces privilégiés des concours, créer des travaux pour tant d’ouvriers qui ne sont propres qu^à une seule chose, trouver une issue à tant de doctes ignorances, donner des aliments à tant d’ambitions affamées, élargir les cadres et anticiper les retraites, afin que la foule s’écoule sans encombre et que chacun passe à son tour.

Quand la guerre dispersait ces légions de gradués et multipliait les vacances, on ne se doutait pas \ie ce que leui agglomération causerait de dommage à l’JÉtat et d emballas à 1 autorité. Combien d’entreprises gigantesques et de constructions cyclopéennes n’arriveront jamais à leur terme! combien d’explorateurs tourmentent le sol communal faute d’une campagne d’Égypte qui leur ouvre les déserts! Les cartons des moindres préfectures regorgent de projets impossibles et de devis exagérés qui n’ont jamais aspiré à d’autres succès qu’à ceux des concours.

1. Ou appelle fruits secs les élèves renvoyés pour n’avoir pas saüsait aux examens de 1 école. Ou a remarqué que la plupart, élaieiit délourués de ces études arides par le goût des belles-lettres. Cependaut P usieurs sont devenus célèbres dans la spécialité même dont ou les avait e.xclus, tel que l’auteur français du tunnel de Londres sous la Tamise.

lui DE L'ENSEIGNEMENT. — DE L’UNIVERSITÉ.

Deux inconséquences imprévues résultent des concours : la première, c’est que leur programme trop ambitieux empêche la réalisation de ce qui est simplement utile. Des choses obscures et vulgaires ne sont pas dignes des génies transcendants qu’ils inspirent ; et il y a plus de ruisseaux privés de ponts et de digues, que de fleuves. La seconde, c’est qu’une œuvre de génie ne serait pas admise aux honneurs du concours si elle n’avait pas été consacrée par le baptême polytechnique : Archimède, Vauban ou Newton seraient éconduits comme des intrus.

Le concours est la loi commune de toutes les institutions démocratiques; cette règle suffirait à expliquer l’impuissance et la tyrannie de ce mode de gouvernement, si elle était observée dans sa rigueur; car il n’est jamais plus complètement absurde que lorsqu’il est logique. En est-il ainsi de l’instruction publique? il faut bien qu’elle éprouve les effets de son enseignement et s’assure des progrès qu’il a dù faire dans l’esprit de ses élèves. Aussi n’est-ce pas dans l’examen que fait le maître des dispositions du disciple, ni même dans les bornes d'une émulation sagement contenue qu’il peut y avoir du danger. Mais est-ce bien dans cette épreuve paternelle et sans ostentation que se renferment les concours? et l’Université elle-même, à qui l’éducation de l’enfance est plus spécialement imposée qu’aux professeurs de l’enseignement supérieur, est-elle bien pénétrée de l’esprit de sa mission, lorsqu’elle se complaît dans ces solennités triomphales, où les couronnes qu’elle distribue sont aussi ardemment convoitées par les maîtres que par les élèves, et la vanité naissante de ceux-ci surexcitée au méj^ris des vertus qu’il importe de

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ne pas flétrir avant le temps dans le cœur des enfants?

Si le recueillement et la retraite sont la première condition fructueuse d’une éducation sincère, pour celui qui la donne comme pour celui qui la reçoit, comment qualifier cette arène bruyante où les véritables combattants se font représenter par de jeunes champions qu’ils ont exercés eux-mèmes depuis longtemps pour ce pugilat? Ce n’est pas le plus faible de sa classe, ce qui serait naturel, mais le plus fort<[ui redouble le cours dans lequel il a déjà signalé sa supériorité. Ce n’est pas, comme on le fait pressentir, un prodige éclos au souffle créateur qui a développé son mérite inné en l’ornant de talents précoces, c’est un athlète consommé : on ne le fait jamais débuter sans avoir pris toutes les précautions pour qu’il ne glisse ni ne bronche. On l’a séparé de ses premiers émules pour le confondre avec des concurrents moins redoutables sur lesquels il avait l’avantage d’un vétéran parmi des recrues. On l’y a décidé par toutes les séductions de l’amour-propre et de l’espérance. Souvent on y intéresse les parents par une corruption qui se cache sous l’apparence de la libéralité, et l’on a vu des maîtres payer la pension de certains élèves d’élite, comme on nourrissait des gladiateurs pour le cirque.

Aussi quels sont les noms qui retentissent le plus dans les journaux? ne sout-ce pas ceux des chefs d’institution et des professeurs à qui l’on doit tant de lauréats inconnus? n’énumère-t-on pas avec affectation les nominations et les prix réversibles sur telle pension, gagnés par les soldats de tel professeur posé en général faisant manœuvrer son armée? L’un appelle des pensionnaires et l’autre de l’avancement. De sorte que le concours ressemble encore j)lus à un bazar qu’à un champ clos. C’est

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