‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 28 sur 42 · J. -J. Rousseau, Contrat social · texte numérisé non relu

J. -J. Rousseau, Contrat social

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vent sur ces gymnases fastueux, peuplés d’autant de maîtres que d’élèves, où le progrès en est arrivé à soumettre l’intelligence à des rouages mécaniques, sans jamais descendre à ces épanchements affectueux, sous lesquels se sont développés ses premiers fruits dans le sein de la famille.

Le prêtre que la charité illumine ne néglige aucune des jeunes plantes confiées à ses soins, et la meilleure part de sa sollicitude est pour celles qui sont languissantes. S’il est fier de quelque chose, c’est d’être compris du faible enfant qu’encourage son affection communicative. Moins savant qu’un agrégé, ce qu’il sait, il le met à la portée de ceux qui l’écoutent. Sa science plus expansive s’infuse aussi plus aisément; voilà pourquoi il sort communément plus de sujets instruits de sa classe obscure que du cours célèbre d’où se sont élancés quel- <[ues lauréats éclos à force d’artifices et de stimulants.

Il est rare quelle maître qui aime ses disciples n’en soit pas aimé; cela explique le souvenir reconnaissant qui subsiste, longtemps après leurs études, dans le cœur même des sceptiques célèbres qui ont grandi à l’ombre du sanctuaire. Au contraire le vainqueur des grands concours reste étranger à ses professeurs, lorsqu’il ne devient pas pour eux un censeur amer ou un rival odieux.

Le fondateur de l’Université y avait fait à l’éducation religieuse une plus grande place que la Restauration. C’est lui qui autorisa les petits séminaires à ouvrir des cours de physique, de mathématiques et d’astronomie. Il ne se serait certainement pas trouvé sous son règne un professeur assez hardi pour parler avec irrévérence du culte qu’il avait rétabli. MM. Guizot et Cousin se

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seraient plutôt faits orthodoxes ; et si Napoléon avait attaclié plus d’importance à ces sortes de conversions, l’Église compterait plus d’un apôtre fervent parmi ceux qui l’ont combattue avec le plus d’acharnement sous la Restauration.

Fait bien remarquable cependant : il fallut la restauration du roi très chrétien pour réveiller l’antagonisme irréligieux du dix-huitième siècle, tenu sous l’empire, sinon dans le respect, au moins dans un silence qui ressemblait à l’oubli. L’attitude du clergé n’avait rien qui dût troubler cette quiétude ; peu sympathique à la royauté, dont il n’avait ni secondé ni désiré peutêtre le retour inattendu, il n’avait rien de provocant qui pût justifier cette recrudescence de haine. Il partageait les honneurs universitaires, mais sans rivalité; il se montrait lui-même plus inquiet des dissidences rapportées de l’émigration par quelques prêtres qui n’avaient pas pardonné au pape son concordat de 1814, qu’hostile aux philosophes qui l’avaient accepté.

Mais ce ne sont ni ces germes de divisions partielles ni les fondations improvisées par les pères de la Foi qui ont excité les alarmes du corps universitaire et provoqué ses nouvelles usurpations. C’est qu’il avait la conscience que son monopole était un abus, et entraînerait sa perte s’il ne profitait pas des premières faiblesses du nouveau pouvoir pour surprendre sa confiance et lui arracher de plus larges concessions. La France entière était dans la stupeur ; et la crainte des réactions favorisait les prétentions de ceux que la préoccupation de leurs intérêts rendait insensibles aux désastres publics. Le corps enseignant abusa de cette absence de volonté pour augmenter ses attributions

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outre mesure et s’opposer à toute concurrence légitime.

Le gouvernement ne devait pas sans doute fléchir sous cette maligne influence; à moins que le mot de liberté ne blessât les oreilles de ses premiers et timides conseillers, il était impossible de ne pas comprendre que là était le gage de son propre affranchissement. Cette liberté était en même temps une garantie contre toute corporation qui tenterait de succéder dans l’avenir aux privilèges de l’Université. La prudence et la justice exigeaient donc la dissolution et la refonte immédiates de cette institution bâtarde, créée en vue de fonder une aristocratie nouvelle, et de lui inféoder toute la génération déjà asservie à la discipline militaire et séduite par le prestige qui s’attache au drapeau. Ajourner cette réforme c’était la rendre de plus en plus difficile, et peut-être insuffisante, sinon impossible. Après la chute de l’empire, à quoi bon laisser subsister l’échafaudage de son édifice inachevé? La Restauration n’était déjà que trop encombrée des matériaux de cette grande ruine; et il y avait une imprévoyance inqualifiable à continuer d’exj>loiter la mine d’illusions destinées à servir des ambitions qu’il ne lui était pas donné de satisfaire. Pourtant il lui eût été bien facile de fermer dès le premier jour cette dernière issue aux récriminations des partis dont la Restauration avait déconcerté toutes les espérances, mais qui n'avaient à imputer qu’à euxmêmes les mécomptes de la Révolution ou de l’empire et la conquête de la, France.

Chaque jour d’existence laissé à l’Université enfantait des légions d’ennemis à la royauté. Tant qu’elle fut contenue par un bras puissant, elle ne songea pas à dominer le pouvoir dont la protection faisait toute sa

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gloire. Mais la Restauration n’avait ni l’autorité ni les garanties de Bonaparte; il n’y avait plus pour elle que des dangers dans une institution façonnée uniquement par lui et à son usage. Sans doute quelques têtes étroites, telles qu’il s’en est glissé de si malheureusement prépondérantes dans les conseils de Louis XVIII, ont imaginé de s’approprier cette force morale en la maintenant à leur profit. Mais l’Université n’eut pas de peine à déjouer cette fausse tactique, et par prudence et par calcul elle ouvrit ses rangs à toutes les petites ambitions dont elle espéra le concours et l’appui.

C’est un succès fort problématique que de pénétrer furtivement dans une place ouverte, dont la police est assez vigilante pour dépister ou corrompre les transfuges, et la garnison assez forte pour emporter ses armes et tenir au besoin la campagne. On peut devenir ainsi d’assiégeant inoffensif assiégé impuissant; c’est ce qui est arrivé au gouvernement de la Restauration : en usant de ruse pour faire entrer le clergé en partage du monopole, il ne s’est montré que faible et subtil. Ses protégés, en minorité et contraints de biaiser pour légitimer leur adoption subreptice, "laissaient à leurs concurrents tous les avantages de la ligne droite ; et pour occuper, de leur aveu, quelques postes insignifiants, ils en étaient réduits à transiger sur des questions qui laissaient à l’ennemi tous les bénéfices d’une capitulation.

Eût- on réussi à substituer une influence exclusive à une autre, il n’en fût résulté pour elle que honte et dommage ; car un principe vicieux ne change pas de nature en changeant de nom. Le monopole des intelligences no sera jamais qu’une déplorable erreur de la loi. Depuis qu’elle y aspire, la philosophie a perdu son autorité mo-

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raie ; et si certains esprits étroits ont pu croire que ce mono})ole serait favorable à la religion, ils ont oublié sans doute que la seule religion qui se soit conservée sans altération est précisément celle qui pour se propager n’eut jamais d’autres armes que l’humilité et la patience.

Le seul conseil salutaire à donner à la Restauration était donc de substituer, au nom de la morale et de la religion, la liberté au monopole ; et pour témoigner de son impartialité, employer les éléments mêmes provenant de cette démolition à la formation de plusieurs universités indépendantes les unes des autres. Elle eût fait ainsi revivre une des plus anciennes franchises de la monarchie, et décentralisé, au profit des provinces, la plus monstrueuse des féodalités, celle qui soumettait tons les esprits à l’omnipotence de quelques pédants de Paris, dont l’infaillibilité, fort problématique, résulte de leur double caractère académique et parlementaire.

Ainsi disparaîtrait cette ridicule anomalie d’une corporation mercantile ayant des collèges qu’elle exploite à côté de ceux qu’elle rançonne, des fonctionnaires qu’elle protège à côté de ceux qu’elle contrôle ; vendant des brevets et des patentes, aux mêmes conditions, au fils de famille élevé dans le respect de la morale et des lois, et à l’enfant sans aveu, qui, parmi les' folles divagations de sa jeunesse, est tombé sur quelques problèmes d’algèbre ou sur quelque bourse gratuite. Tel est l’établissement au secours duquel est venu le clergé de la Restauration, et (ju’on a placé sous la protection de l’un des plus saints et des plus savants prélats de France. Les vétérans du scepticisme, d’abord effrayés de cette invasion, n’ont pas tardé à comprendre tout le parti qu’ils

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pouvaient en tirer; et tandis qu’ils extorquaient à la bénignité du pacifique ministre des concessions que leur aurait refusées Cuvier ou Cousin lui-même, ils exploitaient la peur des jésuites pour alarmer les cupidités administratives et soulever toutes les puissances révolutionnaires. Sentant le sol fuir sous leurs pas, ils se sont raccrochés convulsivement à la soutane du prêtre qui leur tendait la main pour les relever et les bénir.

Les collèges universitaires ont saisi cette occasion pour doubler le nombre de leurs aumôniers; mais leur zèle n’est pas allé jusqu’à leur donner la considération et la dignité qui seules attirent la confiance et le respect des élèves. La plupart sont restés des hors-d’œuvre dans l’enseignement, et ceux dont un mérite éminent féconde ces friches parasites sont des exceptions bornées à leur personnalité.

Le clergé s’est aperçu un peu tard qu’il avait fait fausse route, et lorsqu’il a cru devoir protester avec énergie contre l’abus qu’on avait fait du concours surpris à son esprit de tolérance et de modération, l’ Université avait étendu et consolidé ses conquêtes.

Montée sur le trône avec Louis-Philippe, la Révolution avouait et soutenait un établissement qui servait sa cause et propageait toutes ses doctrines. Cependant la controverse qui s’engagea en 1844 entre les champions du monopole et les évêques, est un témoignage précieux de l’incompatibilité de l’enseignement officiel avec la religion professée parle pays; il est donc très permis de l’invoquer à l’appui des griefs imputés à ce corps devenu plus corrupteur à mesure qu’il a grandi et que s’est multipliée la race qui lui doit sa dépravation.

Les disciples de MM. Lerminier, Joulfroy, Michelet,

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Cousin, Dubois, Libri, Pierre Leroux, Rossi, Quinet, etc., ont renchéri sur leurs maîtres, et formulé sans périphrase, sans équivoque et sans restriction, leur profonde antipathie pour la religion dans laquelle ils sont nés. Les ombres de Diderot, de d’Holbach, de Damilaville, ont dû tressaillir en entendant redire aux échos de leurs tombes, traduite dans toutes les langues et répétée sur tous les tons par mille bouches à la fois, leur phrase sacramentelle : Écrasez Vinfâme ^ !

Les livres autorisés par le conseil d’instruction publique, donnés en prix ou commentés dans les chaires, répondent à ces inspirations et leur servent d’excuse, puisqu’ils sont imposés, par cela seul qu’on les adopte, comme éléments d’études. Aussi le ministère se trouvet-il souvent dans la nécessité de soutenir contre les réclamations de la pudeur révoltée les indiscrétions que l’inexpérience de quelques jeunes néophytes arrache à leur zèle trop candide Mais de quel front les chefs de l’administration centrale recommanderaient-ils quelque réserve sur ce point, lorsque les écoles normales, destinées à pourvoir de professeurs les écoles secondai-

1. L’abbé Desgarets a recueilli dans un volume de plus de 700 pages, intitulé le Monopole universitaire^ des extraits textuels des cours et des livres publiés par une foule de ces professeurs patentés, élèves ou rivaux de ces maîtres : MM. Damiran, Moucbitte, Géreuse^ Bersot, Jules Simon, Desfougères, Desmicliels, Charme, Fauriol, Jognet, Rognât, Matter, Ampère fils. Voisin, Burette, Arnoult, Wailly, Manin, Mansira, Ferrari^ etc., tous chargés officiellement d’enseigner la philosophie, l’histoire et la littérature. D’injurieuses récriminations ont poursuivi le patient révélateur, mais on n’a pu infirmer la fidélité de ses citations ni ralentir l’ardeur de son zèle.

2. Marseille, ville catholique, ayant répudié successivement quatre professeurs convaincus d’irréligion dans leur enseignement, l’Université crut avoir usé d’assez de déférence en en révoquant trois. Mais un quatrième fut maintenu, quoique convaincu des mêmes griefs, parce qu’apparemment on n’en avait aucun qui eût des sentiments plus chrétiens.

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res et d’instituteurs les écoles primaires, ne font pas même mention dans leur programme de la question religieuse î

Ce sera la première fois, depuis qu’il existe des sociétés civilisées, que le nom de Dieu aura été rayé du livre des lois, et le sacerdoce privé de la direction de l’enseignement. Cependant la philosophie n’a pas assez à se féliciter de ses expériences pour avoir le droit de nier que le contrôle de l’épiscopat eût été pour elle, sinon un acte de déférence, au moins une précaution de. prudence et de prévision. Si dans la conscience de son infaillibilité elle n’a nul regret de ce qu’elle a fait, si elle récuse à cet égard le témoignage de ses adversaires, elle protesterait en vain contre les sévères jugements de ses propres affidés.

L’un d’eux, longtemps imhu des doctrines que TUiiiversité préconise, un professeur dont la véracité ne saurait être révoquée en doute L impute, dans ses rapports, à la philosophie de M. Cousin l’athéisme et la corruption de ses élèves. Un autre, récompensé par une place de proviseur, dépasse tout ce qu’on dit généralement de l’immoralité des instituteurs ruraux et de l’ignorance singulière de ces nouveaux maîtres d’école^. Les statistiques de M. Dupin attribuent à l’éducation universitaire une forte part dans la recrudescence de la criminalité®. M. Dubois, avant de faire partie du conseil, plaidait avec conviction dans le Globe la cause de la liberté Et enfin M. Philarète Chasles se borne à si-

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