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Extrait de VAvenii^ du 12 octobre

CORRUPTION SYSTÉMATIQUE DE L’ÉDUCATION 217

sujet d’intervenir dans cette insulte directe à son caractère et à son système d’enseignement. Ce n’est pas en 1793 qu’un pareil avis a trouvé une majorité ; ce n’est pas en Angleterre ou en Chine, mais en 1844 et dans la Vendée, en face de la population la plus unanimement chrétienne, parmi quelques contribuables de fraîche date, anoblis, délégués, imposés par le ministère de Louis-Philippe.

Nous avons déploré l’erreur de la roj^auté donnant à un évêque la direction d’un corps composé de juifs, de luthériens et de chrétiens sans foi ; parce c[uesa mansuétude ne pouvait s’y manifester qu’aux dépens de la dignité du sacerdoce. Mais l’inconvenance nous a paru doublement choquante dans le choix d’une notabilité protestante au sein d’une nation catholique et à la tête d’une institution nécessairement religieuse. Si l’on accorde à MM. Guizot ou Cuvier des convictions sincères, ils sont inévitablement en défiance de la majorité, qui se compose de leurs adversaires. Que sera-ce donc si on livre les enfants de toutes les communions aux contempteurs avoués, non seulement de tous les cultes, mais de toute croyance jusqu’à celle qni reconnaît un Dieu rémunérateur? Cet outrage au sentiment unanime du genre humain, si l’on veut même à la superstition du peuple, n’a de nom dans aucune langue.

Délivrés du monopole universitaire, chaque culte et chaque communion auront leurs collèges luthériens, calvinistes ou juifs, sous la surveillance immédiate de l’autorité publique, beaucoup plus désintéressée que celle d’un corps intermédiaire toujours plus ou moins partial et jaloux. N’esl-ce pas ce que demandait M. Guizot lorsqu’il faisait un crime à la royauté de confier aux

DE L’ENSEIGNEMENT. — DE L’UNIVERSITÉ

évêques la surveillance de l’éducation religieuse? Toutes les consciences jouissent de cette liberté aux États-Unis, où, pour la première fois, la démocratie^se montre conséquente avec elle-même, et où le catholicisme suffisamment protégé n’a besoin que de la pureté de ses doctrines pour obtenir le respect des sectes qui s’agitent et se déchirent autour de lui. N’y avait-il pas une promiscuité sacrilège à accoler le pasteur flegmatique qui fait de la Bible un Alcoran, à l’humble confesseur qui n’aspire à sonder les coeurs que pour les embraser des ardeurs de la charité?

C’est précisément parce que la souveraineté a pour mission de garantir toutes les libertés et tous les droits qu’elle n^a pas celui de déléguer son autorité pour la direction de l’éducation publique. Elle seule est juge légitime des règles de l’enseignement et du degré de tolérance dù aux doctrines qui prétendraient restreindre ou dominer celles que la tradition a consacrées. Il n’est plus dans nos moeurs d’opposer des lois préventives à des erreurs présumées, ou de céder à des terreurs chimériques du pouvoir spirituel. De nos jours les ambitieux, les persécuteurs et les hypocrites ne sont pas dans le sanctuaire, et la dévotion est trop rare et trop discrète pour être importune à l’incrédulité elle-même.

Pour administrer avec succès une province et le plus vaste empire, la première condition est d’en connaître à fond les ressources et les besoins, et de bien comprendre le mécanisme des ressorts <pii impriment le mouvement à ses forces matérielles.

Mais pour gouverner les hommes il faut tenir compte d’un mobile moins saisissable à l’observation, et dont l’action cachée, quoique réelle et incessante, modifie tous les phénomènes de l’organisation sociale. Aussi impalpable que le télégraphe électrique, cette action transmet comme lui des documents aussi positifs que rapides. 11 serait donc incomplet l’homme d’État qui n’interrogerait pas avant de prendre une détermination, non cette opinion bruyante et factice qui égare tous ceux qu’elle enivre, mais ce sens moral plus délié et plus subtil, fluide pénétrant des esprits lumineux, qui n’est que la spiritualité de la société.

Trop peu de souverains, et de ministres plus rarement encore, ont été doués de cette intuition mystérieuse qui se rend tout facile, parce qu’elle pressent tout ce qui doit prédisposer les convictions et prévenir les résistances. Tous les grands hommes qui passent pour avoir dominé leur siècle, n’ont eu d’autre secret

que le génie de ces inspirations instinctives sachant devancer toutes les réflexions et s’infiltrer pour ainsi dire au travers des difficultés qui s’aplanissent devant lui.

Napoléon n’ignorait pas tout ce qu’il y avait de cupidités égoïstes et de lassitude au fond de la Révolution. Il connaissait la portée de ces enthousiasmes factices, impatients de se vendre au plus offrant; et sa première enchère changea soudainement en courtisans serviles tous ces fiers républicaius dont le patriotisme incorruptible allait se livrer au rabais. Louis XIV devina, excita, exagéra peut-être les qualités et les défauts de ses contemporains ; mais il les ennoblit en se les appropriant, et leurs vices mêmes concoururent à la gloire de son règne. 11 y eut tant d’harmonie dans son ensemble, tant de grandeur dans ses proportions, qu’à peine distinguait-on le monarque de la monarchie, et la nation qu’il gouvernait du siècle qu’il illustra. Tandis que Louis XVI, vertueux dans un milieu corrompu, seul homme de cœur et de foi parmi les lâches, les charlatans et les traîtres qui l’obsédaient, conciliateur imprudent des incompatibilités les plus incandescentes, se brisa contre des réformes impossibles.

Il ne s’est pas encore trouvé de gouvernement assez habile pour concilier les mœurs d’une nation civilisée avec l’esprit démocratique, ou plier la démocratie aux besoins de la civilisation. Les mieux inspirés sont ceux qui abusent effrontément de la crédulité populaire pour l’exploiter en la flattant, et l’opprimer au nom de la liberté. Mais cette tacti([ue n’a qu’un temps; et l’on a vu qu’en France elle n’a jamais tenu lieu de talent ni de prévoyance. Cette absence de facultés intuitives et de

conception rationnelle s’est trahie surtout dans l’introdiiction et l’avortement de toutes les lois organiques ou transitoires qui ont eu pour objet de régler l’usage des libertés publiques consacrées par la Charte de 1814. Aucune de ces lois n’a cherché sincèrement à les réaliser; mais toutes ont tenté de les annuler ou de les corrompre.

Celles qui se sont proposé de prévenir ou de réprimer les abus de la presse n’étaient pas de nature à surmonter les difficultés inhérentes à cette question complexe. En effet elle tient d’une part à l’essence même du droit de discussion et de publicité résultant de l’intervention parlementaire, de l’autre aux susceptibilités naturelles des dépositaires dupouvoir. Cessusceptibilitcssontlégitimes et doivent être ménagées. Mais la loi qui les irriterait en les supposant toujours menacées, serait un non-sens; et c’est précisément ce qui est arrivé de toutes celles qui ont été promulguées sur cette matière. Il est évident qu’on n’en a pas eu l’intelligence, et que les rédacteurs de ces lois, et les ministres qui les ont dictées ou proposées, étaient complètement privés de ce sens intime signalé par nous comme le premier mérite dhin homme d’État.

La Restauration, préparée à l’école de l’exil et inaugurée sous les auspices d’un sentiment universel de réparation et de concorde, semblait naturellement appelée à retremper ce sens moral que le matérialisme de la Révolution avait étouffé. Cependant on ne voit pas que de 1814 à 1830 aucun miuistre ait soupçonné qu’il put y avoir une autre science politi([ue, sinon de résister ouvertement ou de céder à la force.

Le ministère Yillèle n’eut pas plus que les autres ce

don de prescience par lequel les obstacles se changent en ressources, et qui n’échoue jamais parce qu’il tente seulement ce qu’il est sûr d’effectuer. Bien qu’il fût émané du souffle régénérateur qui avait animé la Chambre de 181 S, il est resté matérialiste et positif comme les autres. Cela n’était pas incompatible avec l’esprit des affaires, mais n’avait rien de commun avec la nécessité politique de retremper l’esprit public et de rajeunir le principe monarchique par une administration toujours attentive à faire estimer sa mansuétude et respecter sa justice.

Nous n’avons pas à apprécier ici les doctrines qui ont agité les assemblées et alimenté les journaux, ni l’esprit plus ou moins révolutionnaire qui a toujours influencé les décisions du conseil; mais on ne peut isoler la question de la presse des discussions qui ont concouru à la réglementer, ou des arrêts qui l’ont compliquée. Il faut interroger l’esprit de cette législation confuse pour pouvoir en dégager le petit nombre de vérités pratiques qu’elle renferme. Nous croyons qu’elle s’estméprise dans toutes ses prévisions ; qu’elle a provoqué à la licence en se substituant au droit commun, et qu’en matière de presse, comme d’éducation, elle eût plus efficacement prévenu ses abus en l’affranchissant du monopole qu’en comprimant sa liberté.

Ce n’est pas en France seulement que les mots ont été détournés de leur sens primitif et littéral. Mais nulle part ils n’ont accrédité autant d’idées fausses, ni exercé une tyrannie aussi générale. Moins on les comprend, et plus on se passionne pour la chose qu’ils n’expriment qu’en raison des interprétations qu’on leur donne. La liberté pour les uns c’est la licence, pour les autres c’est

la possession de l’autorité. Les droits politiques, pure abstraction pour les masses, sont souvent préjudiciables aux droits civils, le véritable bien de tous. De sorte que les seules libertés nécessaires sont sacrifiées au besoin factice d’une importance chimérique, filtre qui n’exalte que la vanité, inocule une fièvre délirante et jalouse, fait voir des fantômes et des embûches à chaque pas et symbolise la liberté par la vengeance et l’incendie. La multitude est imbue de l’idée qu’elle était esclave sous l’ancienne monarchie, souveraine sous la Convention et libre sous l’Empire.

Les uns s’alarment de tout ce que dit la presse : ils ne comprennent rien à, sa liberté ; les autres lui confèrent le droit de tout dire : ils ne la comprennent pas mieux.

Ceux-ci la considèrent comme un glaive sacré dont il faut bénir les blessures, fùt-il dans la main d’un fou ; ceux-là ne connaissent d’autre moyen de la discipliner que de la bâillonner. Lui imposer des formalités gênantes n’est pas de la tolérance , et l’alfranchir de la censure, en se réservant le droit de la poursuivre, c’est lui tendre un piège. Mais avant de savoir si la liberté et la répression ne sont pas deux abstractions contradictoires, il importe de s’entendre sur le sens des mots et de lesbien définir.

§ 1. qu’est-ce que LA LIBERTÉ DE LA PRESSE?

La parole écrite n’est encore que la parole, et bien qu’aucune loi n’ait tracé un cercle dans lequel dût se renfermer la conversation, le magistrat n’en a pas moins le droit de réprimer les injures, les provocations et les cris séditieux.

Il y avait des républiques et des monarchies, des factieux et des diffamateurs, bien avant la découverte de l’imprimerie. La révolte et l’impiété, la tyrannie et la débauche ne sont pas des produits exotiques ou des inventions modernes dont l’apparition soit imprévue ou l’importation sujette à la douane. La presse, ou la parole transcrite, n’est qu’un mode nouveau de manifestation de la pensée, et au même titre que le langage des signes et l’articulation des sons. N’étant qu’un véhicule un peu plus banal que la plume, le geste et la voix , elle ne saurait être incriminée préventivement plus que les autres instruments de la pensée, dont elle n’est que l’auxiliaire et souvent le dernier écho.

Cependant il s’est trouvé des esprits, sortis assez contrefaits du moule administratif, pour imaginer que la parole fût une matière imposable, et tenir pour moins exorbitant de restreindre le libre usage d’une faculté personnelle que de taxer l’air respirable. Cet impôt a bien aussi quelque chose d’odieux et d’inhumain; mais on le subit sans murmure, parce que si la fiscalité frappe d’une taxe impie jusqu’aux éléments que Dieu créa pour le besoin de tous, elij i.c; va pas jusqu’à les interdire; tandis qu’on ne peut pas comprimer l’émission de la pensée sans l’étouffer.

Pour la contenir en effet on en est réduit à lui imputer des délits imaginaires dont la presse serait l’agent responsable. Mais comme en définitive c’est l’auteur qui est le délinquant, il faut en venir à des interprétations hypothétiques ét à des analyses plus ou moins subtiles pour obtenir un corps de délit auquel on puisse appliquer des peines aussi indélinissables que lui. De cette culpabilité, préventive on est insensiblement, mais logiquement.

DE LA VÉRITABLE LÉGISLATION DE LA PRESSE conduit à saisir le mal à sa source, et par conséquent à en interdire la circulation contagieuse. Cependant la pensée qu’on incrimine peut se propager par une autre voie, et tous les autres instruments peuvent être mis au meme diapason sans autre complicité que celle de la main qui les fait vibrer.

^ On oublie trop que si la presse perdit la société lorsqu’elle déborda dans les feuilles révolutionnaires, elle 1 eût sauvée si elle fût restée libre, même après s’être dégradée dans celte prostitution de publicité quotidienne. Elle était opprimée comme toute la France, et le mutisme le plus absolu était imposé à ses organes indépendants par la Convention et ses journaux privilégiés. On ne peut donc pas la rendre solidaire de la Terreur de 1793 et des massacres des prisons. Tous les écrivains qui avaient eu le courage de discuter le droit de l’assemblée • à juger le roi avaient été incarcérés et proscrits ^ Lapresse a donc été enchaînée toutes les fois que sa libre influence eût été salutaire; et lorsque la France entière, éclairée par elle après le 9 Thermidor, demandait qu’on la déliviat du joug honteux que les conventionnels survivants prétendaient continuer de lui imposer, les rédacteurs de cinquante journaux furent enlevés dans une seule nuit, et déportés à la Guyane avec les nouveaux députés des départements.

Les abus du droit d’écrire n’appartiennent donc pas a sa propre nature, mais à la corruption des esprits, qui s’en sert comme d’une arme qu’un assassin aurait dérobée à sa victime. Employée à sa défense, cette arme eût été loyale. Sous la plume d’un homme de cœur et de talent

1. L’éditeur, le libraire et le colporteur d’une brochure de Gallais intitulée Appel au peuple ont été mis à mort.

la presse eût soutenu la justice. Elle a la vertu de calmer les passions comme le pouvoir de les soulever. Il est d^’ailleurs désormais impossible d’empêcher sa participation au mouvement des esprits, depuis qu’elle est devenue l’aliment indispensable des intelligences. Si c’est un bien douteux, c’est un mal nécessaire. Semblable au fruit défendu, la science qu’il recèle est le seul remède au mal qu’il propage. Il y a donc plus d’illusion que de sagesse à prétendre l’asservir à des règles préventives, ou la diriger plus que la pensée dont elle est l’organe.

Sous une monarchie homogène et solidement équilibrée une loi sur la presse pouvait avoir sa raison d’être, parce qu’elle n’y était tolérée que comme un instrument de publicité à l’usage du pouvoir. Mais avec des institutions mobiles et indéfiniment perfectibles, telles que les suppose la philosophie du progrès, la moindre interdiction devient, non pas seulement une inconséquence, mais un véritable attentat ; car il n’y a pas d’autre garantie contre les corruptions administratives et les brigues démocratiques. L’indépendance des écrivains est d’ailleurs la conséquence rigoureuse de la publicité des débats parlementaires et du droit de pétition. Avec des institu- 'tions de cette nature, elle est une nécessité, une condition fondamentale ; elle est d’ailleurs un fait identifié à ces institutions, et l’on ne peut pas plus présumer l’abus de la parole écrite que de la pensée émise par la voix.

D’après ces considérations qu’on ne peut méconnaître sans désavouer les maximes si solennellement proclamées depuis 1789, il est évident que toutes les lois sur la presse ont été autant d’apostasies. Mais il n’en résulte pas qu’il n’y ait rien à faire pour en prévenir les abus. Les méprises de l’autorité proviennent uniquement de ce

DE LA VÉRITABLE LÉGISLATION DE LA®PRESSE qu’ayant toujours été possédée ou conseillée par les hommes de la Révolution, elle n’a jamais pu discerner le vrai dans la confusion de mensonges et de principes contradictoires que ces hommes ont voulu faire concorder, ne sachant opposer aux conséquences logiques de leurs institutions que la violence et la tyrannie.

Le premier devoir du gouvernement est donc de protéger et non d’attaquer cette liberté; et de savoir d’abord en quoi elle consiste, afin d’en assurer la jouissance sans trouble à ceux qui sont appelés à en user. La principale garantie à leur donner dans l’intérêt de l’autorité autant que dans le leur est de les assurer contre le monopole et le trafic, plus vigilants et plus exclusifs que la police la plus attentive. On a fait tout le contraire, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par l’examen des lois successivement et complètement inefficaces prodiguées par l’impéritie des ministres. Quand il s’en trouvera d’assez éclairés pour comprendre cette question, et doués d’assez de courage et de sincérité pour la résoudre, on verra qu’une bonne loi sur la presse est facile à faire ; elle est réclamée d’ailleurs par tous les écrivains qui ont le sentiment de leur dignité et l’amour sincère de la liberté.

Les hommes de lettres ne sont pas tellement indisciplinables que leurs écrits deviennent nécessairement licencieux parce qu’on respectera leur indépendance. La tolérance et la sécurité sont au contraire les meilleurs garants de la modération du langage, et il ne se trouvera pas un seul esprit assez mal inspiré iDour compromettre gratuitement l’autorité de sa parole et la dignité de sa personne. La méprise du législateur provient de la confusion qu’on lui a fait faire à dessein du droit individuel d’émettre sa j^ousée , avec la faculté moins explicite

d’exploiter celle d’autrui. Il a cru voir un journaliste dans tout citoyen qui écrit; et de là toute la série d’erreurs dans laquelle il s’est engagé. Ce ne sont pas seulement deux personnes distinctes, mais deux actes d’une nature très différente. Le journal est avant tout une marchandise, et sa rédaction une tribune qu’il loue à tout venant.

Celui qui parle en son nom, et qui signe, n agit pas en vertu d’une concession tacite ou formulée, il est dans la plénitude de son droit. S’il a reçu de la nature le don de la parole, c’est pour se plaindre quand on l’opprime, et pour protester, si justice ne lui est pas rendue. Cet appel à la raison publique est un droit fort antérieur à 1789, car il est inné; les constitutions n^ ajouté que la faculté dérisoire du recours immédiat à la souveraineté : moyen le plus douteux et le plus long d obtenii réparation, puisqu’il entraîne nécessairement des enquêtes et des délais, au milieu desquels la cause périclite ou s’oublie.

Quoi qu’il en soit, le plaignant est libre de s’en prendre au pouvoir s’il le suppose inique ou trompé, et, par induction, de le conseiller s’il se croit plus soge ou plus clairvoyant que lui. Cette prétention s’évanouit dans son isolement, si elle ne se fonde pas sur des motifs sérieux. Mais lui contester préventivement la faculté de se produire serait un déni de justice, et la piesumei pas sible d’une pénalité, une précaution inutile, puisque les infractions, provocations ou délits relèvent du droit commun, et que le fait en lui-même n’est justiciable d’aucun tribunal. Mît-on de la chaleur dans ses apologies, de l’aigreur dans ses doléances, de la présomption dans ses conseils : ces griefs ne sont pas de la compétence du

juge, si d’ailleurs il s’agit d’une discussion grave, d’un livre philosophique ou d’une œuvre d’art. La satire même a son brevet de licence, car tout ce qui se range sous les lois du public est de son ressort, hommes de tribune et de bourse, gens de lettres et de palais, acteurs et baladins, de tout sexe et de toute condition.

Nous disons que cette liberté individuelle ne doit être ni gênée ni menacée , mais bien plutôt protégée dans l’intérêt de la vérité et des lettres; c’est en elle en effet que respire le véritable esprit du pays. Elle redressera plus efficacement qu’une loi répressive les écarts de la presse vénale ou passionnée, car tous les esprits supérieurs et indépendants lui appartiennent. Comme leurs voix sont mises en suspicion dans leur isolement, elles seront toujours étouffées par la presse collective. Pour que la véritable presse fleurisse, il ne faut donc pas que la presse vénale soit confondue avec elle; elle se respectera, quand elle sera respectée, et le peuple ne sera pas le dernier à déserter les tréteaux, quand l’autorité lui donnera l’exemple de sa prédilection })Our les travaux de l’intelligence. Les écrits qui honorent la presse se multiplieront quand ils ne seront pas tenus pour suspects avant de paraître. Ceux-là seuls arrivent à la postérité et profitent à la civilisation que le génie a conçus dans l’indépendance des préjugés contemporains.

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