VICE ET IMPUISSANCE DES LÉGISLATIONS DE LA PRESSE
Si pendant la moitié du dix-huitième siècle la presse a servi de bélier pour battre en brèche toutes les institutions de notre ancienne monarchie, ce n’est pas que
l’autorité fût désarmée et inactive. Les rigueurs de la défense ont égalé et peut-être augmenté les violences de l’attaque. Le parlement et la Sorbonne ont envenimé par leurs persécutions illogiques et leurs condamnations inopportunes l’esprit d’opjiosition qu’avait fait naître les dissolutions de lacour.de Versailles.
Jamais les lois et la religion n’auraient été en butte à tant d’hostilités audacieuses et persévérantes, si le ministère et le clergé n’avaient pas été signalés à la haine et au mépris publics par leur imprudente connivence et leur coupable participatioir. La presse ellemême eût fourni des défenseurs plus dévoués à leur cause, si la crainte de passer pour servile ou mercenaire n’avait pas énervé toutes les plumes restées fidèles. Mais quoique jetée dans l’opposition par ostentation d’indépendance, ce n’est pas elle qui a créé ni même aggravé le danger. 11 n’est pas démontré que l’édifice ne se fût pas écroulé do lui-même, miné qu’il était par la dépravation générale, la promiscuité dos classes et le désordre de l’administration. Toute la noblesse n’était-elle pas obérée, tous les parlements en lutte avec le souverain et tout l’épiscopat déconsidéré, depuis le cardinal Dubois jusqu’aux cardinaux de Tencin, de Rohan et de* Brienne? Et lorsqu’on 1789 le trône s’affaissa sous la pression d’une assemblée d’avocats, qui ne savaient eux-mêmes ni ce qn’ils voulaient ni ce qu’ils faisaient^ la société n’élait-elle pas en pleine dissolution?
Sans doute la tribune trouva dans la plume des publicistes un puissant auxiliaire ; mais la loi même affranchit cette plume de toute pudeur et de tout frein, et lorsque la Révolution se crut assez forte pour se passer
de son secours, elle eut peur de laisser cette dernière issue à la vérité, et la ferma hermétiquement. On abusa de la presse tant qu’il y eut à combattre, mais on abusa de la victoire pour étouffer la presse. Telle est la reconnaissance de la démocratie : ce qu’elle hait le plus c’est l’ami qui s’est dévoué pour elle ; ce qu’elle craint le plus c’est la lumière qui peut se, faire autour d’elle. Non seulement la discussion, mais la plainte même fut interdite, et la mort répondit aux remontrances les plus timides. Cette arme, dont la Révolution s’était si traîtreusement servie pour l’offensive, elle ne permit à personne d’en user pour la défense; et ces tribuns, si fanfarons de liberté, résumèrent toute leur science politique dans l’oflice du bourreau. Ils avaient renchéri sur les Gracques, ils renchérirent sur Sylla.
Cette hypocrisie commune à tous les fauteurs de la démocratie rendra éternellement son joug plus honteux et plus odieux que celui du plus insolent despotisme : la franchise dece dernier a du moins le mérite de ne tendre aucun piège à la confiance. Aussi devient-il le refuge de toutes les populations désabusées. C’est lui qui profite des excès de la liberté.
La presse ne redevint libre qu’après le 9 Thermidor, et son explosion fut si soudaine que la Convention recula devant elle. Soixante journaux surgirent à la fois contre le pouvoir monstrueux que la chute de Robespierre venait d’ébranler en le divisant. Pendant deux ans ils travaillèrent à ranimer les sentiments d’honneur et d’humanité que la Terreur avait comprimés, à relever les courages abattus, à flétrir les doctrines antisociales que naguère la presse avait propagées. A peine resta-t-il à la cause révolutionnaire trois feuilles décriées qu’on
repoussait des lieux publics S et déjà la confiance renaissait dans tous les esprits.
La Convention elle-même se régénérait, purifiée par les nouveaux choix que les précautions prises contre la France en Vendémiaire n’avaient pas eu le pouvoir d’empêcher ; lorsque le Directoire, effrayé d’une l'éaction si générale, la dénonça comme le symptôme d’une contre-révolution imminente. Il appela contre la presse l’armée victorieuse d’Italie ; et, sous la protection de ses baïonnettes, fit saisir et déporter à Sinnamari tous les écrivains qui osaient dévoiler les turpitudes du Luxembourg, et tous les députés nouvellement élus dont l’honnêteté menaçait l’avenir de la République.
Le général, qui avait favorisé cet attentat par l’intervention illégale de ses lieutenants, avait une autre pensée que celle du Directoire, il voulait avilir cette autorité précaire ; et quand l’instant fut venu pour lui de s’emparer du pouvoir, il la trouva inerte et impuissante comme il l’avait prévu. Il n’eut rien à désavouer, rien à modifier pour achever l’asservissement de la presse ; il ne toléra de journaux que sous la dictée de sa police, et confisqua ceux dont on soupçonnait la tendance, pour en distribuer les actions à ses affidés
MM. Esménard, Etienne et Jouy furent en outre chargés de la censure des livres, et un bureau spécial
1. La sentmelle de Louvet; Y Ami des lois de Poultier qui appartenait an parti des tliermidoriens,* et le Journal des hommes libres de Cli. Duval, dans lequel écrivait Antonelle. Ce journal était resté fidèle aux doctrines de Marat. Le premier, ex-girondin, était l’auteur du roman de Faublas ; le second, prêtre apostat, et le dernier, ex-président du jury révolutionnaire.
2. L’un d’eux fut le Journal des Débats; il était janséniste avant d’être impérial, et n’a jamais fait d’opposition qu’à la Restauration.
eut pour attribution la direction de l’esprit public. Sa vigilance s’étendait au delà des frontières de l’empire ; et pour que tous les écrivains fussent avertis qu’on ne tolérerait de licences en aucun lieu accessible à la police impériale, un libraire de Neuchâtel fut passé par les armes pour avoir édité le manifeste rédigé par M. Gentz contre Napoléon ‘ . Sous le règne mémorable de ce grand homme on pouvait écrire contre la république, contre l’ancien régime, contre les franchises du pays, contre Dieu même; mais contre l’empereur, qui l’eût osé?
Cependant cette compression devait avoir sa réaction, comme tout ce qui est immodéré ; et lorsque le sceptre impérial échappa des mains de Bonaparte, l’indignation trop contenue déborda de toutes parts. La brochure célèbre de M. de Chateaubriand: de Bonaparte et des BoiirboîiSy n’est pas une pièce de conviction, mais l’expression des colères encore latentes, et d’autant plus fidèle, qu’elle était plus passionnée. On avait tout fait néanmoins pour étouffer la plainte, et l’opinion paraissait muette et résignée. Mais, comme tout captif courbé sous le poids de ses fers, elle épiait dans le silence le moment où le ressort qui l’oppressait viendrait à se relâcher, pour le briser par un effort suprême.
Il n’est pas d’une sage politique de refouler au fond des consciences des sentiments qu’il ne lui est pas plus donné de dominer que de changer. Le journalisme ne fùt-il qu’un exutoire aux humeurs dont le corps social est affligé, que la prudence conseillerait encore de ne pas le supprimer. Ce n’est point en refoulant le flot de la pu-
1. Le libraire Palmer fut jugé par un conseil de guerre, quoiqu’il ne ffit pas justiciable de l’autorité française pour un fait antérieur à l’occupation.
blicité qu’on parvient à le contenir^ mais en lui creusant un lit, dans lequel il puisse couler paisiblement, comme tous les fleuves destinés à fertiliser le sol. Opposer la digue au torrent, c’est entreprendre contre les lois de la nature, et augmenter sa fureur et ses ravages.
Pendant le quart de siècle qui s’est écoulé entre la chute du trône et sa restauration, la presse a passé alternativement de l’extrême licence à l’oppression la plus absolue. Mais aucune jurisprudence ni aucune règle n’avaient signalé les écueils qu’on pouvait éviter, ni la route à suivre pour les tourner. Le gouvernement du roi n’était donc gêné par aucun antécédent pour trancher cette difficulté. La prévoir dans la Charte, c’était prendre l’engagement de la résoudre par la Charte elle-même ; car il y avait double danger à la livrer aux débats d’une assemblée ; et à y suppléer par des lois provisoires. C’est cependant dans cette voie doublement périlleuse qu’on s’est engagé en 1814, pour n’en plus sortir.
Si une loi de répression applicable à des délits purement politiques est difficile à faire dans tous les temps, elle l’est surtout aux époques de transition, et pour des causes non définies, en dehors du droit commun, incomprises souvent de l’accusé et de celui qui le juge. L’embarras redouble si les rédacteurs de la loi sont personnellement intéressés dans la question, et se sont servis, pour arriver au pouvoir, des mêmes armes qu’ils veulent interdire à leurs adversaires. Ils ont beau alléguer que l’administration pratique n’admet pas ces maximes rigoureuses, plus morales que sincères^; les inconséquences et les démentis, dans la vie publique d’un