M. Guizot
homme d’Etat, sont des signes d’impuissance et de justes causes de déconsidération. Telle est , l’erreur de tous les sophistes mêlés aux affaires, de croire que l’ojoinion des autres est aussi malléable que la leur, et qu’on peut impunément reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre. Il leur appartenait de s’arranger de la position qu’ils s’étaient faite. Les concessions acquises, bien que regrettables et imprudentes, ne sont plus révocables. C’est l’engrenage obligé d’une mécanique en action ; on ne peut la faire dévier sans la briser, et il ne reste plus d’autre ressource que d’enrayer.
Une loi préventive et transitoire dans un ordre de faits exceptionnels comme ceux qui n’existent que par la presse suppose ou un péril imminent pour la chose publique, ou des hostilités tellement provocantes que le pouvoir ne puisse les tolérer sans se dégrader. C’est un recours à l’état de siège. En était-il ainsi en 1814? L’exception et l’urgence étaient-elles d’une évidence telle qu’on ne put se donner le temps d’étudier la difficulté et de la résoudre définitivement? L’inopportunité était si manifeste qu’en proposant cette loi le rapporteur confessait que l’affranchissement de la presse avait puissamment contribué à populariser le bienfait de la Restauration, et qu’elle continuait d’acquitter sa dette de reconnaissance. Quel motif avait donc le Ministère pour se hâter de s’armer contre elle et de la mettre en suspicion?
Ce qui est vrai, c’est que trois mois d’un concours importun, quoique bienveillant, fatiguaient et inquiétaient des ministres obstinés à ne rien faire, â fermer les yeux aux complots et aux périls qui pouvaient menacer le trône, et à s’en remettre au hasard (jiii les avait
attelés au char de FEtat, du soin de le diriger. Tous les avis leur semblaient des calculs intéressés ou des censures indirectes, et les écrivains, que multipliait et que stimulait une liberté inaccoutumée, des ambitieux et des compétiteurs. Ils trouvèrent qu’il y aurait une certaine habileté à cacher leur crainte et leur insuffisance sous la forme d’une loi ; considérant la parole écrite comme un objet de contrebande qui fraudait les droits du fisc et faisait une concurrence surabondante et illicite aux produits, déjà trop abondants peut-être, de la tribune publique.
La discussion de cette loi qui devait ajourner indéfiniment la rédaction d’un code nécessaire et définitif sur la matière trahit dès l’abord la pensée secrète de ses auteurs. Tout y décèle Fembarras et l’humeur de gens faibles et insidieux, qui, dans la conscience de leur nullité, cherchent à abriter leur insuffisance sous l’inviolabilité de la couronne, contre les investigations indiscrètes d’une libre critique. Timides et ambigus dans la forme, ils abondent en subterfuges puérils et en menaces cauteleuses. Ils offrent le type de tout ce qu’on a tenté depuis et amplifié sous divers ministères. C’est une justice à rendre aux premiers inventeurs de cette législation Incohérente, qu’ils lui ont imprimé un cachet indélébile de faiblesse et de fausseté, dont aucun de leurs successeurs n’a eu le courage de s’affranchir.
Les conséquences de cette loi devaient répondre aux mau vais instincts qui l’avaient inspirée ; aussi contribuat-elle à pervertir l’esprit public, et à aplanir les voies à la conjuration du 20 Mars, en épaississant le bandeau qui couvrait les yeux des ministres. Il est à remarquer que la presse, jusqu’alors inoffensive, se montra préci-
sèment, à compter de la promulgation de cette loi, défiante, injurieuse et provocante. Sans le dégoût et l’irritation qui s’ensuivirent, ni le mémoire de Carnot, ni les sarcasmes du Nain jaune^ ni les chansons satiriques qui ont assailli la royauté jusqu’à sa chute, n’auraient eu la vogue que la malignité publique leur donna; peut-être même l’opinion, restée calme et indifférente, en aurait empêché la publication, en faisant justice des exagérations et des outrages immérités dont les premiers essais de cette polémique licencieuse étaient souillés.
Les lois de 181S, 1817 et 1819 n’ont fait qu’imiter et développer ce thème déplorable. Mais, nées d’une pensée plus malveillante et plus perverse, elles ont affecté d’incriminer de préférence les écrits inspirés par un sentiment monarchique et religieux. Le ministère Decazes protégeait et soudoyait les écrits les plus hostiles à ces deux principes; le Coristitiitionnel, qui chaque jour exposait à son pilori quelque desservant accusé d’un crime imaginaire ou affublé d’un ridicule excentrique, fforissait sous les auspices de la police, qui chargeait ses agents de lui procurer des abonnés; la Minerve insultait impunément, tous les huit jours, les princes, les évêques ou les magistrats. Mais les prévenus qu’on voyait à la barre des tribunaux se nommaient Bergasse ou Falco nnet. Chateaubriand, Fiévée ou Lamennais. On n’appelait la dérision et la pénalité que sur les publicistes illustres, dont les ouvrages, au-dessus de la portée du vulgaire, n’avaient d’autre tort que d’avertir ou d’éclairer le pouvoir, sans qufil en pût résulter le moindre danger pour la paix publique.
Cette affectation assez significative d’invoquer les rigueurs de la justice uniquement contre les écrivains
royalistes, ceux dont on admirait le talent et dont on respectait le plus le caractère, pouvait bien être le fait du ministère plus que celui de la loi. Cependant on ne peut douter que ses auteurs ne l’aient conçue en vue de la plier à tous les besoins de l’arbitraire et de l’esprit de parti. La confusion faite à dessein des hardiesses d’une plume sérieuse et sincère avec la sédition, la provocation et la débauche, a fait descendre en effet la presse au niveau des plus viles professions. Cette promiscuité a contribué, non moins que d’injustice des arrêts, à, l’avilir et à la dépraver. En assimilant les erreurs de l’intelligence aux délits d’escroquerie, d’ivrognerie et de prostitution, on en effet, ravalé le génie de la pensée au rang des turpitudes relevant de la basse police, et amnistié d’avance les livres obscènes et immoraux pour lesquels cette assimilation devint une excuse ou un stimulant.
C’est à l’aide de ce système diffamatoire des productions intellectuelles, il est permis de le penser, qu’on est parvenu à réduire la presse à n’être plus qu’un objet de trafic. Persuadée qu’un reste de pudeur et de scrupule était impuissant à la préserver des insultes du réquisitoire, elle a substitué le lucre douteux de la boutique aux risques plus hasardeux de la critique et de l’argumentation. Puis elle s’est exercée a l’art des sous-entendus; elle a appris à se retrancher dans les souplesses d’une langue chatoyante et à cacher sous un masque diaphane un sens d’abord inaperçu. Habile enfin à torturer le mot propre, elle a su échapper à la loi et braver même toute répression.
Par dépit des mécomptes que celte tactique leur a infligés, les ministres ont cru s^en venger en s’attachant de préférence aux écrits des auteurs qui, dédaigneux de
ces précautions burlesques, laissent plus de prise à l’accusation. Mais ce fut une faute de plus ; et dans cette voie même le succès équivaut à une défaite ; car les arrêts qui ne flétrissent pas le condamné, déconsidèrent le^ pouvoir. Aussi a-t-on vu nos modernes écrivains, plus nardis et plus cyniques à chaque nouvel arrêt, tirer vanité d’une condamnation, sans rien perdre de la faveur publique, y puiser le courage d’en braver une seconde, et trouver dans la loi même le moyen de l’éluder.
Les lois qui enfantent de telles difficultés et les jugements qui les consacrent sont également dérisoires. Mais qu’y a-t-il de plus contraire au respect du droit et de l’autorité que le dédain de la chose jugée et le mépris de la loi? Les dispositions qui régissent la presse en France sont si arbitraires, si vagues et si contradictoires, que la collection des arrêts sur la matière serait le monument le plus informe et le plus grotesque de notre jurisprudence.
L’invention de l’éditeur responsable est une de ces combinaisons bizarres qui font prendre en pitié le juge autant que l’accusé, parce que c’est un mensonge qui ne trompe pas plus l’accusateur que le public ; en effet, le tribunal induit à appliquer la peine encourue par l’auteur connu du délit à un délinquant fictif qui en est notoirement innocent et n’a pas toujours même la faculté nécessaire pour le commettre, fait un outrage à la raison et à la pudeur autant qu’à la justice. Une si sauvage subtilité est aussi immorale qu’indigne d’un peuple visité par la civilisation.
Le jury appliqué dans toute sa naïveté aux délits immatériels de la pensée n’est pas une conception moins barbare, car elle fait violence aux consciences timides
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et aux intelligences incultes dont la compétence est au moins douteuse. Comment a-t-il pu entrer dans les calculs d’unlégislateur judicieux de confier aux appréciations d’une réunion d’hommes, la plupart illettrés tels que sont des jurés pris au hasard dans toutes les professions, les finesses les plus déliées du style et les mystères les plus insaisissables delà pensée? C’est un spectacle digne des tréteaux et non du sanctuaire de la justice que de voir un aréopage de tailleurs et d’épiciers s’égarer dans le labyrinthe des sophismes imprimés, à la piste d’un fantôme impalpable, et prononcer sur le sens de quelques phrases ambiguës avec la gravité de l’Académie épiloguant sur les vers du Cid.
Est-il étonnant qu’un tel procédé ait eu pour conséquence de condamner ou d’absoudre alternativement les mêmes propositions, et de mettre en contradiction perpétuelle les juges, les lois et les arrêts ? L’objet prétendu de cette institution, trop souvent fatale à l’innocence, plus souvent favorable au coupable, n’était-il pas d’interroger la conscience du juré sur la matérialité du fait, et du fait uniquement? Or, en matière de presse, ce fait est-il toujours saisissable pour un lecteur attentif? Pour extraire le venin de certains passages incriminés, qu’il faut soigneusement grouper pour en faire ressortir la malignité, le ministère public lui-même en est réduit à donner ses laborieuses interprétations pour une démonstration qui n’est pas toujours complète. On ne mène à bien cette analyse chimi([ue qu’à la condition d’être versé dans tous les secrets de l’art, et de savoir tirer des substances les plus inoffensives, en apparence, les poisons que l’art y a cachés; car enfin un texte n’est pas un fait, et, pour le transformer en délit, il faut l’évo-
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([lier et lui dormer mi corj>s que le juré puisse saisir.
Mais, entre cette hypothèse et le sens littéral, à quel point s’arrêtera rattenlion pour avoir ime conviction snflisante? L’accusation est conjecturale; et s’il existe un fait, c’est sur lui que re2:»ose la défense. Lu admettant que la vanité des gens de lettres leur permette de reconnaître pour leurs pairs et leurs interprètes d’honorables artisans qu’ils n’auraient prohal>lement pas consultés sur le mérite de leurs écrits, ceux-ci peuvent-ils sérieusement s’aveugler sur leur incompétence? Gomment, sans faire violence à leurs habitudes et au simple bon sens, dégageront-ils le fait matériel d’une combinaison de mots amphibologi((ues où l’auteur s’est appliqué à ne se rendre intelligible qu’à certains lecteurs ap[)elés à tirer de son texte des inductions contraires à l’expression naturelle?
Eût-on complété la conviction du juré sur le fait intentionnel, qu’on n’aurait pas encore le droit de compter sur son vole. Au milieu des jDarlis polititjues qui divisent un pays, la conscience consiste à rester lidèlo à celui qu’on a choisi. Si les griefs qu’on lui défère lui sont hostiles, le juré n’a pas besoin d’autre preuve pour les condamner. Tout, au contraire, lui j>araît légitime, sinon louable, dans les actes qui répondent à ses propres sentiments. Ainsi, ovation ou vengeance, telle est l’alternative inévitalile de cette étrange juridiction. De justice et d’impartialité, il n’en faut pas parler; et l’on ne manque jamais d’attribuer au.x choix furtifs imputés à l’administration les sentences qu’elle obtient d’un jury. Il suftit, en elfet, que le délit porte préjudice au parti qui le juge, pour qu’il soit réputé irrémissible et condamné sans pitié.
le.
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^lais la conséquence la plus gcave de ces débats, qui de la police correctionnelle passaient aux cours d’assises et à la barre même des deux Chambres, c’est l’avilissement de l’autorité. Elle descendait dans l’arène pour lutter en qualité de partie au procès, comme si la souveraineté pouvait être mise en cause, et ne représentait point l’impassible justice. Le zèle inconsidéré du parquet a provoqué des justifications aggravantes du délit, et plus funestes que son impunité.
Les encouragements et les récompenses offertes à ces dévouements d’ostentation par des ministres sans piMidcnce et sans dignité rejmrtaient naturellement l’intérêt et la curiosité du côté des accusés, pour qui la représaille devenait un droit de la défense. Sans la susceptibilité puérile de ces ministres indiscrètement retranchés derrière leurs lois agressives et provisoires, les tribunaux auraient-ils toléré ces plaidoiries incendiaires ? auraient-ils surtout permis la publication de ces déclamations insolentes, qui ont fait tant de fortunes et de réputations parmi les esprits faux et médiocres, si nombreux au palais, et à qui le cynisme tient lieu d’eloquence?
IN’y eût-il eu, dans cette promiscuité de la presse et de la loquacité processive, d’autre inconvénient que de leur donner une importance politique qui les érigeait en corporations rivales des corps constitués, il faudrait la déplorer comme une grande calamité, car en rapetissant les questions d’État aux proportions de la chicane, elle substituait le baïu’eau à la tribune, c’est-à-dire la dispute à la discussion, et faisait descendre le pouvoir au rang des justiciables. En outrant ainsi le rôle subalterne de la basoche, on exaltait l’audace des plus obscurs sta-
DE LA VÉRITABLE LÉGISLATIOiN DE LA PRESSE pidiiLS, ou foiiluissait à leur faconde Lanale un alimeni, uiépuisable. Toutes les énormités accumulées par le journalisme n’auraient jamais égalé le venin distillé par la langue des avocats ; et l’une des premières conséquences de leur transformation a été de les signaler aux conspirations et aux révolutions à venir comme des champions éprouvés et des candidats désignés d’avance à leurs suffrages, sans qu’elles aient besoin d’en chercher et d’en improviser. Combien, en effet, ont envahi les premières magistratures et les premières dignités de l’État sans avoir rien fait pour les mériter, si ce n’est de défendie les factieux et d’insulter courageusement le pouvoir qui les tolérait ‘ ?
Aucun des ministres qui se sont armés de ces lois préventives ne leur a emprunté assez de force pour se maintenir. Mais l’esprit étroit qui les avait inspirées leur a survécu ; et lorsqu’en mars 1822 on eut l’iieureuse pensée de reviser cette législation confuse, on n’eut pas le courage de l’abolir pour y substituer une loi définitive et complète. Sachons toutefois tenir compte au ministère Villèle de ses intentions : en renonçant au système préventif si malheureusement inventé par ses prédécesseurs, il délivrait les publicistes des pro.cès de tendance, justement flétris par des arrêts déclinatoires ; et en recourant à la juridiction des cours supérieures, il échappait au soupçon des jurys triés ou influencés, ainsi qu’aux interprétations tortionnaires du jîarquel.
Mais pour que la suppression de la censure fût sincère, il semble qu’elle devait rester facultative, sans
1. MM. Barthe, Dupin, Mérilhon et tant d’autres dignitaires improvisés n’ont pas dù certainement leur élévation subite à leurs se rvices et la dose de leur talent n’y eût pas suffi.
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(|Uoi elle tendrait un piège à l’éciivain de bonne loi. Autoriser la libre émission, pour l’incriminer après le dépôt préalable, est une surprise qui dépasse les droits de la justice, s’il n’est pas permis de s’en garantir par un acte de confiance spontané. 11 n est pas plus difficile de procéder à l’examen avant qu’après le dépôt, et^ de sauvegarder les intérêts matériels de 1 éditeur. C est donc une sûreté qu’on ne peut refuser sans duplicité. L’arbitraire avoué est moins odieux que celui qui se déguise ; et le pouvoir qui n’ose pas regarder ses ennemis en face, invite a le braver.
La loi de 1822 manquait donc de clarté, sinon de sincérité; son impuissance la fit immédiatement descendre au rang de ces lois d’exception, suspectes par cela seul ([u’elles sont transitoires. Son insuffisance fut tellement avouée du ministère, qu il ne larda guèic à en proposer une autre, dont les dispositions aggravantes soulevèrent une violente opposition. Des amis irréfléchis du garde des sceaux en ayant fait une apologie mystique, elle devint un sujet de raillerie et de personnalités contre lui-même'. La discussion, i|ui n’avait pas été sans aigreur à son premier degré, s’envenima devant la Chambre haute, et, quoique amendée, la loi de 1827 fut rejetée aux acclamations des ennemis du ministère, dont la défaite fut célébrée par des illuminations.
Par dépit d’un échec aussi peu xmévu, on essaya de faire revivre les lois de 1820 et 1821 . Mais l’effervescence du pays rendait désormais impossible toute répression légale de la presse, et l’ordonnance du 24 juin, qui les
\ Ou l’aiipela la loi Ci'nmour, par allusion aux phrases im peu pre-, cieuses, mi peu subtiles, .nais plus bizarres que logiques, de M. le comte lie Ucsséüviier, mahre des vequôles au conseil dElat.
DE LA VÉRITABLE LÉGISLATION DE LA PRESSE i't'.i
remettait en vigueur, fut révoquée par colle du o septembre. Il était f rop tard ; et le ministère, persuadé do son impuissance à se rattacher à sa loi de i 822, se résigna à rendre aux auteurs toute leur licence par une nouvelle loi du 18 juillet 1828. Résultat inévitable des précautions inintelligentes et des rigueurs suspectes dont on s’était armé, sans oser s’en servir.
Personne n’avait nié cependant la réalité des abus donlM. de Peyronnet avait fait l’énumération dans son rapport, mais personne aussi ne 'se faisait illusion suc rinutilité et le but principal de toute cette législation incohérente ; on ne voulut voir dans les nouvelles modifications proposées qu’un calcul ministériel, ou le dessein d’intimider ses ennemis par une pénalité plus sévère. Cette impression était peut-être injuste, mais elle était générale et autorisée par l’usage qu’on avait fait des premières lois conçues dans un intérêt étroit do personnalité et de parti. Quoiqu’il en soit, le ministère Villèlo fut ébranlé par le rejet d’une loi qu’il avait présentée comme une garaniie nécessaire tle son administration . Une menace sans effet est toujours suivie d’un amoindrissement d’autorité. Si c’est un malheur de se trouver plus faible que les obstacles placés devant soi, ce n’en est pas moins un tort de tenter plus qu'on ne peut faire. Cette loi d’ailleurs contenait des dispositions assez insidieuses pour justifier les défiances de l’opposition. Ulle aggravait toutes les pénalités que celle de 1822 avait établies, mais elle n’éclaircissait aucune de ses obscurités et ne tenait plus aucun compte de ses garanties.
En frappant les simples brochures il’iin tarif exorbitant, elle en rendait l’impression trop onéreuse à l’écri vai n inofîensif, et attaquait ainsi la liberté dans ce qu’elle a
de plus légitime, et le droit de se défendre dans son sanctuaire; tandis que par cette fiscalité même elle donnait un aiguillon plus vif à la circulation des écrits séditieux, qui trouvaient une sorte de légitimation dans le payement de Fimpôt : considération qui n’eùt pas été sans poids sur la conscience des juges. La loi concourait ainsi à la vogue et à l’impunité de la mauvaise presse, tout en subissant la responsal)ilité des vexations qu’elle infligeait à la bonne.
Le vice capital de toutes ces lois est dans leur existence même. Il eût été préférable pour la dignité du pouvoir et l’efficacité même de la répression de ne pas sortir du droit commun, et de s’en rapporter à la raison des magistrats, qui auraient trouvé assez de garanties dans nos codes contre des délits plus faciles à comprendre par leur etfet qu’à définir par des subtilités. On aurait ainsi formé une jurisprudence moins anormale sur la matière, et préparé une loi définitive que rendront toujours difficile ces lois éphémères, tronquées et révoquées qui se commentent, se compliquent et s’abrogent avant de tomber en désuétude les unes après les autres.
La plus odieuse et la plus draconienne de toutes ces lois de passage, monuments accusateurs de l’inconsé- ([uence et de la médiocrité de leurs auteurs, fut sans contredit celle de 1835, votée par une assemblée qui prétendait avoir délivré la France de toute ojipression, et sur la proposition d’un ministre qui avait plus abusé de la presse, à la([uelle il devait toute sa fortune politique, qu’aucun des écrivains dont il venait briser la plume. Celte loi laissait bien loin derrière elle celle que les pairs repoussèrent en 1827. Devenus moins scrupuleux ou plus serviles après ce qu’ils nommaient leur délivrance,
ils approuvèrent, non pas la suppression du jury en matière de presse, ce qui eût été un essai de retour au sens commun, mais la réduction de ses décisions à une seule voix de majorité; ce qui donnait un démenti au respect et à la protection dont tous les législateurs avaient entouré l’accusé, mais livrait l’ignorance et la pusillanimité des jurés à la merci des corrupteurs qui affichaient efîrontément leurs moyens de go^ivernement.
Si M. Guizot avait eu à réprimer dans autrui le délit complexe entaché d’abus de confiance, de sédition et d’ingratitude, que le conseiller d’Etat do M. Decazes avait commis contre la Restauration en sa double qualité de pamphlétaire et de professeur, il aurait trouvé insuffisante la peine du bannissement et de la flétrissure .
D’où vient qu’entre tous les pays où les journaux se mêlent à l’administration et à la politique, la Franco est le seul où presque tous se montrent constamment acerbes et hostiles au pouvoir? C’est que la France, depuis sa révolution, est le seul pa}^s où le gouvernement soit en contradiction perpétuelle avec son principe et avec lui-même, le seul où les hommes qui arrivent au pouvoir soient forcés de désavouer leur passé pour conserver ce pouvoir, le seul enfin qui n’ait pas rintelligence ni peutêtre le respect ou même le goût de ses institutions.
Sous la Restauration la démocratie avait son siège au sein de la pairie; et c’est à la chambre élective qu’était échue l’obligation de défendre l’autorité, que son devoir eût été de contrôler; mais l’autorité, au lieu de s’appuyer sur cette alliance inattendue, ne s’occupait qu’à la désavouer, et semblait prendre plaisir à la dissoudre. Sous le règne suivant au contraire, la souveraineté du
peu[)le était érigée en dogme, et l’on n’avait pas assez do toutes les corruptions parlementaires^ de toutes les ruses diplomatiques, de toute la vigilance de la police et de tout l’arbitraire delà force pour l’étouller.
On n’aura d’auxiliaire dans l’o[)inion, et il ne se formera d’esprit public qu’autant que ceux-là mêmes qui aspirent à la diriger l’édifieront par leurs actes et par leurs doctrines. Tant que le gouvernement prendra pour guides ou pour agents les serviteurs des factions dont le nom est flétri ou l’honneur engagé par leur passé polilique, il flottera toujours entre le désir d’opprimer et le besoin de corrompre; il n’opposera au droit d’écrire que des lois de rancune, auxquelles il ne demandera pas un bouclier, mais un glaive. Ni ‘l’administration n’est assez pure ni le ministère assez fort pour n’avoir rien à craindre delà critique. Encore exploitée paiT’ignorance * et la vénalité, encore embourbée dans l’ornière de la centralisation, encore infestée de toutes les intrusions révolutionnaires et de toutes les nullités du népotisme, l’administration est vulnérable par trop de points pour n’être pas irritable au moindre froissement. Ce n’est pas la presse qui a fait de toutes les fonctions publiques des métairies qu’exploitent le favoritisme et la camaraderie; ce n’est pas elle qui a fait de tant d’hommes de parti des hommes d’Etat, des professeurs politique^ et des trafiquants d’élection. Elle a pris sa part de ces abus, et les a signalés peut-être avec plus de passion que de justice; mais elle ne les a pas inventés, et pour qu’elle soit désarmée ou muette, il faudrait que le pouvoir fût plus respecté, et surtout se respectât lui-même.
Le gouvernement de la Restauration, convaincu de l’impuissance de ses efforts pour discipliner la presse
et ne se sentant pas le courage ni peut-être le droit de la l)âillonner, conçut un projet bizarre, que le désir de la conciliation poussé jusqu’à l’absurde pouvait seul avoir suggéré, mais sur lequel l’illusion n’élait pas permise à des hommes d’État : c’était d’amortir commercialement la polémique en achetant successivement tous les journaux pour les agglomérer ouïes modilier. On ne s’informa pas si les journaux supprimés ne ronaitraient pas de leurs cendres en changeant de titre et de couleur, et si leur prétendue fusion ne tenait pas à queh|ue spéculation sc- I crête. On commença par s’assurer de la bonne volonté
I . des princes, et, forts du crédit ouvert sur leur cassette,
I on se mit résolument à l’œuvre.
I On eut naturellemeut plus de facilité à traiter avec les
! feuilles qui, n’étant pas hostiles à la royauté, trouvaient
d’ailleurs dans le pri.x élevé qu’on en olTrait une com- I pensation suflisanle de leurs produits; de sorte que tous
I les défenseurs désintéressés de la légitimité furenthieutôt
I réduits a>i silence. ]\Iais dans l’étroit calcul de ceux qui
■ présidaientà cette négociation, les journaux amis étaient
les plus importuns, parce que leur indépendance et leurs \ conseils dévoilaient trop les incapacités ministérielles.
Ce fut le plus pitjuant de tous ces organes qui sulut la première enchère. Ni la police ni la cour ne comprirent I ce qu’il y avait d’habileté dans la polémique du Drajieau
I blanc, déliant et déjouant tous les plans des publicistes
! libéraux, en éventant leurs calculs égoïstes et les infamies
i de leurs coryphées.
: Le fondateur de la Quotidienne résista aux séductions
I de la faveur et de l’intérêt. Mais sa fusion habilement
I opérée avec un journal ignoré qu’on n’eut pas besoin de
I marchander, y introduisit toute une rédaction cosmopo-
Jite cfui n’eut pas dô peine à y annuler l’autorité do riiornme d’esprit et de cœur qui en avait fait le succès; ainsi fut refoulée toute l’énergie et toute la franchise d’opinion qui l’avait mis à la tête du parti royaliste. La Quotidienne déchut bientôt ; elle fut même absorbée plus lard dans une autre déroute de ce qui restait à ce parti d’organes indépendants, pour perdre jusqu’à son nom dans cette hécatombe de feuilles mortes, qu’on appela V Union.
Cependant au milieu de ce champ de bataille couvert de débris le ministère se plaisait à étendre sa main protectrice sur un journal jadis illustré par l’esprit vivifiant de Turot et de Fiévée, mais tombé dans l’oubli sous la plume incolore de ses derniers rédacteurs. La Gazette de France fut chargée d’exploiter les dépouilles des morts, de se les approprier même,, si elle pouvait les ajuster à sa taille. Les abonnés de V Étoile et des autres feuilles amorties furent laissés à sa merci.
Un capital de plusieurs millions fut ainsi abandonné on ne sait à quels industriels. Ces écrivains d’aventure et sans aucun nom eurent pourtant l’art de persuader à leurs jîatrons que le savoir-faire peut dispenser de recourir à l’aide toujours compromettante des talents éminents. iLntre les esprits médiocres dont le mérite se borne à circonvenir les gens en place et les présomptueux qui courtisent les lettres et non pas qui les cultivent, il y a une affinité parfaite : le marché fut donc conclu tout à l’avantage du journal favorisé. A la riche dot qui lui fut gratuitement constituée on ajouta des subsides fixes et des abonnements officiels.
La coopération du ministre à cette œuvre, à laquelle la finesse et la spéculation eurent plus de part que la science politique, ne peut être niée, car il choisit ou
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accepta le directeur du journal, et le nomma maître des requêtes, pour déguiser une fonction difficile à qualifier ; de plus son rédacteur principal n’était encore connu que par un pamphlet politique à double entente publié notoirement sous les auspices de M. de Villèle
On ne peut savoir dans quelle officine ol>sciire fut préparé ce dissolvant qui, dirigé contre quelque journal ennemi dont la vogue et rinfluence n’était pas sans danger, aurait eu son excuse dans la répugnance d’un pouvoir dél)onnaire pour les rigueurs d’une répression trop dure®. Mais comment M. de Villèle, avec sa rare et incontestable perspicacité, n’a-t-il pas vu qu’il y a d’autres moyens d’agir sur l’opinion que de bloquer tous les débouchés de la publicité ? Le journal qu’il salaria à l’exclusion de tous les autres fut plus incommode et plus fatal à son administration qu’aucun de ceux qui lui faisaient ouvertement la guerre. Nul ne contribua autant à diviser les esprits et à faire suspecter la sincérité du gouvernement.
Comment imaginer, en effet, qii’il suffise de fermer toutes les issues d’un édifice pour empêcher la lumière qui l’enveloppe dans toutes ses surfaces, d’y pénétrer quelquefois? Si le pouvoir a peur du jour, l’opinion publique a horreur des ténèbres. Dut-on lui interdire toute expansion, même clandestine, elle s’inspirerait de sa propre compression, et revivrait dans les résistances sympathiques qui se répondent sans se communiquer.
1. Le choix de ces deux collaborciteurs décèle la main de x\I. de Villèle dans celte conibiuaisou, mais non leur participation aux obsessions qui Tout x^réparée.
2. M. Corbière refusa positivement d’acheter le Constitutionnel ^ dont les actions en nombre suffisant étaient alors à la disposition d’un ancien directeur de la Gazette de F)'ance.
2o2 DIO LA YÉlilTABi.R LÉGISLATION' DE LA PRESSE
Jamais épreuve aussi pusillanime et plus impuissante n’avait encore été tentée sur la presse, liclose dans quelque étroit cerveau de comptoir, elle n’aura réussi qu’à détourner les trésors de la liste civile, des fonds secrets et de la cassette' des princes de leur destination naturelle et féconde, pour compromettre la dignité du pouvoir, dévoiler ses terreurs et scs faiblesses, sans ol)tenir la soumission d’aucun écrivain honorable ni le silence d’aucun journal d’opposition.
L’opinion royaliste ne s’est pas relevée de cette ridicule inhumation de ses armes iust[u’alors assez étincelantes et assez bien trempées pour n’avoir à redouter le choc d’aucune lance; et le journalisme révolutionnaire, resté intact sur le champ de bataille, n’eut pas de peine à trioni[)her du petit nombre de feuilles oflicielles auxquelles fut laissé le soin de couvrir la retraite de celles qu’on avait mutilées. Si ce plan avait pu réussir, en admettant qu’il y eût un plan, l’uniformité du langage des journaux achetés eût été plus irritante que leur silence, et l’indignation se fût bientôt traduite en clameurs séditieuses.
(Uicrchons donc ailleurs que dans la répression préventive, la surprise ou la corruption, un moyen plus légitime ou plus efficace de conjurer les dangers de la presse, sans attenter à sa liberté.