LIMITE NATURELLE ET LÉGALE LES ABUS BE LA PRESSE
C’est au nom de la liberté de la presse qu’il doit être pourvu au maintien de ses droits et de sa dignité. Cette concordance est une condition manifeste de son exis-
teiice : ou ne peut assez s’étonner de lui voir opposer des entraves arbitraires et des remèdes empiric{ues ; toutes ses garanties sont en elle-mèine, et la protection de la loi lui impose toujours plus que ne feront jamais ses rigueurs. Cette vérité n’a besoin de dévelpppement que pour avoir été obscurcie par le sophisme, qui a confondu le droit d’écrire avec le trafic, par les pouvoirs aveugles, qui ont peur de la lumière, et par les législateurs de la Révolution, qui tous ont volontairement confondu l’usage avec, l’abus, afin de supprimer l’un en l’assimilant à l’autre, et de perpétuer par cetle méprise le triomphe de la sottise sur la logique.
Si l’imprimerie avait été inventée à Sparte, une loi de Lycurgue aurait ])robablement interdit aux citoyens» âgés de moins de quarante ans lafaculté d’intervenir dans la discussion^des affaires publiques par leurs écrits, ainsi (pi’il l’avait fait pour leurs discours. Peut-être eùt-il exigé en outre quelque gage de science et de sagesse du téméi’c^ire doué d'assez de confiance en lui-même pour s’ériger en censeur pul)lic, opposer son inexpérience à l’autorité des anciens, et s’attribuer la mission de réformer l’État.
Mais nos républiques modernes n’y regardent pas de si près : elles n’ont rien eu de plus pressé que de déposséder la vieillesse de la prépondérance exclusive que l’antiquité lui accordait dans ses conseils. Aucune dignité sénatoriale, aucune magistrature, aucun commandement qui ne soit accessil)le au jeune pupille qui vient de revêtir la robe virile, ou de dé[)oser son bulletin dans l’urne électorale. 11 n’y a donc nul moyen légal pour retenir son impatience de répandre par la publicité les pensées qui l)Ouillonnent dans son cerveau, et les exubérances que
{)rojette la fermenlatioii de la sève printanière. L’ignorant ale même droit que le savant, l’écolier étourdi que le professeur laborieux, le mineur que l’homme dans sa maturité, La moindre distinction serait Lin blasphème contre le dogme égalitaire, la moindre restriction un attentat à la liberté.
Cependant, en raison même de cette extension illimitée des facultés individuelles, n’y a-t-il pas un terme où leur déploiement s’arrête forcément devant le droit égal de toutes les autres individualités? Et puisque la loi en est réduite à promener son niveau sur une surface plane, n’en est-elle pas d’autant plus intéressée à faire respecter les limites que la nature ou le travail de l’homme y ont posées? Si les idées sociales ont progressé depuis les temps de liberté sauvage où la république se croyait inséparable de l’austérité des mœurs et du respect du bien d’autrui, elles n’ont pu changer l’essence des choses, et confondre celui qui use de son droit avec celui qui spécule sur les droits de chacun.
Ce principe appliqué à la liberté d’écrire simplifie singulièrement la question; et si l’on daigne en peser les conséquences, il ne sera pas aisé de comprendre toutes les jDeines que les gouvernements se donnent pour confondre dans une même loi deux choses aussi incompatibles.
Ce qu’il y a de plus humiliant et aussi de plus suspect dans le commerce des intelligences, c’est le comptoir : il semble que tout obstacle au libre échange, toute intervention, comme tout tarif de courtage, estime profanation de ce qu’il y a de plus sacré dans les rapports de l’homme avec ses semblables, l’expansion de
DE LA VÉRITABLE LÉGISLATION DE LA PRESSE "ioo
son âme immatérielle et l’émission libre de sa pensée.
L’erreur radicale de tous les législateurs de la presse est donc d’avoir confondu le droit d’usage, qui est celui de chacun, avec l’exploitation de ce droit individuel inaliénable, au profit d’un tiers. Cette spéculation, quand elle s’exerce ostensiblement, n’est rien moins qu’un impôt prélevé sur la lil)erté de tous au profit de quelques-uns. Or si l’État n’use pas pour lui-même de cet empiétement sur les justes prérogatives des citoyens, ce n’est pas pour le permettre à qui que ce soit. On ne saurait aliéner que ce qu’on possède sans litige. Plus l’émission spontanée de la pensée a droit à la liberté, plus il est du devoir de l’autorité publique de la sauvegarder contre les envahissements de celui qui, non content de publier son opinion personnelle, prétemlrait se rendre l’organe de celle des autres; car ce n’est plus de son droit à lui qu’il s’agit, mais de celui de tous, dont le magistrat est le tuteur autant que l’arbitre.
Tout commerce en commandite, qu’il ait pour objet une industrie ou une spéculation, doit fournir des garanties ; et s’il tend à léser ou à restreindre d’autres intérêts engagés, il doit les indemniser ou se retirer devant leur droit de possession. Le droit d’intervention de l’autorité publique n’est donc pas contestable lorsqu’il y a conflit ; et le fait de l’antériorité étant un titre légal, elle doit le reconnaître en exigeant de l’industrie rivale des concessions ou des sûretés, et dans tous les cas constater sa raison d’être par une enquête.
S’il s’agit d’un débit d’opinions politiques et de doctrines plus ou moins hasardées, ce n’est pins seulement le droit privé de cbacun c[ui est menacé d’une concur-
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rence nuisible, mais bien la société elle-même qui repose sur des inslitutions formelles et un principe inattaquable. On peut admettre dans une assemblée délibérante la légitimité d’une opposition systématique, parce qu’il ne peut pas y avoir de discussion complète sans contradiction; mais déférer aux journaux un tel privilège serait une inconséquence; car la présomption légale de la sincérité des opinions parlementaires ne peut s’étendre à celles qui s’étalent dans un bazar où l’on en tralique, comme on le voit dans les feuilles qui vivent d’al)onnements , souvent même d^abonnements d’une certaine nuance de politique exclusive.
' Les pul)lications périodiques ne sont pas des unités jouissant du droit commun concédé à tous les membres de la nation, mais des compagnies anonymes, lesquelles, exploitant collectivement ce droit, diminuent nécessairement la part restant à ceux qui n’en usent que partiellement. Cette agglomération tend donc à restreindre, sinon à étouffer les libertés individuelles que l’isolement condamne à l’impuissance. Leur exploitation collective peut être plus ou moins abusive ou litigieuse on elle-même; mais elle nuit essentiellement à la concurrence, qui lutterait avec des forces inégales.
La véritable liberté de la presse est donc incompatible avec celle des gazettes, dont les voix multi[)les et continues empêchent d’entendre celles dont elles ne se font pas l’écho. Aucune plainte, aucune opinion^ aucun livre, ne se font jour sans leur aveu. Ouvertes aux plus banales vulgarités, leurs portes sont fermées au génie indépendant des coteries politiques et littéraires. Fùt-il du parti avoué par le journal, il ne parviendra justjii’à ses colonnes qu’après s’être soumis aux convenances
de la raison sociale et aux nuances imperceptibles de la rédaction. Ainsi la liberté dont la feuille collective abuse pour elle-même n’existe plus pour l’individu qu’à l’état d’abstraction. La liberté de la presse a ses geôliers comme les autres : ils ressemblent beaucoup à ces associations d’étouffeurs , enfants de la joyeuse Angleterre, qui se chargent de pourvoir les amphithéâtres de dissection de sujets intacts et sans lésion.
Osons donc proclamer cette vérité trop longtemps tenue sous le boisseau, que pour assurer au monde des lettres la véritable liberté, il ne faut pas permettre aux journaux do s’en emparer. S’ils en jouissent, il n’y en a plus pour personne. Ils repousseront jus(|u’à la critique de l’œuvre qu’il leur convient de dérober à l’attention de leurs lecteurs ; et tandis qu’ils abuseront impunément de la provocation et de la ditfamation , il sera impossible à l’olfensé de porter sa défense devant le môme pul)lic près duquel il a été calomnié. Ainsi comme la lecture des feuilles quotidiennes, aliment parasite de la curiosité, absorbe ce qui reste de loisir à Latlention fatiguée et incessamment sollicitée de ce public, il ne restera plus d’oreille ouverte aux plaintes de l’opprimé.
Mais il ne suffit pas do signaler les causes ([ni enlèvent à la presse sa liberté et sa dignité, si l’on continue de subir les préjugés qui consacrent sa servitude et sa corruption. La presse périodique est devenue une puissance formidable, devant laquelle toute autorité tremble et rend les armes. Rompue au joug qu’elle s’est laissé imposer, l’administration n’a plus la force de le porter ni le courage de le briser; et pour comble d’abaissement, les ministres lui demandent l’aumône d’une apo-
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logie ou payent son silence. En se liant les Ijras, le pouvoir a démesurément accru la puissance du journalisme. Tandis qu’il est tributaire des rédacteurs (jui le défendent, il fournit à ceux qui l’attaquent des arguments contre lui-même. On a vu en effet le langage des oppositions varier avec les hommes ([ui entraient au ministère, et les mômes actes vantés ou condamnés alternativement par les mêmes plumes, suivant la personne qu’on voulait servir ou diffamer : versatilité non moins déshonorante pour la Y>i’esse, que mortelle au principe d’autorité.
On est tellement convaincu on France que les journaux font et défont les renommées, nomment et renversent les ministres, dominent etexploitent lesopinions, qu’on a cessé de contester leur droit à cette usurpation. Depuis qu’ils ont fait irruption en 1830 dans tous les emplois, et porté le découragement, la corruption et le désordre dans tous les services, nul ne songe à leur résister, et toutes les ambitions briguent leur appui. Quand le pouvoir se trouve forcé de rejiousser leurs attaques, il ne quitte pour cela ni la persuasion ni l’attitude de son infériorité. Il les marcliande ou les sollicite ; et s’il ose lutter contre eux, c’est corps à corps, sans aucun souci de sa dignité : le plus souvent ii adopte, élève, comble de grâces et d’honneurs leurs plus obscurs collal>orateurs, les uns pour les gagner, les autres pour les récom[>enser.
Ainsi l’administration dégradée a perdu toute considération; livrée aux médiocrités qu’on lui impose, elle n’a ni le discernement de ses intérêts ni le courage de ses devoirs. Avec la hiérarchie et la pratitjue sont disparues les dernières lueurs d’aptitude et de probité dont
elle a besoin pour étayer, sinon pour raffermir, l’État en ruine. Ceux mêmes qui ont eu le plus à soufTrir de la tyrannie des journaux, n’ont pas voiilu comprendre qu’il n’y avait pas plus de souveraineté possible que de liberté sous leur puissance dissolvante ; et les plus hardis s’en sont pris à la presse en général d’un monopole dont il lui importe autant qu au pouvoir d’être délivrée.
Les publications périodiques eurent sans doute une I grande part à la diffusion des idées démocratiques i{u’on
I appelle les conquêtes de 1789. Mais ni sous la première
I assemblée ni sous la seconde, le journalisme ne lit
j invasion dans les fonctions publiques; et si en 1792 les
sociétés secrètes jetèrent sur les bancs de la Convention i Marat et Carra, Brissot et Corsas, ils eurent ou la mo-
i deslie de s’en tenir à la toge sénatoriale, ou l’orgueil
;| de se croire au-dessus d’un commis. Cette innovation
( était réservée aux ministres de la Restauration. C’est
1 sous M. Decazes, en 1816, qu’on réglementa systémati-
! quement la presse pour s’en faire un moyen de gouver-
nement, ou un instrument d’opposition. Tout corsaire armé d’une plume reçut sa lettre de marque, sous laquelle il put impunément attaquer tous les pavillons. C’est de ce ministère et des lois dont nous parlons que date l’industrie du journalisme, qu’on destinait à saper le trône. En coiidamnanjt tous les écrivains qui avaient osé défendre ou avertir la monarchie, on fit place au C onstitutioJinel et à la Minerve^ qui purent ainsi sous leurs pavillons tricolores croiser sans concurrence contre la royauté. Cette piraterie s’exerça sous le patronage même t des ministères peuplés de ses aflidés ; et elle députa ses
complices à la chambre élective, d’où ils purent braver
sans danger un gouvernement dont la faiblesse s’accroissait de jour en jour en raison de sa mobilité.
Mais si cette prédominance de la presse industrielle est un danger pour l’Ktat et uiie usurpation sur la liberté de ]a tribune, elle est surtout incompatible avec le droit concédé par la Charte à tous les citoyens de publier leurs griefs, leurs vues et leurs opinions. La publicité n’est plus du domaine public dès qu’elle est concédée à des spéculateurs qui l’exploitent et peuvent à volonté la rendre inaccessible ou ruineuse.
11 est certainement contraire à tout principe de justice et de liberté d’accorder à quelques-uns un privilège sur ce qui ai)partient à tous. La direction d’un journal est une cour souveraine qui juge, professe, diffame sans responsabilité et sans contrôle. Elle peut nier ou altérer les faits contraires à l’opinion dont elle se prétend l’expression, et répéter chaque matin à ses abonnés les élucubrations que le caprice ou la mauvaise humeur, ou la spéculation auront inspirées à l’un des membres de l’ôlre multiple et irresponsable qui se donne effrontément pour être la France ou le pays
Si l’on considère quels sont communément ceux qui usent avec le moins de discrétion du privilège de régenter la société, de haranguer tout le genre humain et de s’interposer entre'les gouvernements et les i^euples, on s’étonnera de n’y compter qu’un petit nombre d’écrivains sérieux, débordés partout par des coopéraleurs inconnus, des mercenaires d’une ignorance impertur-
1. Cette désignati(3ii ne s adresse pas aux journaux.qui ont para sous CCS Litres. — Mais elle prouve mieux tju’une autre l’on trecuidance d'un journal^ tiui, n’ayaiit pas toujours deux mille abonnés, se préleiid la France entière. Chaque Iractiou de parti use de cette licence et a le même droit*
bable, des écoliers au tou tranchant, comme tout récent échappé du collège et des fantaisistes * qui n’ont pas même la conscience de leurs facultés littéraires. Ces condottiei'i la presse reçoivent l’impulsion du recruteur qui les a enrôlés dans un but purement merca'ntile, et qui n’ést lui-même qn’im spéculateur illettré, un banquier ou un marchand dont l’imagination n’a jamais dépassé la poésie de l’étal ou du comptoir^. Tels sont cependant les oracles de la politique, les régalaleiirs de l’opinion et les apôtres de la vérité. Leur unique sollicitude est le lucre, et leur habileté consiste à leurrer chaque matin le lecteur des succès imaginaires du parti qu’il honore de ses sympathies.
On conviendra que très peu de personnes composent des livres, et que le domaine des belles-lettres ne compte qu’un petit nombre de véritables indigènes, même en y comprenant les théâtres et les journaux. C’est une profession tout exceptionnelle, dont le libraire et l’éditeur ont seuls le secret. C’est même un commerce à peu près exclusif à la capitale; privilège si peu contesté <[ue le provincial le plus jaloux des supériorités et de l’honneur dont resplendit son arrondissement, négligera les productions locales les plus substantielles, pour les miettes tombées de la table du plus médiocre académicien, ou du bel-esprit de Paris le plus frelaté.
Elle est certainement éminente la profession qui se donne la mission d’éclairer le monde ou de le charmer par les prodiges de l’intelligence ; et l’on ne saurait
1. Ce mot nouveau est le seul caractéristique de la littérature à la mode.
2. Cette supposition n'a rien de fictif. Tout le monde sait qu'il existe un journal politi(fue acquis et soutenu par un épicier^ et une revue littéraire nourrie et dirigée par un ]30uclier.
avoir trop de vénération et d’encouragements pour ceux qui se dévouent à une si noble tâche. Mais à côté des esprits d’élite dont l’indépendance et les égarements mêmes veulent être respectés, n’y a-t-il pas affluence de fraudeurs et d’empiriques pour qui l’art d’écrire n’est qu’un métier, et qui, à l’aide d’une enseigne trompeuse, attirent la foule autour de leurs tréteaux? N’est-il pas dans l’intérêt de la liberté, autant que dans celui de l’art, de protéger le mérite isolé contre cette industrie qui l’intercepte en l’exploitant? et parce que la marchandise débitée par cette industrie est immatérielle et inappréciable, sera-t-elle affranchie des règles que la loi et la probité imposent à tout autre commerce?
Non sans doute : la liberté, par cela même qu’elle appartient à tous, a sa limite dans son propre principe qui n’admet pas qu’on empiète sur la liberté d’autrui, et qu’un intérêt mercantile soit traité à l’égal d’une production intellectuelle.
C’est par là que la presse périodique et collective est vulnérable; c’est par cette brèche que l’autorité publique ale droit de pénétrer dans ses plus intimes retraites, et de s’informer si, dans Tusage d’une chose qui est la propriété de tous, la l'aison sociale ne serait pas une sorte d’attentat au droit commun, comme pourrait être l’emprisonnement des eaux du fleuve, auquel le passant ne pourrait se désaltérer sans la permission du fermier ou du gardien. Il est certainement dans le devoir et naturellement aussi dans les limites de l’autorité et de la loi, d’empêcher celte usurpation ou de lui imposer des conditions telles, que la jouissance des dons de Dieu ne soit pas interdite à ses créatures, pour l’avantage exclusif de quehjues trafiquants.
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La première conséquence logique de ces prémisses à l’égard des écrits périodiques, c’est qu’aucun d’entre eux ne puisse se fonder sans une autorisation préalable, ni son exploitation se continuer, sans la surveillance et l’assentiment de l’administration publique. La direction en devrait être confiée à celui-là seulement qui aurait fait les mêmes preuves de capacité exigées du magistrat, du professeur et de tout officier ministériel d’un ordre élevé. C’est bien le moins qu’on demande au citoyen sans mission qui s’érige en censeur pul)lic, fonction si vénérée de l’antiquité, les mêmes garanties qu’on impose au candidat investi par le j)rince d’un office beaucoup plus modeste. Il ne faut pas que sons le voile de l’anonyme ou le. manteau grotesque du mannequin responsal)le, un gagiste ignare, un repris de justice ou un chevalier d’industrie qui ne porte pas le nom de son père, puisse impunément insulter les [)ouvoirs légaux. Le mensonge autorisé d’un rédacteur fictif n’est qu’un défi à la conscience du juge et un outrage à la raison publique.
Toute industrie nouvelle, pour être exercée légalement, doit avoir son acte de légitimation, dont la teneur sauvegarde les intérêts engagés et soit en concordance avec le droit commun; car le premier mérite de toute réglementation est d’appliquer à tous les cas le même principe de justice distributive. Mais à ces conditions communes à toutes les industries, il doit en être ajouté de plus expresses à une spécialité exceptionnelle comme celle dont le but est d’ouvrir une arène à la controverse. Il n’y a rien d’exorbitant à vouloir que celui qui /loit présider à ces débats, les inspirer ou en répondre, produise ses titres à la confiance, et soit d’nn âge dont
-ri;.-
DE LA VÉRITABLE LÉGISLATION DE LA PRESSE l’expérience permette de présumer la maturité du jugement.
Cette prudence est dans l’intérêt même du journal : d’autres précautions sont commandées dans celui des mœurs et pour la dignité des fonctionnaires publics. Ni député, ni ministre, ni pair ou dignitaire quelconrpie, ne peut, sans compromettre son indépendance, participer à l’exploitation d’une feuille périodique; et la Chambre elle-même se doit de ne pas réserver une loge spéciale aux journalistes qui vont y contrôler ses débats. Un procès-verbal régulier doit suffire à l’authenticité de ses séances; et les feiiillesqui s’alimentent des incidents et des scandales de la discussion, n’en resteront pas moins libres de commenter et de parodier les discours, mais sous leur responsabilité, et au risque de subir les désaveux et les poursuites des orateurs travestis qui se tiendront pour offensés de ces avanies.
Enfin pour détruire l’abus le plus fréquent et le plus intolérable de la presse périodique, il est indispensable que tout citoyen, attaqué dans ses colonnes, y puisse insérer sa réponse. On a beau se récrier contre cette injurieuse exigence, elle n’en est pas moins la conséquence rigoureuse du droit exorbitant d’investigation que s’arroge Je journal. La question est de savoir si la vie privée est de la compétence de ce tribunal illégal, et si ses arrêts sont irrécusables. Traduire à sa barre un citoyen que son obscurité et son indépendance de toute fonction publique doivent protéger contre les ennuis de la publicité, est déjà une violation de domicile; livrer son nom et sa réputation aux risées d’un public d’abonnés qu’il ne connaît pas, est une diffamation dont l’offensé doit obtenir réparation; et comme il n’y en a
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de siiffisaiile que devant le même public qu’on lient à désabuser, le journal doit être tenu d’avoir toujours nne page ouverte à ces sortes de réclamations. Refuser cette satisfaction serait une lâcheté ; en la rendant obligatoire, on réhabilitera l’honneur du journalisme, puis(ju’il n’y a pas d’autre compensation du tort qu’il cause ou do l’erreur qu’il propage.
On n’a pas manqué d’exagérer les diflîcultés et le scandale inévitable de ces récriminations ; mais ces craintes sont imaginaires ; rien n’empêche d’ailleurs de suppléer aux insertions amiablement consenties, par un règlement et un visa administratif; précautions suflisantes contre les provocations et la prolixité.
L’établissement d’une feuille périodique, quelque nom qu’on lui donne, est une création publique au même titre que celle d’un théâtre et d’une école, ou (jue ■ l’exploitation d’un brevet d’invention. Il est donc nécessairement soumis à la police du pays et à la surveillance de l’autorité. Ce n’est pas jioiir la feuille périodique que la publicité est un droit naturel, puisqu’elle ne se borne pas à en user privativement, qu’elle se donne pour l’organe de tous ceux qui professent une même opinion, et se produit avant tout comme une spéculation’commerciale. J^lle a pu cependant se prévaloir de la liberté qu’on lui laissait, mais uniquement par une omission de la loi et par une méprise de l’autorité.
Notre Révolution a suivi naturellement l’exemple de l’Angleterre et des Etats-Unis :
pensée d’aucun de ses apologistes que cette déviation de la liberté de la presse fût contraire à l’esprit de nos institutions et à la franchise du caractère national. 11 se peut qu’en raison des préoccupations exclusives de
ces peuples marchands, la licence illimitée des journaux n’y produise que l’indifférence et la satiété. Elle y a cependant inoculé un levain d’anarchie et de doute qui mine et ronge les racines de leur nationalité et de leur civilisation. Chez l’un les masses se dégradent, de plus en plus, par la misère et la mendicité, chez l’autre elles sont déjà corrompues par le mercantilisme et la démagogie. L’art d’écrire y est un trafic banal, plus familier aux habitués des clubs et des tavernes qu’aux amis des lettres et de la philosophie. Il suffit à cette population ignorante et cupide, qui s’accumule sans se civiliser, d’être brutale et sans foi pour se croire libre. Les études sérieuses et la poésie ne peuvent s’y naturaliser parce qu’elles n’ont pas cours à la Bourse. Ce sont des plantes parasites qui s’étiolent ou qu on y foule aux pieds. La France n’en est pas encore réduite à ne faire de la presse qu’un métier dont la stérile activité absorbe toutes les richesses intellectuelles du pays. Cette civilisation à rebours ne peut faire illusion aux nations encore policées de Tancien monde ; et les progrès de l’industrie du journalisme américain prouveraient au besoin que sa concurrence vient à bout d’emjiêcher de naître ou d’étouffer dans leur germe tout sentiment généreux et toute inspiration du génie.
Mais en soumettant la presse vénale, comme tout autre trafic, aux justes prévisions de la police et de l’administration, on ne porterait en effet aucune atteinte à la liberté intellectuelle, même dans l’exercice de son industrie, puisqu’il lui resterait la faculté de publier et de commenter tous les discours et tous les écrits qu’affranchit le nom de leurs auteurs; et dans cette catégorie se trouve naturellement tout collaborateur ou
correspondant signataire de ses articles. Le journalisme n’est tenu à plus de circonspection qu’en sa qualité de débitant d’opinions et de nouvelles, et parce qu’on doit veiller à ce qu’il ne se glisse parmi ses marchandises ni poison ni substances incendiaires. Quand il ne sera pas toute la politique, toute la littérature et toute la morale du siècle, il en deviendra la sentinelle plus vigilante, l’auxiliaire plus sincère et le censeur plus compétent.
Les journaux et les spectacles ont une frappante analogie dans les enseignements qu’ils propagent; aussi la morale et la paix publique ont un égal l)esoin que la police y maintienne l’ordre et la décence. La censure à laquelle sont soumises les pièces de théâtre, n’en a jamais retranché la moitié des obscénités qui salissent certains feuilletons. Cette confusion de politique, de romans, de réclames ^ qui fait de chaque journal un bazar ouvert à tous les genres de commerce, ne contribue pas plus à la gloire des lettres qu’au respect des mœurs ; et il ne serait peut-être pas sans utililé d’y porter remède, ne fùt-ce qu’en forçant toutes les publications périodiques à se renfermer dans la spécialité à laquelle elles se sont consacrées : les gazettes, aux nouvelles et aux aperçus politiques ; les revues, aux critiques et aux sujets littéraires ou philosophiques ; les recueils, aux œuvres d’art ou d’imagination dont les auteurs alimentent les feuilletons.
Cette condition inférieure de la presse mercantile est si généralement reconnue de ceux mêmes qui lui consacrent leur temps et leur réputation, que la plupart d’entre eux abdiquent leur caractère politique ou littéraire pour le subordonner à des combinaisons pure-
ment commerciales, très étrangères au mérite de la rédaction. Elle y cherche un lucre qu’elle ne trouverait pas dans une gestion sincère, et publie ce qu’on lui paye, sans égard à ce qu’il peut y avoir de contraire aux principes professés dans le corps du journal.
Ainsi l’exploitation des annonces est devenue le principal intérêt d’un grand nombre de journaux. Mais on a vu plus d’une fois les frais de manipulation d’une feuille, accréditée par un développement hors de proportion avec le produit de ses abonnements, ne pouvoir plus s’accorder avec les calculs de son éditeur; que fit-on alors? On créa, par une évolution habile, une source de profits assez abondants, non seulement pour combler le déficit, mais pour augmenter les bénéfices; on réduisit le prix do vente au-dessous du prix de revient, non seulement pour s’enrichir par cotte combinaison, mais encore Y)Oiir ruiner tous les concurrents qui ne purent se réduire au même taux, ou s’avisèrent trop tard d’imiter cet expédient, ou enfin l’acceptèrent dans des conditions moins favorables^.
On conçoit que le tarif des annonces progressant en raison de la vogue du journal propagateur, celui-ci doit à la longue recueillir la dépouille de ses compétiteurs moins heureux, et faire reculer ceux qui auraient la témérité de rivaliser avec lui. C’est ainsi que tous les commerces de spécialité ou do détail sont devenus imY^ossibles devant ces vastes dépôts de produits en tout genre, qui ne payent qu'une j)atente pour tout accaparer. La taxe qui pèse de tout son poids sur chaque bon-
1. C’est à M. Emile de Girardin, dont rhaljilclé est de notoriété publique, que le journalisme est rcdevaidc do cette importation anglaise.
tique isolée, read la lutte inégale, et le fisc lui-même y perd une partie de ses revenus ^ .
Le monopole des annonces, importé d’Angleterre avec tant d’autres abus, est en effet un tribut arbitrairement imposé dans un intérêt privé, et une usurpation sur les droits du fisc. Il ii’y a pas de consommations i>lus légitimement imposables que celles qui sont facullatives, comme l’usage du tabac. Du moins le gouvernement seul est le percepteur légal de cet impôt ; et son devoir est d’empêcher l’abus que peut en faire un spéculateur intéressé. Il y a même dans sa neutralité une singulière inconséquence, car il taxe sans pitié les afficlies, les prospectus et toutes les notifications et significations obligées, tandis qu’il ne prélève pas même une part minime dans les tributs que le journal lève et règle arbitrairement à son seul bénéfice. IS’y a-t-il pas dans cette tolérance autant d’injustice que de contradiction? L’insertion est une fraude, puisqu’elle confisque au profit d’un spéculateur le droit que le fisc percevrait sur l’aüicbe. Comment se fait-il qu’aucune des lois minutieuses, si impitoyaldes envers les moindres licences des écrivains, n’ait eu soupçon de cette énormité?
Un seul ban suffisait autrefois à ce besoin factice de publicité, qui n’a pour but avouable que de mettre en rapport la chose offerte et la main qui la cherche, le vendeur et l’acheteur. Il suffisait à l’un de payer une modique rétribution, et à l’autre de prendre la peine de feuilleter les Petites Affiches. Ce moyen était simple, mais infaillible, puisqu’il ne manquait jamais d’opérer
1. Les déljits qui coiiipreaucut toutes les spécial i Lés ne devraient-ils pas payer autant de patentes, avec leurs accessoires, qu"en subit le détaillant d‘uu seul article ?
la rencontre des intéressés ; tandis que le nouveau procédé est loin d’être aussi efficace. Pour mettre sous les regards de quelques lecteurs distraits, aux yeux desquels la page commerciale iPest qu’un fastidieux horsd’œuvre ou une déception, l’avis dont le spéculateur espère occuper le public, il faut qu’il frappe à toutes les portes de cette douane de publicité, et se soumette à la taxe arbitraire de chacun de ses bureaux. Toute ligne d’impression est tarifée, selon le bon plaisir du journal, en raison de sa vogue, du nombre et de la qualité présumée de ses abonnés ; de sorte que le marchand subit autant de courtages que la renommée a de voix, pour ne s’ouvrir que des débouchés partiels et douteux; tandis qu’il en trouvait un complet et assuré dans un journal spécial.
Li’empiétement des journaux politiques et littéraires sur le domaine des Petites Affiches n’est donc qu’une source de taxations abusives et de publicatious imparfaites. En ce cas, comme en tant d’autres, la liberté n’est invoquée qu’au profit du mensonge et de la friponnerie; la promesse de lecteurs attentifs et nombreux n’est qu’un leurre, puisque à peine un sur mille jette un regard distrait sur ces pages maculées. Ainsi l’administration, tolérant, dans un intérêt privé, la levée d’un impôt qu’elle pouvait alléger en le percevant ellemême, n’a fait que mettre le commerce à la merci de quelques contrebandiers qui le rançonnent. S’il néglige de payer le tribut, sa marchandise court le risque d’être dépréciée par la réclame perfide de quelque concurrent mieux avisé. Le moindre danger est de rester inconnu après avoir payé dix insertions qui ne sont pas parvenues à leur adresse; car chaque feuille n’a
qu’im nombre limité de lecteurs, parmi lesquels ne se trouve pas toujours celui auquel l’annonce est destinée, et ce dernier cherche en vain dans l’iinique journal qu’il reçoive le document qui n’y a pas été inséré.
Un centre commun, où les uns iraient déposer et les autres puiser les renseignements qu’ils croient dans leur intérêt de livrer ou de demander à la publicité, serait évidemment plus tutélaire et plus économique, quel que fût le prix d’insertion. L’autorité administrative et judiciaire peut seule donner aux publications leur authencité légale. Rien de plus aisé d’ailleurs que de confier à un gérant ou à un fermier la direction de cette feuille d’annonces et la perception de la taxe, qui serait réglée par une loi. En lui conférant le droit do traiter en outre amiablement pour la forme et la dimension de toutes sortes de réclames, ainsi que la presse périodique en use d’après le caprice des spéculateurs, il n’est pa« douteux que cette concession ne fût une source de revenu sérieux pour l’État, qui remplacerait ainsi, par un impôt facultatif et légitime, une partie du déficit résultant de la suppression de la loterie, de la ferme des jeux et tlu tarif des postes. Mais dût ce calcul être trompé, il mettrait un terme au scandale d’un courtage qui répugne à la liberté autant qu’à la dignité de la ]>resse littéraire.
Les journaux politiques qui s’engraissent du produit des annonces, perdraient sans doute à leur suppression, mais si tout le monde y gagnait, même l’honneur et la liberté de la presse, cela vaudrait la peine d’y songer. Il est certaiti que cette promiscuité du mercantilisme avec la rédaction a eu pour résultat de la lui subordonner. L’accessoire protégeant le principal devait naturellement
l’amoindrir. Aussi vit-on bientôt la réclame dominer la politique, et remiDlacerla critique elle-même. Dans tout journal loué au fermier des annonces on devait finir par tarifer les éloges et môme la simple mention en raison de la place qui leur est vendue sur la deuxième ou la (juatrième page. Aussi,- tandis que le libraire peut déployer ses enseignes dans l’espace dont il a compté le loyer, il n’y a pas de place pour l’appréciation du livre annoncé; ou il sera censuré sans pitié si l’auteur a négligé d’acheter son billet d’entrée. Ce brocantage n’est-il pas honteux et mortel pour les lettres? Ji serait sans doute plus digne et de meilleur goût de rendre à la critique sa sincérité, et aux œuvres de l’esprit leur indépendance.
Il n’est donc pas vrai que l’autorité se désarmât en protégeant la liberté d’écrire contre elle-même. Le journalisme qui repose sur des calculs commerciaux n’a rien de commun avec la libre émission des œuvres de l’esprit, puisqu’il les dénature ou les altère pour se les approprier. Les journalistes eux-mêmes sont intéressés à ce que l’un d’entre eux ne puisse pas abuser contre tous de sai^ublicité pour ouvrir un encan à d’autres industries qui rendent leur concurrence impossible. En cherchant dans cette criée des annonces un gain indépendant de sa rédaction proprement dite et du produit de ses abonnements, il se livre à une manœuvre illicite et frauduleuse; il préjudicie volontairement aux intérêts de ceux qui, subissant comme lui les frais de gestion, de timbre et de loyer, ne peuvent masquer leurs charges par une ressource occulte et une balance fictive. Dans toutes sortes de commerces, le marchand’ qui vend ouvertement au-dessous du prix do fabrique, ment et perd son
crédit, et sa faillite est imminente. Que deviendrait en effet le journal qui vit de subsides et de réclames, s’il se trouvait inopinément réduit à ses produits propres? Pense-t-on que son éditeur responsable comptât de clerc à maître avec ses créanciers, et rendît ce qu’il aurait reçu en dehors de ses abonnements ?
Il ferait banqueroute ! et c’est précisément ce qu’une législation sage doit tâcher de prévenir, en ne tolérant jDas ces fictions dans la comptabilité. Tout ce qui tend à surprendre la foi publique est de sa compétence, et c’est protéger la liberté de la presse, que d’empêcher sa dégradation.
Toutefois sila presse périodique est nécessairement soumise à des restrictions, en ce qu’elle est une industrie, elle doit jouir dans tout le reste des immunités de la presse intellectuelle. Lorsqu’elle a fourni les garanties matérielles que l’autorité est fondée à exiger, et les cautions morales dues à la société, elle devrait donc pouvoir librement se livrer à la polémicjue et à la critique des œuvres politiques ou littéraires. Mais non : chaque jour il lui faudra compter avec la police, pour qui tout blâme est un libelle et toute hardiesse un attentat; puis le parquet se livrera contre elle à des investigations qui tendront sans cesse à voir un délit dans une phrase satirique ou une périphrase à double sens; enfin le jury n’a-t-il pas ses brutalités, lui qui réunit toutes les incapacités diverses : l’ignorance et la passion, la prévention et l’indifférence, l’hésitation et la partialité?
Eh bien! oui, la presse périodique a besoin du plus grand essor : elle est obligée de répondre à l’avide curiosité du public à laquelle elle sert de guide et tient lieu trop souvent de lectures sérieuses ; voilà pourquoi
il faut l’afFranchir des entraves et des tracasseries qui la dépravent et l’irritent. Mais le seul moyen de lui assurer cette liberté, c’est d’élever un obstacle insurmontable à ses écarts, et le seul remède à ce danger c’est l’intervention du pouvoir : qu^’il soit représenté dans toutes les rédactions industrielles; qu’il se choisisse un coopérateur pour modérer leurs excès; mais que ce représentant lui-même ait l’esprit exercé, qu’il ait assez de tact et de libéralité pour ne pas s’arrêter à des minuties, et se scandaliser de simples tendances : il ne les eût pas autorisées peut-être, mais il les tolérera par amour de l’art autant que par respect pour le goût du public.
Quant aux productions spontanées de l’esprit et aux écrits isolés, il n’est pas plus donné à l’autorité publique d’en réglementer que d’en prévoir l’émission. La loi de 1822 avait reconnu son incompétence à l’égard des ouvrages d’un ou plusieurs volumes; mais en exceptant les brochures de moins de dix-huit feuilles d’impression, elle attentait gratuitement à la véritable liberté de l’écrivain, puisqu’elle lui interdisait le droit de publier sa pensée ailleurs que dans un livre in-octavo. Cette puérile distinction fut aisément éludée par la publication de recueils, de mélanges et de cours d’histoire, dans lesquels l’esprit séditieux se dilatait d’autant plus librement qu’il se prévalait de son format exceptionnel, et donnait au livre entier un. succès d’opposition qu’il n’eùt jamais obtenu pour lui-même.
Tous ces subterfuges du législateur ne servent qu faire douter de sa sincérité ou de son intelligence. La loi de 1827 signalait comme un délit la réimpression de quelques fragments d’auteurs célèbres contenant des allusions hostiles et des rapprochements injurieux à la
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royauté ou à la religion L’éditeur de ces extraits pouvait en décliner la responsabilité, et le mifiistère public se voir réduit à justifier ou à incriminer la mémoire de Voltaire ou de J. -J. Rousseau, ce qui n’eût ajouté qu’un peu de ridicule au scandale, et singulièrement contribué au succès de la satire.
Le préservatif le plus efficace contre ces ruses de guerre n’est pas dans la répression : elle est maladroite quand elle n’est pas odieuse, et l’autorité a mauvaise grilce à s’inquiéter d’injures indirectes. « Tu te fâches, Jupiter? donc tu as tort. » Mais puisque le ministère de la Restauration était à la fois si susceptible et si subtil, il avait un moyen bien plus sûr et plus débonnaire d’enlever cette ressource à ses adversaires que de sévir contre une compilation.
Quoi de plus légal, disons même de plus digne d’un gouvernement protecteur des lettres, que de s’attribuer la garde de l’honneur des écrivains dont le pays s’enorgueillit? Leur exhumation par lambeaux est une profanation impie de leur tombe. L’héritage des grands hommes est du domaine public, et doit être préservé de l’abus qu’ose en faire le premier venu, comme s’il était sa propriété privée. Il y aurait justice et convenance à ne tolérer, sans une permission spéciale, que la repro-^ duction de leurs œuvres complètes et sans mutilation. Croit-on que si les éditions des philosophes de Genève et de Ferney n’avaient pu paraître ([ue sous cette forme monumentale et avec le luxe typograf» bique que com-
1. La République aussi fit condamuer le libraire qui avait publié son histoire trop -fidèle, toute composée de passages textuels de Tite^ Live, de Salluste, de Suétone et surtout de Tacite. Mais tuer n’est pas répondre : c’était au contraire, dans ce cas, confirmer et accepter l’accusation.
porlo leur renommée, ou les eût colportées comme des manuels d’impiété, de révolte et de corruption?
Mais les précautions plus ou moins légitimes contre la presse collective ou commerciale ne sont jamais justiciables envers le cito5^en qui use de cette voie publique pour publier sa propre pensée. Ne perdons pas de vue cette distinction essentielle qui fixe la limite précise entre le droit à l’usage de tout ce qui tient une plume, et le domaine de la loi. Pour qu’un écrit avoué et signé de son auteur puisse être incriminé, il faut qu’il soit manifestement calomnieux, impur ou séditieux ; ce qui ne se présume pas d’un homme assez lettré pour avoir des lecteurs et assez courageux pour se nommer. Son délit dans ce cas n’est pas une prévision spéciale à la manière de le commettre, et il n’y a d’équivoque ni sur la criminalité de l’acte ni sur l’identité de la personne. Toutefois .avant que les tribunaux prononcent, il serait peut-être d’une sage réserve qu’en vertu de la protection exceptionnelle due à la presse, une dernière garantie fût oli’erte au prévenu.
Il y a peu de concordance entre le fait flagrant qui saisit le bras séculier, et les écarts immatériels de la pensée. Rien de commun entre l’esprit qui s’égare et la justice qui verbalise, entre le penseur qui affirme et le magistrat qui condamne. Il faudrait au juge une perspicacité surhumaine et infaillible pour sonder la conscience du philosophe ou du publiciste qui exerce aussi une magistrature imposante, et compte pamii ses pairs les princes de la science et les oracles mêmes dont il s’est inspiré.
Donc, avant de mettre au rôle la cause de tout écrivain, on devrait consulter un conseil d’en<[uête
composé d’hommes éminents en science et en dignité. Ce conseil modérateur, convoqué à la demande de l’accusé ou de l’accusateur, sans autre formalité, apprécierait l’écrit qui lui serait déféré, non seulement en ce qu’il aurait de repréhensible par lui-même, mais encore en ce que sa poursuite pourrait avoir de nuisible à la paix publique, à la saine politique ou à la morale. Il approuverait, suspendrait ou interdirait rinstruction sans avoir à en déduire les raisons. Est-il besoin d'ajouter que cet aréopage, comprenant les sommités de la magistrature, de l’administration et de la presse, doit être assez nombreux pour que ses membres, alternativement convoqués, ne soient pas inopportunément détournés de leurs occupations habituelles ni exposés aux obsessions des parties? Un secrétaire sulfirait aux convocations, aux rapports préparatoires et à la rédaction du procès-veibal, qui se bornerait à résumer l’avis du comité; le ministre pourrait le communiquer ouïe tenir secret suivant sa volonté et les impulsions de sa prudence.
Nul ne peut être tenté de décliner cette compétence dont le but serait évidemment de diminuer le nombre et la gravité des procès en cette matière. Accoutumé à ne voir qu’une industrie dans l’abus qu’on fait trop généralement de cet instrument de publicité, peut-être trouvera-t-on excessifs et dangereux les ménagements qu’il nous paraît nécessaire d’adopter pour rendre à la véritable presse le rang et la dignité inséparables du caractère que nous voudrions lui imprimer. Si le législateur l’envisage, comme il le doit, sous le rapport qui riionore et l’élève le plus, il ne saurait procéder envers elle avec trop d’égards et de circonspection. Qu’y a-t-il
en effet de plus noble et de plus grand dans l’iiomme que l’essor de sa pensée et l’expansion de son âme immortelle? Quelle pusillanimité a pu suggérer l’idée de lui opposer des lois réglementaires, applicables tout au plus aux besoins de la vie matérielle? On aura beau rabaisser les erreurs de l’intelligence aux proportions d’un fait vulgaire, on ne les saisira jamais que par les rajiports mesquins d’une assimilation fictive ; et des lois sans pitié pour la liberté seront toujours sans vertu contre la licence. Une critique judicieuse et incorruptible aura certainement plus d’efficacité qu’un arrêt; et dans la plupart des cas, c’est à la compétence de ce tribunal qu’il sera préférable de recourir.
11 n’est licite en aucun pays de manquer de respect au souverain, au magistrat, aux croyances et aux mœurs. Tout le monde est d’accord sur le droit de tout pouvoir établi à se défendre et à se conserver; et toute répression est assurée de l’assentiment des consciences, qui a pour but de protéger la morale et l’ordre public contre de tels attentats. Mais ces attentats ne changent pas de nature parce qu’ils se compliquent de quelques caractères typographiques ; ils relèvent du droit commun, c’est incontestable : voilà précisément pourquoi contre eux des lois d’exception sont non seulement superflues, mais suspectes; car elles supposent qu’il s’agit de servir d’autres intérêts que ceux auxquels suffit la loi commune.
L’impunité des délits de la presse eût. été beaucoup moins funeste à la Restauration que ne l’a été le mode do répression infligé sans réflexion et sans discernement à ces délits par des ministres maladroits, no soupçonnant pas môme que le pouvoir dût étudier l’ac-
tioii mystérieaso des idées et des opinions. Ils se sont émus du bourdonnement des insectes qui frappaient l’air de leurs ailes, et n’ont pas même aperçu le reptile venimeux qui enlaçait déjà le sceptre inerte de la royauté. Qu’importent à Tliomme d’Ëtat pratique les agitations d’un monde idéal, si elles n’ont pas de retentissement dans l’ordre réel? Quel danger y a-t-il à ce (jue de petits esprits turbulents revêtent un moment l’armure du génie pour semer dans l’espace quelques éclairs qui se perdent dans les rayons lumineux dont l’atmosphère est inondée? Ne voit-on pas qu’ils sont inhabiles à s’en servir, et qu’un peu de bruit et d’éblouissement n’est pas une perturbation sérieuse ?
Entre les mains d’une autorité ferme et vigilante les écarts de la presse sont toujours faciles à contenir Ils ne deviennent offensifs et redoutables qu’autant qu’elle est elle-même tracassière, sans dignité, dépourvue de sagacité et plus susceptible encore que vulnérable.
1. Le colportage seul est une arme si malléable pour la police, qu’il .suffirait aux mains d’une autorité iuteUigente pour empêcher la circuation d’un livre jugé dangereux, sans qu’elle se donnât le tort d’aucune rigueur ni interdiction ax:>x)arente. Elle est assez forte pour suffire à tout, sans bruit et sans persécution, pourvu qu’elle comprenne, use dans une juste mesure, et se fasse comprendre sans recourir à de vaines justifications. Qu’une souscription à des brochures isolées, signées d’un même nom, réel ou pseudonyme, présente une série d'attaques ou de diffamations systématiques : n’est-elle pas assimilable aux feuilles périodiques, etc.? Les clameurs des forbans littéraires ne parviendront amais à ameuter l'opinion contre une administration prudente et ferme dont l’intelligence ne sera pas mise en doute.
nK I.A r.ITT K RATURE
CONSIOÉRÉE CORME EXRRESSIOA DE LA SOCIÉTÉ
Cette étude est le comj)lément de nos observations sur rinstiTiction publique et sur la liberté de la presse. Elle clora le travail que nous avions entrepris sous la Restauration dans le désir de lui faire comprendre le danger et l’inutilité des concessions imprudentes qu’elle faisait à la Révolution. Nous avons toujours ressenti trop d’aversion et de mépris envers cette prétendue comfuête de la raison, pour triompher du déplorable accomplissement de nos prévisions. Mais, nous tenons à le prouver, ce n’est pas par une alfection exclusive, aveugle et intéressée, que nous avons placé ce qu’on appelle l’ancien régime au-dessus de ce qui lui survit. S’il a été grand, heureux et regrettable, c’est par comparaison, et parce qu’en le perdant le peuple français a perdu le plus clair de ses libertés, de sa physionomie et son rang- parmi les nations civilisées et lettrées.
Nous n’ignorons pas combien cette conviction choque de préjugés, renverse d’idoles et révolte d’orgueils ; mais il suffit, croyons-nous, de montrer dans l’appareil théâtral de leur auréole ^ les génies et les
1. Ou gloire^ au théâtre, cxuelqiies lambeaux de toiles figurant
des nuages entre lesquels troue quelque comt^arse déguisée en déesse ou un danseur armé en héros.
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mérites que le siècle encense et déifie, pour faire comprendre combien les lettres sont déchues et le goût dépravé. Le bon sens national se renie lui-même comme un reste de cet ancien régime si irrévocablement et si universellement consimé par la génération glorieuse, qui ne l’a pas connu, mais qu’on a instruite à le maudire.
Il serait oiseux de mettre en question l’influence bonne ou mauvaise de l’opinion sur la société : elle est le ciment et le dissolvant des institutions et des gouvernements ; c’est elle qui dicte les lois et qui les foule aux pieds, qui fronde les préjugés populaires et s’identifie avec eux, qui fournit des armes à la révolte et des prétextes à l’ambition. Depuis la découverte de l’Amérique surtout, et après la Réforme, elle a violemment agité les nations européennes, et, par elles, toutes celles que le commerce et la colonisation ont associées à leurs usages et à leur civilisation.
Toutefois cette influence variable est aussi souvent fictive que réelle, ou nuisible que salutaire. Elle n’a pas d’initiative, et n’exerce pas une autorité qui lui soit propre; elle n’est ni spontanée ni infaillible, et ce serait une méprise grossière d’attribuer à ses inspirations l’espèce de souveraineté qu’elle s’arroge sur le monde. Elle éprouve trop souvent la réaction des faits matériels et des passions qui se produisent sans la consulter pour qu’il soit possible de lui faire honneur des événements, qu’elle subit plus qu’elle ne les dirige. Toute sa vertu consiste à précipiter ou à ralentir l’impulsion reçue par elle; néanmoins, soit qu’elle cède, soit qu’elle résiste, en politique comme en matière de goût, elle est attelée au joug d’une force antérieure qui la pousse ou la retient.
Elle le porte avec plus ou moins d’effort, sans jamais s’en affranchir. Il lui arrive de dévier ou de reculer; mais une fois le but dépassé, elle ne saurait s’en apercevoir. Yienne quelque obstacle, elle s’y heurte souvent, et travaille alors à sa propre décomposition ou à sa propre modification. Volontiers elle prend une halte pour un gîte et un sentier perdu pour une découverte.
L’opinion enfin n’est pas d’une essence pins parfaite ([Lie l’âme unie au corps, laquelle s’associe plus souvent à ses appétits sensuels et à ses besoins grossiers, qu’elle ne parvient à les dominer ou à les épurer. La Révolution, qui se prétend fille de l’opinion, atirait peine à démontrer sa douteuse origine; car cette opinion a mis pour la combattre et la renier plus de conviction et d’autorité qu’elle n’en a jamais eu pour la servir. L’esprit d’innovation qui soufflait .sur le dix-huitième siècle n’a su pro" duire que la confusion et le despotisme. Toutes les lumières de la propagande philosophique se sont éteintes dans le sang, et le progrès imprimé à la civilisation devait aboutir aux sans-culottes de 1793, ou, ce qui est plus honteux et plus déplorable encore, à la glorification de ses aberrations criminelles et de ses extravagances démocratiques.
Les réformateurs qui sont venus au nom de la raison, ont surpassé les inconséquences de ceux qui tuaient pour convertir; et la corruption des esprits a été plus loin que celle des mœurs. Mais si l’opinion n’a pas mis obstacle à ces débordements du progrès social^ on ne saurait lui reprocher d'y avoir applaudi; et la presse, organe suspect mais écho fidèle de ses variations, l’a gourmandée ou désavouée avec autant d’opiniâtreté qu’elle en a pu mettre à l’exciter ou à l’égarer. La plume n’est
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plus guère qu’un objet de calcul ou de trafic, et les académies de nos jours auront peine à persuader à la postérité que les "ouvrages couronnés par elles, et les louanges qu’elles se donnent soient autant de manifestations de la supériorité du siècle.
Parmi les aphorismes philosophiques que le public accepte comme des enseignements, celui qui fait de l’opinion la reine du monde, aurait grand besoin d’un commentaire. Il n’y a pas plus d’opinion durable que d’opinion universelle, et celte reine d’un jour ou d’une coterie n’est, quelques pas plus loin, qu’une vile esclave. Le puissant l’impose ou la brave, et le courage qui s’en affranchit n’est parfois que l’ennui, le dégoût ou la satiété. La Ligue et l’Inquisition ont eu pour elles l’opinion de tout un peuple et de tout un siècle; et c’est au moment même où les Français criaient le plus haut « Vive la République ! » que Napoléon en faisait des serfs, des chambellans et des janissaires. On ne peut donc pas avoir foi dans les livres qui passent pour exprimer ou diriger l’opinion, non plus que dans les réputations que l’engouement populaire ou l’esprit de parti se charge d’imposer à l’admiration publique. Il y en a de factices et d’usurpées dans les lettres autant que dans la politique.
La littérature se divise en deux branches qu’il importe de ne jamais confondre pour les juger sainement. Elles n’ont de commun que le charme du style ; mais dans l’une la pensée domine la forme, c’est celle du raisonnement ; et dans l’autre l’art ne tolère pas la médiocrité, c’est la fiction. Le génie peut s’y faire pardonner l’oubli de la règle, mais le goût seul y peut faire tolérer la vulgarité.
A la jiremière se rattachent la philosophie, Thistoire, la politique, la législation, la critique et jusqu’à la théorie des sciences et des arts. C’est elle qui influe le plus directement sur les mœurs, sur l’opinion et sur la mar- . che progressive ou rétrograde de la civilisation ; elle agit meme sur les œuvres d’imagination en raison des rudiments et des conditions qu’elle leur impose.
La seconde comprend plus spécialement les inventions de l’art, telles que la poésie, le théâtre et le roman, ou la peinture des mœurs. Ces créations de l’esprit n’ont pas tant pour objet d’instruire que de plaire et d’intéresser. Elles ap|)artieniient à tous les âges du monde. Pour les peuples primitifs elles ont été les émanations spontanées du génie humain et les divines expansions de l’âme. Pour les peuples vieillis et rassasiés elles sont encore les plus nobles exercices delà vie intellectuelle. Mais comme riiumanité déchue ou blasée n’admet plus dans ses délassements l’inspiration naïve et l’admiration sympathique qui faisaient le charme printanier de ses jeunes ébauches, elle est devenue plus exigeante à mesure que l’art a grandi. Il en estréduit à subordonner ses plus libres élans aux entraves d’une formule de convention dont il ne saurait s’affranchir sans tomber, et qu’il ne peut vaincre qu’en la portant avec aisance. Ainsi la litérature moderne ne se concevrait pas sans le secours de la critique, c’est-à-dire sans le sentiment des convenances, sans le respect de la règle et du goût. Le poète et le romancier qui dédaignent cette gène salutaire ii’impriment pas pour cela un cachet d’indépemlaiice et d’originalité à leurs ouvrages. Iis tombent inévitablement dans le faux, et leur impuissance se trahit par l’exagération de leurs efforts. Aussi les productions dont l’ima-
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giiiatioii seule fait les frais ii’ont-elles de nos jours qu’une valeur secondaire et conditionnelle, une vogue fugitive et rarement unanime, comme les objets de luxe* et de mode. Elles sortent trop souvent des limites de l’art pour se mettre au service des partis, et se confondent alors avec les nuances plus tranchées de la polémique.