DE SES RAPPORTS AVEC LES IDÉES ET LES MOEURS
Les études qui se lient de plus près au progrès de la science sociale devaient prendre plus de développement à mesure que l’expérience et la réflexion dissipaient les illusions des générations poétiques; et la philosophie se plaça bientôt au premier rang. Telle qu’elle se révéla dans l’antiquité, elle ne prétendit pas d’abord à la réforme des gouvernements et à la régénération du monde réel. Ses écoles, en dehors du mouvement social, procédaient par des systèmes plus ou moins plausibles sur les lois qui régissent le monde matériel, ou des conjectures plus ou moins ingénieuses sur les mystères de la vie ou de la mort. Les noms de Pythagore et de Zénon ont survécu aux cosmogonies qu’ils avaient rêvées, et ceux de Socrate et de Platon se recommandent moins par le souvenir de leur doctrine que par leur intuition de la suprême intelligence et de l’immortalité do l’ame. A peine soupçonnait-on, avant que Cicéron eût écrit son traité sur la nature des dieux, que la théologie toute symbolique ou dogmatique des religions primitives pût devenir une étude accessible au raisonnement ; et de même qu’Aristote fut le premier explorateur de la science politique, nul avant Tacite n’avait songé à soumettre Thistoire aux jugements de l’historien.
Le christianisme a changé le cours des recherches philosophiques en relevant la dignité de l’homme par la révélation de son origine et de sa fin^. Des vérités qu’il a semées découlent naturellement la moralité des lois et les devoirs de la souveraineté ; cependant on ne saurait dire que l’humanité ait fait de véritables progrès dans l’application des maximes de l’Jxvangile au gouvernement des nations. Les subtilités de l’orgueil en ont arrêté la propagation plus que les persécutions du paganisme. Le principe d’autorité en matière de foi, l’austérité des mœurs et l’iiicompréhensibilité du dogme ont servi de prétextes à tous les schismes et à toutes les hérésies; et toute la ligue protestante conjurée contre l’unité catholique tend à dissoudre de plus en plus la société chrétienne, sans avoir en elle-même aucune identité de doctrine. Le rationalisme a donc empêché le développement de la loi d’amour et d’union que la liberté d’examen est impuissante à expliquer.
La philosophie moderne en est ainsi réduite à fonder toute sa métaphysique sur le dédain du dogme et le scepticisme. Mais en neutralisant lo piincipe de la charité, elle a éteint en elle-même celui de son antique fécondité. Le titre de rationaliste (ju’elle s attribue n’est qu’une usurpation, puisqu’elle s’applique à combattre et non à édifier. L’esprit de doute n’a jamais été un guide suffisant de la raison : il n’est qu’un écho sonore du pyrrhonisme antique, sensé peut-être quand il hésite, mais suspect quand il nie, et absurde quand il affirme. La vérité n’est pas dans la négation, et les instincts do l’homme, ses besoins intellectuels, ses préjugés mêmes
1. L’Ancien Testament lui-même est antérieur à l’enseignement de lu théologie.
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et ses superstitions en sont moins éloignés que les révoltes d’une raison impuissante à comprendre les mystères qui l’environnent et les penchants qui l’entraînent.
Les premières excursions de la [)liilosophie moderne dans les questions politiques et religieuses furent d’abord timides et circonspectes. Ni Descartes, ni Bacon lui-même, ne se sont donnés pour des réformateurs des croyances reçues, et tous les écrivains du siècle de Louis XIV témoignent de la simplicité de leur foi, autant que de leur respect pour l’autorité. Les hardiesses de la pensée ne consistaient pas alors dans la provocation, mais dans le cri de la conscience, et lorsqu’elles se manifestaient en public, c’était par la voix de l’orateur sacré rap|)elant au souverain les obligations de sa charge, aux grands de la terre leur néant, et réclamant au nom de Dieu protection pour le faible ou justice pour l’opprimé. Si quelques esprits aventureux s’égaraient dans les espaces du monde idéal, c’était, comme Malebranebe ou Fénelon, pour s’y abîmer dans les merveilles de la création, y puiser de nouveaux motifs d’en bénir ou d’en adorer l’auteur, et non pour y profaner les arcanes qu’il a voulu dérolier à l’œil troj) faible de ses créatures.
Mais à côté de cotte philosophie pudique, qui est restée celle de Leibnitz et de Newton, s’agitait une secte d’esprits inquiets, humiliés do leur médiocrité ou irrités de leur faiblesse, qui s’en prenaient à Dieu de leur infériorité parmi les hommes. Secte impatiente de tout frein, véritable ennemi domestique, aucune affection de famille ne la retenait, et tout autre lien social l’importunait; sous les noms de liberté et de droits de
l’homme, cachant ses éternelles convoitises, elie hrûlait de tout renverser, pour tout envahir. JEile a 1)0 nie versé l’Allemagne sous prétexte de réforme religieuse, ensanglanté l’Angleterre pour se gorger des dépouilles du clergé, et fait la Révolution française au nom de la philosophie. C’est au culte du pays qu’elle a partout porté les premiers coups, persuadée que, la foi éteinte, elle aurait bon marché de tout le reste. Son évangile se composait d’abord de gnosticisme, d’arianisme et de toutes les hérésies dont le triomphe de l’Eglise avait comprimé l’expansion, ce qui explique sa haine contre le catholicisme. C’est elle qui, retranchée derrière les vieilles erreurs du manichéisme et de l’école matérialiste, a .fini par s’allier au philosophisme voltairien et encyclopédiste pour opposer aux lois d’une monarchie tempérée les maximes incendiaires d’une liberté chimérique et d’une égalité absolue.
Les livres de Hobbes, de Raynal, d'IIelvétius, de d’Holbach et de tous les philosophes qui ont exagéré le doute et l’incrédulité auraient été impuissants à pervertir la génération qui a renversé la monarchie française, si déjà les convictions n’avaient été ébranlées par le triomphe de la Réforme. La Révolution n’en fut que la conséquence et le complément. Le concours des philosophes du xviii® siècle y contribua sans doute, mais il le compromit peut-être par l’exagération de ses impiétés, car la réaction qui se déclara contre eux ne se fit pas attendre, et la renommée de A^oltaire déchut en raison du décri des doctrines dont il s’était déclaré le prophète; le protestantisme au contraire conservait et affichait même une certaine gravité dans sa haine et un redoublement d’austérité mystique propre à encoura-
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ger les orgueils timides, c’est-à-dire les plus nombreux.
11 ne reste rien des écrits fanatiques inspirés par la Révolution à cette multitude d’orateurs et de beauxesprits improvisés à qui l’entlioiisiasme ou la colère tenait lieu de génie ou de talent; les seuls publicistes qu’elle ait illustrés et dont les ouvrages lui survivent sont précisément ceux qui l’ont combattue avec le plus de courage et d’habileté. On peut s’en étonner, mais non le méconnaître ; car aucune réputation de cette époque ne saurait être comparée à celle que se sont justement acquise Burke et Mallet du Pan. Leur éloquence, pleine de conviction et d’autorité, plane fort au-dessus des plus fougueux tribuns dans le paroxysme de leur popularité, tant les accents de la vérité et de la raison ont d’échos qui leur répondent des profondeurs de la conscience humaine! L’anglican Burke, l’un des oracles de rof)position parlementaire, et le Suisse Mallet du Pan, citoyen d’une république protestante, ont été les premiers et les plus intrépides adversaires de la Révolution française; ils l’ont jugée plus sévèrement qu’aucun des Français qu’elle a le plus froissés. Après eux ce sont encore deux étrangers qui l’ont observée avec le moins d’illusion, mais avec l’indignation de tous les hommes de cœur; c’est le comte de Maistre, un Piémontais, c’est encore le représentant de la nouvelle républit[ue américaine à Paris.
Chacun de ces témoignages, dont l’impartialité ne saurait être mise en doute, a plus de poids que toutes les apologies des fauteurs de cette révolution, dont ils ont signalé les sanglants excès, dont ils ont prédit, avec une inexorable infaillibilité, les palinodies, les rodomonlades elles récidives toujours stériles. Leurs pro-
CONSIDÉRÉE COMME EXPRESSION DE LA SOCIÉTÉ testations énergiques surnageront au-dessus du déluge de mensonges qui inonde encore les bas fonds de la société, comme un monument de la supériorité de leur intelligence, de la droiture de leurs sentiments et de la rectitude de leur raison.
Il est un fait ignoré de beaucoup de savants, fait que les préoccupations de l’école moderne l’ont empôcliée de remarquer, c’est que les ouvrages, qui même de nos jours ont exercé quelque influence sur les esprits sérieux, et les auteurs dont les noms sont devenus européens, sont tous, on peut même dire sans exception, des ouvrages et des auteurs religieux et monarchiques.
Qu’on nous dise pourquoi, à la première apparition de la simple introduction d’un traité sur V indifférence en matière de religion^ toute la république des lettres s’est émue, trop impatiente peut-être de proclamer son auteur le premier écrivain du siècle?*
Qui nous expliquera la cause mystérieuse du retentissement des écrits prophétiques de M. de Maistre, d’un accès si difficile aux intelligences vulgaires, tant attaqués par tous les dispensateurs de la renommée, et jouissant néanmoins d’une autorité que les anathèmes et les dédains de la philosojihie n’ont fait que consolider?
Qui ne sait qu’à l’auteur du Génie du christianisme on a décerné, aux acclamations de deux générations successives, le premier prix de la littérature contemporaine?
Gite-t-on parmi les œuvres les plus célèbres du scepticisme moderne, quelle que soit d’ailleurs la divergence d’oinnions sur le fond des choses, un style plus étincelant, une argumentation plus pressante, des aper-
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eus plus fins et plus lumineux que n’en présentent la Théorie du joouvoir ]Dolitique et religieux ^ la Législation jnnmitive et la Question du divorce? jamais ces méditations ont-elles révélé une conviction plus sincère, servie par une logique aussi lucide et une touche aussi spirituelle? Jamais les principes immuables du gouvernement des sociétés humaines ont-ils été envisagés d’un point de vue plus élevé, d’un coup d’œil plus vaste et plus sùr? Si l’austérité de ces études n’en éloignait les esprits superficiels, ils y trouveraient eux-mêmes un attrait plein de charme et un souffle inspirateur, absent des pages arides que le sophisme s’efforce en vain de féconder.
Mais de ces hauteurs descendons à la zone plus familière où se débattent les intérêts positifs auxquels préside l’administration pratique : quel écrivain y porta un discernement plus communicatif, une main plus ferme et un tact plus exquis que l’auteur de la Corresjoondance administrative adressée à M. de Blacas? Le principe d’autorité y est dégagé de tout ce qui peut l’affaiblir ou l’égarer; mais fortifié de tout ce qui le nourrit, l’ordre, la justice et la modération.
A ne considérer enfin la littérature qu’au point de vue de l’art, n’est-ce pas le sentiment tout monarchique et religieux dont le poète s’est inspiré qui a fait vivre scs vers? Le premier et grâce à un tel sentiment il a triomphé de rindifiérence d’un public blasé sur ces jeux de l’imagination; leur importune harmonie seml)le eu effet défier iroi^iquement la préoccupation universelle des esprits exclusivement absorbés dans les intérêts matériels ou les intrigues politiques : or, pour être accueillies avec une ferveur si inaccoutumée, il a suffi
aux Méditations d’apparaître au moment même où la réaction d’un ordre d’idées plus moral semblait refouler les souvenirs de la Révolution; à la vue de cette œuvre si pleine de sentiment et de poésie la génération survivante rougit de sa déchéance intellectuelle et de son matérialisme.
Ainsi les noms de Lamennais, de Chateaubriand, de Bonald, de de Maistre, ceux mêmes de Fiévée et de Lamartine ont rayonné avec un éclat qu’aucune des célébrités littéraires de la Révolution n’a égalé. Mais cette prééminence ils la doivent aux doctrines qu’ils ont honorées plus encore qu’au talent qu’ils leur ont consacré; cela est incontestable, et ceux-là mêmes qui se sont le plus illustrés dans ces luttes de l’intelligence, ont vu leur gloire éclipsée dès qu’ils ont déserté ou désavoué la cause qu’ils avaient embrassée. En répudiant ses croyances Lamennais n’a conservé ni la vigueur de sa dialectique, ni la pureté azurée de son style. Il n’a porté à ses nouveaux alliés qu’une ferveur névralgique et une énergie dévoyée. Chateaubriand, ivre de bruit et de flatteries, s’est inféodé aux débitants de renommées qui en ont fait un homme d’Etat. Mais, irrité qu’on lui mesurât l’admiration et la confiance, il s’en est vengé avec peu de prudence et de générosité, en s’infligeant à lui-même la diffamation dont ses Mémoires d' outre-tombe débordent, e't de plus il y trahit une intempérance d’orgueil et de personnalité peu dignes d’un si beau talent. En changeant sa harpe éolienne pour les pipeaux démocratiques, Lamartine n’en a tiré que des sons vagues ou faux, accompagnement prosaïque d’une vanité fourvoyée qui signe de son nom toutes les histoires retournées que l’esprit de
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commerce ou de parti escompte comme un billet à ordre, au grand scandale de la science.
Le même châtiment attend tous les beaux-esprits qui, enivrés de louanges méritées en se vouant à la défense de la vérité et de la vertu, ne veulent chercher leur force qu’en eux-mêmes, et croient pouvoir avec un égal succès la mettre au service de la perversité contemporaine et de la Révolution. Mais entre le principe mis en cause et l’écrivain qui l’illumine du feu de son génie, il doit y avoir et il y aune évidente solidarité : reconnaissons-le à la gloire de ce public inconnu dont les jugements consciencieux et désintéressés rectifient et finissent par dominer l’opinion. De plus il faut proclamer ce fait pour la consolation de certains hommes, qui, avec des talents que nul ne conteste, n’ont pourtant jamais obtenu cette admiration sympathique et solennelle des gens de hien, admiration qui ferait comme un harmonieux écho à leur mérite aussi bien qu’aux sentiments de leur âme L
L’estime est acquise d’avance à qui défend les vérités religieuses et morales, parce qu’il relève la nature humaine humiliée des doctrines qui tendent à la déshériter de sa céleste origine, et que l’éloquence en reçoit à son tour des inspirations qui la grandissent et l’éclairent.
1. Quelle poésie égale Téncrgie, la souplesse, la magie des vers de la Némésis? D’où vient que son auteur compte à peine parmi les notabilités académiques, tandis que Lamartine, moins varié dans ses conceptions, moins riche d’images et d’harmonie, est devenu le prince des poètes de son temps? ce n’est pas parce qu’il est toujours mélodieux et que l’élégance de la forme l’emporte sur la vigueur de l’invention, mais uniquement parce qu’il chante à T unisson des âmes religieuses et tendres. On ne se lasse x)oint d’entendre, fussent-ils sur un ton un peu monotone, les accents qui rappellent la x^atrie absente et la pureté des premières imx^ressions.
Comment comprendre ce phomène si réellement l’opinion factice qui se prétend dominante répond aux nobles instincts de l’âme, et si elle est le seul organe que la raison avoue et dont la conscience publique ratifie les oracles?
Les jugements quelquefois tardifs, mais toujours infaillibles de la postérité, ne se sont pas longtemps fait attendre sur cette école du dix-huitième siècle qui distribuait, avec une partialité si dédaigneuse, les couronnes et les fauteuils académiques. Elle eut beau protester en souriant contre la répulsion instinctive de Napoléon, les œuvres sont restées ensevelies dans les archives de l’Institut. Les noms de Carat, de Tracy, de Cérando et de toute la légion des modernes philanthropes figurent honoral)lement dans l’Almanach royal sur la liste des illustrations composant la classe des sciences morales et jjoliliqties ; mais nul ne lit leurs gloses volumineuses, et très peu se souviennent qu’elles ont été louées et consacrées par les dispensateurs de la gloire littéraire. En sera-t-il ainsi des succès plus bruyants et plus ambitieux de M. Guizot, deM. Cousin et des autres professeurs qui ont manipulé l’histoire et la philosophie pour s’en forger des armes contre la légitimité ou contre la religion ? L’avenir n’est pas loin qui résoudra le problème de la durée assignée aux écrits inspirés par des intérêts et des dissentiments passagers.
Néanmoins si tant de livres, que leur vogue temporaire semblait mettre au-dessus de la critique, sont menacés d’un si prochain oubli, on aurait tort d’en conclure que leur succès ne puisse pas être justifié. Leurs auteurs y ont prodigué dos trésors d’imagination, d’érudition et de dialectique ; il leur en fallait plus
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peut-être pour établir leurs systèmes plus ou moins contestés que n’en exige le triomphe d’une vérité vulgaire déjà admise par le sens intime, et dont la démonstration trop minutieuse semblerait mettre en doute l’intelligence du lecteur. Mais il leur manque précisément ce parfum de foi, cette sève du sentiment moral, celte expansion de l’âme, partout présente, qui fait vivre les ouvrages conçus au souffle inspirateur de l’esprit religieux.
Nous sommes persuadé que les derniers écrivains dont la philosophie s’honore ont ramené la discussion sur un terrain moins stérile; par la loyauté de leurs concessions autant que par leur talent, ils ont ajouté à la gloire littéraire du siècle. Loin de nous la pensée de les confondre avec ceux que la Révolution inspire dans ses sanglantes orgies. Que devient en etfet la littérature sous le règne effroyable de la Convention? Le grossier langage des clul)S et des tavernes éteignit jusqu’au souvenir de ces productions gracieuses et de cette fleur d’urbanité qui avaient servi de modèles à l’Europe civilisée. Il suffit de jeter un coup d'œil sur l’abaissement de nos mœurs littéraires, successivement souillées par une populace ignorante et une soldatesque brutale, pour comprendre tout ce qu’elles ont reconquis sur la barbarie depuis l’avènement du dix-neuvième siècle, et surtout durant la Restauration.
Si les lettres et ceux qui les cultivent n’ont pas toujours eu la dignité, l’éclat ou môme l’originalité dont le siècle de Louis XIV a gardé le secret, on peut leur accorder le mérite d’une plus grande fécondité et d’une popularité moins restreinte. Seulement on y retrouve souvent l’empreinte delà dégradation que la Révolution
leur a fait subir. Ou y chercherait vaiuement cette franchise virginale qui donne tant de charme aux modèles de ranlit[uité et do tous les âges do renaissance. On aspire au naturel, et l’on n’est que trivial; on veut être grave, et l’on se gourme; on alfecto l’aisance et les airs de gentilhomme, et l’on n’a que des prétentions bourgeoises. La manie de faire du neuf jonche nos théâtres et nos académies de canevas usés sous leurs broderies et de pièces retournées.
La génération surprise par la Révolution de 1789 conservait encore la trace de ce caractère français qui donnait à sa frivolité quelque chose de chevaleresque et d’aventureux. Quoi([ue longtemps comprimée ou dénaturée sous la parole acerbe des Spartiates en carmagnole et sous la plume fangeuse d’Hébert et de Marat, la littérature nationale jeta encore une dernière lueur lorsque la journée du 9 Thermidor eut donné quelque relâche au bourreau. On se ferait difficilement une idée des trésors de courage, d’éloquence, de plaisanteries piquantes et de haut enseignement prodigués pendant deux ans par la polémique ardente de soixante journaux éclos aux premiers rayons de liberté. La presse tout entière protesta contre le régime de la Terreur, et ceux qui s’en étaient faits les séides furent forcés de se taire ou de dissimuler leur dépit. Le Directoire exécutif fit de vains efforts pour contenir la réaction qui éclatait d’un bout de la France à l’autre; et afin de n’être pas entraîné lui-même par ce torrent de l’opinion, il ne vit rien do pins efficace que de lui opposer pour digue la raison péremptoire des baïonnettes.
Le coup d’État de Fructidor étouffa donc cette protestation généreuse en frappant ses organes d’un ostia-
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cisme meurtrier. La France, replongée dans les ténèbres, ne se releva pins de ce dernier outrage, qui lui fut infligé, an nom de la Révolution menacée, par les tyrans que le régicide leur avait donnés ; et quand apparut Bonaparte, que se fît-il autour de lui? Le silence, et le plus profond. Il se garda bien de le rompre ; cet habile restaurateur du pouvoir se montra plus hardi ou plus méfiant que la royauté dont il était l’intérimaire ; il frappa d’un égal interdit la presse et la tribune. Los primes qu’il accorda aux sciences exactes achevèrent de fermer toute issue aux accents d’une liberté importune, et par suite aux œuvres d’imagination. Les axiomes tranchants d’une polémique pédantesque ou servile prirent la place des critiques libres et tempérées seulement par le goût et la raison, qui avaient servi à l’éducation de nos pères ; et l’on en vint à ce yioint de bassesse que le livre inoffensif de de Staël sur l’Allemagne fut
saisi et mis au pilon, par la seule raison que l’empereur, qui ne l’avait pas lu, témoignait plus d’humeur que de sympathie pour la femme auteur qui l’avait obsédé du bruit de ses indiscrétions prétentieuses. C’est avec une crudité cynique que s’en expliqua avec elle le censeur auquel elle avait eu la fantaisie de demander la cause d’une rigueur si peu méritée ^ .
Il n’est pas inutile de faire remarquer que ce familier de l’Inquisition impériale était une des gloires de l’opposition parlementaire sous la Restauration, le collaborateur infatigable de la Minerve^ l’un des candidats ina-
1. Nous avons lu ce curieux autographe de M. Étienne, l’un des plus piquants de la collection de feu M. X. Ce n’est pas seulement uue pièce historique, mais une esquisse de mœurs contemporaines pleine de vie et de honte.
moviblos des comités directeurs d’élection, champion fougueux de la démocratie, pair de France, surpris enfin sous tous les travestissements qu’une ambition souple et basse inspire aux fiers plébéiens obsédés du fantôme de la noblesse, laquelle avait eu l’insolence de nourrir leurs pères ou de protéger leur enfance.
Le gouvernement du puissant empereur n’était pas toutefois aussi ombrageux que le zèle excessif de scs flatteurs pourrait le faire croire; il n’aurait pas permis à sa police de devancer ses propres jugements sur des écrits couverts des noms de Bonald ou de Chateaubriand, quoiqu’il n’ignorât ni leurs convictions ni leurs sentiments. On y tolérait la satire et la chanson, et Fouché, émule intelligent de la politique de Mazarin, savait que le venin noyé dans un refrain bachique n’était pas plus dangereux que le trait lancé indirectement par un vers alexandrin h
Les poètes ont donc été plus protégés sous l’Empire que dans la république de Platon. Cependant à l’exception des poèmes trop oubliés de Cliênedollé sur V Astronomie et d’Esménard sur la Navigation^ la munificence impériale n’eut guère à s’exercer que sur des productions frivoles ou médiocres, dépourvues de sève et d’originalité ; et sauf quelques tragédies de Legouvé, d’Arnault et de Luce de Lancival, les drames de cette école ne sont que des imitations banales, quelquefois des larcins à quelques manuscrits ignorés d’un autre âge, ou de fades reflets des sentimentalités germaniques, ou bien des thèmes ajustés aux trois unités d’Aristote,
1. Nous avons vu deux préfets venir mendier, le verre à la main, quelques couplets de la société du Caveau ^ en riionneur de rentrée h Vienne, de la naissance du roi de Rome, etc., etc.
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peu. propres à rendre au théâtre français le rang que tant de chefs-d’œuvre lui avaient assigné.
Les récompenses de toutes ces compositions sans verve étaient d’aussi mauvais aloi que leur succès. Presque toutes les célébrités de cette époque furent employées à la police. On les y chargeait de diriger l’esprit public, ce qui s’étendait naturellement aux écrits qui auraient pu faire concurrence à ces souverains de la presse, lesquels, tout en accomplissant fidèlement leur mandat, s’inféodaient sans opposition les journaux, les théâtres et les académies. MM. Jay, Jouy, Etienne, Esménard, Lacretelle, etc., etc., étaient directeurs, censeurs, secrétaires, familiers des cabinets des ducs Fouché, Maret ou Savary; d’autres relevaient du ministère de l’intérieur, et l’administration des théâtres avait à son service, sous les titres d’inspecteurs ou de commissaires, des littérateurs qui n’étaient ni compositeurs ni auteurs dramatiques. La marine même tenait des sinécures en réserve pour les notabilités secondaires, et la direction des droits réunis était une sorte d’hospice ouvert aux plus nécessiteux sous le mécénat de M. Français de Nantes.
Cet état de choses pouvait se justifier par le louable désir d’encourager les lettres et de nourrir ceux qui les cultivent; mais si dans l’embarras du choix on distribuait des places, comme autrefois des grâces et des pensions, sans trop s’enquérir des aptitudes, il arrivait souvent que le solliciteur admis en qualité d’homme de lettres n’était pas même lettré, ou se trouvait sans aptitude à son emploi. Après les bouleversements apportés par la dévolution dans toutes les carrières, après la confusion faite par elle des noms et des personnes, il
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était impossible que les libéralités du prince fussent placées avec discernement. Napoléon n’eut donc d’autre mérite dans cette combinaison que d’y avoir été porté par denoblesintentions. Il n’avait pas, cornme LouisXI V, cette sympathie instinctive qui devine, protège, inspire et révèle le talent. Si, comme celle du grand roi, son éducation littéraire avait été un peu négligée, il n’y suppléa pas comme lui par une sensibilité de tact toujours rare, et cette naturelle attraction vers le beau qui semblait faire partie de son organisation.
L’empereur avait plus de génie que de goût : l’emphase de ses discours et la brusquerie étudiée de ses manières naturellement vulgaires prouvent qu’il manquait de délicatesse et de mesure. Il avait été très flatté de l’empressement de l’Institut à le faire asseoir sur le fauteuil académique, lorsqu’il n’avait encore de titres à cette distinction que le style de ses bulletins. Il en conserva toujours un souvenir bienveillant, ce qui tempéra plus d’une fois sa sévérité contre les doctrines révolutionnaires dominantes dans ce corps savant, fondé sous leur influence, et dans lequel on comptait plus de chimistes et de géomètres que de lettrés. La poésie, représentée par Chénier, Lebrun, Ducis et Collin d’Harleville, s’y effaçait devant une section nouvelle composée d’éléments disparates, mais qui s’était portée héritière de la secte des encyclopédistes. C’était la philosophie du dix-huitième siècle érigée en sacerdoce. On n’était admis dans l’espèce d’ordre monastique appelé Classe politique et 7norale, qu’en faisant ses preuves de noblesse révolutionnaire.
Cependant la rectitude de jugement dont la nature avait doué Napoléon balança ses déférences et combattit
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ses propres inclinations : il signala le premier la secte des idéologues dont les doctrines sophistiques sont également dommageables aux nations qu’ils veulent régénérer et à l’autorité qu’ils croient éclairer de leurs conseils. IL ne s’eii laissait point imposer par l’esprit de coterie et fut frappé, avant les académiciens eux-mêmes, du tort que faisait à leur crédit littéraire l’absence des survivants de l’anciéniie Académie française et des nouvelles illustrations que le public avait saluées de ses suffrages ; l’abbé Delifle parmi les premiers, MM. de Bonald et Hoffmann parmi les seconds, résistèrent aux avances courtoises qui leur furent faites ; mais M.- de Chateaubriand trouva pi.quant d’accepter le fauteuil du régicide Chénier, dans l’espérance de mêler à l’éloge obligé du poète une courageuse leçon de politique. Cette liberté lui fut refusée, et les complices du conventionnel eurent assez de crédit pour faire interdire la parole à son juge. De quoi s’agissait-il cependant? De savoir si le temps était venu de dire publiquement que l’assassinat des rois était un crime, et leur diffamation, quand ils avaient cessé de régner, une lâcheté. Comment Napoléon, cet oint du Seigneur, qui n’avait pas craint de défier la sacrilège audace des meurtriers en se faisant sacrer, recula- t-il devant ce dernier acte de foi? Etait-ce à lui d’imiter ces monarques pusillanimes de l’Espagne dégénérée qui, suivis des familiers du saintoffice, allaient voir expirer sur le bûcher les serviteurs dont ils avaient accepté l’héroïque dévouement?
Mais il affrontait plus témérairement les hasards d’une bataille dont il avait calculé d’avance toutes les chances, que les discours d’une faction dont il avait appris à se délier tout en se servant d’elle ; et il poussa
]a prudence jusqu’à interdire les dissertations politiques à ses confrères de l’Institut. Une opposition même académique l’eùt irrité, et peut-être alarmé. Ce n’est pas à lui qu’on aurait osé adresser les remontrances et les lières démissions que toléra Charles X à l’occasion d’une loi qu’il n’avait pas soumise à la compétence d’un aréopage littéraire h Quoiqu’il fût membre de la classe des géomètres, il était surtout positif et pratique ; et lorsque le nouveau système métrique eut été définitivement adopté, il fut d’avis d’accorder quelque chose aux routines jiopulaires, ne fût-ce qu’afin de faciliter, ou de traduire en langue vulgaire la nomenclature inusitée des poids et mesures. M. Régnault, dit de Saint-Jeand’Angely, engagea à ce sujet avec M. Delaml)re une grave et longue négociation dans laquelle le savant ne cédait qu’à regret, en hésitant et sous toute réserve. On eût dit, fait observer Fiévée, qu’il s’agissait, comme au temps de Louis le Débonnaire, de savoir s’il serait permis de faire marcher ses troupes durant le carême. L’évêque de Gand n’y consentit qu’après plusieurs restrictions et pourvu que ce fût après l’heure du jeûne.
Dans notre siècle c’est la science qui en définitive l’a emporté sur la routine, quoiqu’il ne soit pas bien prouvé que ses calculs soient infaillibles. Mais l’autorité des mathématiques est plus absolue que ne fut jamais celle de l’Église : l’influence des belles-lettres est’ loin de pouvoir lui être comparée, car leurs productions sous l’empire ne se sont pas élevées au niveau de sa gloire militaire. Si elles ont eu sous la Restauration un peu plus d’éclat et de solidité, on n’y reconnaît pas pourtant
l. La deruière loi sur la presse.
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le caractère d’une renaissance réelle; et, quoiqu’elles aient prétendu faire école, elles n’ont pas laissé de modèles.
Pendant vingt ans de troubles et de guerres sans relâche les études onf été nécessairement négligées ; et la génération qui en avait fait d’un peu plus sérieuses, s’est évanouie dans les luttes convulsives où elle a été moissonnée. Celle qui lui succède a répudié son héritage, et croit avoir assez d’elle-même pour la faire oublier. Mais le mépris de l’imitation ne tient pas lieu d’originalité, ni l’absence de tout modèle d’inspiration. 11 no suffît pas de fouler aux pieds les enseignements du passé pour obtenir l’admiration de l’avenir. Beaucoup ont pris leurs réminiscences pour de l’invention, l’exagération pour de la grandeur et le bizarre pour le sublime. L’imfuiissance a cru faire illusion par le cynisme, et le plagiat se légitimer à l’aide du trafic. L’histoire des succès do la médiocrité dans les lettres et dans les arts, des intrigues et des marchés qui ont fondé, grossi ou exploité des réputations, serait un dos plus curieux monuments de la littérature contemporaine. Les écoles spéciales et le monopole universitaire ont partout substitué le prosélytisme au mérite personnel, et la spéculation à l’indépendance du génie ; il y a des grands hommes de coteries, mais peu de supériorités réelles. •
Interrogez les journaux en possession de diriger l’esprit public, dont la vogue est l’expression de la société, et vous pourrez vous convaincre qu’il n’y a plus de critique loyale ni de conscience littéraire. Les œuvres de l’esprit sont une marchandise qui se confectionne, s’annonce, se débite et se falsifie comme les autres. Il
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est impossible de se faire la moindre illusion sur le discrédit de ce genre de commerce. Ni ce qui s’est écrit au nom de la liberté, ni ce qui s’est fait au nom de la gloire n’a réussi à raviver dans les lettres le sentiment d’honneur, le respect pour la justice et l’amour de la vérité, sans lesquels l’art sera toujours sans élévation et sans vie.
La génération sortie des orgies de la Révolution pour aller s’en purifier dans les casernes, n’a pu recevoir que des impressions équivoques de mœurs et de goût. Les exemples , puisés au sein de la société décomposée n’étaient pas de nature à rectifier son jugement. Le sacrilège abus qu’on y a fait de la loi contre le droit s’est étendu jusqu’au domaine de la pensée et de Tart. A défaut du respect, l’impunité assurée aux fripons et aux charlatans notoires qui ont réussi, a dû jeter le désordre et le découragement dans les esprits les mieux faits.
L’habitude prise sous la République de ne procéder que par l’effronterie ou la violence, s’est naturellement révélée dans les premiers écrivains qu’elle a inspirés. Ils ont trouvé plus profitable de propager leurs œuvres par surprise ou par contrainte que de les soumettre au jugement sévère des honnêtes gens. L’esprit de parti leur est venu en aide, et, à son défaut, l’esprit de coterie plus ardent encore et plus intolérant. Ce qu’on a fait applaudir sur parole ou j3ar la terreur, ce qui a déterminé les élections académiques, ce que la jeunesse protège de sa fougueuse admiration, fera l’étonnement do la postérité, dont rintelligence sera dégagée de cette oppression passagère ; et en comparant la bruyante renommée de certains auteurs avec rexiguité de leurs
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talents, elle sera 1 entée de les confondre avec les burgraves et les idoles dilTormes, leurs héros do prédilection. D’autres peuples, en l’absence de ceux que la civilisation abandonne, seront visités par le génie delà raison et du goût, juge incorruptible en dernier ressort des délits de l’imaginaLion.
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\V aipoie était d'avis que le mauvais goût ({ui a précédé les siècles littéraires est beaucoup moins choquant pour les esprits délicats t[ue celui qui leur succède. Si l’un est humble et na'if, l’autre est arrogant et compassé. Le premier vient d’ignorance, le second de corruption. Le déclin et la caducité alfectent en vain la confiance de la jeunesse et du progrès. L’ennui du simple et du vrai, le dépit de n’avoir ]>lus rien à inventer, riiitpiiélude qui pousse les imaginations épuisées hors des sentiers de la vérité, le malaise des esprits qui se blasent comme les sens, tous les symptômes d’impuissance et de vieillesse qui ont signalé les âges de décadence, se sont reproduits du temps de Lucain comme au temps d’Isocrate et après Voltaire. Seulement la dégénération est plus rapide et le contraste plus tranché lorsqu’ils sont secondés par la politique et s’érigent en système comme de nos jours.
Il y a certainement autant de science, d’es[)iit et de talent dans la génération contemporaine qu’aux époques les plus célèbres de la civilisation. La diffusion des études et des conditions a même mulliplié les capacités, et l’émulation s’est accrue en raison de la concurrence.
(■:ü.\SlüÉm-;ii gummb expression oe la SÜGIÉTE 3ü7 D‘où vient don.c que les résultats démentent ces promesses, et (jue les auteurs dont on admire le plus les {premiers essais, tombent inévitablement du naturel dans l’allectalion, de la fantaisie d^lns le faux et du médiocre dans le pire? La raison en est simple : cette tendance rétrograde ne se manifeste dans les esprits que parce qu’elle est dans les institutions, dans les habitudes et dans les croyances du siècle. L’impatience d’innover, de révoliitio)iner, pour nous servir de la locution la plus sommaire, la démangeaison de primer, de se singulariser, de faire fortune et de se bâter en toute chose, formenl le fond des mœurs démocratiques que nous nous sommes inoculées conlre nature. Ce n’est plus une lièvre passagère, la passion d’une époque de la vie, un appétit que l’on puisse satisfaire; c’esi une maladie chronique, les institutions mômes la subissent cl l’entretiennent, elle a son siège dans nos lois.
3Iais indépendamment de celle cause de décadence incessante et radicale, il y en a de secondaires qui la favorisent et la précipitent. L’invasion des littératures étrangères et le dédain des richesses nationales qui s on est suivi, riinitatioii facile de ces ébaudies plus ou. moins irrégulières, l’esprit de coterie inventé par la médiocrité, plus partial, plus exclusif, plus absurde que l’esprit de parti lui-meme, et entin l’abaissement des œuvres de l’intelligence aux étroits calculs du comptoir.
Dès la lin du xvué' siècle ranglicanisme avait envahi la France, et ce fut, non pas un honneur, mais un grief que l’on fil à Ducis d’avoir cherché à approprier à nos formes théâtrales les tragédies do Shakespeare. Cepen<-lant le génie lui- môme en est réduit, pour àrri-
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ver jusqu’aux intelligences vulgaires, à se plier aux costumes, aux préjugés et à l’idiome des lieux et des temps dans lestjuels il se manifeste. L’aigle d’Albion eût modifié sou langage et sa mise en scène s’il avait eu à satisfaire des spectateurs plus délicats ou d’un goût différent. Ce fut donc moins une appréciation jalouse de ses beautés réelles qu’un désir secret de rabaisser le mérite des maîtres de l’art en France qui porta ses enthousiastes factices à louer jusqu’aux liizarreries et aux inconvenances dont ses plus beaux drames ne sont pas exempts. Par quoi ce grand poète leur est-il cher? précisément par ses défauts; aussi est-ce par là qu’ils se flattent de lui ressembler, désespérant d’atteindre à la perfection des modèles sans tache. Do ce calcul intéressé il est résulté pour la jeunesse formée à leur école cotte conclusion naturelle, que, pour ne pas paraître imiter trop servilement les chefs-d’œuvre, il restait à co[)ier jusqu’aux monstruosités de la muse britannique.
Ce plagiat inusité se donna effrontément pour de l’originalité; et comme il ouvrait une large voie aux esprits vulgaires, il ne tarda pas à inonder la scène de ces drames bâtards ou les condtions de l’art et les vérités de l’histoire étaient profanées et travesties avec une hère indépendance; de sorte qu’au moment même où les écrivains anglais dont s’honorait leur pays, tels que Pope et Addison, se piquaient d’emprunter à la France le goût sévère, la souplesse de style et le parfum de grâce et de raison qui vivifient leurs ouvrages, les Français se paraient avec fatuité des haillons arrachés à la muse britannique. S’il surgit un talent nouveau qui ait le double mérite d’applaudir à l’impiété et à la Révolution, on le met au-dessus des plus grands poètes des
trois royaumes et de Walter Scott lui-même, cette gloire si pure de l’Angleterre ; et ce sont des autels qu’on élève au fataliste Byron, dont les vers inachevés, les fragments empreints d’un découragement égoïste et les élans maladifs ne sont que de poétiques ébauches échappées sans ordre et sans plan à la noire et envieuse misanthropie d^un esprit superbe et brillant, mais incomplet.
A cette partialité peu réfléchie pour la littérature britannique se joignit bientôt l’engouement pour le pathos germanique. Le vieux symbole de l’esprit du mal parut jeune et sublime sous la plume sceptique de Gœthe. Les sentimentalités ampoulées de Schiller passèrent pour les émanations héroï<{ues d’une âme tourmentée d’ambition et de philanthropie. La philosophie ténébreuse de Kant détrôna celle de Platon et inspiia celle de M. Cousin, plus tranchante sans être plus neuve ou plus intelligible. Les vieux sophismes de toutes les écoles remis à neuf par la patiente et nébuleuse Allemagne, et l’éternel rêve de la perfectibilité humaine, songe endémique de ce j^ays somnolent où les sectes humanitaires ont pris naissance, devinrent pour la France un objet d’importation très active, devant leijuel tous les produits du sol furent dédaignés.
On n’avait rintuition du beau, on ne comjuenait la nature, on n’était [)hilosophe ou poète qu’au delà de la Manche ou du Rhin. Les Welches et les Saxons régnaient donc souverainement sur la Gaule littéraire, et l’on se montra beaucoup plus empressé de les traduire, de les commenter, de les imiter, que d’applaudir Corneille pour avoir naturalisé le théâtre espagnol, ou Racine pour avoir rajeuni le génie de la Grèce. On leur aurait volontiers reproché de n’en avoir été que les tra-
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ducteiirs serviles poTir s’êlre élevés jusqu’à eux ; taudis que les fantaisies tudesques ou Scandinaves peuvent se renroduire sans se ressembler parce qu’elles sont fantastiques, sans règle et sans raison. Rien de plus suranné <|ue l’antique en effet, car rien de plus antique que la nature : c’est un avantage qu’on ne saurait enlever à ceux qui l’ont étudiée les premiers, d’être les guides nécessaires de ceux qui veulent la connaître; et comme elle est toujours la même, il n’y a que de la fatuité à prétendre la refaire selon ses fantaisies. On peut dédaigner les modèles et se croire original parce qu’on ne ressemble à rien ; mais il se trouve qu’en définitive on s’est mis à la suite de quelque maître boiteux ou myope pour ne contempler la vérité que d’un point de vue étroit ou faux, d’où la nature se décompose dans le vague ou grimace comme un sj^ectre dans les ténèbres.
C’est à quoi aboutissent en dernier résultat toutes les conquêtes de l’école nouvelle : elle n’a fait que ressasser l’éternelle dispute entre les anciens et les modernes ; seulement elle l’a dotée d’une sottise de plus et d’une méprise assez grossière : dans son horreur du classique, le romantisme, qui aspire à devenir classique à son tour, puisqu’il prétend à la suprématie intellec- Inelle, ne s’est pas douté que son antagonisme n’était [»as où il affectait de le signaler, mais bien dans V académhme dont la raideur compassée, la froide régularité et la pruderie contrastent en effet avec le laisser aller et la désinvolture d’une muse qui met sa gloire à fouler aux pieds la règle et la pudeur.
De celte confusion dans les idées, qui intervertissait jusqu’au sens de ses mots de ralliement, et de cette ij'ruption de produits étrangers destinés à supplanter
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ceux des écrivains qui s’obstinaient à rester français, il devait sortir et sortit en effet une école sans précédent, école moins connue par ses œuvres que par ses doctrines, mais à qui le dépit de son impuissance tint lieu d’audace et de génie, Ne pouvant faire accepter amiablement les conceptions tudesques qu’elle appelait ses inventions, elle se groupa tout entière pour les imposer. Le mépris qui accueillit ses premiers essais n’en rendit son indignation qu’un peu plus bruyante et sa phalange plus compacte et plus impétueuse. La critique amie de la paix se tint à l’écart pour la première fois et se contenta de sourire à cette croisade contre les vieilles idées ; de sorte que les novateurs, maîtres de l’arène, y prirejit une attitude de matamores que la multitude ne manque jamais d’applaudir.
Alors l’esprit de coterie aidant et le souffle des révolutions dispersant toutes les plumes armées pour la défense du passé, un spectacle étrange, imprévu et des plus nouveaux en effet s’étala impunément à la face du
public. Etourdi par des l'éclames retentissantes, il s’habitua è redire les noms qu’on lui donnait pour de grands noms, il applaudit comme sublimes les passages qu’il ne (‘omprenait pas. Il se permit bien de siffler quelquefois les beautés qu’on avait l’imprudence de livrer à son jugement, mais les cris d’enthousiasme couvrirent sans relâche la voix sourde et grave de la raison ; et le public, tyran toujours timide quand il est dominé, tantôt s’absenta du champ de bataille, tantôt prêta raf>pui de son silence aux condottieri de la presse ou du lustre, tantôt céda, suivant l’usage du public de tous les temps, à la contagion de l’exemple et se prosterna devant le dieux inconnus . . .
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Pour faire comprendre le ])liéiiomèiie d’une iiiürmiLé morale devenue contagieuse, il n’est pas de détinition qui supplée à l’étude sur le sujet lui-même de la maladie personnifiée. Un homme s’est rencontré qui, avec un esprit faux, un talent médiocre, mais un orgueil et une imagination déréglés, est parvenu à se faire accepter pour un écrivain supérieur, un génie hors ligne, un vrai poète, malgré la dureté de ses vers, le pathos de son style et l’ohscurité de sa pensée. Nous userons donc de la liberté d’attester non pas le nom propre, mais le type le plus notoire de ces favoris de la vogue que les Tigellins de la presse enflent de leurs éloges cyniques et auxquels ils prêtent un faux air de colosses; en vérité, ces prôneurs en auraient fait un grand homme si les ovations de coterie pouvaient porter plus haut qu’un fauteuil académique ou sénatorial .
Semhlahle au soldat qu’un heureux coup de main désignait aux acclamations des prétoriens, le jeune César de la littérature n’était pas dépourvu des qualités propres au rôle que lui réservaient les novateurs dont il était le collaborateur et l’émule. Il avait plus de confiance en lui-même que d’inspiration, plus de hardiesse que de jugement. Prenant le bizarre pour le neuf et le gigantesque pour le grand, il cherchait, de son propre aveu, le beau dans le laid et la gloire dans le bruit. Il n avait pas, il était bien loin d’avoir une de ces allures hanches et fières qui alarment l’envie en annonçant un maître. C est précisément ce qui le recommanda aux mai abouts lettrés qui avaient besoin d’un fétiche. On compiit d abord <[u on s’en ferait un plastron pour soi-même en l’enivrant de l’encens qu’on brûle sans
conséquence aux pieds des idoles. Il fut donc porté sur le pavois par ses pairs, proclamé par ceux mêmes qui riaient de son élévation, et soutenu beaucoup moins pour son mérite que pour la gloriOcation du genre facile et faux dont il devint ainsi le héros et le pontife.
Le front ceint d’une triple couronne, celle du poète, du romancier et du dramaturage, il prit sa souveraineté au sérieux et crut à la sincérité des hommages rendus à chacun des insignes qui composaient cette tiare burlesque. Si la critique les brisait ou les profanait alternativement, il se trouvait toujours une main amie prête à redresser celui de ces insignes que retenait encore quelque lil protecteur. Cette ubiquité d’ailleurs abonde en lieux de refuge pour l’amour-jiropre blessé, et depuis que Voltaire a ouvert aux esprits vagabonds les steppes de l’universalité, le vulgaire n’est pas éloigné de croire que l’addition de plusieurs œuvres médiocres é([uivaut à la sobriété caractéristique du génie.
Les premiers essais du futur académicien furent protégés par leur sujet même, et sans doute aussi par la discrétion timide, sinon modeste, qui préside à tous les. débuts. Les impressions religieuses suscitées parla grandeur des événements qui venaient de renverser le trône d’un géant et d’exhumer de ses débris le vieux sceptre des enfants de saint Louis, devaient porter bonheur au poète qui leur demandait ses ins[)irations. Aussi ce premier jet d’une verve encore novice est-il exempt d’alfeclation, et quoi([ue loin d’être irréprochable, ce qu’elle a {)roduit de meilleur. Mais, fourvoyé par les encouragements cjui lui furent [irodigués, l’auteur se crut une vocation innéejpour le lyrisme. Ce fut une triste illusion, car les allures désordonnées du dithv-
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ramhe et l’étraiii^eté des inversions ne tiennent pas lien d’images et de pensées avouées par la raison et par le goût. Le sentiment de l’harmonie est la première condition de tonte poésie; et à pins forte raisoîi de la versilication française réduite à lutter contre la monotonie d’une langue toute didactique. On ne supplée pas au rythme par la richesse affectée de la rime ou l’enflure de la métaphore, luxe trop ordinaire de l’indigence.
Les poésies fugitives, dont notre littérature surabonde, exigent surtout du naturel, de la grâce et de l’àpropos. Après tant de petits chefs-d’œuvre dans ce genre frivole, il semble que pour se légitimer, on ne saurait y apporter trop de délicatesse et de sobriété. C’est déjà manquer de tact que d’avoir la pensée de procéder par volumes, et de les jeter à la tête du lecteur blasé avec l’appareil d’une œuvre monumentale. Des titres plus ou moins variés, piquants ou pittoresques ne donnent pas de vie à des vers durs ou prosaïques, souvent pédantesques ou précieux. Quelques pièces heureusement imitées ou traduites, quelques strophes flamboyantes ne ressortent dans ce déluge de vulgarités que jiour faire regretter la stérile abondance d’un auteur qui n’a su ni achever ni choisir. 11 y a longtemps que l’implacable Despréaux a fait justice de telles pauvretés'.
Ce qu’il y a de réellement merveilleux dans ces recueils de compositions éphémères et de pur clinquant, c’est qu’on les a plus admirés et plus vantés que les