IG
DE LA LITTÉRATURE
de la vie privée et de l’idéal épanchement des âmes. Cependant la France nouvelle rivalise pins heureusement que rancienne avec le pays qui a vu naître Coldsmithet Ricliardson, Mistress Inchbaldet Walter Scott. Un profond observateur, un homme d’un grand talent et d’une sagacité extraordinaire a donné, sous le titre de la Comédie humaine ^ une série d’études sur les drames palpitants, les sentiments héroïques, les passions brûlantes et les tristesses que couvrent les existences les plus obscures et en apparence les plus calmes. Entre le GU Blas de Lesage et l’œuvre de J3alzac, il y a toute la distance du voyageur qui parcourt la surface du pays, au savant qui en sonde les profondeurs et en fouille les entrailles. Cette analyse minutieuse des sensations morales pour en extraire tout ce que l’activité de l’âme y concentre de flammes dévorantes, va quelquefois jusqu’à la dissection, et fait reculer d’épouvante le lecteur qui n’y cherchait qu’un amusement.
Toutefois si la mise à nu des vérités les plus révoltantes est un spectacle qu^on doive dérober à de chastes regards, il faut convenir que c’est ici le défaut d’une éminente qualité, car jamais scalpel d’anatomiste ne dégagea avec plus de dextérité les causes inavouées d’une infirmité mystérieuse. Il se peut au surplus que la pruderie d’une civilisation raffinée dans sa corruption prescrive au moraliste d’adoucir les teintes des tableaux hideux qu’il expose; mais Balzac en a de moins accusés et d’une morale aussi sévère que l’admiration peut avouer sans scrupule. Il n’est pas d’académie qui ne s’honorât de couronner le dessin si pur et si pathétique d' Eugénie Grandet ou de César Birotteaii .
Cette notabilité littéraire, trop éminente et trop ori-
CüiNSIDÉRÉE COMME EXPRESSION DE LA SOCIÉTÉ 3 17
ginalo pour entrer dans le moule académique, n’est cependant pas la seule qui ait soutenu l’honneur de la France dans ses luttes avec la littérature britannique. Toutefois des crudités trop repoussantes, des antipathies politiques trop cyniquement aftîchées et une immoralité trop systématique déparent les plus belles pages de ces œuvres étincelantes où l’étalage des infirmités sociales se revêt d’un style trop abject et de doctrines trop odieuses pour être goûtés des lecteurs pudiques et des esprits délicats.
Au surplus, pour en revenir à notre poète polygraplie, est-il nécessaire de dire qu’il ne figure pas parmi ceux qui ont exercé leur plume à ces analyses laborieuses des douleurs et des combats de la vie intime Il a pris une route plus fréquentée et moins hasardeuse. Le merveilleux des aventures qui se croisent mais ne s’enchaînent pas, la sauvage rudesse des caractères et l’élrangeté de la mise en scène sont des procédés plus infaillibles pour étonner l’imagination des lectrices et faire peur aux enfants. Est-ce par calcul ou par inclination ([u’il a choisi ce chemin battu? Il y a trouvé le secret banal des émotions surprises par le jeu des contrastes, mais non celui d’anal3^ser les mj^stères de Fâme humaine.
En étudiant son premier roman, le plus fantastique des trois, nous avons été saisi du soupçon qu’il avait été conçu dans le dessein de mettre en relief, à l’imitation de Michel Cervantes, les exagérations et les écueils
1. Depuis que ceci a été écrit rillustre poète a, nota miiieut dans les Misérables^ traité les sujets dont il s’agit avec son succès accoutumé.
UE ].A LITTÉUATUHE
d’un genre de composition aussi faux et non moins ridicule que les romans de chevalerie : pris à ce point dv., vue ce serait une œuvre remarcjuable, et sans aucun doute ce qu’il aurait fait de mieux. Mais, manquant d’haleine pour soutenir cette facétie jusqu’au bout avec la verve qui a fait vivre Do7i Quichotte^ il l’a malheureusement prise au sérieux el est tombé en défaillance à moitié chemin pour ne plus se relever.
Moins bien inspiré dans la plus célèbre de ses inventions, il s’y est paré sans façon de quelques scènes pittoresques et de descriptions pompeuses empruntées à des écrits peu connus, quoique récemment publiés b Ce n’est pas un crime de s’inspirer du barde écossais et de lui dérober des traits de Fénella ou du Nain mystérieux ; mais ils sont si reconnaissables sous leur nouveau déguisement, qu’il est impossible d’y voir une création originale. 11 eût été à désirer que l’imitation allât jusqu’à concilier le luxe des descriptions avec la vraisemblance, et à respecter dans ses fables les mœurs historiques et la vérité des caractères consacrés par la tradition.
Cette réliexion s’applique naturellement au ré[)ertoire de théâtre dont on gloritie le trop célèbre académicien. Travestir les plus graves personnages en baladins, les courtisanes etles laquais en prédicateurs humanitaires, peut être une fantaisie piquante pour un parterre de démagogues ignorants; mais cela ne répond à aucun sentiment de l’art. Cette poétique a pu inspirer une douzaine de monstruosités dramatiques sous forme de tragédi es, de tableaux ou de comédies historiques ; mais
1. Les iunuvuis (inr('ons suiloul lourui [tins <jue Pcverll du
elle n’a pu donner ni style ni intérêt à ces héroïques pasqninades, et pour les produire impunément en public 11 n’a fallu rien moins qu’une escorte de sbires protégeant la scène contre les sifflets, comme la police protège l’exécution d’un condamné contre la complicité lie ses libérateurs.
Cette tactique consiste à remplir pendant les trois juemières représentations, toute une salle de connaisseurs à gages et d’admirateurs quand même ; puis de faire constater le fait de l’applaudissement unanime par les journaux qui en insèrent consciencieusement le certificat au prix de leur tarif d’annonces. Cette formalité remplie, la cause est jugée. Malheur à qui ose en appeler! Si le curieux, attiré par l’amorce des affiches, proteste contre la mystification dont il est la victime, on le hue. S’il siffle, on l’expulse, et la scène est irrévocablement dotée d’un chef-d’œuvre de plus.
On ne se persuaderait jamais que ces pastiches grossiers, dignes au plus tles tréteaux de la Mère folle^ eussent souillé le théâtre que glorifièrent Corneille et Racine, si l’on n’avait le témoignage de leur texte même imprimé sur vélin, et des feuilletons, signés par des gens d’esprit, où l’on immole sans rire les vieilles renommées classiques au grand régénérateur de l'art. Sur la foi de ces critiques consciencieux vous vous évertuez à chercher dans ces imbroglios informes une action, un intérêt, des caractères, on pourrait même dire un sujet. Vous n’y trouvez (jue des déclamations sans motif, des mouvements sans but, des entrées et des sorties sans cause. Chaque acte cumule poignards sur poisons, péripéties sur reconnaissances, bravades sur menaces. Et l’on est tout surpris que de ces intrigues entremêlées.
DE LA. LITTÉRATURE
dont un rhétoricien, le douzième de sa classe, aurait tiré dix drames pour un, on ne puisse retenir que quelque alexandrin dissonnant ou quelque banalité sentencieuse.* Le pathétique y provoque le rire, et le grotesque y tempère rindignation que semble défier tant d’acharnement à flétrir les renommées les plus respectées et à dénaturer les faits historiques les plus notoires.
Tel est en effet le trait le plus caractéristique de cette école insensée; c’est peut-être aussi le talisman secret qui la soutient contre le mépris universel; car il y a des âmes douées d’une perversité qui répond à toutes les dégradations de l’art; et il suffit d’insulter le passé pour éveiller des sympathies qui applaudissent aux lâchetés et des échos qui les répètent. Si nos lois, toujours soucieuses de l’honneur des vivants, étendaient leur protection à la mémoire des morts, plus sacrée peut-être parce qu’elle est sans défense, elles puniraient justement ces sacrilèges profanations de la tombe. Ne serait-ce pas un des plus dignes attributs du ministère public que de marquer la limite où s’arrête la liberté des investigations, et où commence l’autorilé des témoignages historiques? Les illustrations nationales sont une propriété publique ; les altérer c’est en quelque sorte se livrer à l’industrie du faux monnayeur qui abuse du coin du prince pour donner cours aux pièces de mauvais aloi dont il a soutiré l’or. Travestir des grands hommes auxquels le pays élève des statues et dont les descendants s’honorent de porter les noms serait en effet un délit contre l’État, contre les personnes et contre la propriété, si le ridicule ne faisait pas heureusement justice de ces excentricités.
Mais ce sont des circonstances aggravantes et dou-
hlement injurieuses pour la raison publique quand ces attentais sont non seulement tolérés comme des licences littéraires, mais récompensés par des honneurs. Le scandale retombe alors sur toute la génération lettrée, et l’autorité publique en devient solidaire.
On applaudirait peut-être à cet excès d’indulgence pour les écarts d’un génie exceptionnel dont les taches se fondraient dans les rayons de son auréole; mais si ces taches en sont les sommités les plus apparentes, si en dehors de ces excrétions il ne se trouve ni invention ni grandeur ni grâce, n’y a-t-il pas de la honte à les accepter pour des qualités éminentes autant que de sottise à les admirer? C’est à peine si la critique oftîcieuse est parvenue à signaler dans cette multitude de petits chefs-d’œuvre problématiques deux ou trois passages où le rythme et la pensée se trouvent en harmonie.
L’art qui fait violence à la nature se renie lui-même, car son premier mérite est de la suivre ; et s’il prétend lui être fidèle parce qu’il en saisit les excroissances pa-rasites, il la profane au lieu de l’imiter : les caricatures ne sont pas des variétés du beau.
C’est précisément parce que cette renommée est toute factice, ce mérite de mauvais aloi et cette ovation déloyale, que nous . ne pouvons expliquer la sanction que leur ont donnée l’Académie et plus encore le gouvernement, si ce n’est par l’invasion des principes de la Révolution dans le domaine même do l’art et du goût. .Il y eut dans tous les temps des esprits faux et des enfantements monstrueux; mais c’est seulement au fond de l’Inde dégénérée qu’on en fait des (lieux pour se prosterner devant leurs idoles ditformes. Au siècle de Voltaire, où la rectitude du jugement n’a-
DE LA LITTÉRATURE
vait pas encore été mise en défaut par la déilîcation de tous les travers de l’esprit, et où la critique en matièi e de goût avait encore sa conscience, l’apparition de ces énormités eût donné le signal d’une huée universelle, et l’auteur de Candide les eût stigmatisées avec plus de mépris et d’indignation que le classique Despréaux.
L’esprit français était donc véritablement bien dégénéré, le goût des choses honnêtes, le sentiment du beau idéal et l’habitude des convenances avaient donc été profondément altérés par la grossièreté des mœurs révolutionnaires, puisqu’il s’est trouvé des apologistes de ces créations bâtardes qu’on donne pour neuves uniquement parce qu’elles sont informes. Elles sont toutes empreintes en effet de ce cynisme inepte, lier d’insulter tout ce qu’on avait respecté, faisant une injure du nom même à' honnêtes gens qu’on infligeait aux proscrits, et conspuant dans les refrains de la Carmagnole toutes les vérités traditionnelles.
Cette poétique enseignée à la génération qui s’était étiolée entre les geôles de la République et les bouges hantés par la soldatesque, où elle avait contracté des habitudes tout à la fois craintives et brutales, n’était pas faite pour raviver la grâce et l’élégance qui caractérisaient l’ancienne France. Elle entretint en elle une suif irrésistible d’émotions alcooliques et d’agitations sauvages. Les peintures les plus grossières, mais aux couleurs les plus tranchées, les froissements les plus impurs, mais aux aspérités les plus irritantes, étaient ce qui répondait le mieux aux appétits déréglés et aux démangeaisons purulentes de ces organisations viciées.
Celte dégradation peut avoir contribué à la vogue des premiers écrits où l’orgie étalait sa nudité et son
ivresse ; niais on ne comprendrait pas qu’elle eût fait école, si la population que la Révolution avait substituée à la société modèle de rancienne France n’eût affecté d’en séparer aussi la littérature de toute l’épaisseur des préjugés démocratiques. C’est à ce mélange de répulsions absurdes et d’exemples scandaleux que sont dus les systèmes corrupteurs qui ont prévalu, et le déluge de livres indigestes au milieu desquels la saine littérature flotte comme une épave, n’opposant aux onfles fangeuses par lesquelles elle est ballottée que l’inertie d’une vieillesse énervée. Lutte plus apparente que réelle entre une force aveugle mais impuissante et la caducité. Tous ces fantômes de la nouvelle école que leurs auteurs s’efforcent d’animer, exhalent une odeur de cadavre déjà en dissolution.
Tel est en effet le souffle malsain qui semble avoir inspiré la plupart des ouvrages du régénérateur, prosateur et poète, que cette école avoue pour son plus illustre disciple, sinon pour son chef, et dont les irrégularités mêmes touchent au sublime. On n’a pas encore cependant assigné de place à ces romans incongrus, difformes, qui s’effacent devant les moindres productions de ses émules ; et quant à ces drames inqualifiables dont l’inconvenance dans le fond n’est rachetée par aucune beauté dans la forme, il y a quelque chose de plus surprenant que leur conception, c’est qu’il se soit trouvé des comités de lecture pour les comprendre et des acteurs pour les interpréter.
Nous ne citerons aucun des titres de ces ouvrages, où la pudeur n’est pas plus ménagée que le bon goût : nous les considérons comme les symptômes d’une contagion morale érigée en système^ et on comme des
DE LA LITTÉRATURE
ias[)iralions individuelles. On ne manquera pas d’ajouter un nom propre à leur signalement, car notre appréciation, même à son insu, doit être celle du public : la difiFusion d’une mauvaise école a donc trouvé son incarnation. Si en effet tous ces défauts se résument en un seul type notoirement avoué, c’est l’opinion publicjue qui le personnifie et qui le nomme.
La multitude est avide de nouveautés. Mais combien prennent pour rénovation ce qui n’est que bizarrerie ou décadence! Inventez, si telle est votre vocalion, ouvrez-vous des voies inconnues, et l’honneur de les avoir explorées avant tout autre ne vous faillira pas. M ois la première condition du progrès n’est pas de livrer aux regards ébahis des ignorants l’envers d’une empreinte vulgaire, et l’ardeur des découvertes expose à plus de mécomptes et de déceptions que la contemplation intelligente des merveilles mises par Dieu à la portée de quiconque aspire à l’idéal. On va plus loin avec un jugement sain et la simplicité du cœur qu’avec une imagination déréglée et le besoin de se singulariser. Il ne suffit pas de dédaigner la ligne droite pour conquérir l’espace, et plus d’un présomptueux Icare précipité dans le vide croit planer, quand il ram[>e.
L’imitation est un bâton de voyage à l’aide duquel on parvient à franchir les plus grandes aspérités ; et plus d’un écrivain lui doit d’être rangé parmi les modèles. Tant qu’on se livre sans orgueilleux calcul à son allure naturelle, on peut à la rigueur marcher d’un pas ferme et sûr; mais dès qu’il y a un effort à faire ou un obstacle à vaincr<», celui qui repousse l’a])prii qui lui servirait à le surmonter est un aveugle ou un fou. C’est un signe de faiblesse et non point de vigueur ; car la vérité est
une dans l’art comme dans la nature. La défigurer et prétendre encore au litre de redresseur ne sera jamais le fait des esprits nés pour la connaître.
iï 3 . DU TRAFIC ET DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRES
Parmi les causes qui doivent empêcher les lettres do refleurir, on ne peut oublier celle qui en a le plus avili le culte en le réduisant à n’être plus qu’un objet de S[>éculation et de commerce. Autrefois les auteurs se laissaient volontiers exploiter par le libraire, absorbés qu’ils étaient dans la méditation de leurs œuvres, et plus avides de gloire que û’argent. On aimait un peu les muses pour elles-mêmes, et ceux qu’elles comblaient de leurs faveurs se seraient fait scrupule de désirer davantage. Aujourd’hui on ne produit que pour vendre, et Tuniifue souci de cette industrie, comme de toutes les autres, est le lucre. Peu importe la qualité des tissus fabriqués, pourvu qu’ils trouvent un débouché. Or les choses communes sont ce qui convient le plus au commun des intelligences, comme les petites bourses sont les plus nombreuses. Il se trouve cinquante mille acheteurs pour un almanach enluminé, ou une complainte en style de pont-neuf ; cinquante mille lecteurs pour les feuilletons obscènes de la Presse ou des Débats; autant pour les histoires de la Révolution dont la signature de M. Thiers garantit le cru et la qualité. Vienne un Homère ou un Tacite, il ne se trouvera pas un rapsode pour le colporter, pas un journal pour l’annoncer.
Les labeurs du génie et de la conscience sont des monnaies vieillies qui n’ont plus cours [larce qu’elles ne
DE LA LITTÉRATURE
sont pas marquées au coin du siècle. Ce sont des mets trop substantiels pour dos estomacs délabrés. Le mélodrame, avec ses péripéties banales *et ses bravades déclamatoires, était relégué autrefois sur les tréteaux de la foire comme un genre trop facile pour tenter un auteur désireux de plaire à la bonne compagnie. Mais aujourd’hui c’est ce qui réussit et se comprend le mieux. Il n’a pas seulement supplanté la Melpomène classique, il domine dans le roman et mémo dans la politique et dans l’histoire. L’enflure et le fantastique ont envahi jusqu’à la chaire de philosophie, et le plus grave comme le plus novice sait qu’il faut d’abord viser à l’effet. C’est la bagatelle du dehors qui groupe les curieux autour du jongleur, et le passant alléché par l’enseigne peut, s’il lui plaît de passer outre, affronter le réduit où l’attend le désapj)ointemcnt.
Cette industrie de carrefour est devenue commune et productive : il s’est formé des maisons en commandite pour en accaparer les profits ; il s’est trouvé des producteurs assez humbles pour approvisionner ces magasins littéraires de leurs œuvres qu’ils abandonnent pour un piix modique mais reçu comptant à l’entrepreneur ; celui-ci les étale dans sa boutique et les revend avec sa marque et sous son nom. Un tel trafic n’est pas sans analogie avec celui des pères qui, en Mingrélie et en Circassie., attendent le passage du marchand d’esclaves pour placer leurs filles. Toutefois cet oubli de la vanité d’auteur, jadis proverbiale, l’emporte encore sur l’abnégation paternelle ; et puis l’absence de dignité dans l’éditeur pseudonyme adoptant tous ces enfants trouvés, qu’il produit comme siens, a quelque chose do si particulier à notre siècle de philosophie qu’on peut
liardinieiit Je signaler comme un progrès, mais un progrès industriel tout propre à donner la mesure de l’aliaissement auquel peut descendre l’intelligence d’une nation alfranchie de tout préjugé comme de toute nol)lesse.
Combinaison prodigieuse, en effet! grâce à elle une marchandise, dédaignée aux mains de son producteur, acquiert tout à coup une valeur immense par la seule vertu de l’enseigne qui la couvre. Si cette appréciation fait peu d’honneur au discernement du public, elle relève d’autant plus le mérite du spéculateur qui le mépri se assez pour mettre son ignorance à contribution. La diffusion des lumières a produit les mêmes résultats que la concurrence illimitée du commerce, le complet asservissement du producteur au monopole du fripon hardi cjui l’exploite. Il y a des magasins de prose et de vers où les comptoirs étalent de fastueux échantillons, comme dans les maisons de nouveautés à prix fixe. Les journaux aidant, et tous sont associés d’avance aux monopoles divers qui payent leurs annonces, il n’y aura plus de littérature qui ne soit cotée et mise à prix par ses courtiers. Les pourvoyeurs du marché, soumis comme l’ouvrier à la cloche du contremaître, n’auront pas comme lui la ressource de la grève pour obtenir un supplément de salaire, car ils sont inconnus les uns des autres, et leurs travaux ne sont jugés que sur le I)ordereau de vente sans distinction de valeur et d’habileté. Et qu’on ne voie pas là une supposition exagérée ou tenant de la satire : elle est déjà réalisée dans l’exploitation des journaux, où l’opinion politique, la conscience littéraire, et tout ce qui semble ressortir des franchises de l’esprit, est subordonné à l’intérêt com-
DE LA LITTÉRATURE
mercia], et admis tout au plus comme appoint dans les règlements de compte d’abonnements.
Qu’on s’étonne après cela de la stérile abondance et de la pléthore qui menacent d’étoufîer la littérature sous le poids de sa luxuriante fécondité! La démonétisation intellectuelle en articles de vente ne se borne [>as aux transactions usuraires entre le fournisseur et le producteur, qui lui livre le plus pur de son être, son âme et sa pensée, sons la forme d’un travail manuel ; les plus riches et les plus indépendants ne sont [>as ceux qui calculent avec le moins d’avidité. Nul ne cultive plus l’art pour l’art, et avant de prendre la plume, le poète comme le philosophe, le publiciste comme l’iiistorien, supputent ce qu’elle doit leur rapporter, soit en places lucratives, soit en avancement, soit en popularité de parti, soit en crédit parlementaire. Demandez aux professeurs transformés en ministres, en ambassadeurs et en hommes d’État de tous les degrés, si tel n’est pas le secret de toutes leurs compositions et de toutes leurs doctrines; si la philosophie et l’histoire meme ont été dans leurs mains autre chose que des machines de guerre destinées à servir tour à tour de véhicule à leurs inventeurs, de bélier de démolition ou d’al)ri aux mineurs qu’ils emploient contre la place! Ils auraient voulu, non la conquérir, mais la suiprendre ; ils espéraient, non convertir leurs adversaires, mais s’en faire craindre, et peut-être, dans la pensée d’entrer en négociation, se mettre à plus haut prix.
L’ambition n’est guère moins ravalée de nos jours que la noble profession des lettres, les commandements et les ministères ne sont pas des fonctions où le patriotisme et le génie se proposent la gloire et le sacrifice.
ce sont des moyens d’acquérir des titres, d’exercer l’autorité pour le seul plaisir qu’elle donne à la vanité, et de s^enrichir sans mise de fonds et sans risque. Des cent ministres qui ont exploité les trois derniers règnes de la monarchie, en est-il un qui ait eu à la fois l’intelligence et le courage de sa mission? Qu’on nous le dise et qu’on le nomme! Il y en eut d’intègres, mais y en eut-il dont le coup d’œil embrassât l’horizon de ses devoirs? Il y en eut de fidèles, mais beaucoup plus dont la servilité banale s’assouplit à tous les partis et à toutes sortes de gouvernements. Jamais plus de médiocrités n’ont succédé à plus de lâchetés, et jamais peut-être on ne verra plus de nullités à l’œuvre et plus d’encouragements donnés à l’ignorance.
Il y aurait une curieuse énumération à faire des stratagèmes sous lesquels la vanité, cette chose fugitive, mobile, insaisissable, mais égoïste et exclusive, cache ses calculs intéressés et ses honteuses concessions. La politique et la conscience se prêtent aux plus étranges transactions : dévouement au parti qu’on réprouve, simulation d’une fidélité de pure ostentation, guerre aux abus dont on profite, couronnes académiques tissées d’imperceptibles flatteries, ligue d’auteurs plagiaires contre la contrefaçon, lois protectrices de la propriété littéraire : y a-t-il quelque réalité dans toutes ces combinaisons ?
Ce ne sont ni les grands écrivains ni les grands artistes qui sentent le besoin d’être protégés par la police internationale et d’assurer à leurs descendants le produit de leurs œuvres. Ils savent que leur renommée est leur plus noble héritage et une meilleure recommandation que le privilège de quelques éditions posthumes.
DE LA LITTÉRATURE
Ce sont donc les ouvrages d’une valeur plus commerciale que littéraire qui croient avoir besoin d’une législation exceptionnelle. Mais qu’importe l’avenir à ceux qui exploitent la vogue! Il n’est si mince pamphlétaire qui n’ait gagné au service des partis politiques, avec un peu de souplesse et d’effronterie, des titres et des pensions, des dignités et des honneurs, ou tout au moins quelque chaire richemefit dotée. Pensent-ils que les écrits éphémères d’une plume obscure puissent s’immobiliser en majorais transmissibles lorsqu’eux-mêmes seront plongés dans l’oubli?
Tout cet appareil de protection légale pour une industrie qui repose sur des produits intellectuels n’est qu’une sollicitude puérile aussi incapable d’ajouter à la sécurité qu’à la propagation des œuvres du génie. Nous vivons dans une atmosphère d’idées qui, tendant trop uniformément au positif, passent souvent par le ridicule. Un économiste à dit : « Tout inventeur crée une valeur quelconque. » Or I homme de lettres qui fait un livre produit une chose appréciable, même quand il est mauvais. Ainsi les vers parasites de M. G..., les romans ignorés de M. S..., les discours plus inconnus de M. F... abondent à la richesse publique parce qu’ils auront . valu des places ou quelque faveur à leurs auteurs ! Et c’est afin de régulariser cet apport hypothétique que l’on convoque une commission d’académiciens, de poètes et de journalistes naturellement enclins à résoudre la question dans le sens qui les intéresse. Il ne s’agit de rien moins que de garantir la propriété littéraire par des traités, et d’assurer une légitime aux descendants des fondateurs de cette propriété.
L’importance de la matière a dépassé les prévisions
du législcileur, car trois sessions consécutives se sont écoulées sans qu’on soit tombé d’accord sur les moyens de la réglementer. Ce que les procès-verbaux de ces graves délibérations contiennent de plus curieux, c’est la discussion relative à la succession supposée d’un grand écrivain dont les héritiers, comme ceux de Molière, procéderaient au partage de ses œuvres. L’équité commanderait l’égalité des lots. Mais l’impossibilité d’en apprécier et d’en compenser le produit éventuel ne laisserait d’autre parti à prendre que de les tirer au sort. Or, le Tai'tuffe n’a plus l’appui des indévots depuis que ses allusions portent sur des hypocrites honorés de leur sympathie et de leur respect. Le légataire de la Princesse d'Élide envierait à bon droit celui de V Ecole des Femmes ou des Maris. Les gentilshommes de nos jours ne veulent plus qu’on les joue, et le Bourgeois se trouverait rayé du répertoire de la bonne compagnie. Le Misanthro]De pourrait échoir à un joueur, qui le vendrait à quehjue brocanteur juif, car il n’y a plus de propriété inaliénable ; de sorte que la dotation promise aux héritiers du grand homme finirait par figurer dans l’inventaire d’un escroc ou d’un usurier h
La propriété littéraire était assez protégée par le Gode pour qu’un auteur possédant, comme M. Scribe, le triple talent de la fécondité, du bon goût et du calcul, ait pu faire une fortune qu’envierait un traitant. Que veut-on de plus? Les contrefacteurs belges peuvent faire une concurrence importune aux libraires "français ; mais elle n’est que plus flatteuse pour l’amourpropre des auteurs, car tous n’ont pas l’honneur de se
Cette critique du projet de loi a été extraite du Mercure de Frcmne par les divers journaux qui l’ont amplifiée^
DE LA LITTÉRATURE
voir reproduits à l’étranger, et les plus jaloux de leurs droits ne feront pas de procès à leurs traducteurs plagiaires.
Quant au privilège des éditions posthumes, sa prorogation indéfinie serait plus injurieuse qu’honorable pour la mémoire de Técrivain supérieur; car la divulgation de ses pensées est une donation gratuite faite au public qu’il n’a pas mis en demeure de la recevoir sans condition. Ce dernier est le légataire implicite de tout ce qui se fait évidemment pour lui. Entre ce droit collectif et un intérêt privé il ne peut y avoir de conflit sérieux ni d’éviction. Les gens de lettres qui comprendraient autrement la dignité de leur mission, ne sont pas ceux que leurs lecteurs ont acceptés pour tels ; et l’admiration que ceux-ci ont accordée au livre quhls avaient acheté, aurait des réserves et des restrictions à subir, s’il ne s’agissait en effet que d’un marché.