I. — Les livres de M. Guizot
Un préjugé fort accrédité, à la honte de nos historiens sérieux, c’est que les mémoires particuliers sont non seulement plus amusants, mais plus instructifs que l’histoire elle-même.
1. Le lecteur remarquera sans peine que certains passages ont été empruntés Tauteur à son ouvrage les Ruines de la monarchie fran-
çaise [nom encore j)ublié alors). Peut-être eussions-nous du supprimer ces x'iassages dans Tune ou l’autre des deux publications. Cependant dans la crainte d’affaiblir ou d’altérer la pensée de l’auteur, et surtout l’enchaînement de ses raisonnemeiiLs, nous avons estimé qu’il serait préférable de laisser subsister ces répétitions.
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Ce paradoxe pouvait so soutenir, avec quelque sincérité lorsque les collecteurs d’anecdotes, tels que Tallemant des Réaux, n’avaient d’autre ambition que de montrer, dans le négligé de la vie privée, les grands personnages que le monde n’avait été admis à contempler que dans la solennité de leurs habits de théc\tre. Ce contraste a quelque chose d’attrayant pour la curiosité, de consolant pour l’envie, et peut être utile à l’étude des mœurs. Mais on ne saurait, sans se fourvoyer, accepter pour des documents historiques ou des enseignements de saine philosophie, cette foule de biographies délayées en volumes par la vanité des acteurs qui, pour avoir figuré passagèrement sur la scène politique, se prennent et se donnent naïvement pour les successeurs des hommes d’État dont ils ont appris les rôles et alTecté le langage. Ils ne se posent devant le public que sur un piédestal au bas duquel brûle la cassolette obligée, d’où s’échappe un nuage d’encens destiné à former une auréole autour de leur front rayonnant d’idéal et de fumée.
Le culte de sa propre personne a progressé de nos jours, en raison inverse du taux des icpulalions, et beaucoup se croient des célébrités réelles, qui n’ont été que des comédiens.
Les Confessions de J. -J. Rousseau ont été contagieuses : il n’y a pas d’écrivain obscur qui, indigné de ses déceptions, ne menace ses détracteurs de se revêtir de son linceul pour venir protester contre leurs jugements. Cet exemple a fait taire justju’cà la modestie du sexe; et des femmes de lettres qui, sans doute par un sentiment de pudeur, s’étaient couvert le visage d’un masque viril, n’ont pas craint, selon l’expression pitto-
resque du citoyen Proiidhon, de se trousser comme pour convier le public à les flageller.
Qui n’a contemplé avec douleur les infirmités morales mises en relief par les Mémoires cV Outre-Tombe , sur l’une des gloires les moins contestées de notre âge?
Quel éditeur osera prendre sur lui de garantir la véracité de ceux du fameux diplomate à qui l’on doit cet axiome moral que : « La parole a été donnée à l’homme pour mentir ! »
La Révolution a bouleversé tant d’existences paisibles que l’ancienne constitution du pays aurait heureusement classées ; elle a semé de tant d’aventures imprévues les carrières les plus obscures ; fait une telle confusion de talents enfouis et d’incapacités glorifiées, ([ue si chacun écrivait ses mémoires, les [)lus curieux peut-être ne seraient pas ceux des personnages qui ont figuré sur le théâtre et fait de leur plume la complice de leurs gestes honteux ou équivoques.
Nous pourrions citer tel soldat de la République dont les souvenirs auraient plus d’intérêt que ceux de beaucoup de généraux, et tel commis, ayant eu vingt ministres tués sous lui, dont il fut la providence, en dictant leurs rapports politiques et leurs allocutions parlementaires.
N’eussent-ils que le mérite de redire ce qu’ils ont vu ou entendu, et de s’effacer pour ne pas profaner par le fcontact de leur personnalité les évocations de leur mémoire naïve, dis l’emporteraient encore sur la solennité de la mise en scène de ceux sur lesquels le moule du décorateur a laissé son empreinte.
Plus d’un enfant du siècle a commencé par la guerre civile qui, fatalement engagé sous le drapeau de la
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République, a continué de servir sous l’empire et sous la royauté, sans y avoir été appelé par sa vocation ni encouragé par la fortune ; plus d’un bourgeois, ignorant ou ignoré, a revêtu tour à tour la toge du magistral ou l’habit brodé de l’administrateur civil ou militaire, et figuré, sans savoir le premier mot de son rôle, sur la scène parlementaire. Nous en avons connu, et des plus haut placés et des plus vantés, que le public trop clairvoyant n’a jamais pu prendre an sérieux.
On a vu des paladins parlementaires, des présidents à sonnette et des officiers de la garde nationale se pavaner au son des cymbales et de la réclame devant les lutteurs étonnés d’entendre résonner leurs noms oubliés. Tls continuaient à réver du fauteuil qui leu'r prêtait son ampleur, de la tribune d’où la coterie <[ui les applaudissait leur semblait un vrai publiq, du palefroi ou du iiausse-col sur lequel ou sous lequel ils se goiirmaientavec tant de grâce. L’accueil glacial d’une postérité sitôt venue pour eux, les réfutations sévères d’une génération trop érudite, les sifllets mêmes d’un parterre mal-appris n’ont pas la vertu de troubler leur splendide sommeil; mais le silence et la solitude (]ui se font autour d’eux ménagent à leur réveil des déceptions que l’orgueil le plus impassible ne se dissimule qu’à demi.
Les hommes qui ont manié les affaires et attaché leur nom â de savants écrits, ont droit sans doute à une attention plus sérieuse, et, à l’annonce des Mémoires de M. Guizot, le public a dù naturellement s’attendre à des révélations curieuses, â des enseignements d’un ordre élevé, peut-être même à des confessions édifiantes, noble testament des âmes fortes et droites qui ont erré.
Eh quoi! pour les plus grands esprits il n’y a pas
d’expérience qui profite? L’ombre du flambeau qui répand la lumière autour d’eux ne leur laisse voir aucun des cailloux qui roulent sous leurs pieds ! Quel n’a pas été notre désappointement à la publication du premier volume de ces Mémoh'es ! Rien sur l’histoire réelle de notre temps, par cette plume infatigable qui en avait fait une critique si transparente dans son Histoire de la civilisation l Rien sur les secrets d’État accumulés dans le portefeuille de l’auteur. Mais, ({ue dis-je ! peut-être il considère comme un secret d’Ltat la confidence qu’il tiaigne faire au lecteur sur l’existence d’une secte dont il fut l’un des maîtres, celle qui s’est fait connaître à la Restauration sous le nom plus mystique que significatif de doctrinaire , Mais c’est le secret de la comédie.
Il y a sans doute une certaine franchise à avouer qu’on appartient à une coterie, et une certaine audace à se donner pour son prophète. Toutefois, pour s’imposer à ce titre à l’admiration de ses lecteurs, il faut avoir une foi aussi robuste dans leur crédulité que dans son propre mérite ; et cette illusion n’est possible que dans l’orateur placide parlant seul, du haut de sa chaire professorale, à un auditoire qui n’a pas la réplique. Un tel privilège a bien pu s’étendre à la parole officielle de la secte, lorsqu’elle siégeait au banc ministériel; mais, quelque infaillible que se croie le plus imposant de ses organes, il doit s’attendre à trouver des contradicteurs, et en désirer mémo, ne fùt-ce que pour avoir l’occasion de les éclairer ou de les confondre.
La suprématie de l’école doctrinaire n’est pas encore assez reconnue en dehors du cercle étroit de ses adeptes pour avoir le droit de compter, non pas sur le suffrage universel, mais sur un semblant même de majorité.
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puisque, selon la tradition constatée par la presse périodique, tous les initiés à ce sage cénacle tenaient sur un canapé.
Pins vieux que M. Guizot, nous connaissions avant lui les travestissements du génie des révolntions, et nous ne l’avons jamais vn plus perfide et plus dangereux que lorsqu’il affectait la modération dans les formes et le dogmatisme dans les mots. Il y a eu des modérateurs et des pédagogues, des raffinés et des girondins, des neutres faute de conviction et des ambitions de justemilieu, bien avant qu’ils se nommassent doctrinaires, et qu’une agrégation de cupidités en commandite eût formulé son programme.
C’est cette secte qui pousse à la révolte et recule devant ses conséquences, qui fait des constitutions et prête la main à leur violation, qui tremblait devant Robespierre et le réhabilite après sa mort ; exercée dans l’art d’exciter et de démuseler les bêtes du cirque, elle n’a jamais eu celui de les apprivoiser; elle désavoue les socialistes, et c’est elle qui les enfante, car ils sont plus qu’elle soumis aux lois de la logique. Vainement donc elle prétend échapper par de subtiles arguties à la solidarité des erreurs qu’elle a propagées, des complots fju’elle a encouragés et des crimes qu’elle a inspirés.
Tout son mérite se réduit à ranimer par un souffle anodin le feu prêt à s’éteindre, et, en acceptant la responsabilité de cette manœuvre clandestine, M. Guizot revendique en effet riionneur d’avoir dirigé les hostilités contre la Restauration, gloire que nous ne lui contestons pas ; mais c’est précisément sur le choix des disciples qu’il honore de sa protection, sur le but suspect de leur association et le résultat définitif de leurs
bonnes inlentions, que ses mémoires ont besoin d’un commentaire.
Nous croyons que l’école doctrinaire se vante en se donnant pour une secte nouvelle ; elle ne se compose guère que des sophistes et des déserteurs de tous les partis, qui se sont drapés tantôt en réformateurs, tantôt en modérateurs.
Dans un de ces soupers philosophiques auxquels Frédéric II conviait les beaux-esprits dont il faisait ses prôneurs et ses hérauts d’armes, les convives se livraient en toute liberté aux critiques les plus amères des gouvernements monarchiques, de leurs abus et de leurs injustices. Chacun s’évertuait à leur substituer ses propres rêveries et ses salutaires conceptions pour l’émancipation et le bonheur du genre humain, lorsque le royal amphitryon égaya ce grave débat parlementaire par le sarcasme que nous avons choisi pour épigraphe. En leur donnant par cette interruption soudaine la mesure d’estime qu’il accordait à leurs utopies et à leurs personnes, l’aimable despote était loin de se douter que les encyclopédistes, objets de ses cajoleries et de ses dédains, étaient sur le point de réaliser les sublimes théories que son génie pratique jugeait absurdes et coupables. Il n’a pas moins fallu que l’expérience faite sur la France pour déterminer le sens précis de la pensée du philosophe couronné, et expliquer sa prescience intuitive.
Les doctrinaires de nos jours ne sont que des échappés de cette école de faux sages dont le premier mérite est de ne croire qu’en elle-même. Mais ils ont sur leurs maîtres un avantage ; il est incontestable ; c’est le mépris de l’expérience que ceux-ci n’avaient pas. Ils ont
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donc contribué, croyons-nous, et cela plus encore par leur concours que par leur opposition, au renversement de la dynastie; et s’ils ont déserté ou trahi la branche aînée, ils n’ont ni honoré ni rendu viable le règne de la branche cadette. C’est une vérité aujourd'hui trop irrévocablement act[uise à l’histoire, par la honte, l’inconséquence et l’immoralité de ses actes, autant que par la platitude de sa chute.
Quand le lion populaire, qu’ils avaient agacé contre leurs adversaires, leur a montré les dents à euxmêmes, ils n’ont encore trouvé d’autre moyen, pour échap23er à sa colère, que la fuite ou la palinodie.
Le chef aujourd’hui avoué de ce jiarti, en nous donnant les mémoires de sa vie et raj)ologie de ses doctrines, pour la justification de sa politique et l’histoire fidèle de son temjis, fait donc un appel jirovocant à la conscience de ses contem^iorains. Son manifeste est une déclaration de guerre à la génération dont nous avons fait j3artie ; et, en attendant qu’il se présente un athlète plus digne de ce Goliatii de la doctrine, nous relevons le gant qu’il nous jette, dût la j^ierre lancée [^ar notre huml)le fronde se perdre dans le cam^) des Philistins.
Nous tenons donc M. Guizot pour le plus éminent do tous les Titans qui se sont fait un nom les démo-
lisseurs de trônes. Mais, avant d’entrer en lice avec un si rude jouteur, nous lui devons une explication loyale. Nous n’avons l’honneur ni de le connaître ni d’en être connu ; nous avons beaucoup étudié ses livres et observé ses œuvres, mais uniquement pour nous instruire sur un sujet qui a fait aussi la matière de nos méditations. C’est la contemjDlation, à un 2 )oint de vue qui diffère essentiellement du sien, du culte de notre Révolution.
Nous n’avons pas la présomption d’opposer à une célébrité acquise une rivalité obscure ; et si notre zèle pour la vérité blesse celui qui prétend l’enseigner aux autres, nous avons la conscience d’une indépendance et d’une impartialité qu’aucune relation publique ou privée n’a jamais heurtée ou seulement importunée.
Toutefois, il existe dans nos convictions un tel antagonisme que nous, ne contestons pas à notre adversaire la liberté de décliner notre compétence, puisque nous osons contester la sienne. Parti d’une position tellement analogue qu’elle n’aurait dù inspirer que des opinions sympathiques , nous nous sommes trouvé dans une dissidence aussi radicale de principes que de croyance.
Né avant la Révolution, nous avons assez vécu à l’abri des abus de l’ancien régime pour avoir droit de leur comparer les bienfaits de celui que nos réformateurs y ont substitué, et de dire notre pensée sur les gouvernements de leur invention. S’il en est qui se soient rendus assez redoutables pour se faire haïr, il n’en est aucun qui se soit fait regretter. Nous avons donc, avant M. Guizot, exploré les fastes de la Révolution ; lui, au contraire, nourri dans l’aversion calviniste de la race de Louis XIV, n’y a dû voir que la réhabilitation d’une communion réprouvée, et lui savoir plus de gré de servir de véhicule à son ambition qu’il ne lui en a voulu d’avoir égorgé nos pères.
Dans les huit chapitres dont il lui plaît de comjjoser son premier volume, il ne trouve rien à dire sur les prodiges de son enfance, qui sont ordinairement le signe précurseur des grandes renommées, détails qui auraient été si chers à ses amis. Est-ce calcul ou discrétion? Il glisse meme assez légèrement sur ses débuts.
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Plus Genevois que Français, Paris a été pour lui, comme pour les naturels de cette cité suisse, un bazar ouvert aux gens d’esjirit et de Bourse, où les étrangers ont plus de chance de succès que les indigènes, parce ([u’ils n’y sont gênés par aucun lien de famille ou de corporation.
Ses premières liaisons ont été naturellement avec de Staël, les sociétés Houdetot, Rumfort et autres survivants du Cercle encyclopédique. C’était la tendance obligée d’un aspirant à la doctrine. Mais il y avait plus d’une voie ouverte aux ambitions impatientes, et il trouva pour patron, sous la royauté, le même homme qui l’avait recommandé à M. Maret sous l’empire.
Il se fourvoya alors dans la rédaction d’un rapport qui lui avait été confié en vue de le proposer pour auditeur au conseil d’Etat, et il attribue cet échec au courage qu’il eut de dire la vérité. Plus souple avec la Gestauration, qui était pourtant beaucoup moins exigeante, il s’abrita sous la renommée de Cliateaubriand, se glissa dans le journal de M. S nard, rédigé par notre ami Gallais, et parvint à se faire attacher à une chaire d’histoire parM. de Fontanes, bienfait dont M. Guizot le remercie dans ses Mémoires avec un peu plus d’irrévérence que de gratitude.
Le premier pas était fait : admis dans les conciliabules de MM. Boyer-Collard, de Maine de Biran, Lainé, Baynouard, etc., il eut liientôt gagné leur contiance, et le voilà d’emblée promu aux fonctions de secrétaire général, poste d’une certaine importance, sinon pour lui, du moins pour le comité clandestin qui l’y avait porté et qui aspirait à disposer des préfectures et de toutes les places relevant du ministère de l’intérieur. Il
y participa, en effet, à la rédaction des premiers projets de loi sur la presse, où perce déjà la peur des écrivains religieux ou royalistes et le désir de les exclure de l’enseignement public.
Le 20 mars interrompit sa carrière administrative ; mais le pressentiment de la chute de l’empereur était à peu près universel, et plusieurs de ses amis étaient dans la confidence de Fouché. M. Guizot dirigea donc vers Gand le voyage sentimental qu’on lui a tant reproché. Par qui y fut-il envoyé ? Les Mémoires, auxquels nous empruntons ces détails, traitent Carnot de badaud fanatique^ et cette parodie d’une réplique cynique attribuée à son trop célèbre collègue équivaut à une révélation.
Les élections de 1815 rendirent Fouché et Talleyrand impossibles ; mais ils se survécurent sous M. de Richelieu, par l’admission au conseil de MM. Decazes et Rarhô-Marhois. M. Guizot, déjà sécrétaire général avec M. Pasquier, fut maintenu sous son successeur ; et les lois d’exception proposées par le garde des sceaux et le ministre de la police trahirent bientôt la collaboration de celui qui avait préludé aux projets de l’année précédente.
Alors commença, contre une Chambre assez indépendante pour signaler les usurpations d’un ministère sans portée et défendre la dignité de la couronne, ce système de dénigrement et de diffamation qui a ravivé toutes les rivalités de classe et de parti, réussi à ridiculiser la fidélité, chassé du conseil les seuls ministres éclairés et dévoués, abouti enfin à la loi du 5 septembre 181G et au crime de Louvel.
L’apologie des corruptions électorales et de la loi du
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2o février 1817 n’embarrasse pas plus M. Guizot que cette loi de 1819 contre la presse, en vertu de laquelle la Monarchie selon la Charte fut saisie, et MM. Bergasse, Falconnet et Fiévée emprisonnés.
Mais lui-même, irrité de ses mécomptes dans la conquête des fonctions publiques, va bientôt demander à cette même presse des armes acérées et une vengeance implacable contre le pouvoir échappé do ses mains. Premier revirement de tactique qui no sera pas le dernier,
§ I. DES MOYENS DE GOUVERNEMENT A l'uSAGE DES RHÉTEURS
ET DES SÜI’IIISTES.
L’illustre professeur que l’école doctrinaire avoue pour son maître nous excusera d’emprunter son litre à l’un de ses plus célèbres pamphlets. Nous n’en connaissons pas qui explique mieux le fond du système et révèle plus clairement la cause secrète des contradictions que nous aurons à signaler entre les enseignements du professeur et la tactique do l’homme d’Ltat. Ses moyens de gouvernement, peut-être un pen obscurs, mais certainement très libéraux en théorie, ont fait une large part à l’arbitraire dans ra[>plication. Comme en définitive c’est à l’épreuve qu’il appartient de déterminer le mérite des nouvelles inventions, il nous a paru plus méthodicpie de commencer par contempler MM. les doctrinaires à l’œuvre, avant de procéder à l’analyse de leurs écrits.
Toutefois, pour l’intelligence des uns et des autres, il est nécessaire d’exposer d’abord les principes sur lesquels s’appuie leur enseignement et les raisons qui
ont induit ces messieurs à n’en tenir aucun compte dans la pratique. C’est ce que M. Guizot appelle, ainsi que nous le verrons en étudiant ses moyens de gouvernement, entrer dans le positif des affaires ! C’est donc à lui surtout que nous avons à demander des éclaircissements sur l'incompatibilité de ses croyances et de ses actes.
L’influence des écrits de M. Guizot a été beaucoup plus hostile à la Restauration et plus grande qu’on ne le croit communément. Publiés sous l’apparence inoffen-
sive d’un cours d’histoire, commentés du haut de la chaire professorale devant un jeune auditoire avide de sa parole agressive, et vantés par tous les journaux dits libéraux, les seuls que l’opposition avouait, les seuls que lisaient le bourgeois demi-lettré et le boutiquier philosophe, ils se sont infiltrés dans tous les cerveaux de la classe moyenne, dont ils dominaient les jugements en flattant leurs travers.
Ces écrits ont contribué à la propagation de livres plus ouvertement séditieux qu’eux-mêmes, en n’affectant de critiquer que l’exagération de leurs principes et le cynisme de leur style, pour professer les mêmes doctrines, mais dégagées des conséquences qui les déshonorent et de la crudité d’expression qui effarouche les esprits timides. On les trouve dans la l)ibliothèque de tout provincial revêtu de cette magistrature tacite qui consiste à faire jouir ses voisins de la lecture des gazettes et des nouveautés destinés à nourrir leurs conversations et leurs convictions politiques. De toutes les propagandes c’est la plus active, parce que c’est la plus inaperçue et la plus persévérante.
Qu’on ne s’étonne donc pas de notre inclination à
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voir dans l’ex-professeur le précurseur de la révolution do Juillet, et dans ses livres l’évangile de tous les conjurés qui ont concouru à cet escamotage d’une couronne. Il est le seul, de tous les écrivains de son école, qui ait soumis leur haine illogique au joug de l’argumontation et systématisé Topposition. Avant lui, les altaques étaient vagues ou partielles, et les partis disséminés. Il les a ralliés dans un appel sympathique, disciplinés avec une sévérité caressante et encouragés en leur montrant un but assez distinct pour justifier leurs efforts. Il a trouvé, pour les plus effrénés une règle, pour les plus timides un stimulant, pour les plus aveugles un guide.
Ce talent, dont on ne conteste pas la puissance, n’eut jDOurlant rien de mystérieux ni d’entraînant dans son essor; il s’appliquait uniquement à détourner les factions de leur préoccupation exclusive, pour les pousser toutes dans une même direction ; à marquer leurs drapeaux repliés d’un signe universellement accrédité, et à les entretenir d’espérances prochaines, par l’énumération des fautes de la Restauration et le spectacle de sa faiblesse.
D’autres ont été plus ostensiblement agressifs, plus enthousiastes, plus éloquents peut-être ou plus sincères. M. de Talleyrand avait moins de pédantisme et de morgue, M. Benjamin Constant était plus souple, plus spirituel, plus populaire, M. Tbiers allait plus nettement au but, M. Royer-Collard dogmatisait avec plus d’ampleur et de solennité. Mais le diplomate affichait trop sa finesse pour trouver des dupes, et le ton sentencieux du professeur tenait trop de celui des oracles pour se faire comprendre; rbistorien, plus intelligible, était trop
fi
clair pour ne pas effrayer les consciences; et quant au tribun célèbre que la Suisse avait cédé à la France, il était si mobile dans ses convictions que ses écrits sont les j)lus piquantes réfutations de ses harangues.
Aucun ne sut comme M. Giuizot donner du relief aux moindres fautes de la Restauration en affectant de les excuser et deles plaindre. Aucun ne sut, avec autant d’art et de feinte modération, faire vibrer la fibre irritable des vanités bourgeoises et accumuler griefs sur griefs contre les notabilités rivales qui lui faisaient ombrage. Son impitoyable érudition et son argumentation subtile ont donnéassez d’apparence de vie à des institutions mortes pour faire croire à leur exhumation, et pousser son auditoire aies craindre et à les maudire.il a tant évoqué le sj>ectre de la féodalité, que les jeunes générations groupées autour do sa chaire ont cru la voir sortir de son tombeau. ,
Il fallait la froide hallucination et la voix magistrale du professeur pour faire prendre au sérieux cette fantasmagorie par ses disciples ; il fallait la forme didactique de son style pour l’imposer à ses lecteurs oisifs, préparés d’ailleurs par leurs préventions et leur crédulité natives.
Nos études sur ces dissertations historiques et politiques do M. Guizot nous ont convaincu qu'il n’était ni historien ni publiciste, puisque ses récits sont des allusions et ses argumentations des réquisitoires. Toujours agressif, il ne perd jamais de vue le présent qui le gêne et les réformes qui doivent le mettre en scène.
De toute sa dialectique sort une pensée unique, se- • crête, mais inévitable, la même sous toutes les formes, exclusive, quoique complexe, comme la note tonique et
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dominante d’une composition musicale : c’est la séparation, perpétuée dans le pays, de deux races distinctes, dont l’une, vaincue par la Révolution, doit se résigner àl’ilotisme, etl’autre formant l’aristocratie des capacités, à qui le pouvoir appartient de toute éternité, au même titre que l’omnipotence de Dieu sur le monde.
Cette double fiction philosophique et historique est soutenue avec beaucoup de subtilité et même avec un accent de conviction; car, en insistant sur la nécessité de contenir les débordements de la démocratie égalitaire par l’aristocratie des capacités, M. Guizot laisse entrevoir qu’il défend sa propre dynastie.
L’apothéose des capacités est une illusion philosophique aussi chimérique que leur définition, et le droit de les contester appartient à tous, comme celui d’y prétendre. Elles seront toujours la proie du plus fort ou l’instrument du plus pervers. Cette thèse ne tend à rien moins qu’à renverser les dernières digues que la loi naturelle maintient encore parmi les hommes , malgré leurs vains efforts pour anéantir tout esprit de famille et toute hiérarchie sociale. Nous la tenons pour la fiction la plus . envenimée que l’orgueil humain ait encore inventée, et le piège le plus perfide dans lequel puissent tomber les nations dégénérées.
Si le gouvernement des capacités était réalisable, son premier signe serait la sincérité et l’abnégation. Bien loin de se mettre au-dessus des autres notabilités, il n’aurait pas de plus grande sollicitude que de les rechercher et de leur faire place. Il n’aurait besoin ni d’intrigues pour se fonder ni d’exclusion pour se maintenir. Il aurait assez de confiance dans son principe pour ne faire aucune acception des partis et des affections : sa
force serait dans sa manifeslation, et tous ses actes refléteraient la conscience de sa supériorité.
Mais à ces signes caractéristiques il serait difficile de reconnaître les capacités doctrinaires que nous avons vues à l’œuvre. On peut douter de la vertu ou du génie des personnages qui servirent le roi des barricades, se
refuser à voir des hommes d’Etat sérieux dans MM. Pasquier et Decazes, sans être nécessairement dépourvu de justice et de raison. •
M. de Richelieu lui-même peut avoir été un homme de bien et une dupe; M. Lainé, un citoyen austère et un pitoyable administrateur; et lorsque ces premiers patrons de la doctrine ont fait jA^ce aux doctrinaires mêmes, on ne voit pas qu’il se soit révélé un seul homme d’Etat digne de ce nom, parmi les plus éminents de leur école.
On n’a pas craint d’avancer que la royauté s’était perdue pour n’avoir pas gardé les ministres qui l’ont dirigée jusqu’en 1820, c’est-à-dire jusqu’à l’assassinat tlu duc de Berry et à l’explosion des complots fomentés j)ar les sociétés sécrètes. On a publié, pour le faire croire, dix volumes d’apologie, sous le titre àCHistoire de la Restaïu'ation.
Mais quand on exalte avec tant d’indiscrétion la capacité de ceux qui ont, pendant tant d’années, dirigé
les affaires de l’Etat, on perd le droit de reporter sur d’autres la responsabilité qu’ils ont librement encourue; s’ils étaient en effet les seuls aptes à servir la royauté, ils sont comptables de sa chute, car les difficultés ont dù entrer dans leurs prévisions, et leur devoir était de les vaincre ou de mourir à la peine.
Or, non seulement ils ont survécu à la Restauration,
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ce qui suppose une grande circonspection dans leur dévouement, mais ils n’ont rien ou de plus pressé que de s’offrir à la confiance de celui qui recueillait sa dépouille et reniait ses devoirs envers elle : ce qui est plus qu’une défection.
Rejeter sur autrui les fautes qu’on a dù prévoir et qu’on avait mission de prévenir, est une récrimination trop suspecte pour être admissible, car le reproche pourrait plausiblement être rétorqué. L’infaillibilité de jugement des doctrinaires et l’abnégation de leurs services ne sont pas tellement authentiques, que leurs adversaires n’aient pas un droit égal à se plaindre de leur concurrence, ou à lui attribuer toutes les fautes dont ils déclinent si légèrement la responsabilité ; et si l’une des parties a déserté, sinon trahi la cause de la royauté, il lui sied mal de se donner pour son plus fort appui.
Ce qu’il y a de plus avéré, en effet, ce n’est pas le mérite de leurs services, mais leur obstination à les imposer, puisqu’ils se sont glissés dans tous les ministères, depuis celui de Fouché jusqu’à celui de Polignac^ et même dans ceux qu’ils ont stigmatisés, du nom à!ultra* Ligués avec toutes les créatures de la Révoliition et du prétorianisme pour écarter des affaires tout ce qui était sorti pur de cette double épreuve, ils ont
tenu pendant sept ans le gouvernail, dirigeant à leur
gré le vaisseau de l’Etat : oh l’ont-ils conduit? Le succès eût absous leur mauvais vouloir, justifié leur obstina-^ tion et excusé leurs alliances suspectes; mais le résultat de leurs faux calculs, sinon de leur infidélité, ne laisse aucun refuge à leur responsabilité.
Réduits, pour n’être pas débordés par leurs auxi-
liaires ou démasqués par leurs rivaux, à invoquer l’assistance d’une coterie de sophistes encore obscure, qui s’essayait à dénaturer le principe d’autorité et à flatter les pouvoirs de fait, ils ont introduit leui' doctrine dans la pratique du gouvernement, et, à l’aide de ce dissolvant, démoli pièce à pièce l’édifice qu’ils avaient promis de consolider. ^
La coterie que nous signalons comme fatale à la Restauration se composait, à son origine, uniquement de quelques ambitieux anonymes, mais impatients de se produire, bien persuadés que l’animosité des partis qui divisaient le pays ouvrait un accès facile à quiconque se dévouerait à les tromper tous, sans conviction et sans scrupule. L’esprit, peu sympathique à la Restauration, de la plupart des ministres admis dans ses conseils en 1814 et 1815, était un encouragement dont on pouvait facilement tirer parti. Ils avaient besoin de quelques arguments subtils pour justifier leur adoption subreptice et leur dévouement équivoque.
Les sophistes n’ont jamais failli aux aberrations du pouvoir dispensateur des grâces et de l’autorité. La fusion s’opéra donc dès le premier jour entre les ministres improvisés de la royauté et les doctrinaires. Ceux-ci, groupés d’abord autour de quelques dévoyés de l’empire, d’où ils épiaient les embarras du gouvernement pour en faire leur profit, proposant tour à tour d^aider à les aggraver ou à les surmonter, s’étaient donné pour pontife un professeur à la parole hautaine et solennelle, qui jouissait à la fois de la faveur du prince et d’une certaine popularité dans les écoles. Ses harangues sentencieuses valurent quelque retentissement à spn dogmatisme nébuleux, et ses nouveaux disciples, en affi-
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chant un dédain stoïque pour les opinions consciencieuses, firent assez de prosélytes parmi les mécontents et leâ ambitieux pour arriver bientôt à l’état de secte.
M. Royer-Collard n’était ni un homme politique ni un factieux, mais un de ces esprits subtils et gonflés, dont la science est surtout dans les mots et l’ambition dans le bruit. S’il n’était pas toujours intelligible, il n’en était ni moins affirmatif ni moins tranchant ; il plaignait de bonne foi les êtres inférieurs qui ne pouvaient pas le suivre dans son vol, ou prenaient trop à la lettre ses maximes ambiguës. Il joignait à la naïveté de l’orgueil la conscience d’une intention toujours pure.
Cependant un de ses coreligionnaires, dont le génie n’était pas sans analog ie avec le sien, mais dont les visées étaient plus positives, comprit tout le parti qu’on pouvait tirer de la popularité de cette philosophie empreinte de religiosité placide et d’aspirations démocratiques, sur une génération qui n’avait plus de croyance, mais que le doute fatiguait et prédisposait à écouter quiconque, en ménageant ses préjugés, saurait l’endoctriner habilement. Il n’eut pas de peine à s’insinuer parmi les adeptes qu’il parvint à discipliner en éveillant leur ambition.
C’est avec ce noyau d’envahisseurs souterrains, dirigés par quelques initiés déjà investis de fonctions publiques, que la secte entreprit la conquête de la F rance .
La confusion était partout, et dans cha(jue administration, les titulaires, menacés de licenciement, se heurtaient aux concurrents qui aspiraient aux places vacantes. Cette perturbation, qu’il eût été facile de prévenir
en respectant les limites hiérarchiques de chaque spécialité, facilita les invasions. La frivolité déjà connue d’un ministre dont la réputation datait de l’Assemblée constituante enhardit les plus timides, et tandis qu’une des notabilités doctrinaires pénétrait dans le cabinet, les autres, conseillers, subalternes , secrétaires généraux ‘ ou modestes commis, préludaient à leur prochaine élévation en profitant de l’inexpérience des ministres improvisés pour rédiger leurs projets de lois répressives, leurs apologies ambiguës et leurs allocutions parlementaires; plusieurs se glissèrent insidieument autour du tapis vert, et finirent par s’y asseoir.
C’est seulement alors qu’ils se démasquèrent : une fois admis dans le sanctuaire ministériel, ils s’appliquèrent à en éloigner tous ceux qu’ils désespéraient d’endoctriner, pour y introduire leurs affiliés. Puis, afiectant pour la roj’auté une sollicitude inquiète et une bénignité paterne, ils s’impatronisèrent, comme des partisans jdIus clairvoyants que les autres,. en position, par leurs affinités bourgeoises, de la faire aimer et comprendre d’une nation naturellement mal disposée pour elle.
A mesure que l’influence de la secte doctrinaire devint plus manifeste, se révélèrent les sympathies et bientôt le concours des sociétés secrètes, que le résultat des campagnes de ISIfi avait dispersées ou endormies. Réveillées au retentissement des concessions nouvelles arrachées à l’imprévoyance du pouvoir, toujours prêtes
1. C’est de la niaiii de M. Royer-Collard que Tabbé duc accepta M. Guizol. A quelqu’un qui s’étonnait de la bizarrerie du cboix d'un protestant pour assister un prêtre catholique, il répondit qu’il ne le prenait pas pour lui dire la messe î
LES LIVRES DE M. GUIEOT
à s’allier aux artisans de trouble et de division, elles reconnurent dans les doctrinaires des instruments non moins précieux de révolution cjue l’avaient été les économistes et les philosophes du xviii® siècle; elles s’empressèrent donc de les rallier et de les requérir, soit en leur adjoignant leurs propres initiés, soit en rappelant à leurs anciens affiliés la teneur de leurs serments.
Alors on vit accourir en France, soit de Genève, où plus d’un doctrinaire avait pris ses grades maçonniques, soit d’Allemagne et d’Italie, où les loges se rouvraient sous tous les vocables, cette foule de réfugiés qü’on s’empressait de pensionner et de naturaliser; on accueillait en frères, sinon en princes, ceux de ces étrangers qui, comme Rossi, Libri, Henri Heine, etc., apportaient à la secte le secours de leur célébrité cosmopolite. Les distinctions, les emplois et les plus hautes dignités leur furent jirodigués, au mépris des droits acquis par les notabilités indigènes, et des statuts de la magistrature et de l’Université.
C’est alors aussi qu’on vit surgir de tous les jioints de l’horizon de soudaines velléités républicaines, et toutes les utopies, de 1789 éprouver une recrudescence inattendue. Ce qui dut surtout étonner le |)ublic, qu’aucun préparatif n’avait mis en éveil, ce fut l’irruption simultanée d’écrits provoquant une croisade en faveur de la Charte, qui n’était pas menacée, et rajeunissant toutes les banalités usées par la presse sur les droits de l’homme et la libe'rté, Los chefs de la doctrine se signalèrent dans cette polémique, et jamais les subtilités de la pondération des pouvoirs n’avaient été agitées avec tant d’outrecuidance.
Ils ont fait de ces ({uestions oiseuses un thème pédan-
tesque, dans lequel la souveraineté n’était plus qu’une abstraction figurée par des ministres soi-disant responsables, mais envers une autre autoxnté que celle du monarque. Après avoir ainsi effacé la royauté, en la réduisant à de vaines formules, ils ont imaginé de mettre la personne du monarque en suspicion, en supposant par leurs lois d’exception la liberté toujours menacée et le pays toujours en agitation. C’est surtout contre les exagérations présumées du sentiment royaliste que, de 1815 à 1820, le ministère, envahi parles doctrinaires, signala soii système politique.
Que ces sectaires accusent la Restauration de s’être perdue pour avoir écouté d’autres conseils que les leurs, il y a certes dans cette fatuité une insolente dérision, car eux seuls ont introduit dans la loi les subtilités do leur école, et dans la conduite des affaires la raideur de leurs théories et la lâcheté de leurs transactions. No sont-ce pas eux qui ont mis leur plume envieuse ou vénale au service de tous les complots et au soutien de tous les mensonges? En ne travaillant peut-être qu’à se rendre néce-ssairos, n’ont-ils pas fini par s’associer à toutes les trahisons?
Qu’ils cessent de revendiquer comme un effort de leur génie l’agonie prolongée de ce fétu de royauté qu’ils avaient substitué à la royauté viable, et dont le souffle s’est éteint au vent d’une émeute ! C’est précisément ce crime d’avortement qu’on est en droit d’imputer à ces empiriques dont les recettes cabalistiques ont épuisé le pouvoir dans sa source. Il y a plus que de l’indiscrétion à présenter comme la providence de la monarchie une secte de sophistes qui, de concessions en subtilités et de duplicités en calomnies, l’ont traînée eux-mêmes
LES LIVRES DE M. GUIZOT
aux gémonies, pour y insulter à ses restes et se parer de ses dépouilles.
La première invasion du parti doctrinaire a été naturellement secondée par les ministres qui s’étaient attribué la mission d’entraver les premiers pas de la royauté, qu’ils n’avaient subie et servie que sous la condition tacite de la dominer et de la tromper. Les subtilités de cette école sur la prépondérance parlementaire, sur la fusion de toutes les opinions et l’alliance de la Révolution avec le gouvernement royal, entraient trop bien dans les vues secrètes des Talleyrand et des Fouché pour n’être pas avouées et encouragées par eux. Mais ce n’est que sous le ministère Decazes que ses adeptes entrèrent de plain-pied dans .tous les cabinets et que leur adoption fut définitive; il leur suffit de ce régime de quelques années pour fausser toutes les idées, changer les partis en factions et jeter les fondements d’une domination qui devait survivre à M. Decazes.
M. Guizot ne figure ostensiblement dans cette collaboration de la secte à son début et d’un ministère encore indécis, que par sa participation aux discussions du conseil d’État, et son titre de secrétaire général cosmopolite transféré, sans plus de façon, de l’intérieur à la justice. Mais il est dans la destinée des doctrinaires de ne camper que parmi les ruines ; et ils n’ont pas plus réussi à consolider les ministères Decazes et Richelieu que la monarchie de 1830. M. Guizot, délivré par leur chute de son rôle de comparse, se trouva donc, au moyen d’une démission libre ou forcée, mais fièrement accentuée , devenu chef d’emploi, position plus digne de lui et qu’il n’a jamais abdiquée.
Il débuta par une déclaration de guerre aux ministres
assez présomptueux pour dédaigner son concours. Ce fut l’époque la plus mémorable de sa vie, car c’est alors que les exploits de sa plume et les batteries dont sa chaire se hérissa firent le feu le plus meurtrier qu’eût
encore essuyé la Restauration. L’homme d’Etat restera toujours au-dessous de l’écrivain; car la comédie de quinze ans n’a grandi aucun des personnages qui en avaient préparé la mise en scène avec tant de forfanterie.
En attendant que la suite des Mémoires de M. Guizot nous initie avec plus ou moins de sincérité aux mystères du gouvernement dont il fut le préciu’seur et le serviteur le plus dévoué, nous allons procéder à l’examen de ses écrits. Si la politique de riiistorien n’est pas en parfait accord avec celle du ministre, elle peut servir à donner, de ces contradictions, d’assez curieuses interprétations. Les hommes d’État sortis d’une école si justement qualifiée comédie de quinze ans^ ne doivent 2>as ressemblera d’autres, et leurs gestes les plus sérieux tiennent nécessairement un peu de l’art de la prestidigitation.
Nous ne rangeons [:)as [Précisément dans cette catégorie les défis portés en 1820 au ministère et au parti royaliste. Ce sont des [Projectiles qu’on peut mettre, à la l’ig'ueur, sur le compte de l’état de guerre. Toutefois il y eût eu plus de loyauté à ne pas se retrancher, pour les lancer impunément, à l’abri d’une chaire professorale et à ne pas les imprégner de ces maximes mi-partie religieuses et démocratiques qui, dans la plupart des ouvrages doctrinaires, ménagent parmi les divers partis certains lieux de refuge tout propres à cacher des embuscades, et qui sont des réserves plus voisines de l’hypocrisie que de la prudence.
i Partout ailleurs peut-être le prestidigitateur est-il
,! dans son droit en abaissant les sommités sociales au
niveau d’une égalité impossible et au-dessous de certaines capacités indéfinissables. Mais quelles que soient I les sympathies que son argumentation subtile et méti-
’ culeuse éveille dans les âmes rebelles, elle ne satisfera
jamais les esprits droits qui n’ont pas abjuré les lois de la logique, et ne parviendra pas plus à justifier l’escamotage de juillet qu’à dégager la Révolution et ses sectateurs de la solidarité des crimes commis au nom de celle-ci et des erreurs semées par la propagande de ceux-là.
Quand M. Guizot est venu en aide aux mécontents qui s’en prenaient à la Restauration des mécomptes de leur ambition, leurs rangs commençaient à s’éclaircir et leur haine à se décourager. La lassitude entr’ouvrait leurs yeux à la lumière ; il fallait un nouveau stimulant pour secouer leur torpeur. De tous ceux qui ont préparé cet alcool politique, on doit le reconnaître, c’est M. Guizot qui l’a distillé avec le plus d’art et de succès. Ses cours et ses livres étaient comme un arsenal où toutes les conjurations dévoyées et les ressentiments inassouvis trouvaient des armes à leur usage. Nul ne sut, comme lui, tirer des inductions irritantes des moindres inadvertances du pouvoir, et faire vibrer, au souvenir du donjon féodal, la fibre sensible des vanités roturières.
L’intolérance révélée par son administration im})érieuse et le ton tranchant de ses discours perçaient déjà dans son style amer et provocant. Mais les passions * auxquelles il s’associait applaudissaient à ses dédains, comme au témoignage d’une supériorité commune à
ses auditeurs qu’il élevait jusqu’à lui, et que plus d’un lecteur s’attribuait à lui-même dans le secret de sa pensée. Qu’est-ce, après tout, que de sul)stituer à la hiérarchie indispensable des sociétés organisées, on ne sait quelle supériorité dont la définition aboutit infaillii)lement à celui qui l’invoque? Ce n’est pas une découverte, mais une indiscrétion du cœur humain.
M. Guizot est un éminent esprit spéculatif. Mais dans l’étude que nous avons faite de l’écrivain, il nous a été impossible de faire abstraction de sa personne ; elle était la seule explication satisfaisante de certaines assertions, autrement inintelligibles ou blessantes. La science des mots cache parfois une profonde ignorance des choses. On peut avoir une perception facile, de la dextérité, de l’audace et une certaine tactique parlementaire, sans avoir l’application consciencieuse, le coup d’œil rapide et sûr, et aucune des qualités ministérielles qui font les Colbert et les Richelieu. Il ne suffît donc pas d’avoir une capacité indéfinie et une supériorité, dont on est toujours soi-même un juge récusable, pour se croire toute amlùtion permise. Après s’être introduit au pouvoir par un antagonisme injustifiable et des brigues déloyales, il n’est pas rare de s’y trouver aussi étranger à la science des affaires qu’à celle de l’homme, et de n’y travailler ni à sa propre gloire, ni à celle du pays.
DE QUELQUES POINTS D’hISTOIRE,
M. Guizot a enfin livré à la curiosité impatiente de ses lecteurs le second volume de ses Mémoires. Nous avons été surpris, on le parcourant, de n’y trouver
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aucun document sur cette société Aide-toi, le ciel t'aidera, âme des agitations de 1830, qui avait des émissaires dans les deux péninsules, envoyait La Fayette à Lyon, Bazard dans l’Ouest, hésitait à recevoir Manuel parmi ses initiés, et comptait M. Guizot au nombre de ses membres les plus éminents.
L’école doctrinaire reculerait-elle devant la franchise de M. Louis Blanc, et, non contente d’arranger l’iiistoire, chercherait-elle encore à la dissimuler par voie d’omission ? Un peu moins de discrétion nous eût peutêtre plus édifié sur la timide apparition de l’auteur au signal des Ordonnances et sur son active participation aux délibérations des directeurs du mouvement d’où sortit la révolution de Juillet.
Peut-être trouverons-nous le secret de cette tactique dans la méthode suivant laquelle l’école dont nous parlons a toujours traité l’histoire, et nous demandons la permission de remonter un peu dans le passé afin de déterminer le degré de foi que mérite le présent.
Il paraîtra paradoxal à plus d’un lecteur candide d’oser prétendre que les plus célèbres écrivains de la Révolution, et des académiciens dont le nom seul est une autorité dans l’enseignement, présentent parfois les faits d’une manière peu conforme à la vérité ; mais si l’on daigne considérer que la plupart de leurs productions historiques n’ont d’autre objet que la justification des préjugés révolutionnaires et la glorification des utopies de 1789, on s’étonnera moins de l’accusation.
Au milieu même de ses orgies, la nation n’a jamais jierdu la raison au point que la conscience publique manquât de yoix, sinon pour accuser, au moins pour excuser ses excès. Après avoir invoqué, dans ses san-
glantes parodies, la liberté grecque ou romaine, elle s’est mise à explorer ses propres annales, dans l’espoir d’y découvrir quelque contrat primitif de ses droits, pour justifier l’abus qu’elle en a fait; comme si les titres de l’iiumanité et les conditions du pouvoir no remontaient pas à une source plus haute et plus pure que les législations informes et les chroniques barbares de quelques hordes errantes !
La Révolution a fait rayonner beaucoup de noms obscurs et de talents enfouis qui seraient passés inaperçus si le reflet de ce vaste incendie, en les illuminant de sa lueur sinistre, ne les eût conviés à s’approcher de son foyer dévorant. Plusieurs ont été consumés par les flammes qu’ils essayaient de maîtriser. Parmi ceux qui les ont affrontées avec plus de bonheur, il en est peu qui osent s’avouer à eux-mêmes les rôles qu’ils ont acceptés dans cette mêlée, car aucun d’eux n’est pur de toute convoitise, sinon de complicité.
De là une sorte de monomanie à s’extasier devant le fléau lui-même, et à faire intervenir l’iiistoire dans une cause qui les intéresse en secret. Ils vont partout, interrogeant les archives des vieux moûtiers et les greffes des donjons démolis, pour en exhumer quelque relique apocryphe ou quelque manuscrit controuvé, qui tienne lieu de lettre de noblesse aux aventuriers que la Révolution avoue pour ses champions.
La science des érudits du xix® siècle s’est tellement absorbée dans ces recberches, que les professeurs, les poètes et les artistes n’imaginent plus d’autre thème à proposer au goût hlasé des amateurs. Plusieurs y ont trouvé gloire et profit. M. Augustin Thierry, le plus illustre de tous, a cru reconnaître dans les fastes nor-
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mands les germes encore latents de tous les principes proclamés en 1789. Son Histoire du Tiers État et sa Découverte des Gaulois et des Frcmcs n’ont plus rien "laissé de neuf à dire aux explorateurs de l’école doctrinaire. M. de Peyronnet s’est distrait de sa captivité en empruntant aux chroniques franques des rapprochements applicables à la politique contemporaine. MM. de Monteil et de Marchangy ont presque accrédité, par leurs récits pleins de charmes, la fausse idée qu’il restait à faire l’histoire du peuple, c’est-à-dire des classes dont la vie laborieuse et monotone ne prend part au mouvement général que lorsqu’elle le trouble par quelque excentricité.
M. Guizot, enfin, s’appropriant tous ces trésors d’érudition, a trouvé le secret d’en doubler la valeur en les donnant pour l’histoire même de la civilisation, dont il a signalé l’empreinte sur tous les débris d’institutions libérales qu’il soupçonnait avoir été enfouis sous les couches épiaisses de la barbarie de nos ancêtres. Il a suivi les filons imperceptibles de cette mine précieuse en Germanie, en Angleterre et partout où l’invasion de quelque peuple nomade est venue mêler ses rustiques usages aux coutumes des pays déjà dégrossis par le code Justinien. Peu s’en faut qu’il ne nous y montre épars, comme les os gigantesques d’un monstre antédiluvien, le squelette entier du gouvernement représentatif, destiné, de toute éternité, à régénérer le monde, en reléguant la royauté au fond d’une pagode, pour introniser à sa place la philosophie et ses pontifes.
Est-ce un caprice de la mode, ou ne serait-ce pas plutôt la conscience dévoyée de nos réformateurs qui les pousse à demander aux légendes celtiques et aux
Lyciirgues saxons ou vandales des solutions qu’ils n’ont pu trouver dans les oeuvres de leur sublime révolution ? Ces excursions dans les ruines d’un passé que la foi chrétienne eut seule le secret d’animer et de féconder, peuvent fournir de curieuses dissertations à l’archéologie; mais qu’y trouve la philosophie moderne, autre chose que ce qu’elle y porte ?
En s’efforçant de subordonner les faits au besoin d’un système préconçu, on ne se contente pas d’altérer la vérité, mais on en fait un abus profane et sacrilège ; car ce qu’on lui laisse de réalité accrédite l’erreur et ajoute à sa gravité le double délit de la falsification et du dol.
M. Guizot, dans sa distinction subtile des Fournies et des Gaidois, et M. Augustin Thierry, dans son roman du tiers état, ont donné à deux fictions la proportion d’une vérité passée à l’état d’un dogme sur lequel la crédulité de ses sectaires ne permet plus de doute. Il en est ainsi des vaincus de la Révolution, que M. Guizot trouve tout naturel de sacrifierai! droit des vainqueurs, comme s’il y avait eu dans ce cataclysme autre chose que des meurtriers et des victimes, des voleurs et des volés ; comme si enfin la suppression des ordres enlevait le droit de leur survivre aux individualités dont le joug égalitaire s’est déclaré le protecteur jaloux ! Ces inventions doctrinaires sont entrées si avant dans les croyances populaires, qu’on en est réduit à ne les abor der qu’avec précaution, comme si elles faisaient partie du domaine public. Nous croyons donc nécessaire de les discuter pour elles-mêmes, avant de consulter les livres qui les ont mises au jour. Celte précaution servira à simplifier notre critique de ces livres eux-mêmes, lorsque nous les y retrouverons sur notre passage.
Les Gaulois et les Francs
Ces dénominations naturelles, et en apparence inoffensives, cachent un abîme de mystères et d’iniquités. C’est le symbole de la conquête et de la servitude, l’origine de la noblesse et du tiers état, le germe de tous les griefs imputés par la France nouvelle à l’ancienne, et la justification, enfin, de la sainte Révolution,, qui ne fut qu’une réaction énergique des opprimés contre leurs oppresseurs. Cette thèse est soutenue par tous les adeptes de la secte doctrinaire, avec une assurance que l’évidence môme n’ébranlerait pas, et avec une gravité que ni Démocrite ni Molière n’auraient le pouvoir de dérider.
Ainsi, d’après le témoignage irréfragable des professeurs et des publicistes de la Révolution, la France ne serait qu’un pays conquis, asservi depuis le règne de Clovis, et partagé en deux races distinctes, dont la plus nombreuse et la seule indigène aurait été condamnée à l’alqection et à un esclavage perpétuel. C’est du sein de cette plèbe déchue que s’élèvent aujourd’hui les voix éloquentes de nos généreux libérateurs.
Leur indignation est énergique, mais leurs preuves sont imaginaires ; et si leur langage convient à des esclaves émancipés, c’est surtout en ce qu’il est un tissu de mensonges et de malédictions contre leurs oppresseurs absents. Un peu de calme et de réllexion suffirait pour les réhabiliter à leurs propres yeux. Leur asservissement prétendu est démenti, en effet, non seulement par les autorités les moins suspectes, mais
plus explicitement encore par les actes et les lois de la conquête.
Il est si faux que Clovis ait asservi les Gaules, qu’il admit les Gaulois et les Romains eux-mêmes, au partage des terres conquises. Il se fit si peu la part du lion, qu’il ne réserva pour les siens que la moitié des dépouilles mises en commun *, et, afin qu’on ne pût mettre en doute le sentiment d’égalité fraternelle et de justice distributive qui présidait à ce partage, il voulut que les lots se tirassent au sort, sortes Gothica, expression qui explique mieux que tous les commentaires la cause et le but de l'invasion, ainsi que nous allons le démontrer.
Comment admettre, en effet, que cette confiscation exercée sur les Goths ariens, qui avaient exproprié les dominateurs de la Gaule, fût un attentat à la liberté et à la propriété des indigènes admis au partage ? S’il n’eût été question que de restituer des biens enlevés aux familles gauloises, les Romains n’y auraient point participé ; ainsi on ne peut considérer cette reprise des domaines usurpés que comme l’usage ordinaire de la guerre. Les Francs ont donc fait précisément ce qu’on a vu pratiquer en pleine civilisation, dans les premières années du xix® siècle, par Napoléon, qui disposa des domaines des princes vaincus ou détrônés, sans toucher aux domaines privés. Les Francs en usèrent même beaucoup plus modérément, puisque au lieu d’en constituer des majorats et d’enfaire des libéralités gratuites, ils en référèrent au jugement du sort, qui, d’après la croyance universelle, était le jugement de Dieu.
De ce que la race mérovingienne, après avoir délivré