M. Guizot dit le tiers seulement
la Gaule de la tyrannie des Goths, voulut raffrancliir de la domination romaine il serait peu logique de conclure qu’elle la subjugua. Ou voit au contraire par la loi ripuaire, que le Gaulois fut toujours traité à l’égal du Franc, et que si les Romains n’ont pas joui de la même faveur , c’est que la prépondérance des légions et les édits des proconsuls leur avaient conféré des privilèges qui réduisaient le possesseur primitif du sol à un état d’infériorité relative. Cette réparation était juste : elle était surtout politique. Eut-elle été vexatoire, elle aurait pour excuse le droit de représailles, d’autant plus justifiable qu’il ne s’agissait que de rétablir les franchises qu’une loi étrangère avait violées.
Nos philanthropes modernes affichent une édifiante horreur de la guerre qui est pourtant la conséquence trop fréquente et souvent le remède de leurs théories absolues et de leur propagande immorale. Il est vrai que l’histoire de France est remplie, comme celle de toutes les autres nations, de batailles et de conquêtes ; mais il n’est pas vrai que la force soit nécessairement inintelligente et oppressive. C’est parce qu’elle protège et dirige, qu’il n’est pas un peuple qui n’ait été aggloméré et peut-être civilisé par la guerre plus que par la philosophie.
Est-ce à dire que le monde ne soit composé que de vainqueurs et de vaincus? Ce serait l’induction rigoureuse d’un système qui consiste à ne voir dans l’ancienne France que des seigneurs et des serfs. Le premier auteur de cette découverte ne s’est pas aperçu qu’en confondant ces appellations avec celles de maître et d’eschive, il faisait un anachronisme de huit siècles. Mais le savant professeur qui les poursuit de sa colère^
lorsqu’elles n’existent plus, fait une méprise beaucoup moins excusable ; car les inadvertances d’un chef d’école tel que lui ont des conséquences qu’il aurait dù prévoir.
C’est à la faveur de ces fictions irritantes, que porté à la tête des affaires par une insurrection dont il fut un des promoteurs, il y acheva d’égarer, pour le triomphe de ses doctrines, l’opinion que les abstractions font dévier, depuis soixante ans, des voies de la nature et de la vérité.
Quelque acception qu’on attache à ces dénominations féodales, leur application à la génération survivante est une provocation gratuite. Cette supposition eùt-elle à se prévaloir de quelques témoignages et de quelques exemples, elle est contredite par trop d’autorités compétentes et de monuments authentiques, pour qu’il n’eùt pas été plus honnête, et peut-être plus prudent, de ne pas la généraliser h
Ce qui répond d’ailleurs à tous les doutes, c’est l’initiative que prit le clergé gaulois dans cette glorieuse entreprise. C’est lui, dit M. Augustin Thierry, qui arma les païens contreles ariens. Dès que Clovis se fut déclaré fils de l'Église, sa domination s’étendit dans toute la Gaule sans effusion de sang. Toutes les villes ouvrirent leurs portes, toutes les troupes se rangèrent sous son commandement, avec leurs enseignes et leur organisation romaine. C’est avec elles qu’il attaqua les Burgondes et acheva de poursuivre l’arianisme dans ses deriiiers asiles. L’Eglise était alors la seule autorité assez
1. Nous pourrions opposer aux autorités dont se prévaut le sys- Icme injurieux des Gaulois et des F7^a?2cs^ une liste plus imposante : Grégoire de Tours, Dubos, Tournemine, Fréret, Montesquieu, Bonald, les lois saliques et ripuaires, etc.
LES LIVRES DE M. GUIZOT
respectée des rois pour protéger la liberté des peuples.
Seule, elle civilisa le monde barbare. Les ariens, qui
s’étaient séparés d’elle, opprimaient la Gaule, qui lui était restée fidèle, et son salut ne pouvait lui venir que du dehors ; à moins de voir dans Tliérésie des Goths un droit et dans leur tyrannie un pouvoir légitime, il est impossible de ne pas considérer leur expulsion comme un service, sinon comme un devoir.
Les Francs furent donc des libérateurs et non des conquérants. Les Gaulois les reçurent comme dos hôtes, et non en ennemis. Originaires des mêmes régions, ils - se confondirent naturellement ; héros d’un siècle barbare et d’une patrie inculte, s’ils eurent les mœurs acerbes et la brutalité licencieuse de la soldatesque, la fusion n’en fut pas moins spontanée, et l’absence de tout document contraire prouve qu’elle se fit d’elle -même.
Et qu’il ait pu même en être autrement, c’est tout à fait invraisemblable, car longtemps après le règne de Clovis et jusque sous les successeurs de Charlemagne, qui retrouve-t-on à la tête des comtés, baronnies, vicomtés, vigueries, prévôtés et châtellenies? Les héritiers des familles qui les possédaient avant la conquête.
Cette immutabilité, qui suppose une alliance permanente entre les deux peuples, s’explic[uerait surabondamment par la nature du partage amiable qu’ils firent entre eux des dépouilles de l’ennemi commun : toutes les terres furent laissées aux mains des Gallo-Romains, parce que les nouveaux venus, accoutumés à une vio errante et aventureuse, préférèrent la part du butin qu’ils pouvaient transporter avec euxL
1. Chantereau-Lefebvre, clans son Traité des fiefs, soutient que la Tianle fut délivrée et non conc^uise. Le père I.ecarry, jésuite, cUaprès le
o4 DES LIVRES QUI ONT LE PLUS NUI A LA RESTAURATION
Les Francs ne participèrent, en effet, que longtemps après aux prérogatives territoriales, soit par leurs alliances avec de riches héritières^, soit au moyen des bénéfices territoriaux attachés aux charges confiées aux
délégués de l’Ftat. Il eût donc été difficile de faire une classe privilégiée de ces dissipateurs insouciants d’un trésor bientôt épuisé, et plus difficile encore de comprendre qu’ils eussent laissé toutes les terres à la merci de quelques vaincus destinés à la condition de serfs.
En fléchissant les genoux devant l’évêque qui lui conférait le baptême, Clovis abjurait son origine païenne. Le peujde dont il embrassait la croyance et dont il adoptait les lois, n’était donc pas un peuple subjugué, non plus que les Armoricains et les Bataves, qui, après sa conversion, se rallièrent à la ligue francogauloise. Il est vrai que ces nouveaux agrégés gardèrent leurs coutumes, leurs enseignes et jusqu’aux formes de leurs vêtements. Mais Clovis ne pouvait adopter les usages de chacune de ses provinces, comme il avait fait de la Gaule : il n’existait pas encore de constitution modèle, dont la prétention est de s’imposer à tout ce <[ui l’approche. La barbarie des Francs était plus tolérante^que la philosophie des révolutionnaires.
Ce qui aurait dû embarrasser les inventeurs de deux classes ennemies qui se seraient perpétuées jusqiFà nos jours, c’est qu’il n’y avait pas de corps de noblesse privilégiée parmi les Francs. Les leudes, les principaux officiers, les lieutenants royaux et les fonctionnaires
Frnnco-Gallia, de François Hetiiian, établit sur de solides raisons l’identité des Gaulois et des Francs.
1. M. Aug. Thierry raconte, dans ses Récits mérovingieiis, les touchantes histoires des saintes Consortia et Rusticule.
LES LIVRES DE M. RUIZOT
chargés de rendre la justice ou de recueillir les tributs, ne formaient pas une caste distincte. Montesquieu appelle riccos hommes des individus sortis évidemment de la classe moyenne, qui marchaient de pair avec les plus hauts personnages de l’État.
Ainsi s’évanouit, devant l’autorité des faits et le témoignage unanime de l’histoire, cette fiction odieuse d’une double origine, qui aurait transmis aux uns le stigmate indélébile de la servitude, et aux autres le sceau encore empreint sur leur front d’une insolente domination.
Comment a-t-il pu se trouver des savants assez dupes de leurs préoccupations contemporaines pour admettre qu’au travers des invasions successives, des guerres civiles et des mélanges de races qui ont tant de fois renouvelé la face du pays, la noblesse conférée gratuitement par un philosophe du xix“ siècle à quelques soldats barbares du v°, se soit transmise jusqu’à 1789, lorsqu’à peine quelques noms, illustrés par des exploits qui sont des services, remontent aux croisades, et qu’il n’existe pas peut-être un titre seigneurial qui subsiste depuis mille ans dans la même famille ?
Une chose moins douteuse, c’est qu’à la suite des guerres incessantes qui, sous les descendants de Charlemagne, ont ruiné et dépeuplé le royaume, des aliénations de domaines qui ont multiplié les armements »
pour la terre sainte, des batailles qui ont éteint tant de races nobles, des alliances qui ont inondé le pays d’aventuriers allemands, italiens et espagnols, ce sont partout des familles nouvelles qui ont envahi ou remplacé les anciennes, des Gaulois qui ont succédé aux Francs, des anoblis qui ont fait souche, des étrangers
rapportant le bouclier armorié du chevalier mort dans leurs bras ; des serfs enfin adoptés par leurs maîtres, qui ont hérité de leurs blasons et de leurs châteaux. Ainsi donc, cette aristocratie parfaitementinoffensive d’ailleurs des derniers. temps de la monarchie aurait été fort en peine de se rattacher, par quelque filiation suspecte, non pas au plus obscur des compagnons de Clovis ou de Charlemagne, mais au dernier des contemporains de Hugues Capet.
Les deux familles les plus anciennes qui survivent encore à la royauté portent écrite sur leur écusson la marque de leur origine populaire. On rencontrerait donc partout des vilains qui auraient gagné ou usurpé la noblesse ; et la prétention de ranimer, après tant de générations éteintes , des classifications douteuses , même à l’époque de la conquête, serait une absurdité si elle n’était un odieux calcul tendant à rendre les races irréconciliables et à couvrir toutes les proscriptions et toutes les iniquités de la Révolution, du prétexte des représailles.
On aurait pu puiser à ces sources de uotre histoire nationale des inspirations moins haineuses et une théorie plus conforme à la nature des choses. Le pouvoir manifesté par la victoire, en offrant un centre de ralliement aux tribus errantes, un appui aux faibles, un exemple aux civilisations ébauchées, a dû se révéler par la clémence, se consolider par la justice et s’accroître par les agrégations.
Cette gravitation explique plus clairement comment les empires se fondent, grandissent et se conservent : elle s’accorde mieux avec l’origine des traités et des lois, et répond plus naturellement aux instincts de la
« triomphe, par la protection, de ceux mêmes dont la
crainte perpétuerait la défiance et le ressentiment.
Seule, on le conçoit, cette politique est féconde et durable, seule elle consacre le pouvoir et constitue la ; souveraineté : elle n’a rien d’imaginaire^ puisqu’elle
: procède du fait même de l’établissement des Francs
i dans les Gaules, où leur nom resta, dans la langue du
j' pays, comme le signe de sa délivrance et le synonyme
I de ses franchises.
§ 3 . LE TIERS ÉTAT ET M. AUGUSTIN TniERRY
Les villes érigées en municipes par les ordonnances royales, ayant des privilèges à défendre et des pro- { priétés communales à régir, furent admises à se faire
j représenter aux États généraux par des délégués qui,
5 n’étant ni les députés de la noblesse ni ceux du clergé,
I se qualifièrent de tiers état. L’objet de leur mission
I était déterminé par leur mandat, auquel ne se rattachait
I aucune question d’intérêt général, soit politique, soit
I populaire. Leur droit était d’autant moins contestable
! qu’il était plus distinct et plus limité ; mais il n’embraS'
sait ni les corporations ni les populations rurales étrani gères à la localité ; il ne leur conférait pas le titre d’élus
^ du peuple ou de représentants de la nation, qu’auraient
I jm revendiquer plus naturellement les notabilités des
I deux premiers ordres de l’État*.
î 1. Les nobles, notabiles^ sont l’élite présumée d’une nation au meme
hj titre que les élus de cette nation, avec cette seule diflerence que le man-
!{ dat de ces derniers est transitoire et conditionnel, tandis que les nota-
j bilités permanentes sont les représentants-néè et les tuteurs naturels de
il la chose publique.
Il y avait loin de cette modeste origine aux prétentions exorbitantes des députés du tiers aux Etats de 1789, et à la souveraineté que leur conférèrent le doublement du nombre et le vote par tête. Cette double concession était en réalité le renversement de l’ancienne constitution monarchique.
Mais ce qu’il y a de plus étonnant encore que cette déplorable erreur, c’est qu’elle survive aux perturbations qu’elle a causées et à la société même dont le tiers état faisait partie. Les ministres constitutionnels, les publicistes en renom, les écrivains politiques et les professeurs de philosophie semblent s’être donné le mot pour ranimer cette controverse, éteinte avec l’institution qui lui servait de prétexte ; tous s’obstinent à la considérer comme une classilîcation constitutive de l’ancienne France, et une flétrissure que leur orgueil roturier ne peut pardonner à la royauté traditionnelle.
On trouve encore des gens assez naïfs pour se prosterner gravement devant le génie de l’abbé Sieyès, et tenir le pamphlet fameux qu’il publia eïi 1789 pour la révélation soudaine d’une vérité longtemps attendue, pour la manifestation d’un fait ignoré ou nié avant lui. La plume de M. Thiers renchérit sur l’apothéose ironique que Mirabeau a faite de ce grand homme méconnu, dont le silence était une calamité jm b licjiæ.
M. Guizot fait plus que d’être son panégyriste, il s’approprie sa thèse redoutable, sans autre restriction que d’en rajeunir les termes et d’en vieillir les noms. Ses Gaulois et ses Francs sont le type du tiers état corvéable à merci de M. Thiers, et de l’ogre féodal dont le fantôme avait perdu Je secret de faire peur aux enfants du xviii® siècle. Enfin, M. Augustin Thierry a consacré
LES LIVRES DE M. GUIZOT
une grande partie de sa vie savante et laborieuse à rhistoire de cette négation ; et comme c’est encore ce qui a été écrit de plus sérieux à ce sujet, nous lui consacrerons ici quelques pages, sauf à revenir ensuite sur les diverses erreurs historiques que nous avons à signaler dans les écrits de M. Guizot.
MM. Thiers et Guizot n’ont fait qu’amplifier le thème de ce jirêtre apostat, le courtier des sociétés secrètes, la mouche du coche révolutionnaire, qui, après avoir voté la mort « sans phrase » à la grande stupeur des régicides indécis, n’osa pas prendre un rôle actif dans le drame dont il s’était fait le souffleur.
A peine serons-nous compris de quelques lecteurs si nous osons dire que cette question superbe : Qu'' est-ce que le tiers état? résolue avec tant d’outrecuidance par un bénéQciaire, membre privilégié d’un autre ordre, n’est qu’une proposition impertinente, et un non-sens que la foi robuste de l’esprit de parti pouvait seule digérer sans nausées.
Si le tiers état, ou la masse inerte qu’il prétend représenter, est toute la nation, il s’ensuit que tout ce qui s’élève ou diverge n’en fait pas partie ; et tel est en effet, dans la pensée de l’abbé Sieyès, le sens rigoureux de cette appellation exclusive de la noblesse et du clergé ; seulement, pour que la conséquence soit logique, ce n’est pas à ces deux ordres que doit se borner l’exclusion, car la magistrature et les offices publics, les corps constitués et les distinctions octroyées aux services et aux talents éminents, sont des dérogations à l’égalité et des taches sur ce troupeau appareillé, que Sieyès appelle la nation. Le tiers état lui-même est une exception, une protubérance aristocratique à cette surface
(jO des livres qui ont le plus nui a la restauration
plane. Il en est ainsi de la bourgeoisie et de la classe moyenne, dont on a cru faire un amendement à ce que la fiction du tiers, représentant la généralité, a de contradictoire.
Si les classes élevées qui fonctionnaient avant la Révolution, si les sommités préexistantes à 1789 étaient des usurpations, de quel droit en surgirait-il de nouvelles? Une nation ne pouvant être réputée telle qu’abstraction faite de ce qui la classe, la distingue ou l’honore, à mesure qu’il y surviendra quelque mérite éminent ou quelque association puissante, il faudra les retrancher comme des superfluités ou les bannir comme des parasites incommodes. Qu’on se ligure la superficie de la France sans relief, les montagnes, les fleuves, les monuments, et les villes ayant disparu, on aura précisément la France de l’abbé Sieyès. Si telle n’est pas la conclusion formulée de son argumentation, on peut délier ceux qui l’admettent, de déterminer le point précis où elle s’arrête. Dès qu’on repousse les inégalités préétablies, on est logiquement conduit à réprouver celles qui tendent à s’établir, et comme il y aura toujours certaines supériorités en évidence ou en expectative, la loi n’aura d’autre objet que de les réprimer. Pour être une et se conserver intacte, la nation devra donc se montrer jalouse de tout ce qui tendrait à la tirer de son inertie, de sa nullité et de son abrutissement.
En vérité, il faut s’être étrangement fourvoyé dans les déserts de l’intelligence, ou compter bien audacieusement sur la crédulité de son public, pour lui jeter à la tête des flatteries aussi illogiques, et lui offrir de tels sophismes à titre d’axiomes ! Ce fut pourtant sur cette donnée que s’opéra la fusion des trois ordres, et Necker
LES LIVRES DE M. GUIZOT
ne se douta pas plus que Sieyès que la prépondérance d’un seul vote rendrait le concours des autres évidemment dérisoire.
Les gens du tiers ou de J^a classe moyenne exclusivement investis des magistratures locales, des offices d’administration et de finance, n’avaient certainement rien à envier à la noblesse, dont la prérogative stérile leur laissait tous les profits du pacte social. Ce sont eux qui, transformés en abbés, en moines et en jirélats, jouissaient de la plus grosse part des revenus de l’Église ; qui, en qualité de baillis, d’avocats, de régisseurs ou de notaires, rédigeaient les contrats des nobles, jugeaient leurs dilTérends, affermaient leurs terres et prélevaient le plus clair de leurs biens. La noblesse elle-même, objet de leur envie, ils pouvaient l’obtenir par des charges accessibles aux plus vulgaires aml)ilions, ou avec de l’argent, à défaut d’autre titre. Depuis Louis XIV, ils avaient vu surgir de leurs rangs d’illustres généraux et de grands ministres ; tous les rouages du [touvoir fonctionnant par lui ou pour lui, le tiers avait le plus à perdre à son changement, et n’avait aucun intérêt à défendre ce qui n’était pas en litige. Il était donc aussi ridicule à Sieyès de dire qu’il n’était rien, qu’ahsurde de prétendre qu’il était tout.
Si un certain ordre hiérarchique et un sentiment de convenance, fondés sur la tradition, lui rendaient moins acc.essibles les sentiers de la diplomatie et des hautes dignités, c’est que tout gouvernement est impossible avec cette concurrence illimitée des ambitions subalternes, et qu’il y va du salut des nations de ne pas en livrer la direction à la présomption de ces capacités irnprovisées, trop portées à se mettre à la place des
choses. Les esprits d’élite se font jour de quelque part qu’ils viennent ; mais il n’appartient qu’à la pénétration du prince de les apprécier, et à l’expérience de justifier leur élévation. Avec ces rares génies, dont les derniers rangs delà société ne sont pas plus avares que les rangs élevés, les peuples ont plus à risquer qu’ils n’ont à perdre si, jiassant inapei’çus, ces génies s’éteignent dans l’ombre.
Ces considérations n’ont d’ailleurs rien de commun avec la fiction d’un tiers état ou d’une classe moyenne, tfui se prétend plus spécialement préposée que les autres à la défense des intérêts communs w Nul, avant Sieyès et Necker, n’avait songé à lui attribuer une si monstrueuse prérogative, et le tiers état était si convaincu lui-même de la spécialité et de la limite de sa mission, que s’il tenait à avoir des députés aux États généraux, il lui était inditTérent d’en avoir plus ou moins. Plusieurs bonnes villes et bailliages s’abstenaient volontairement d’en nommer, ou n’en choisissaient que pour un ou deux des trois ordres. En 1614, le bailliage d’Amboise ne délégua ni pour le clergé ni pour la noblesse , celui de Châteauneuf, ni pour le tiers ni pour le clergé. D’autres ne délivraient qu’un mandat spécial, exclusif môme de toute participation aux débats, tels que le Puy, la Rochelle, le Lauraguais, la Haute-Marche, Calais, etc.
Une seule question était de la compétence de tous, la question de l’impdt ; et c’est dans la supposition toute gratuite que l’ordre du tiers y était le plus intéressé, que Necker imagina de doubler le nombre accoutumé de ses déjDutés. De cette concession à celle du vote par tête, il n’y avait qu’un pas. Le tiers état, déjà maître de tous les postes qui lui livraient le pouvoir, n’eut pas de peine
LES LIVRES DE M. GUIZOT
à s’emparer de ceux qui restaient encore à la royauté, et dès qu’il ne s’agit plus que d’additionner des voix individuelles, toutes d’un poids spécifique égal, il n’y avait plus dans l’Etat d’autres ordres que celui où se trouvait la majorité numérique. Il ne pouvait plus y avoir do délibération sincère : le tiers état de l’abbé Sieyès était réalisé.
En vain quelques députés plus prévoyants que les autres, et Mirabeau à leur tête, proposèrent-ils de se diviser en deux Chambres , afin d’apporter quelque tempérament à la chaleur des discussions, et de ne pas désarmer le pouvoir modérateur en lui refusant le veto ; les avocats, et le sophisme avec eux, étaient déjà maîtres de la place ; la prévoyance fut vaincue et la raison honnie. L’Assemblée, dominée par ses tribuns, se hâta de tout attaquer et de tout abattre autour d’elle. Elle usa de sa force avec l’inintelligence des enfants qui brisent leurs jouets. Elle se rit des obstacles et s’irrita contre les objections. Jamais les règles conservatrices des sociétés n’avaient été foulées aux pieds avec autant de mépris ; jamais on ne renversa avec plus d’entrain les digues protectrices du principe d’autorité et celles qui sauvegardent le droit privé; l’ouragan n’épargna ni les personnes ni les choses ; et la France, ap[)laudissanl, à ses démolisseurs, s’extasiait àchaque écroulement. La prudence et l’équité étaient repoussées des conseils et deia place publique comme des augures sinistres et de vieux Y)réjugés.
Après l’expérience de ces jours honteux et la dure leçon infligée à laFranco parla Révolution, comment se retrouve-t-il des écrivains assez hardis pour formuler les mêmes sojihismes, et des admirateurs assez arriérés
pour y croire? Comment le culte du tiers état survit -il à tant de déceptions ? Espère-t-on lui rendre ses titres de noblesse méconnue, en le faisant descendre des vieux Gaulois opprimés par les Francs? Mais pourquoi des Gaulois plutôt que des Romains, des Visigoths, des Germains, des Saxons, et tant d’autres races accourues du Midi et du Septentrion pour inonder et renouveler les vieilles Gaules? Est-ce que tous ces peuples ne comptent ni parmi les opprimés ni dans les rangs des oppresseurs ! Ou plutôt le dédaigneux oubli que font nos philosophes de cette plèbe servile ne trahit-il pas le but odieux de leur choix et le néant de leurs inventions?
Cet art d’isoler les faits les plus complexes pour les livrer aux passions des partis, sous l’aspect le plus propre à blesser leur orgueil et à aigrir leurs ressentiments, atteste au moins que celte tactique n’était qu’un calcul intéressé. Mais les spéculateurs ont fait école ; on s’étonnera moins qu’ils aient réussi à fausser les jugements de toute une génération, si l’on considère que des écrivains de bonne foi, dont la science et le talent font autorité, ont embrassé les mêmes erreurs et consacré à leur propagande les études de toute leur vie.
Nous avouons notre faible pour l’historien du tiers état. Quoique M. Aug. Thierry n’ait fait que céder, en s’imposant cette tâche, aux préjugés de son siècle, auquel l’école des sojihistes a persuadé que riiisloire du peuple était encore à faire, il a trouvé sur son chemin une mine d’érudition de bon aloi. Sa science n’est pas toute d’ostentation et d’emprunt, comme celle des autres falsificateurs : ses déductions sont consciencieuses, ses aperçus lucides, son style facile et pur, et sans doute aussi ses convictions sincères. 11 a fait un tableau fidèle
LES LIVRES DE M. GUIZOT
du développement de nos institutions monarchiques et de la marche graduelle de la nationalité française. Il y explique avec sagacité les causes des dissensions civiles, des rivalités de classes, des abus et des transactions du pouvoir qui, dans les Gaules, comme dans tous les pays du monde, ont soulevé les passions, troublé la sécurité
des peuples et préparé la ruine des Etats.
Mais toute cette prodigalité de recherches historiques est consacrée au service d’une idée fausse et d’un système erroné. Il est triste de penser qu’il doit le succès de ses œuvres, moins à ses qualités éminentes qu’à son agrégation à l’école dominante et à ses apologies réitérées de la Révolution. Cette position, tout exceptionnelle parmi les publicistes que la démocratie reconnaît pour . ses oracles, est un phénomène digne d’être observé avec impartialité. Nous ne sommes pas le premier que le contraste des qualités et des préjugés de M. Aug. Thierry ait péniblement impressionné ; nous pourrions emprunter des témoignages et des arguments d’une certaine autorité à de plus savants contradicteurs que nous ^ ; mais ceux que nous fournissent les organes les pins accentués du parti qui professe les mêmes principes que M. Thierry, auront peut-être plus de poids aux yeux des lecteurs disposés à s’offenser de notre sincérité.
« Il y a, écrivait le National'^ ^ sous la loi d’intimidation, un défaut capital qui nous frappe dans les études
1. Réfutation de ces docUines, par M. Léon Aubiueau, et leur examen dans le journal VUnivers des 3 et 6 juin et 13 août 1831.
2. Numéro du 27 mai 1840. Il est à remarquer que tous les critiques de cette époque font des réserves en faveur de M. Guizot, les journaux légitimistes ou religieux comme les autres.
historiques publiées depuis dix ans, c’est l’étroite portée de leur point de vue. M. Thierry appartient aussi à l’école fataliste ; il est le narrateur sobre et élégant de cette école dont M. Thiers est le hardi doctrinaire, M. Mignet le mathématicien, et M. de Barante, le faiseur d’aquarelles. Pour ces messieurs, ce qui est, est toujours bien ; le fait actuel est souverain, et leur morale s’enferme entre deux bornes : le trône et le garde champêtre. Qu’a fait M. Tliierry dans toutes ses lettres? le panégyrique de la bourgeoisie. Quel est le travail qu’il poursuit à cette heure? l’histoire, et l’histoire politique du tiers état. Bien plus, il a imprimé que le gouvernement de la bourgeoisie, qui est aujourd’hui, sera pour des siècles Ja loi fondamentale. Eh! pourquoi briser ainsi le mouvement national? Est-ce. que les éléments de la force ne sont pas en haut et en bas ? Et l’on va donner un prix à l’homme qui, se courbant devant la puissance d’un jour, se fait l’historien d’une classe, comme si nous étions des indiens partagés en castes séj^arées par des abîmes. » Soyons moins sévère à l’égard de l’historien prétendu du tiers état. Si l’on regrette de voir un système décrié polluer ses plus belles pages, on est d’autant plus édifié de son impartialité, lorsque, tout entier à la méditation des faits providentiellement enchaînés, il oublie de faire prédominer le rôle des peuples sur celui des rois, et de sacrifier les seigneurs à la su23ériorité des bourgeois. Où trouver, esquissé à plus grands traits que dans l’introduction à V Histoire des Gaules^ le travail de civilisation qui, sous le règne d’Auguste, anima toutes les provinces romaines, et se continua, sous ses successeurs, malgré les corru^^tions de la métrojiole? L’auteur contemple sans arrière-pensée le progrès qui
LES LIVRES DE M. GUIZOT
se révèle en législation, en philosophie, en administration ; il le trouve empreint de la spiritualité du christianisme et de sa sublime abnégation. Il fait voir toutes les superstitions antiques noyées dans le sang des martyrs, et les orgueilleuses déceptions du stoïcisme vaincues par la doctrine de l’humilité. On dirait l’écrivain possédé de l’esprit des Pères de l’Eglise, et ravi dans la contemplation de la vérité.
Quand on proclame avec conviction que c’est à la salutaire autorité, si aveugle d’ailleurs et si absolue des empereurs, que le monde a dû les premières règles du droit, le perfectionnement de la loi civile et la consécration du règne de la justice, on est bien près de comprendre que la dissémination du pouvoir en empêche la fécondité, et que le gouvernement si étroitement égoïste de la bourgeoisie est impuissant à protéger, et oppresseur par nature.
Si M. Aiig. Thierry n’eût cédé qu’à ses j'yropres inspirations, il n’aurait pas peut-être été couronné par l’Académie ; mais il aurait eu le mérite d’abjurer plus tôt ses tendances politiques et irréligieuses; il les avoue avec une franchise qui. n’est pas ordinaire aux écrivains de son école, et c’est une vertu assez rare pour lui donner droit à beaucoup d’indulgence, d’autant que ses préjugés sont plutôt ceux de ses professeurs, de ses confidents et de ses prôneurs. que les siens propres. Les feuilles ouvertes à ses insertions, le Courrier^ le Censeur européen^ la Revue des Beux-Mondes ^ n’ont jamais été soupçonnées de connivence avec les croyances religieuses ou monarchiques. Quels sont les maîtres dont il s’avoue le disciple et les modèles qu’il se propose? C’est le professeur Daunou, cet érudit sans critique qui n’a su
voir dans l’histoire du monde que l’introduction à la Révolution française; c’est le professeur Cousin, dont l’éclectisme n’a pu s’élever jusqu’au doute de sa propre infaillibilité ; c’est le professeur Villemain, qui a donné pour V Histoire de Cromwell le froid inventaire des procédures de Wliitehall et les nauséabondes homélies du dogme puritain ; c’est enfin le professeur Michelet, qui se croit le successeur de Diogène, parce qu’il a quelques trous de plus à son manteau de cynique.
Voilà les vrais coupables des erreurs d’Aug. Tierry ; et ce qui le prouve, c’est qu’il leur échappe toutes les fois qu’il ne s’inspire que de lui-même ^ . S’ils ont pu dénaturer un talent aussi réel, peut-on s’étonner que toute la génération qui se nourrit de leurs leçons en ait perdu le sens ?
§ 4 . DES ÉCRITS DE M. GUIZOT SUR l’UISTOIRE.
Nous n’avons pas l’intention d’entreprendre la critique littéraire des ouvrages de M. Guizot. Nous nous ferions scrupule de troubler le succès qu’il a cherché et obtenu. Mais nous ne croyons pas qu’il soit digne d’une plume vouée d’abord à l’enseignement, d’assouplir tous les faits de l’histoire à la préconisation des doctrines sur lesquelles se sont fondés les gouvernements éphémères nés de la Révolution française ou inspirés par elle, pour la perturbation du monde et la honte de la civilisation.
Nous reconnaissons bien qu’on a reculé devant les
1. Il désavoue noblement, dans une seconde édition de ses œuvres, les faux jugements de sa jeunesse sur le clergé gaulois.
LES LIVRES DE M. GUIZOT
conséquences trop rigoureuses du système, et qu’on n’a pas précisément en vue d’aboutir à la glorification de la démocratie pure. Mais est-il logique de la vouloir travestir en une oligarchie de notabilités encore inavouées, qu’on se flatte de faire surgir de certaines combinaisons de lois organiques et d’élections malléables?
Quoique l’espérance de dominer la situation soit L’illusion de tous les réformateurs en politique, l’expérience ne justifie pas toujours leur confiance égoïste. Le système doctrinaire a-t-il le secret de quelque recette plus infaillible? Il convie toutes les ambitions à se rallier à lui ; mais il les écarte, en attendant, du chemin réservé aux adeptes ; pour cela il ne cesse de les effrayer par l’apparition des spectres de la féodalité et de la superstition, tout en, se réservant le privilège de l’évocation et de la mise en scène. Si cette tactique est habile, est-elle prudente et loyale?
Nous croyons avoir prouvé, contre les oracles de l’école doctrinaire, qli’il n’existait pas en France de race privilégiée dont la filiation remontât à Clovis, et que lui substituer une classe de capacités indéfinissables n’est pas une fiction qu’on puisse faire admettre sans examen, parce qu’elle est exclusive des aptitudes spéciales, les seules pratiques, les seules appréciables, et peut-être les seules réelles. Toutefois, ces distinctions plus ou moins subtiles ayant pour elles l’autorité d’un illustre professeur, c’est dans le laboratoire même où elles ont été transformées en systèmes politiques qu’il convient de les étudier.
Nous commencerons parles premières investigations de l’auteur sur l’origine des peuples modernes. Cet essai d’érudition, du iv° au x° siècle est un sujet de prédilec-»
tion sur lequel M. Guizot revient toujours avec complaisance. Toutes les fois qu’il se retrouve plongé dans l’isolement de la vie privée, il ne manque pas une occasion d’en extraire de longs fragments, afin d’édifier le public et l’Académie sur sa prescience sans égale, dont une génération trop oublieuse dédaigne de se souvenir. Ce sont surtout les allusions à la révolution britannique qu’il s’applique à faire comprendre aux lecteurs des journaux par ses insertions, et à l’Institut par ses lectures. On n’y trouve pas encore le développement du système formulé dans V Histoire de la civilisation y mais bien toutes les insinuations infiltrées dans le cours d’histoire sur le servage du tiers état, sur les privilèges intolérables d’une caste, sur l’absolutisme d’une royauté soumise au triple joug de l’honneur, de la conscience et de la loi.
Les temps antérieurs à la monarchie française recèlent dans la profondeur de leurs ténèbres des mines plus inépuisables que celles de la Californie, à l’usage de tous les explorateurs, avec cet avantage que les chercheurs de trésors historiques doLiés d’un peu de patience et d’imagination ne manquent jamais d’y découvrir ce qu’ils ont rêvé, et précisément sous la forme et dans les conditions que leur prescience avait devinées. L’abbé Dubos y a vu le type des royautés absolues, et Boulainvilliers l’origine delà noblesse militaire, fille de la conquête et mère de l’aristocratie. Montesquieu en a dégagé les éléments de la société féodale, et Mably le principe de la souveraineté populaire, M. Guizot, plus heureux et plus sûr encore de son fait, y démontre à qui veut ouvrir les yeux la prépondérance de l’élément constitutionnel, objet de sa préoccupation
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généreuse. Les miinicipes romains, les plaids de Charlerhagiie, les assemblées du champ de Mars, les commissaires délégués par le prince pour surveiller l’administration ou rendre la justice^ sont autant de manifestations d’un pouvoir balancé, délibérant et représentatif.
Entendons-nous cependant sur le caractère de ces vestiges d’intelligence et de liberté, qu’on nous donne pour le signe distinctif des gouvernements mixtes, et dont les plus despotiques ne sont pas avares que
les républiques. Il n’a jamais existé de nation, et l’on ne saurait citer une époque où le concours des intelligences à l’exercice du pouvoir ait été dédaigné ou méconnu. Le despotisme le moins contesté ne se suffit pas à lui-même. Qu’il ait pour appui le prétoire ou le sanctuaire, encore ne peut-il se passer d’instruments plus ou moins aptes à transmettre ses inspirations aux dernières limites de la hiérarchie sociale.
L’État périrait s’il n’était pas pourvu à la perception des revenus par des formes plus ou moins régulières, à l’administration par des emplois permanents, à la distribution de la justice par l’institution d’une magistrature respectée, à la reproduction enfin par une certaine liberté qui donne confiance au travail. L’autorité d’un seul, sans frein, sans aide et sans dépendance de la nature des choses, est une hypothèse aussi chimérique que celle de la souveraineté de tous. Le despotisme a même cet avantage sur la démocratie pure, que son intérêt étant de ne pas porter atteinte à la stabilité des formes et des agents qui le servent et le conservent, les individus et les familles y jouissent de plus de sécurité et de liberté réelle que sous l’autorité mobile et tracassière des créatures investies, par un vote surpris ou intéressé.
d’une fonction transitoire qu’elles ne peuvent ni faire respecter ni honorer elles-mêmes.
Le genre humain est forcé de vivre dans le milieu où Dieu l’a mis. Il lui faut de l’air respirable , un sol sur lequel il s’appuie pour se mouvoir, des aliments pour nourrir non seulement ses membres, mais encore ses facultés intellectuelles. Un gouvernement qui s’isolerait des lois qui régissent le monde, qui compterait pour rien la population sur laquelle s’exerce sa puissance, qui ne so déléguerait ni ne se communiquerait, est une pure abstraction. Il peut se trouver sur le trône un fou comme Galigula ; mais le despotisme n’est pas viable, et la démocratie elle-même ne dure qu’autant qu’elle ment à son principe et se soumet aux maîtres qu’elle se donne.
Il n’a donc jamais existé de peuple absolument exclu de la délibération de ses affaires; et les distinctions subtiles établies par nos publicistes entre les formes différentes de gouvernements, ne sont ni aussi tranchées ni aussi réelles que leurs écrits le supposent. Le serf, comme le fermier, compte avec le maître ; les exceptions ne font pas la règle, et toutes nos constitutions écrites, si soucieuses de maintenir l’équilibre, n’ont pas même la puissance de le déranger. Elles ne feront pas sortir le monde de son orbite. Un peu plus de prépondérance aristocratique ou populaire, un peu plus de savoir, d’abus ou de faiblesse dans l’exercice du pouvoir : il en sera toujours ainsi. Que les notabilités résultent d’une échelle hiérarchique ou se résolvent en capacités présumées, la liberté ni l’égalité n’ont rien à y gagner, rien à y perdre, si d’ailleurs la loi est pour tous, et le souverain au-dessus de tous.
La science entasse^des montagnes d’arguments en
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vue de se mettre à la place de Dieu, qui a créé les nations pour être sociables. La conscience humaine, qui est aussi son ouvrage, tient peu de compte de ces entraves à la nature des choses ; elle en adoucit les aspérités quand elle ne peut les franchir, et fait si bien que s’il existe une différence entre deux formes de gouvernement séparées par un abîme au jugement des hommes, en fait, bien souvent, c’est le despotique qui les protège et les respecte, tandis que la république né leur donne ni liberté, ni sécurité, ni dignité.
Si les bienfaits octroyés par les réformateurs du xix° siècle sont tellement problématiques, quelle foi méritent les explorateurs qui vont en demander la sanction aux siècles passés? Il faut avoir une robuste confiance dans la rectitude de nos balances philosophiques pour essayer d’y déterminer la somme de bonheur et * de liberté légale départie aux populations relevant du sceptre de Clovis ou de Charlemagne, de la juridiction romaine ou gauloise, des capitulaires ou du code féodal.
Si quelque voix pouvait partir du fond des forêts druidiques pour répondre aux interrogations indiscrètes, les sujets de récrimination ne lui manqueraient pas, et elle aurait quelque droit de nier le progrès d’une civilisation qui aboutit à la misère des populations entassées dans les ateliers, et à l’abrutissement des industriels eux-mêmes, torturés par une cupidité toujours altérée et jamais rassasiée.
Mais revenons à M. Guizot, dont le génie plane en plein moyen âge. Il est doué de trop d’esprit et dégoût pour ne pas saluer courtoisement cette ère glorieuse de la chevalerie, des croisades et de la gaie science, où le dévouement, la protection du faible et le culte de la
poésie faisaient le fond des moeurs et des croyances. Mais il ne pardonne pas aux châteaux- d’avoir été plus policés que les villes, et s’obstine à ne voir que des serfs ou des vagabonds dans les bandes groupées autour du donjon seigneurial.
Sans doute le châtelain en était arrivé à ne reconnaître d’autre patrie que la forteresse qui abritait ses trésors et ses vassaux ; sans doute son humeur guerroyante était aussi importune à ses voisins qu^odieuse à nos philanthropes humanitaires. Mais les vassaux du châtelain fussent-ils des brigands^ il ne s’ensuivrait pas qu’ils fussent des serfs ; au contraire ; et quoique M. Guizot soit dans son droit quand il blâme ces incursions où le pillage trouvait aussi souvent son compte que l’héroïsme, il aurait pu, ce semble, y voir plus de licence qu^ de servitude. 11 ne rend pas d’ailleurs assez de justice à la loyauté de cette noblesse martiale, toujours * prête à se rallier à la bannière royale et arrosant tous les champs de bataille de son sang généreux. Ce sont ses exploits qu’ont chantés les troubadours, c’est dans son sein qu’a été conçue cette sublime chevalerie devant laquelle pâlit l’antique héroïsme des demi-dieux chantés par Homère.
Nos ancêtres, encore un peu barbares, comprenaient la civilisation à la manière des patriotes de 1789 ; ils étaient aussi jaloux de leurs prérogatives que ceux-ci des droits de l’homme et du citoyen, et ne se croyaient pas soumis à la juridiction commune. Mais n’est-ce pas la couronne qui a profité des conflits de ces justices locales, donné l’exemple des affranchissements et créé la nationalité, qui s’étiolait sous la pression de ces souverainetés partielles?
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Il ne fallait qu’une érudition vulgaire pour faire ressortir la salutaire intervention de la royauté dans les luttes féodales; comment se fait-il que le savant professeur y ait découvert un nouveau sujet d’accusation contre la monarchie française ? Où a-t-il vu que le résultat de ces guerres civiles ait été pour la France le despotisme, et pour l’Angleterre la liberté ?
Le prestige de ces mots mal compris do liberté et de despotisme a donc quelque chose de bien contagieux pour avoir enivré un génie aussi positif et aussi ennemi des préjugés que M. Guizot ! Assurément il n’est pas le premier spéculateur qui ait ,vu dans la constitution anglaise un précieux article d’exportation et un échantillon propre à séduire les amateurs de nouveautés. Seulement on a droit de s’étonner que l’historien n’ait pas inspiré au publiciste la pensée de juger sur pièces un procès dénaturé par les avocats.
On ne voit pas que la grande Charte ait gêné soit le despotisme effréné d’Henri YIII, soit la cruauté de sa
fille Elisabeth. Personne n’ignore que les concessions d’Edouard furent au profit des grands et nullement en faveur du peuple. C’est précisément le contraire de ce qu’ont fait les rois de France.
De ce que la part de puissance accordée à l’aristocratie a grandi le Parlement, il ne s’ensuit pas que le peuple en soit devenu plus libre, ni surtout plus heureux. La possession des fiefs, concentrée dans un petit nombre de familles, exclut plus positivement qu’en aucun autre pays le reste des citoyens du privilège attaché à la terre ; et, avant d’oser aspirer au patricial, le roturier anglais est réduit à s’expatrier pour demander la richesse aux hasards de la mer ou du négoce.
Qii’en revient-il aux classes deshéritées dans le sens qu’on attache en France aux droits du peuple ? Dans quel pays le prolétaire est-il plus à la merci du riche? Où y a-t-il des serfs plus durement rivés à la glèhe de l’atelier, et des serviteurs plus étrangers à la famille? Quelle populace est plus dégradée que celle de Londres, de Manchester et de Liverpool ; aussi, assujettie aux exactions du fisc et de l’usure, aussi torturée par la faim, par le vice et par l’envie ? L’Anglais le plus humain se croit d’une autre espèce que ses inférieurs, et s’arroge le droit de traiter avec insolence tous ceux qu’il paye. Cette patrie de la liberté n’est donc, en réalité, qu’une école d’égoïsme hautain ; et ses lords gourmés ne diffèrent du gentilhomme courtisan qu’en une chose,, c’est qu’ils n’ont ni la grâce ni l’urbanité qui le distin?guent.
En France la noblesse et les dignités n’ont jamais été la propriété exclusive d’une classe. Les distinctions et les titres étaient souvent le prix des services du plus obscur sujet ou de la faveur du prince.
L’aristocratie française a été entraînée dans la chute du trône uniquement parce que toute cohésion et toute solidarité lui étaient inconnues. Des châtelains isolés dans leurs manoirs ne pouvaient avoir la force du patricial de Rome, de Venise ou de Londres.
La noblesse — M. Guizot le reconnaît lui-même — ne constitue une aristocratie réelle qu’aulant qu’elle forme un corps politique. En France, elle n’a jamais été qu’individuelle. Les seigneurs féodaux eux-mêmes voyaient dans leurs pairs de véritables rivaux ; tandis qu’ils trouvaient dans leurs écuyers, leurs vassaux et leurs familiers, leurs seuls lieutenants, leurs seuls con- '
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seillers et leurs seuls amis ; ils inclinaient donc plus à la confiance envers leurs hommes liges qu’à une entente cordiale avec leurs égaux. Aussi y eut-il toujours entre les maîtres et les serviteurs une réciprocité d’affection et de bons offices qui, si elle n’équivalait pas à l’égalité, tendait naturellement à la fusion, dont la chevalerie fut le premier degré.
Il n’existait pas un gentilhomme, au moment de la Révolution, dont on ne put assigner l’origine et citer les titres d’anoblissement. Aucun ne rougissait de sa généalogie, tout en n’ignorantpas que la souche en est toujours quelque illuslration plébéienne. Telle a été l’œuvre de cette féodalité tant maudite de nos jours; c’est elle qui a investi la bourgeoisie de tous les offices; toutes les carrières étaient ouvertes à tous, et à l’homme d’arnies qui aspirait à s’anoblir, on n’imposait d’autre condition que de faire ses preuves et de gagner ses e'perons.
Il faudrait toute la perspicacité de MM. Guizot et Thierry pour reconnaître quel était le Franc ou le Gaulois, du cavalier loyalement renversé dans un tournoi, ou du vilain, armé chevalier la veille, qui l’avait atteint d’un coup de lance. Ce n’est pas non plus dans ces châtellenies couvrant les neuf dixièmes du territoire, que l’ahhé Sieyès aurait cherché son tiers état; il n’aurait rien trouvé entre le seigneur et son clan, puisque les serviteurs se confondaient avec la famille. Ce sont les sophistes de son espèce qui ont brouillé tout cela.
Certes, à ne considérer que le fait, et sauf le respect dû à l’autorité de ces illustres affranchis de la Révolution, il y avait plus d’égalité, plus de sincérité, plus de dignité naturelle dans l’ancienne monarchie française, même sous le régime féodal, que sous la constitution
anglaise, tant vantée et si peu définie, plus que sous toutes les organisations artificielles dont elle a été le type. Aucun citoyen, quelque considérable qu’il fût par son rang et son opulence, n’aurait été assez puissant pour résister aux immunités des villes et des corporations, ou décliner l’autorité du magistrat. Toutes les prétentions, tous les griefs, toutes les vexations imputés à la noblesse n’ont jamais eu la cruauté insolente d’un représentant du peuple en mission, ou seulement l’arbitraire du préfet le plus débonnaire.
C’est à la Grande-Bretagne que M. Guizot aurait dû reprocher de nourrir deux races ennemies de vainqueurs et de vaincus, de maîtres et d’esclaves. Fut-il jamais conquête plus systématiquement cruelle que celle de' Guillaume? oppression plus opiniâtre que celle dont l’Irlande est encore victime? Est-ce donc cet abus de la victoire qui a valu aux barons normands l’iionneur d’être mis par nos publicistes au rang des fondateurs^ de la liberté? Demandez au grand agitateur O’ Gonnell si leurs successeurs, pairs et ministres, si le peuple anglo-saxon lui-même, comprennent la civilisation autrement que leurs premiers envahisseurs. En quelque pays qu’ils portent leurs armes ou leurs lois, on les retrouve aussi avides, aussi hautains que le lendemain de la bataille d’Hastings.
Veut-on savoir la secrète raison des prédilections d’une certaine école pour l’histoire et les institutions britanniques? C’est que l’exemple des révolutions et du régicide dont la France leur fut redevable, est une autorité dont ils espèrent se prévaloir contre ceux qu’ils désespèrent de convaincre, tout comme auprès de ceux dont les remerciements leur sont acquis d’avance; c’est
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que la glorification des révolutionnaires d’au delà du détroit imjDlique la réhabilitation de leurs imitateurs en deçà, et l’absolution de tous leurs complices de fait ou d’intention ; c’est enfin pour qu’il soit bien entendu que les héritiers et les professeurs de la Révolution sont sans reproche, comme ils voudraient être sans remords.
Un symptôme infaillible de la torture morale qui obsède quelques beaux esprits, déjà trop engagés pour revenir sur leurs pas, c’est leur obstination à reporter sans cesse les regards du public sur ces déplorables souvenirs^ comme s’ils avaient besoin de rassurer leur conscience sur les sympathies qu’ils ant manifestées pour des actes auxquels ils n’ont pas participé; c’est que le fanatisme puritain évangélisant avec la hache du bourreau, leur paraît un précurseur acceptable de l’athéisme égorgeant, au nom de l’enfer ou de Marat, tout ce qu’il y avait en France de suspect ou de convaincu d’illustration, de mérite ou de vertu.
Un peu de respect pour soi-même et pour le pays rendrait un historien consciencieux plus sobre de ces sortes de parallèles,, qui sont toujours injurieux à l’une des parties, et manquent souvent d’équité envers toutes deux; car ils sont rarement d’accord avec la réalité des jugements contemporains. . ^
Quels rapprochements étranges n’a-t-on pas faits de la chute des Stuarts, pour expliquer et justifier celle des J3ourbons? Cependant qu’y a-t-il de commun, si ce n’est le genre de mort, entre le fils de Jacques d’Kcosse et le descendant de Louis XIV? entre l’intronisation subreptice et récente de cette famille de lairds, à peine distincte de quelques chefs de clans, naguère ses coin-
pétiteiirs’, et la majestueuse nationalité de la maison do France?
Non, il n’y pas d’analogie entre les règnes de Charles luttant pour affranchir sa couronne, contre ceux qui en avaient doté son père, et de Louis XVI faisant spontanément à ses peuples^plus de concessions qu’ils n’en pouvaient supporter; tout ce qu’on peut logiquement en inférer, c’est qu’ils se seraient maintenus, en faisant respectivement le contraire de ce qu’ils ont fait.
Les causes de ces deux immenses infortunes, pour avoir été diamétralement opposées, n’en furent ni moins iniques ni moins honteuses pour les nations qui en ont subi le spectacle lamentable. Cependant, il est juste de le reconnaître, le peuple anglais a plus énergiquement protesté contre Ip régicide que la France, dont la Terreur avait comprimé la muette indignation. Cromwell, et le Parlement flétri du nom de croupion, n’ont jamais imposé silence aux sarcasmes de la multitude, qui, même durant le procès du roi, mêlait aux témoignages d’admiration et de pitié qu’inspirait son courage, ceux du mépris le plus sincère pour la secte hypocrite qui s’était emparée du pouvoir; l’expiation enfin suivit le crime de près, et le fils du meurtrier iFeut pas la chance de s’asseoir sur le trône de sa victime; il eut assez de pudeur pour ne jamais paraître devant son successeur, et l’on ne reprochera pas à sa mémoire d’avoir sollicité ses bienfaits à la veille de le trahir.
Les soj)histes de la Révolution ont mis en garde la génération de 1789 contre ses velléités de repentir, en