Brucé, Douglas, etc
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lui rappelant que cette révolution est son ouvrage, qu’elle fait sa gloire, et que tout sentiment humain en serait le désaveu. N’est-ce-pas, en effet, l’orgueil humilié de leurs dupes, tenu en haleine par leurs écrits, qui ismpêche tant de gens désabusés de revenir sur leurs pas ? n’est-ce pas la honte d’un passé irréparable qui retient tous ceux qui se sont compromis par leurs actes ou engagés par leurs applaudissements? N’est-ce pas enfin le régicide consommé en présence de tout un peuple dans la stupeur, mais dont la vanité est moins froissée de s’entendre dire qu’il s’y est associé, que du reproche de l’avoir souffert, qui fait sympathiser ce bon peuple avec tous ceux qui le glorifient de ses erreurs, depuis l’ami du peuple en bonnet rouge, jusqu’au conseiller du peuple en gants jaunes?
Deux prophètes, partis des deux points opposés de l’horizon philosophique du xviii° siècle, ont prédit à la France d’interminables calamités, et signifié l’anathème prononcé avant la ruine de Babylone contre les civilisations dévoyées, dans lesquelles l’autorité ne se fonde plus sur le droit, où la loi, déchue de son origine céleste, procède d’un vote éphémère, et d’où le sophisme a banni la charité. Injustice et la foi.
Le sceptique Jean-Jacques ne voit, pour un peuple tombé dans l’anarchie, incapable de supporter ni la liberté ni le frein des lois, d’autre refuge que la conquête. Il ne lui laisse de chance de régénération que la servitude ou la mort.
La sévérité de Joseph de Maistre. est moins désespérée, parce qu’elle puise son inspiration au sein de l’inépuisable indulgence ; elle est plus positive et moins absolue c^ue la sagesse philosophique, précisément parce
qu’elle est plus lucide. Li’auteur des C onsidér citions sur la Fraixce se borne donc à avertir la nation régicide que ses malheurs n’auront de terme et sa nationalité d’avenir qu’après l’expiation des crimes dont cette grande immolation fut le signal et le prélude.
Cette prédiction datée de 1795 a été justifiée par trop d’événements dont la leçon est demeurée stérile, et par trop d’endurcissement dans l’erreur, cause première des désolations de la France, pour qu’il soit possible d’admettre que l’épreuve soit accomplie et la justice de Dieu satisfaite. L’enchaînement des faits et les mécomptes de la prudence humaine ont bien aussi leur logique, et si les esprits superbes n’admettent pas d’intervention surnaturelle dans la marche inégale des événements, la raison la plus sceptique ne va pas jusqu’à vouloir qu’il y ait des effets sans cause. Les plus immédiates ne sont pas non plus toujours suffisantes; et^ tout en déniant le don de prophétie aux publicistes qui, comme Burke, Mallet-du-Pan et de Maistre, ont tiré l’horoscope de la Révolution, on ne peut, sans se refuser à l’évidence, méconnaître la portée et la justesse de leurs pronostics. La justice divine, pour être patiente, n’en a pas moins ses jours et ses heures.
C’est qu’en effet aucun gouvernement n’a pu prendre racine dans le pays, ni sous le nom de république, ni sous celui de royauté constitutionnelle, ni sous l’autorité même de l’héroïsme et du génie, ni enfin par la réalisation tardive de la conjuration d’Orléans. S’il n’a pas pu se reposer dans la monarchie plus que dans la démocratie, c’est qu’il porte en lui-même un germe de dissolution inaccessible aux remèdes, c’est qu’il est toujours la proie des sophistes qui, depuis 1789, s'éver-
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tuent à lui faire croire que la Révolution est son œuvre et sa gloire.
Un rapprochement qui n’aurait pas échappé peut-être à un croyant, c’est celui du fils de Marie Stuart, recevant à genoux le sceptre d’Albion des mains de l’homicide Élisabeth ; et du frère de Louis XVI amnistiant et pensionnant les juges du roi martyr. Qui oserait affirmer que la fatalité qui lia les mains de Jacques P‘‘, dont le premier devoir eût été peut-être de réhabiliter la mémoire de sa mère, sinon de la venger, ne tient par aucun mystérieux rapport à la tragique expiation dont son propre fils fut l’holocauste? Qui peut douter que l’alliance de la Restauration avec les doctrinaires par qui la Révolution fut remise en honneur, n’ait ranimé les passions régicides et armé le bras d’un fanatique contre le duc de Berry, en compensation de l’impunité des assassins d’un roi doué de tant de vertus et couronné -de tant de malheurs ?
Ce supplément aux insinuations historiques de M. Guizot aurait eu le mérite, aux yeux de ses amis, de les rassurer sur l’éventualité des restaurations transitoires. Il est à regretter qu’il ait laissé inachevé ce premier essai de sa plume devenue célèbre. Mais la postérité n’y perdra rien, et l’histoire de Cromwell n’aura rien à envier à celle de Charles I°^ 11 ne manquera jamais de rhéteurs pour reprendre la tâche interrompue des sophistes; toutefois le public a dû se trouver amplement dédommagé de cette interruption par l’érection d’un monument plus vaste et plus érudit encore, dont le litre, un peu ambitieux peut-être, répond à la magnificence de ses proportions.
Cette histoire de la civilisation, modestement annom
cée sous le titre de Cours cT Histoire jnoderne^ embrasse justement l’époque déjà fort ancienne où toutes les civilisations antiques ont disparu, étouffées sous les flots superposés des irruptions barbares qui ont inondé les vieilles Gaules et démantelé l’empire romain. Mais on y trouve mieux qu’une corrélation sincère entre le texte et les titres sous lesquels il se déguise. L’auteur y a développé toutes les richesses d’une érudition éblouissante; et ses doctrines, sous ce luxe imposant, laborieusement mais habilement étalé, lui empruntent une autorité que peu de lecteurs ont la jiensée de lui disputer.
Nous aurons cette témérité, tout en rendant hommage aux savantes digressions qui ont mérité les applaudissements de ses disciples, mais qui ne sont que les ornements et non les arguments de son svstème. Nous
aimons à le répéter : c’est la réalité de son talent qui fait son crime à nos yeux. L’amertume de nos reproches aura pour excuse cette circonstance aggravante, car ses erreurs seraient sans danger sous la plume de maints écrivains sans lecteurs, sortis de la meme école.
Il était difficile de parler de civilisation sans invoquer les vrais civilisateurs de l’Lurope ; aussi le savant professeur ne leur mesure-t-il pas la louange. Mais tout en reconnaissant la large part qui en revient à l’Église romaine, il exagère à dessein celle quùl fait aux conciles, non pas tant pour les travaux réparateurs que leur doit le code romain purgé et complété par les institutions canoniques, que pour avoir été le spécimen des assemblées parlementaires. Ce titre suffit aux yeux du généreux protestant pour compenser tous les torts de leur orthodoxie.
Cependant le premier mérite de ces graves délibéra-
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lions était d’interdire les luttes de tribune, auxquelles préside rarement l’esprit de Dieu. C’est l’unité de foi qui fit leur force. Leur liberté n’était tempérée que par la mansuétude pastorale ; et où trouver une égalité plus vraie que parmi les enfants d’une même mère unis dans une même communion?
Lorsque M. Guizot ouvrit son cours en 1821 , il avait perdu l’espoir de rentrer aux affaires : il crut son honneur engagé à s’en venger sur les ministres qui l’avaient dédaigné. Ce besoin du genus h^i^itahile vatinn, auquel M. de Chateaubriand ne sut pas mieux résister que le professeur, est une des raisons qui justifient le préjugé des illettrés sur l’incompatibilité du talent avec les fonctions publiques, lesquelles supposent un calme imperturbable.
Mais quelle est, de nos jours, la profession et la philosophie impassibles que nos mœurs parlementaires no sachent convier au pugilat? La plus futile rixe est assurée d’un auditoire impromptu ; et M. Guizot en avait un déjà groupé autour de sa chaire et impatient d’applaudir à sa parole sympathique. Son discours d’ouverture fut une captation d’un effet infaillible sur ses jeunes disciples, qu’il associa à sa disgrâce, en se donnant pour le révélateur de leurs propres sentiments, l’apôtre des doctrines libérales dont il se faisait gloire d’être le martyr résigné.
L’orateur, convaincu d’ailleurs lui-même que ce n’est pas l’histoire qu’il vient enseigner à ses auditeurs, les invite à l’étudier avant de se présenter à son cours, s’ils tiennent à comprendre ses leçons. Il n’use pas de plus de réserve avec ses lecteurs, et dans le discours préliminaire de son Histoire de la civilisation., il veut
bien reconnaître qu’il n’a pas adopté ce titre dans le sens qu’on lui attribue vulgairement ; mais qu’une définition plus précise eût répondu plus imparfaitement à sa pensée. Il ne nie pas qu’il y a des peuples civilisés chez qui la vie intellectuelle est moins avancée que le bien-ctre matériel, et d’autres où la sobriété est endémique et l’imagination vagabonde. Il veut bien avouer que le sentiment de liberté et d’égalité n’implique aucune idée de droit parmi les sauvages, et que la civilisation n’était pas précisément incompatible avec la féodalité, parce qu’il n’y existait pas de classe moyenne. Toutefois aucune de ses explications ne donne la véritable raison du titre qu’il a choisi. La civilisation estelle un mystère dont les doctrinaires veulent garder le secret? Il nous semble que partout où la légalité et la religion protègent le faible, on est en pleine civilisation.
Mais pénétrons au cœur du système, et tâchons de comprendre ce que M. Guizot enseigne, en attendant qu’il nous dise franchement le but de son enseignement. Les civilisations, dit-il, se sont toutes opérées sous l’empire d’une idée exclusive : en Egypte, la théocratie; on Grèce, la démocratie ; à Rome, la conquête. Dans l’Europe moderne, au contraire, toutes les formes ont coexisté et concouru à ce que nous voyons : monarchie, aristocratie et république ont, par leur fusion, conduit au véritable but de la science politique, — un mélange de pouvoir et de liberté maintemis en équilibre !
Voilà sans doute un thème fait pour séduire la jeune génération appelée à le réaliser. Si la caduque expérience doute de l’excellence du règne dos avocats et de la stabilité de l’équilibre, nous sommes là pour la convaincre d’impuissance, en lui faisant honte de son
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incrédulité. L’âge d’or n’est plus relégué au delà des temps héroïques ; ce n’est plus une œuvre ébauchée, encore enveloppée des langes de la tradition ; il est en marche, il vit de sa propre vie, toutes les nations lui rendent hommage. Un nouveau jour sans ombre luit sur le monde qui s’était partagé l’empire des ténèbres ; et voici l’ère promise qui va faire éclore tous les talents, satisfaire tous les désirs et combler toutes les ambitions !
Gomment, à l’avènement de ces merveilles, ne pas prendre en pitié la trivialité du doute et V absurdité des faits ^ ? le professeur lui-même est tellement convaincu de son infaillibilité, qu’il ne tient aucun compte des tyrans qui existaient avec les républiques anciennes et les asservissaient souvent ; il détrône Agamemnon et Thésée comme des rois constitutionnels, et ne daigne pas même s’apercevoir que, jusqu’à présent, le produit net de la fusion du triple principe, monarchique, aristocratique et démocratique, n’a produit que des déceptions et des perturbations ; chacun des trois a-t-il déposé ses vertus dans le creuset pour n’en retirer que ses vices, comme si les matières corrompues étaient les seules qu’il fût donné à la science de pouvoir amalgamer?
Évidemment l’épreuve a mal réussi ; mais elle réussira. Qui oserait en douter, quand un doctrinaire l’affirme? Rallions-nous donc sans défiance et sans hésitation au mot sacramentel de civilisation, mot d’autant plus prestigieux qu’il est moins défini, et jouit de la même popularité que ceux de liberté, de droits de l’homme et d’égalité : voilà des droits qu’on n’a pas besoin de comprendre pour les crier dans les carrefours !
1. Nous rendons à M. Royer-Collard l’honneur de cette expression. '
C’est ici que M. Guizot développe sa pensée tout entière ; il la trahit par certaines réticences très intelligibles, ses prédilections pour cette négation, qu’il appelle la classe moyenne, et son espérance de l’assouplir au joug des capacités qui étouffent dans son sein. Il y a sans doute une attention très patriotique à porter haut la dignité du bourgeois civilisé ; et grâce aux inductions suhtilestirées des lois visigothes ou germaines, il n’est pas un bonnetier de Paris qui ne soit en droit de se croire au-dessus des chevaliers de la Table-Ronde et des grands vassaux, dont l’héroïsme inculte ne peut se comparer à la courtoisie de l’électeur décoré qui donne sa voix à M. Guizot. Toutefois il ajoute avec quelque raison que les nations ne se civilisent pas seulement par les progrès du commerce, de l’ordre et du bien-être ; (les Anglais et les Hollandais nous ont devancés sur ce point), mais encore et surtout par le développement moral.
Développement moral, développement social : voilà ce que, dans son louable et docte enseignement, M. Guizot voudrait faire marcher de front. Par malheur il y joint un commentaire qui rendrait ce concours fort problématique. Le mouvement intellectuel se révèle, selon lui, par deux phénomènes très distincts : le perfectionnement individuel et le perfectionnement social. Mais si l’un des deux n’est pas parallèle à l’autre, il l’entrave et le retarde. Cette distinction pourrait paraître subtile, s’il ne se hâtait d’ajouter que le christianisme a été . plus humanitaire qu’organisateur, et qu’il tend à l’amélioration de l’homme, sans s’inquiéter de la science sociale.
La Révolution a agi en sens contraire, et en avouant
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son peu d’estime pour renseignement du sanctuaire, le professeur ne laisse aucun doute sur l’objet de ses prédilections. Mais, n’en déplaise à sa gravité philosophique, est-il bien logique de commencer par l’abstraction ? Si l’école chrétienne a été si féconde, c’est qu’elle a commencé par former les cœurs à la vertu.
Il n^’est pas difficile d’inventer des constitutions d’une perfection idéale, en attendant le moment où l’on pourra y ployer les habitudes invétérées, réprimer les ambitions surexcitées et s’inféoder les consciences. Pour la méthode chrétienne, elle est plus j^ratique et peut-être aussi plus rationnelle : en inspirant la résignation et le désintéressement, on a plutôt fait de bons citoyens qu’on n’obtient d’honnêtes gens avec de l’ambition et du talent. La modération et la charité sont plus sociales que les dévouements d’ostentation ; elles n’ont pas besoin d’afficher la fraternité pour la pratiquer.
L’avènement des supériorités intellectuelles serait-il plus favorable à la liberté et à la civilisation ? Qui donc osera dire à quels signes on reconnaît cette aristocratie nouvelle? La présomption d’en faire partie est déjà un attentat à l’égalité des droits, une prétention et une menace à tout ce qui n’est pas à leur niveau. Dieu nous garde du joug de ces intelligences d’élite et de ces capacités exclusives qui se croient le droit inné de donner leur infaillibilité pour la loi suprême de la société ! La conscience de leur supériorité ne laisserait aucun refuge à celle dont toute créature humaine a été douée; leur intolérance dépasserait toutes les bornes que la justice et le sentiment de son insuffisance imposent au despotisme le plus effréné. 11 n’y aurait plus de sûreté pour personne devant cette inflexibilité dogmatique, pour qui
toute transaction serait une inconséquence, et le monde deviendrait inhabitable.
L’invention d’une classe de capacités est donc une fiction irréalisable ; elle donnerait beau jeu aux professeurs et aux avocats ; mais elle ne ferait que des tyrans sans pudeur et des princes impuissants. Il y a partout des forts et des faibles, des habiles et des esprits timides ou bornés. L’aristocratie de fait est donc à tous les degrés de l’échelle sociale. Tout ce que la loi peut faire dans l’intérêt commun, c’est que ces aristocraties soient acceptées et réglées dans une pensée d’utilité publique, de manière à n’être ni exclusives ni dominantes.
A l’appui de son système sur les capacités bourgeoises, l’auteur abuse un peu de ses recherches savantes sur les municipes romains et les chartes d’affranchissement. Il y a un motif qu’on n’avoue pas à présenter les concessions de la royauté comme des libéralités gratuites, afin d’en induire que les communes, avant leur émancipation, étaient dans la servitude ; tandis qu’au contraire ces actes ne sont que des digues élevées contre les envahissements de la féodalité et autant de recours à la juridiction romaine, qui régissait les Gaules avant ce morcellement de la royauté. Jamais cette juridiction n’y a été supprimée; c’est la Révolution de 1789 qui en a effacé les dernières traces, comme celles de toutes les institutions libérales connues avant elle.
Ce cours d’histoire lui-même cite plusieurs chartes qui ont résisté aux lois de la guerre et de la conquête ; c’en est assez pour démontrer que celles qui furent octroyées, bien que différant de l’organisation romaine, sont de simples actes de conürmation ou de rénovation. Aucune amélioration n’a été importée par les invasions
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barbares, et supposé que le seutiment du droit ne soit pas inné et antérieur à toutes les lois écrites, il est constant que le Code romain n^’a jamais cessé d’être consulté en France, même dans les pays de droit coutumier \ Le texte même des chartes commentées par M. Guizot, notamment celles de Bourges, d’Orléans, protestent contre son opinion. Il est évident qu’elles ne sont pas des titres d’affranchissement, mais des actes de renouvellement, de confirmation ou d’extension.
Mais les manipulateurs de l’histoire se permettent bien d’autres altérations : pour relever toutes celles que préconise l’historien de la civilisation, il faudrait l’analyser chapitre par chapitre. Nous y distinguerions peut-être le fil souple et délié qui étreint ou élude toutes ces questions, pour détourner l’attention du lecteur vers l’objet principal que se propose l’auteur : la condamnation’ de tout ce qui a précédé la Révolution et l’avènement des capacités, c’est-à-dire l’abaissement de l’autorité jusqu’à soi. On est donc conduit, forcément, à séparer dans cet ouvrage les dissertations brillantes et les recherches scientifiques, de sa tendance uniforme et systématique à diviniser la Révolution et la classe moyenne.