TRAITEMENT DE LA VARIOLE
La thérapeutique de cette redoutable affection nous offre un triple problème à résoudre : empêcher la variole de se produire, guérir les varioleux , enfin combattre celle sorte de mutilation si fréquemment produite par les pustules siégeant à la face.
Nous diviserons donc le traitement en 1° préservatiF ou prophylaciique , 2° curatif , 3° abortif.
1° Traitement prophylactique.
Ce mode de traitement consiste dans l'isolement, que nous ne ferons que mentionner, l'inoculation de la variole, et la vaccine.
L'Asie, la Chine, l'Indoustan, jouissent des bienfaits de l'inoculation depuis un temps immémorial; son introduction en Europe ne date que du XVIII e siècle. En 1721, elle fut importée de Turquie en Angleterre par lady Wartley-Monîague, femme de l'ambassadeur de ce nom à Constanliuople. Cette femme, d'un esprit supérieur, témoin des heureux résultats que les Turcs en obtinrent dans une épidémie de 1717, osa l'employer à Londres sur ses deux enfants. Accueillie favorablement en Angleterre, l'inoculation se répandit successivement dans toutes les parties du monde ; ce ne fut cependant pas sans peine qu'on la fit pénétrer dans les masses. La Frauce la repoussa pendant longtemps d'une manière énergique; mais enfin, après de mémorables discussions, auxquelles prirent part quelquesuns des grands génies de l'Europe, elle finit "par l'adopter. Cette méthode, d'abord proscrite par le Parlement, recevait, en 1761, la sanction de l'Académie de Médecine. C'est surtout aux efforts du duc d'Orléans et de La Condamiue que nous devons son introduction en France.
Un chirurgien breton, M. Billaut, nous laisserait croire que l'ino culalion fut connue de la Bretagne bien avant son importation en Angleterre. «Les Bas-Bretons, dit-il, communiquaient la variole aux enfants sains en leur faisant embrasser ceux qui étaient atteints de variole discrète. » M. Billaut tenait ce fait d'une femme de Gouesnon, âgée de 99 ans, qu'il eut occasion de rencontrer en 1808, et qui lui affirma avoir vu sa mère et son aïeul inoculer la variole par ce procédé. Nous n'entrerons pas dans les détails de l'inocula-
tion, complètement abandonnée de nos jours, et nous parlerons de l'immortelle découverte de Jenner.
Ce fut en 1776 qu'un médecin anglais, Jenner, découvrit la vaccine. Il observa que, dans le comté de Glocester, à Berkeley, où il exerçait, les personnes occupées à traire les vaches étaient inaptes à recevoir l'inoculation et à contracter la variole. La recherche assidue d'un phénomène aussi singulier l'amena à constater sur le pis de certaines vaches une affection pustuleuse (cowpox) produisant une sérosité limpide dont l'absorption fortuite par les gerçures des mains donnait probablement à ces individus l'immunité qu'ils possédaient.
Pendant vingt années, Jenner s'occupe de cette idée, et fait des expériences qui confirment ses prévisions et réalisent les espérances qu'elles lui avaient fait concevoir de rendre à l'humanité un service signalé.
En 1796, il livra sa découverte à la publicité et après mille tracas, il eut le bonheur de la voir adopter par l'immense majorité des hommes.
Le cowpox, transmis à l'homme, le garantit de la petite-vérole, en déterminant une éruption locale, appelée vaccine, non contagieuse par l'atmosphère, et qui est la source du vaccin. La durée de l'action préservatrice du vaccin ne paraît pas indéfinie; il paraît perdre de son intensité, et la vaccine ne met pas à l'abri de la variole pour toute la vie. Ce fait, très-important à constater pour ia pratique, nous conduit à dire un mot sur l'intéressante question de revaccinatwns. D'après les observations, les faits, les statistiques, il est constant que la revaccination, pratiquée après la quatorzième année, est suivie d'un succès complet sur le tiers environ des individus, d'un succès incomplet sur le quart à peu près , et d'un succès négatif sur les cinq douzièmes. Or, si l'on considère le succès de la revaccination comme la preuve de la renaissance de la réceptivité varioliqup, cette question tant débattue sera bientôt résolue.
Pour nous, quand on voit les varioloïdes sévir comme on les voit chaque-année, on ne saurait trop recommander une seconde vaccination qui devrait même être obligatoire douze à quatorze ans, après la première.
Avant de terminer l'histoire de la vaccine, nous parlerons de la découverte importante que vient de faire dernièrement M. Lafosse, professeur à l'Ecole vétérinaire de Toulouse. Voici à ce sujet ce que rapporte la Gazelle des hôpitaux du 7 juin dernier :
«Il y a quelques mois, M. Lafosse apprit que M. Sarrans, de Rieumes, avait constaté l'existence, sur plusieurs chevaux, de l'affection pustuleuse appelée eaux aux jambes. Un de ces chevaux ayant été conduit à l'Ecole vétérinaire, ce savant professeur reconnut que celte maladie étailcelle que Jenner avait indiquée, sans la démontrer, comme devant être la source du covvpox des vaches qui lui avaient servi aux inoculations préventives de la petite vérole.
«Pénétré de la justesse de celle opinion dont il poursuivait depuis longtemps la démonstration, M. Lafosse se mit à l'œuvre, et, en présence de ses élèves, il inocula du pus de ces pustules sur le pis d'une vache de 2 ans. Cette inoculation produisit de belles pustules vaccinales.
«M. le D r Cayrel, vaccinateur officiel de Toulouse, et M. le D r Laforgue, chirurgien en chef de la Maternité, se rendirent avec plusieurs confrères à l'Ecole vétérinaire, où trois enfants, vierges du vaccin, furent vaccinés avec du pus des pustules de la vache; celte vaccination réussit parfaitement.»
Ces faits ont été exposés à l'Académie de Médecine, dans sa séance du 26 juin, par M. le professeur Renault , d'Alfort, au nom de son collègue M. Lafosse. Matériellement exécutés dans leurs détails, ces faits n'auraient pas, à ce qu'il paraît, la signification et la valeur qu'on leur à attribués. D'après M. Renault, el surtout d'après M. Le Blanc, qui a été à Toulouse pour examiner les choses, !e liquide inoculé n'était point le liquide des eaux aux jambes, par la bonne raison que la maladie dont était atteint l'animal qui l'a fourni 1860.— Collin. 5
n'avait point les caractères de l'affection que les vétérinaires désignent sous ce nom. M. Depaul a rappelé, à cette occasion, à l'Académie, les résultats négatifs des expériences d'inoculation d'eaux aux jambes qu'il a faites et consignées dans un rapport (D r Brochin). Certes, cette découverte, telle qu'elle puisse être, mérite d'attirer l'attention des praticiens et des expérimentateurs ; mais nous éviterons toute réflexion et tout commentaire, car elle laisse subsister, il nous semble, beaucoup trop de doutes et d'obscurités. Enfin nous mentionnerons encore, comme traitement prophylactique, l'emploi de la belladone. Le D r Richard, qui l'avait déjà employée comme préservatif de la scarlatine, en a obtenu de bons résultats contre la variole dans une épidémie qui sévit à Soissons en 1855; il en fit prendre matin et soir à cinquante personnes, dont beaucoup d'entre elles allaient soigner les varioleux, et aucune n'a été atteinte de la maladie. D'après cela, nous ne saurions trop recommander cette sage mesure en temps d'épidémie.
Traitement curatif.
Nous sommes malheureusement dépourvus d'un remède spécifique capable de neutraliser le virus de la variole; mais il n'en reste pas moins, au médecin, de nombreuses et importantes indications à remplir. Dans les cas les moins complexes, lorsque les varioles discrètes ou confluentes poursuivent régulièrement leur marche, sans s'accompagner de complications graves ou de symptômes prédominants, le traitement est fort simple : le séjour au lit, un air tempéré» la diète, des boissons mucilagineuses, acidulées ; tels sont les moyens ciu'on mettra en usage. Il convient d'employer des pédiluves chauds, kju l'application sur les pieds de cataplasmes sinapisés, lorsque la céphalalgie est trop forte; des gargarismes adoucissants et astringents, lorsque l'angine devient incommode; des lotions émolliente» sur les paupières, quand les pustules y produisent une vive irritation; des lavements simples ou légèrement laxatifs, lorsque la cons-
tipalion persiste trop longtemps; des mueilagineux et une petite quantité d'opium par la bouche ou en lavements, s'il survient une diarrhée intense; un bain tiède ou quelque préparation opiacée contre les symptômes nerveux. Si l'éruption tarde à se produire, sans que ce retard paraisse résulter de quelque phlegmasie intense, on peut, mais seulement dans ce cas, recourir à un vomitif, à quelque sudorifique, tel que l'acétate d'ammoniaque, ou bien faire prendre au malade un bain tiède, et mieux encore un bain de vapeur. Les symptômes précurseurs de l'éruption sont-ils accompagnés de vomissements et de douleurs épigastriques intenses, un certain nombre de sangsues à l'épigastre, des cataplasmes sur l'abdomen, quelques lavements mucilagineux auront leur utilité. Si la maladie prend une forme inflammatoire générale, une saignée sera utile, nécessaire peut-être. Toutefois, moins avantageuses chez l'enfant que chez l'adulte, les saignées seront toujours pratiquées avec ménagement. La vaccination par incisions multiples, dans la fièvre d'invasion, a été vantée par Eichhorn, pour atténuer l'intensité de l'éruption, et l'on en a obtenu de bons résultats. Les pustules qui viendront à paraître dans la bouche et larrière-gorge devront être cautérisées immédiatement. Les varioles compliquées d'hémorrhagies passives et d'accidents adynamiques exigent l'usage des stimulants, des toniques et spécialement du quinquina sous toutes ses formes. Si les phénomènes cérébraux dominent , comme dans la forme ataxique nerveuse, presque toute médication échoue; c'est encore à l'opium à haute dose qu'un accordera la préférence. Enfin les fomentations émollienles, renouvelées à toute heure du jour et de la nuit, sur les pustules parvenues à la période de suppuration, afin d'en absterger le pus qui s'y trouve, ont l'avantage de prévenir la résorption, de s'opposer en grande partie à la production des cicatrices et de favoriser la guérison. Cette pratique salutaire avait déjà été conseillée par les médecins arabes. Ajoutons encore qu'on pratiquera aussi sur les croûtes des fomentations adoucissantes et des embroea lions huileuses pour en favoriser la desquamation, qu'on
empêchera les malades de se gratter, qu'on entretiendra autour d'eux la plus grande propreté en changeaut souvent le linge, et qu'on surveillera attentivement la convalescence.
Traitement aborlif.
L'idée de faire avorter l'éruption variolique ou d'en modifier la violence n'est pas neuve. Avicennes, Rhazès, Ambroise Paré entre autres, ont conseillé d'ouvrir avec un instrument piquant, lancette ou épingle, la pustule et de donner par là issue au pus qu'elle contient, dans le but de combattre l'inflammation, et plus encore pour prévenir les cicatrices difformes. Les évacuants énergiques (Moublet) et les émissions sanguines répétées (de La Meltrie), furent successivement employés dans ce but.
Depu s quinze ans environ, les moyens abortifs se sont multipliés; tous ont été employés avec plus ou moins de bonheur.
Parmi ces divers procédés, les uns ne font que modérer la violence de l'éruption sans en arrêter le développement; les autres, qui méritent surtout d'attirer notre attention, font presque toujours avorter l'exanthème.
M. Bretonneau d'abord, puis M. Velpeau, eurent la pensée de faire avorter l'éruption variolique à l'aide de la cautérisation. Leur méthode consiste à épointer le sommet des pustules et à cautériser le derme avec une aiguille d'or chargée d'une solution de nitrate d argent, ou mieux avec un crayon taillé de celte substance. D'après M. Velpeau, si la cautérisation est faite pendant les trois premiers jours de l'éruption, la pustule avorte complètement : passé cette époque, la cautérisation ne fait que rarement avorter la pustule; mais elles'oppose à son développement complet, lui imprime une marche plus rapide, et, l'affection terminée, la peau ne conserve aucune cicatrice.
Serre, dans sa méthode ectrotique, n'épointe pas les pustules à l'exemple de M. Velpeau; il les cautérise seulement, soit en louchant chacune d'elles avec un crayon de nitrate d'argent, soit en badi-
geonnant la surface de la peau avec un pinceau trempé dans une solution de 1 à 2 grammes d'azotate d'argent pour 30 gram. d'eau. Mais cette opération douloureuse, loin d'éviter les cicatrices, les rend parfois plus hideuses ; aussi est-elle complètement abandonnée aujourd'hui. La cautérisation individuelle, comme la pratique M. Velpeau, étant dans bien des cas douloureuse, longue et difficile à faire, on lui a préféré les topiques mercuriels, en la réservant pour les pustules qu'ils ne peuvent atteindre, comme aux paupières, aux lèvres et au nez. Déjà Baillou, Zimmermann, Van Wenzel, et d'autres, connaissaient, la propriétés qu'ont les composés mercuriels de s'opposer au développement des pustules varioliques. Les expériences de Serres, à la Pitié, ont relevé ce fait de l'oubli et ont prouvé, ainsi que celles de MM. Nonat et Briquet, que ce moyen, appliqué dès le début, produit la résolution de quelques pustules et la transformation de la plupart d'entre elles en petites vésicules ou en une sorte de tubercule dur. On obtient ce résultat en formant, avec l'emplâtre de Vigo cum mercurio, une sorte de masque immédiatement appliqué sur le visage, en ménageant des ouvertures au niveau des narines, de la bouche et des yeux, masque dont on maintient la parfaite adhérence à l'aide de bandelettes de sparadrap. On peut remplacer l'emplâtre par une couche de pommade mercurielle d'une consistance convenable. Ce procédé quoique donnant de bons résultats, a le grand inconvénient de produire la salivation mercurielle chez beaucoup de malades.
M. Larrey parle d'un procédé employé depuis longtemps en Egypte, et qui consiste à recouvrir de lames d'or la partie sur laquelle on veut faire avorter l'éruption. L'essai que M. Legrand en a fait une seule fois a été couronné de succès.
Le collodion (Delioux et Briquet) , la gulta-percha (Slokes et Robert), l'onguent au carbonate de zinc (Benêt), les lotions chlorurées (Eisenmann), la teinture d'iode (Dallier), ont été vantés tour à tour, et tous ces procédés sont maintenant abandonnés.
L'emplâtre de diachylon, extrêmement agglutinalif, les vésica-
loires sur la Hgure, les frictions sur la peau, rudement pratiquées avec un linge grossier dès l'apparition des pustules, ont été conseillés par M. Piorry, qui leur a reconnu beaucoup d'efficacité comme moyens aborlifs. Dans son amour pour la science, le savant professeur de la Charité s'est livré à de nombreuses recherches sur le traitement abortif de la variole; il a expérimenté successivement le charbon pulvérisé, l'amidon, la poudre insecticide Vicat, les plaques de plomb se moulant exactement sur la face, et s'en est tenu en dernier lieu à l'emploi des corps gras. Le succès remarquable avec lequel les corps gras ont été employés, et l'absence de tout inconvénient à leur application, nous paraissent devoir assurer à ce topique la préférence sur tous les autres.
En résumé, le traitement abortif de la variole doit être appliqué aussitôt que possible. La première indication à remplir sera de couvrir la face d'un topique gras, et d'avoir grand soin de cautériser les pustules de la bouche et de l'arrière-gorge , jusqu'à huit fois par jour, si cela est nécessaire (Piorry). Si l'éruption est accomplie, on pourra encore obtenir l'avortement des pustules par l'application des corps gras ou de l'emplâtre de Vigo ; mais, si leur suppuration a commencé, il est douteux qu'elles puissent être heureusement modifiées; cependant on pourra tenter de cautériser sinon toute la face, du moins celles de ses parties où on aurait le plus à redouter la présence des ulcérations et des cicatrices. En dernier lieu, on pratiquera des lotions et des massages, dans le but de débarrasser, autant que possible, la peau du contact du pus variolique. Quant à la trachéotomie, on ne devra y avoir recours qu'à la dernière extrémité.