A PROPOS DE LA ROUGEOLE
Quod optimus medicus sit quoque philosophus.
(Galiew.) Toute médecine qui n'est pas fondée sur la philosophie est quelque chose de bien faible.
(Bacon, De la Dignité et de l'accroissement dés sciences.)
Je ne sais si c'est illusion de ma part, mais il me semble que la médecine subit en ce moment un travail profond.
Sans doute la science est sans cesse en mouvement, mais il y a pour le progrès des époques fatidiques.
A aucune autre époque peut-être, les voies de la science n'ont été explorées par plus d'expérimentateurs et en des sens plus divers.
Que de bonnes âmes voient dans ces scissions , dans les luttes qui en résultent, un spectacle pénible; les vrais amis de la science n'y verront qu'un élément de progrès.
En matière de science, la division c'est la force. Les prêtres d'Esculape, dit Zimmermann, attirèrent dans leur parti les plus
habiles des philosophes, et l'émulation qui s'éleva entre eux et ceux qu'il n'avait pas pu gagner sembla contribuer à la perfection de I art.
En effet, des esprits sévères, prenant possession de la matière organique, veulent soumettre chacun de ses phénomènes au poids et à la mesure, et tentent d'enchaîner à la rigueur des calculs les actions vitales.
Voici des physiciens , des chimistes, qui affirment la réductibilité des phénomènes de la vie aux lois qui président aux phénomènes dont les corps dits organiques sont le théâtre.
Les médecins ont accepté ces auxiliaires dangereux, qui, constatant les conditions physiques et chimiques des actes de la vie, ont pu croire arrivera la détermination des lois de la vie elle-même. Les travaux de Lavoisier et de ses continuateurs , la découverte du stéthoscope et du plessimètre, la restauration du spéculum, l'application du thermomètre, etc. , sont venus ajouter à l'illusion ; mais je crains bien qu'on ait lâché la proie pour l'ombre.
Pendant que ces esprits positifs obéissaient ainsi aux tendances du siècle; plus rétifs , d'autres médecins restaient fidèles aux anciennes doctrines médicales.
La synthèse semblait impossible, et la science médicale semblait sur le point de devenir la proie de dissensions stériles ;
Quand l'histoire de la médecine apparut comme l'étoile du salut, des esprits éminents cherchaient les destinées de la société moderne dans l'étude des siècles qui nous ont précédés.
Le médecin devait aborder le même travail. L'histoire, en effet, est un enseignement fécond ; non , l'homme n'a pas été condamné à tourner toujours dans le même cercle.
Quand, tourmenté par la vue du présent, mêlant notre mince personnalité à tout ce qui nous entoure , obligés d'aborder les piteux détails de la vie de chaque jour, nous venons à douter du progrès, à nous réduire au scepticisme, ayant , perdu la boussole qui doit nous permettre de naviguer, en connaissance de cause, sur la mer orageuse de la science médicale, tournons nos regards en arrière,
demandons au passé où nous en sommes, à quelle phase de l'évolution scientifique nous sommes arrivés ; 'l'histoire vient nous servir de guide , en nous montrant ce que le passé nous a légué , la direction dans laquelle nos ancêtres ont marché, leurs fautes, leurs erreurs, les écueils contre lesquels ils sont venus se briser, infâmes scopulos! Le monde scientifique auquel nous étions mêlés, pour notre malheur, nous était apparu comme un affreux chaos, et voilà que du milieu de ce chaos, l'idée se dégage ; nous apprenons à distinguer l'accident de l'évolution régulière des choses.
Une logique inflexible nous apparaît régissant l'esprit humain dans son ensemble, comme elle régit chaque individu en particulier.
Et que venez-vous nous parler de hasard, d'accident? ce chaos, que vous méditiez pour la science, pour la société, il n'existe que dans votre esprit;
Ouvrez l'histoire, ouvrez le grand livre de la nature, et ce chaos va se changer en ordre.
Oui, il n'est pas jusqu'à la maladie qui ne soit astreinte aux lois de la vie.
Un grand naturaliste n'est-il pas venu faire rentrer les monstres, les plus absurdes aux. yeux du vulgaire, dans les lois générales de l'organisation ?
Il m'avait semblé que la dissertation inaugurale devait présenter l'ensemble des tendances imprimées à notre intelligence pendant le trop court espace de temps qui nous prépare a la vie du praticien; je m'élaij donc proposé de rechercher les tendances delà médecine au xix c siècle, de prévoir l'ordre scientifique qui devra suivre les luttes dans lesquelles elle est engagée; en un mot, de me faire une idée de la loi médicale qui nous régit; mais l'homme propose et la fatalité dispose: des circonstances , indépendantes de ma volonté, m'ont forcé d'abandonner, pour le moment, des études si pleines d'attraits et si grosses d'avenir.
Je vais donc simplement présenter ici quelques études cliniques sur la rougeole, et, chemin faisant, j'aborderai, quand besoin sera,
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ce qui a rapport aux constitutions médicales, à la malignité dans les maladies aiguës, et j'accepterai volontiers tout problème philosophique qui se présentera à moi.
Mais, avant d'entrer en pleine rougeole, essayons de nous faire une idée de la place que l'état morbide, provoqué par le virus morbilleux, doit occuper dans le cadre nosologique.
Tout ce qui vit est justiciable de la maladie, et je ne saurais concevoir une définition exacte de la vie qui n'impliquât pas cette aptitude morbide; la résistance vitale, d'où naît l'aptitude à la maladie, est aussi essentielle à l'être vivant que l'impénétrabilité au corps inorganique; mais c'est à tort qu'on voudrait faire de la vie et de l'état de santé un idéal, un type; ce type n'existe nulle part.
Tel qu'il nous est donné de le considérer, l'individu vivant s'offre à nous avec trois sortes de tendances :
1° Tendances spécifiques, en vertu desquelles il conserve les caractères de son espèce;
2° Tendances héréditaires, qui impriment à l'individu les caractères de race, de famille;
3° Tendances individuelles , qui accusent la spontanéité de l'être vivant, et en vertu desquelles il est lui, et tend à vivre de sa vie propre : c'est ce que M. Lucas a compris, dans son remarquable traité de l'hérédité, sous le nom tVimiéilé. En vertu de ces différentes tendances, les actes de l'économie sont déjà susceptibles d'osciller entre certaines limites, tant de forme que d'énergie; puis ces tendances, ces forces intérieures, que l'individu tient de son espèce, de sa race , de sa propre spontanéité, vont être plus ou moins favorablement influencées par les milieux dans lesquels l'individu sera appelé à vivre.
Sans doute, la vie a bien son autonomie, en vertu de laquelle elle modifie souvent ce que nous appelons à tort des agents modificateurs, médicaments, électricité, etc.
Mais la maladie nait justement de cette résistance de la vie aux choses qui ne veulent pas plier sous sa loi.
Attaquée dans son impénétrabilité, la vie ne se brise pas à la manière du corps organique; elle se prépare à la défense, elle va improviser des matériaux de nouvelle formation : elle conduira la défense selon ses forces, mais elle luttera jusqu'au dernier soupir.
Comment donc la maladie s'établit-elle au sein des organes animés, défendus par la vie?
Sous quelles influences l'état de santé va-t-il passer à l'état de maladie?
L'individu vivant ne date pas que de lui-même ; il a déjà pu recevoir de ses descendants, avec la vie, des germes de maladie, des prédispositions morbides.
Ce n'est pas une table rase; sa vie est la continuation de celle de ses ascendants; il y a étroite solidarité entre eux.
Mais, s'il a reçu d'eux des prédispositions morbides, des germes de maladie, sa maladie à lui ne sera pas simplement une extension de la maladie de ses parents, de même que la variole du fœtus n'est pas simplement une extension de la variole de la mère.
Contagionné, le fœtus a besoin de concevoir sa variole à sa manière , et ces prédispositions héréditaires, il a besoin de les travailler, de les concevoir, d'y imprimer les caractères de- son individualité, et elles feront surtout explosion, suivant leur nature et suivant la manière dont elles se sont comportées chez les ascendants, aux moments où l'organisme sera en train d'introduire dans la vie un nouvel organe, une nouvelle fonction.
En effet, ces prédispositions héréditaires pourraient rester à jamais latentes, si rien ne venait troubler l'uniforme monotonie de la vie.
Mais l'être vivant n'a rien de stable, c'est la mobilité même; il est sans cesse travaillé, tout en restant lui-même, du besoin de devenir dissemblable à lui-même.
Des organes naissent, qui n'avaient encore que leur place marquée dans l'économie ;
D'autres, qui n'avaient pas encore révélé leur existence, enlrent clans la vie active.
A chacune de ces phases de l'évolution organique, la prédisposition morbide peut se traduire par des troubles dans l'évolution que l'organisme était appelé à subir par la nature de sa constitution.
Voilà donc la maladie qui prend sa cause occasionnelle , voire même déterminante, dans le jeu même de la vie.
Il y a eu à la conception du gertne une modification intime, qui se traduira à chaque phase de la vie par des phénomènes perturbateurs, variables de siège avec l'âge du sujet , variables de forme , j'allais presque dire de nature.
Le travail d'évolution normale est enrayé à son origine, et chacune de ses phases retentit douloureusement dans les appareils qui sont le siège spécial de ce travail , stomatite, entérite, convulsions à la dentition, chlorose au moment de la puberté, accidents protéiformes à la ménopause, etc.
Ici la maladie ne fait pas corps à part , elle est intimement confondue avec la substance même de l'organisme.
La maladie, c'est l'état même de cet organisme accomplissant péniblement les différentes périodes de son évolution.
Les formes morbides de cet état diathésal , constitutionnel , elles sont innombrables: elles se suppléent, se combinent à l'infini, pour produire des affections variables de siège, de forme, d'intensité, de nature, au milieu desquelles il est difficile de distinguer ce qui revient à l'espèce, à la race et à l'individu.
Je n'ai pas le temps de montrer les lois suivant lesquelles se déroulent les différentes maladies chroniques, entées sur l'évolution même de la vie.
On peut concevoir aussi qu'un organisme bien constitué originellement acquière, par suite de l'action des milieux dans lesquels il vit, de mauvaises dispositions organiques, et que, s'il reste longtemps exposé à l'action de ces milieux malfaisants, il contracte une affection chronique; du reste, l'économie offre d'autant plus de
prise à l'influence de ces agents extérieurs, qu'elle est en train d'accomplir une des phases de son évolution.
Enfin l'action délétère du milieu sera aidée par une prédisposition de l'organisme.
Nous le disions tout à l'heure, les maladies constitutionnelles ont leur heure, heure marquée à l'avance par ce qui est arrivé aux ascendants.
Ainsi s'explique souvent l'efficacité des agents extérieurs à un moment donné.
Que de malades font dater leurs maladies d'un coup, d'une contusion, d'un refroidissement! Cent fois auparavant ils avaient subi une contusion , un refroidissement ; mais l'heure de l'évolution diathésique n'avait pas sonné.
Et voici que tout est mûr; vienne l'accident, et la maladie lui répondra : Me voici, en adsum.
C'est qu'en effet , la cause morbide n'agit qu'autant que l'organisme le permet.
Que le malade vienne sans cesse invoquer un accident, un quelque chose qui lui est étranger; c'est son droit, c'est son devoir.
11 est animé de l'instinct de conservation inné à tout être vivant.
Son père est mort d'un rhume négligé ; sa mère a succombé aux suites d'un refroidissement; lui-même a fait une imprudence; sa santé allait à merveille auparavant ;
Ses enfants n'ont jamais eu l'ombre d'une maladie; ils ont de la gourme, ils toussent comme tous les enfants. Quel est l'enfant qui n'a pas de la diarrhée, des convulsions, etc. !
Oui, sans cesse, le médecin trouve devant lui le malade qui cherche, le plus souvent à son insu, à le tromper.
Que sera-ce à l'hôpital , où la maladie ne date que du jour d'entrée, et où l'état actuel nous apparaît sans antécédents? Ajoutez que les conséquences ultimes en resteront toujours ignorées.
Le passé et l'avenir échappent également au médecin ; on voudrait renfermer son intelligence dans les limites étroites du présent.
Malgré toutes ces difficultés provenant, les unes des malades, les autres inhérentes au sujet même, il faut arriver à constituer la loi médicale.
Le type est immuable; la loi présente toujours une porte ouverte au progrès.
Le type semble nier l'influence de l'homme sur tout ce qui l'entoure; la loi affirme la réalité de cette influence qui s'exerce en faisant varier et en modifiant les facteurs.
La loi, c'est l'émancipation de l'individu, c'est la reconnaissance de ses droits à la spontanéité , et la vie , c'est la spontanéité même.
Force spéciale en effet, quoique soumise aux lois générales qui régissent l'univers, application spéciale de ces forces , la vie se prépare ses matériaux à elle-même, elle a sa chimie à elle; si elle ne peut prendre ses principes élémentaires que dans les milieux ambiants, du moins elle les fait entrer dans des combinaisons dont le secret échappe encore à nos modernes Prométhées.
La maladie diathésale est une altération des forces intimes de la vie et de sa substance, altération se traduisant à certains moments sous forme de troubles organiques qui constituent un stade morbide-, et pour le vulgaire , une maladie.
Jusqu'à présent, nous n'avons pas encore pu séparer la maladie ou plutôt l'ensemble des phénomènes anormaux constituant un acte morbide, de la vie elle-même.
Nous allons passer maintenant à des affections qui ont leur cause en dehors de l'organisme, et quand je dis leur cause, j'entends leur cause spécifique.
Mais, avant d'aborder l'étude de ces agents situés au delà de l'organisme , arrêtons-nous encore quelque peu sur cet organisme , et demandons-nous quelles sont les conditions indispensables à l'efficacité d'action des causes spécifiques.
Pour qu'une maladie spécifique se produise, trois conditions doivent exister de toute nécessité : résistance vitale, aptitude morbide, agent spécifique.
La résistance vitale, c'est la première condition ; une fois l'impénétrabilité vitale vaincue, il ne saurait plus y avoir maladie, il y a mort.
Nous n'entendons parler ici que de l'état actuel de l'individu au moment où il est exposé à l'influence d'un agent spécifique.
Le vaccin ne prend pas sur certains individus travaillés par une maladie grave, et la physiologie expérimentale nous a fourni des faits non moins curieux.
M. Cl. Bernard a démontré que dans un certain état d'abaissement de l'énergie vitale, il est impossible de rendre les animaux artificiellement diabétiques, tandis que des tumeurs cancéreuses du foie ne s'opposent pas à la formation de la matière glycogène.
C'est que les conditions de vigueur et d'intégrité vitales prédisposent l'organisme vivant d'une manière toute différente vis-à-vis des agents extérieurs.
Un moineau vigoureux meurt aussitôt dans un air confiné où vivait un moineau asphyxié lentement par l'air de sa propre respiration.
Dans d'autres cas au contraire , l'animal affaibli résiste moins à certains agents que l'animal vigoureux.
Une lésion traumalique peut se terminer différemment selon l'énergie vitale du système nerveux.
La section du grand sympatique au cou, chez un animal vigoureux , amène une v#scularisation plus forte et une élévation de température;
Chez un animal affaibli , elle amène une suppuration abondante, une inflammation vive des muqueuses du nez , de la bouche , de l'œil , ou des pleurésies , des péritonites , quand on blesse la portion thoracique ou abdominale du grand sympathique ; une émotion vive chez un individu affaibli produira les mêmes effets que la section d'un des filets du grand sympathique.
C'est qu'en effet, l'organisme, doué d'une énergie vitale suffisante, a des forces intérieures qui le maintiennent lui-même au milieu
des conditions extérieures les plus variables , et qui l'affranchissent des milieux ambiants, et, à ce point de vue, on pourrait dire avec vérité que la santé et le bonheur résident bien plus en nous que dans tout ce qui nous environne.
La seconde condition indispensable à la production de la maladie spécifique est encore inhérente à l'organisme; je veux parler de l'aptitude morbide. Déjà , quand il s'agit d'une cause morbifique banale, cette aptitude est nécessaire; mais là, elle impose le plus souvent à la maladie son siège , sa forme, voire même sa nature , quelle que soit la cause.
Nous savons que le froid produit chez l'un un érysipèle, là une pneumonie, ailleurs un rhumatisme; je n'ai pas besoin de rappeler ici ces principes élémentaires de pathologie.
Il n'en est plus de même dès que nous sommes en présence d'une cause spécifique.
Ici la cause impose à l'ensemble des phénomènes morbides leurs formes et leur nature, mais elle n'agit qu'à condition que l'organisme soit apte à recevoir son action , qu'il ait été déjà impressionné ou non par l'agent spécifique.
INous verrons tout à l'heure quelles sont les conditions qui , en dehors de l'organisme, viennent exercer leur influence sur l'action des causes spécifiques : constitutions médicales, constitutions épidémiques , etc.
Nous voici maintenant à l'étude de l'agent spécifique en lui-même, et en particulier de l'agent spécifique qui produit la rougeole, ou du virus morbilleux.
C'est à tort que quelques auteurs, et Rhazès serait de ce nombre , ont pensé que la rougeole devait être considérée comme l'évolution d'un principe originairement inclus dans l'organisme, et n'attendant pour se développer et produire la révolution qui lui est dévolue dans l'organisme, que des circonstances favorables.
La rougeole est bien une maladie accidentelle, une maladie sans
relation immédiate, sans liaison logique avec l'évolution et la constitution de l'organisme ;
Elle ne relève que de la conlagion.
Sans doute, peu d'individus échappent à la rougeole, et elle se développe de préférence dans l'enfance.
Mais ceci ne prouverait qu'en faveur de la facilité de la contagion , et d'ailleurs l'enfance est l'époque où le mouvement organique est le plus actif, où l'absorption et la nutrition se font le plus rapidement : on s'explique donc par là la fréquence de la rougeole dans l'enfance, et dès lors, maladie spécifique, c'est-à-dire non à répétition , elle doit devenir rare ? même dans l'adolescence.
L'idée la plus naturelle qui surgit, c'est que le virus morbilleux exerce sur l'économie une action toxique.
Or il y a deux sortes d'agents toxiques : les uns d'origine inorganique, à action essentiellement transitoire, à composition parfaitement déterminée ; les autres, agents indéterminés, plus complexes, inconnus dans leur composition, semblent agir d'une façon plus profonde sur l'économie : ils peuvent lui imprimer des modifications plus intenses, plus durables peut-être, et avoir un retentissement plus grand sur le mode d'existence à venir ; ces agents semblent se rapporter à la classe des ferments.
Le virus morbilleux parait devoir être rangé dans cette classe. Les poisons minéraux tuent, sans déterminer ce qu'on pourrait appeler une maladie, c'est-à-dire un certain nombre de phénomènes anormaux, se succédant régulièrement, et enchaînés en périodes bien délimitées.
Ils n'amènent jamais la formation de produits morbides spéciaux, de formes pathologiques spéciales ; ils ne se reproduisent pas, ils ne se multiplient pas dans l'organisme, ils sont dépourvus de toute faculté d'assimilation morbide à leur propre nature;
Ils sont donc incapables de déterminer une fièvre de résorption ou de consomption.
Ils agissent en vertu de leur composition chimique et en raison de
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leurs doses ; on peut les retrouver sinon dans le sang , du moins dans certains organes.
Ici pas d'incubation ; il n'y a pas pour eux, comme pour les virus, une élaboration spéciale, préliminaire, en vertu de laquelle l'individu devient, au boni d'un certain nombre de jours, apte à transmettre l'affection qu'il a reçue.
Si l'action du poison minéral peut dépendre, jusqu'à un certain point, de la constitution individuelle, de l'âge, du tempérament, etc., ces considérations sont secondaires.
Enfin le poison minéral n'a laissé aucune trace vitale de son passage, et il peut, un nombre de fois illimité, reproduire les troubles qui sont propres à son mode d'action.
Que dirais-je de la constitution médicale, des constitutions épidémiques, des fièvres stationnai res ou intercurrentes?
Ce n'est pas que Stoll, préoccupé de l'influence des constitutions épidémiques, n'ait cherché à démontrer qu'en hiver et au printemp la colique de plomb s'accompagne souvent de l'inflammation des intestins, tandis qu'en été la fièvre bilieuse peut donner à l'intoxication saturnine un caractère malin.
Mais celte influence des constitutions épidémiques va devenir de la dernière évidence pour l'action des virus.
Quand un virus a agi sur l'économie, quand il a impressionné (Hunter) le sang, le sang est lésé tout entier dans sa vitalité en tant que sang, mais on ne saurait y découvrir le virus ; du moins aucun moyeu chimique, jusqu'à présent, n'a réussi à déceler le virus.
Ah ! c'est que le seul réactif du virus, c'est l'économie vivante, et notre chimie, à nous , n'agit jamais, quoi qu'elle fasse, que sur le cadavre.
Les caractères du virus morbilleux sont absolument ignorés , la lancette seule, et mieux la contagion, vont nous les révéler.
Home, le premier, aurait inoculé la rougeole avec du sang provenant d'une plaque morbilleuse; d'autres auraient réussi à l'inoculer en se servant de la salive, des larmes, etc.
On sait bien que la maladie débute six jours après l'inoculation; mais la maladie elle-même n'a reçu de l'inoculation aucune lumière.
L'hypothèse la plus probable, ainsi que nous l'avons dit, c'est que le virus morbilleux agirait à la manière des ferments.
11 exercerait une action de pur contact , sans se combiner aux substances qu'il modifie.
Substance solide, liquide, ou en suspension dans l'air, le virus est une substance altérée, qui offre cette particularité, qu'elle transmet aux substances organiques saines, par pur contact, son genre d'altération.
Les rapports de quantité ne sont plus rien.
La modification se fait en effet graduellement, de proche en proche, molécule à molécule; par suite, toutes les parties de l'organisme offrent des troubles de la nutrition, et partant de tous les autres actes qu'elles accomplissent.
C'est ce qu'on a appelé les maladies de sang.
Dans ces maladies, les lésions sont peu intenses, considérées quant à la forme des organes, quant à leur couleur et à leur constance.
Mais les lésions existent réellement dans les substances organiques, qui sont modifiées moléculairement, d'après M. Ch. Robin.
Selon le mode d'altération des humeurs constituant les virus, ces agents morbides détermineront aussi une altération correspondante des substances organiques de nos tissus et de nos humeurs.
Dans les affections banales ou franches, la cause n'a agi que d'une manière instantanée, et l'économie a répondu à sa manière à cet ébranlement perturbateur.
Dans les affections spécifiques au contraire, l'agent morbide continue à agir ; il a établi son siège au sein de l'économie même ; c'est de là qu'il fomente les troubles qui lui sont propres. Si l'on établit la distinction eutre la cause morbifique et la maladie elle-même ou l'ensemble des actes vitaux qui succèdent au contact virulent, c'est
des maladies spécifiques qu'il sera vrai de dire, avec Sydenham , que c'est un effort salutaire de la nature pour expulser la matière morbifique.
Mais nous ne saurions considérer, avec le même auteur, les maladies comme autant d'espèces, comparables de tous points aux espèces botaniques.
C'est que Sydenham , qui se réclame partout du chancelier de Verulam, qui lient à honneur de se dire son disciple, est pris par moments de singulières velléités théoriques.
Personne n'a déjà été plus catégorique que Sydenham à l'endroit d'une définition de la maladie;
Et puis il veut qu'on réduise les maladies à des espèces bien déterminées, avec leurs variétés, comme le font les botanistes pour les plantes.
Les maladies se ressemblent dans les différents sujets, comme une violette représente à peu près toutes les violettes;
Ce ne sont donc pas des produclions confuses et irrégulières d'une nature affaiblie et déconcertée.
La maladie est tellement pour Sydenham quelque chose de constant et de toujours identique à soi-même, que le but de la médecine , selon lui , serait d'établir, pour quelque maladie que ce fût , uneméthode sûre et immanquable de médication, et sur ce, il proscrit les observations particulières.
Ne semble-t-il pas que notre scrupuleux disciple de Bacon ait oublié les fatales restrictions qu'il apportera à ces principes dans l'étude de l'influence des constitutions médicales sur la marche des maladies?
Cependant Sydenham poursuit l'identification des maladies aux espèces naturelles.
Dans la' production et la terminaison des maladies spécifiques, maladies provenant d'un virus, d'une altération de l'air, etc., la nature ne suit pas moins une méthode fixe que lorsqu'elle produit des plantes ou des animaux.
Ainsi la mousse, le gui, le champignon, qui résultent de la dépravation du suc nourricier des plantes, ou d'autres causes, sont des plantes essentiellement différentes de celles qui les produisent.
Et tout de même une fièvre quarte est tout aussi bien un être spécifique qu'une plante qui naît, fleurit et périt toujours de la même manière, et qui, dans tout le reste, éprouve ce qui est conforme à la nature.
Sydenham part de là pour recommander la recherche des remèdes spécifiques, recherche qui est pour lui tout l'avenir de la médecine; il le tenait de Bacon, et, selon lui, l'incurabilité des maladies chroniques tiendrait à ce que nos remèdes ne font que mettre une qualité en la place de la première, sans détruire l'espèce de la maladie.
Or le médicament spécifique est celui qui guérit la maladie, sans avoir égard à telle ou telle intention curative , et Sydenham recommande de les chercher surtout dans les végétaux.
Et cependant il ne veut pas de formules toutes faites, et répète à chaque page que la médecine pratique n'est que la science des véritables indications.
Mais l'indication est une chose essentiellement individuelle, et tout à l'heure Sydenham semblait faire bon marché de l'individu malade, pour ne s'occuper que de l'espèce morbide.
H affirme plus loin que l'espèce de la maladie ne dépend ni de son siège ni des affections de la partie affectée ; la maladie porte avec elle sa spécificité : de là l'uniformité et la régularité des maladies (qui devraient donc se prêter admirablement bien aux formules empiriques).
Seulement la maladie ne peut pas exister par elle-même, comme une plante, un animal; elle a besoin d'un organe pour substratum.
Comment concilier tout cela avec cette définition de la maladie :
La maladie n'est autre chose qu'un effort de la nature qui, pour conserver le malade, travaille de toutes ses forces à évacuer la matière morbifique.
Évidemment Sydenham confond la cause de la maladie avec la maladie elle-même, le virus morbilleux avec la rougeole.
Quant au mot nature, Sydenham nous en donne le sens à la fin de la description de la fièvre pestilentielle des années 1665 et 1666. Il entend par le mot nature l'assemblage des causes naturelles qui, quoique brutes et entièrement destituées d'intelligence, sont néanmoins conduites avec une extrême sagesse dans leurs opérations et leurs effets, et suivent, dans les opérations qui leur sont propres, un ordre fixe et une métbode constante, ne faisant rien au hasard, et agissant toujours de la manière la plus avantageuse au bien commun de l'univers, et la plus convenable à leurs natures particulières, purs automates qui ne se meuvent que par la volonté du Créateur.
La nature doit guérir toutes les maladies aiguës; il faut observer les procédés qu'elle emploie pour arriver à la guérison ; la médecine se réduit donc presque à l'observation de la nature , et le médecin doit se résigner à la suivre pas à pas dans tous les détours.
Si je voulais mettre en relief le caractère de l'Hippocrate anglais ; si je voulais le rendre plus saillant par les contrastes , je lui opposerais notre Broussais.
L'auteur de X Examen des doctrines médicales a dû reconnaître les hautes qualités qui ont fait de Sydenham un praticien éminent.
Mais il Faut distinguer dans Broussais deux choses : le système médical et l'idée philosophique.
Chez Broussais , l'espèce morbide est niée; seul le mode de vitalité des organes est altéré.
Sans doute il est faux que toute maladie soit locale à son origine, que l'irritation en soit toujours le point de départ ;
Il est faux que la rougeole débute par une gastro-entérite ; mais au-dessus du système médical , plane l'idée philosophique.
Broussais est fils de la Révolution , il ne peut se résigner aux lenteurs de l'onlologisme, sans renier son origine.
De hardis penseurs avaient affirmé la rénovation politique et so-
ciale, ils l'avaient décrétée; ils avaient cru qu'on peut faire à ce point bon marché de l'histoire; Broussais, lui, à soir tour, décréta la rénovation médicale.
Fille du passé , l'ontologie venait proclamer l'impuissance de l'homme, son inhabileté à dompter la nature ; les maladies ont une marche fatale, et le médecin n'a rien en son pouvoir pour les enrayer dans leur évolution.
Broussais dut s,'élever contre ce fatalisme médical, contre ce qu'il appelait l'école sceptico-fataliste ; il voulut entourer le médecin d'un prestige de pouvoir sans égal ; il affirma l'efficacité de l'art contre les maladies déclarées incurables par l'école adverse.
Il s'insurgea contre le laisser-passer et le laisser-faire , i! affirma une médecine militante, honnit le scepticisme, et décréta la certitude médicale, comme le capitaine d'alors avait décrété la victoire, et, dédaignant les enseignements de l'histoire, avait prétendu façonner à sa fantaisie hommes et choses.
Broussais était sur la route du progrès ; son système ne devait pas lui survivre. Mais l'idée philosophique est encore celle qui travaille aujourd'hui les successeurs de Laënnec. C'est au nom de cette idée de la puissance de l'art que Broussais combattait à outrance et le naturisme d'Hippocrate, et le fatalisme des anatomo-palholoyistes.
Pour lui, les causes des maladies sont dans les modificateurs extérieurs, dont il faut s'attacher à étudier le mode d'influence ; les lésions organiques sont plutôt l'effet d'un mauvais mode de traitement, ou l'effet de la persistance des causes morbides extérieures, que l'effet de la maladie elle-même.
Sydenham est l'observateur patient, continuant la grande tradition hippocralique, se défiant des nouveautés; tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, le tout est d'observer le mode suivant lequel la nature agit dans les maladies pour l'imiter.
Toutefois il ne faudrait pas voir d'une manière trop absolue cette façon de juger Sydenham ; certes il ne manque pas d'une certaine originalité , il accepte bien volontiers tout fait nouveau qui a en sa
faveur l'observation et l'expérience , et il est loin d'avoir une déférence aveugle pour les anciens; car voici ce qu'il en dit à la fin de son traité de l'hydropisie : «Mais je voudrais bien savoir pourquoi nous croirions faire tort aux anciens en avouant qu'ils nous ont laissé la médecine fort imparfaite, tandis que nous ne croyons pas leur faire tort en avouant qu'ils nous ont laissé de même tous les autres arts, qui assurément intéressent bien moins le genre humain.
Les modernes ont inventé une infinité de choses qui surpassent de beaucoup tout ce que les anciens nous ont laissé.
Or les auteurs de ces découvertes ne font pas plus de tort à la gloire des anciens qu'un fils en ferait à la mémoire de son père, parce qu'il augmenterait par son travail et son industrie, l'héritage qu'il en aurait reçu. •>
On reconnaît dans ces lignes le disciple de Bacon, l'ami de Locke.
Issu de la tourmente révolutionnaire, Broussais ne pouvait pas partager la vieille résignation à l'omnipotence de la nature, à la déchéance de l'humanité ; il s'insurge contre les souffrances de notre pauvre humanité, et jette analhème à quiconque accepte avec résignation le sort qui lui est fait. Alors même qu'il veut enchaîner la science médicale à son système, Broussais a foi dans les progrès de l'humanité, foi ardente qui a remplacé toutes les vieilles croyances ; il a pensé pour l'homme autre chose que l'imitation servile de la nature.
Qu'il n'ait pas eu la sage réserve de Sydenham ; qu'il soit allé au delà des faits, il n'en garde pas moins sa place dans l'histoire de l'esprit humain ;
Il était nécessairement appelé, après la révolution qui avait cru faire table rase de tout un monde.
C'est ainsi que souvent il faut demander compte des doctrines et des systèmes bien moins à l'intelligence des individus qu'à l'histoire des temps où ils ont vécu.
Né sous d'autres auspices, Broussais eût pu garder son caractère
ardent , il eût pu porter dans les affaires de l'intelligence le même esprit systématique , mais je doute qu'il eût affirmé ses conclusions dans le même sens.
Et puis il faut souvent aller chercher dans la vie privée la raison de choses qui pourraient bien rester inexplicables autrement.
Broussais a longtemps vécu d'une vie misérable; obligé de sacrifier sa liberté pour faire vivre sa famille, son caractère a dû en recevoir une atteinte profonde [Lettres à Girardot).
C'est au milieu de ces souffrances physiques et morales qu'il commença son Traité des phlegmasies chroniques. Aléa jacta erat!
C'est que l'homme est peu de chose, et les circonstances sont tout; l'homme s'agite, les choses le mènent.
L'homme apporte son caractère, son intelligence, que les circonstances façonnent à leur gré.
Les hommes ne sont jamais si grands que l'histoire systématique cherche à les faire: le plus souvent ils ne sont grands que de la grandeur factice que leur prêtent nos préjugés, nos erreurs, notre ignorance, notre paresse.
La vérité n'est ni dans le physiologisme ni dans le nosologisme.
Le physiologisme prétend prévenir et guérir toutes les maladies, en prévenant et détruisant leurs causes extérieures ou leurs occasions.
Le nosologisme au contraire semble condamner à perpétuité l'homme à des fléaux essentiels.
Mais les maladies ne sont pas naturelles ; elles ne sont ni nécessaires, ni essentielles à l'homme; le médecin n'a pas affaire à des espèces créées , mais à des altérations.
La maladie n'est pas un être, dit M. le D r Pidoux, dans ses notes sur la fièvre puerpérale; elle ne vit qu'aux dépens de la substance de l'être; mais elle emprunte à la vie et aux lois des êtres naturels et crées sa naissance, ses âges, ses produits, ses reproductions, toutes les apparences et toutes les formes de l'être.
1859. — Touzelin. 4
La génération des maladies est donc soumise aux conditions d'évolution et aux Jois embryologiques de tous les êtres organisés.
Après l'incubation, les éléments morbides imposent aux éléments sains de l'organisme leur mode d'activité; ce nouveau mode d'existence peut se développer avec l'ordre et la régularité d'un être ou d'une fonction, s'individualiser franchement, et on sent alors audessous la vita sana snperstes.
Mais, si la séparation des éléments malsains et des éléments sains ne se fait pas franchement, tout l'homme sera altéré dans ses profondeurs; la maladie sera hectique, l'organisme aura conscience de son incurabilité, selon l'expression deHunter; et, quand l'homme sera tout maladie, que le parasite aura atteint tout son développement, l'être sera anéanti.
Les maladies ne sauraient donc être comparées à des espèces créées.
Les spécificistes ne voient dans la maladie que ce qu'elle tient de l'être ; les physiologistes, que ce qu'elle tient de l'accident, c'est-à-dire de n'être pas naturelle, mais une dégénéralion du type primitif de la santé.
La contagion est le signe le plus certain de la puissance de l'être d'une maladie.
Ce qui distingue une maladie spécifique, c'est d'être telle à tous ses degrés, au plus faible comme au plus puissant.
11 y a régularité et immutabilité du type, mais ces affections peuvent exister sous deux états : à l'état bénin ou sporadique et à l'état grave ou épidémique.
Si aux affections puerpérales aiguës, par exemple, à l'état sporadique, viennent s'ajouter une constitution épidémique, l'encombrement hospitalier, etc., cet état aigu s'élève à sa plus haute puissance ; ainsi se forme, selon M. Pidoux, le typhus puerpéral. La sporadicité, c'est le temps de repos, l'apyrexie des maladies aiguës , dont l'exacerbalion constitue l'épidémicité.
En effet, c'est en agissant sur les masses, c'est dans les constitu-
tions médicales et les épidémies que les maladies aiguës acquièrent au plus haut degré leurs caractères.
Sans ces accès, qu'on appelle des épidémies, elles s'atténueraient indéfiniment.
Haller appelait les épidémies la vie des maladies aiguës.
L'épidémicilé est encore plus caractérisée par la malignité et la léthalité des cas, par leur vie morbide plus intense que par leur nombre.
Une épidémie, poursuit M. Pidoux, est une unité morbide et non un total fortuit de cas individuels.
Le plus haut, degré d'acuité est mesuré par le plus haut degré d'épidémicité , et c'est par la disposition à la sporadicité que s'opèrent le plus facilement les associations des maladies aiguës avec des affections personnelles ou chroniques.
Ceci nous mène à la considération de l'influence des constitutions médicales et des constitutions épidémiques sur la rougeole.
Pour Sydenham, la constitution médicale proviendrait d'une altération secrète et inexplicable qui s'est faite dans les entrailles de la terre ; l'air se trouve infecté de pernicieuses exhalaisons qui causent telle ou telle maladie, tant que la même constitution domine.
Chaque constitution générale a sa fièvre, qui est dite stationnaire ou fixe.
Quant aux maladies épidémiques, il y a les maladies du printemps et celles de l'automne; quelquefois la température de l'air a une si grande consonnance avec une maladie épidémique, qu'elle la fait naître avant son temps ordinaire.
Enfin chaque maladie épidémique a son commencement, sa force, et son déclin.
La rougeole commence en janvier, a son maximum à l'équiuoxe du printemps, pour cesser en juillet.
Sydenham ne voulait pas que la maladie épidémique tirât son nom d'une altération du sang ni d'un symptôme prédominant, phénomènes variables et trop mobiles.
Celle fièvre épidémique, qui tient ordinairement les autres sous sa dépendance, vient d'une matière hétérogène et non de quelque altération des humeurs, et tout homme, fût-il de la plus forte constitution du monde, qui ira en des endroits où règne une fièvre épidémique, en sera attaqué au bout de quelques jours.
Stoll a cherché à confirmer et à compléter ces idées deSydenham.
Il nous montre d'abord l'influence de la fièvre épidémique dans les maladies externes, qui ne paraissent avoir rien de commun avec une fièvre épidémique.
Il nous montre des blessés atteints de fièvre en tout semblable à la fièvre d'été.
La petite vérole et la rougeole sont toujours les mêmes maladies et d'un caractère très-bénin, du moins ordinairement;
Seules et sans complications fâcheuses, elies parcourent leur temps promptement et sans danger; mais le vice de la constitution épidémique leur fait perdre de ce caractère bénin et les rend graves et anomales.
Il faut détruire, rompre cette association, en enlevant le vice épidémique.
Ou ôle ainsi à la maladie sa malignité, qui résulte de l'association des deux cléments morbides; aussi Stoll traite la fièvre éruptive sans égard à sa nature, mais seulement d'après la méthode exigée par la fièvre épidémique.
Par moments seulement, Stoll se souvient qu'il traite un malade, tel individu malade, el il ajoute, à propos de la variole : « Chez les sujets faibles, cacochymes, la fièvre secondaire de la variole est souvent languissante et exige le quinquina et la racine d'arnica en poudre, pour transformer en bon pus les sucs dépravés du corps et produire de bons abcès. »
Mais ce qui le préoccupe avant tout, c'est la complication des maladies épidémiques par la fièvre populaire.
L'été, plus fertile en maladies que les autres saisons de l'année, donnera l'espèce de petite vérole la plus mauvaise de toutes, parce
qu'elle sera altérée par les différents vices de la saison, le bilieux, le putride et le malin.
L'hiver et le printemps, s'ils sont tels qu'ils doivent être, produisent, plus que les autres temps de l'année, des petites véroles simples, régulières, et constammentbénignes(et c'est alors qu'il convient de pratiquer l'inoculation, qui exige un sujet nullement disposé à la fièvre, ayant les premières voies nettoyées et en bon état).
L'âge qui se tirera le mieux de la maladie sera celui qui souffre le moins de la fièvre populaire, et qui n'est pas au temps où s'opèrent de grands changements dans le corps (dentition, puberté, etc.).
Pour ce qui est particulier à la rougeole, Stoll ajoute : « La fièvre d'été rendait les rougeoles insidieuses, et ce qui s'éloignait du caractère bénin de la rougeole était dû au mélange d'une fièvre étrangère. »
Du reste, la fièvre populaire peut se déclarer avant, pendant ou après l'éruption de la rougeole; faute de connaître cette réunion de la rougeole avec différentes fièvres inflammatoires, bilioso-pituiteuses, etc., celte maladie devient souvent irrégulière, opiniâtre et maligne (éruption miliaire, pétéchies, etc.).
Il est rare que la rougeole soit partout et toujours la même.
Des effets différents sont produits dans des temps différents par la même cause.
Stoll cherche ensuite à nous montrer la fièvre d'été compliquant la syphilis ; il ne veut, dans ces cas, qu'on reprenne les antisyphilitiques qu'après réméto-calharlique.
Nous avons déjà vu le même auteur chercher à montrer comment la fièvre d'été vient souvent encore compliquer la colique de plomb. Une question brûlante, et que je me garderais bien d'aborder en ce moment, est résolue par le médecin de Vienne d'après les mêmes principes. Selon Stoll, la fièvre de lait peut déjà devenir dangereuse, si elle s'associe à une autre qui peut alors régner épidémiquement.
Et il commence par cette phrase ses aphorismes sur la fièvre puerpérale :
«Il n'y a pas de fièvre qui n'attaque quelquefois une femme en couches, et de préférence la fièvre qui préside à la constitution.
« On a tort d'assigner toujours pour cause de cette fièvre l'inflammation de la matrice, de ses appendices, du péritoine, etc. Elle n'est pas non plus, dans tous les cas, ou saburrale ou putride. En général, la fièvre des femmes en couches n'est pas spécifique, mais la même que la fièvre régnante, modifiée seulement par l'accouchement. »
Mais ces constitutions médicales se déroulent-elles dans un certain ordre ?
Sydenham admet qu'elles varient toujours et d'une manière impossible à prévoir ;
A chaque constitution, ce serait une nouvelle étude à faire, un nouvel apprentissage pour le médecin et pour le malade ; les premiers pris payent pour les autres.
La fièvre stationnaire, renfermée dans le cours d'un certain nombre d'années, selon Stoll, s'accroît peu à peu, se trouve dans sa force, et décroît ensuite, cédant à une autre d'un caractère différent, qui s'insinue à sa place.
Du reste, on ne connaît ni le nombre, ni l'étendue, ni la période des fièvres stationnaires.
Comme, sous les mêmes qualités sensibles de l'air, on n'en a pas moins observé quelquefois des fièvres stationnaires différentes, il est clair que les fièvres populaires ont aussi d'autres causes inconnues jusqu'à présent.
La fièvre stationnaire toutefois , quoique la même au fond , est différemment modifiée dans les différentes saisons de l'année.
Stoll se demande encore si les fièvres annuelles ne pourraient pas dépasser leur saison, et, s'étendant à des saisons consacrées à d'autres fièvres, se transformer en stationnaires.
Je sais qu'aujourd'hui on semble ne pas tenir grand compte de tous ces points de doctrine sur lesquels les Sydenham et les Stoll avaient sans doute trop insisté.
iMais, si les médecins des xvii e et XVIII e siècles avaient peut-être attaché trop d'importance à ces études, peut-être nous les avonsnous laissées un peu trop de côté.
Si les mots constitution médicale, constitution épidémique, ne font que cacher notre ignorance, peut-être devons-nous les conserver jusqu'à plus ample informé.
Il ne faudrait pas croire du reste que Sydenham et Stol! s'imaginassent que la question était résolue; ils ne se servent jamais que de mots peu compromettants, et ils recommandent ces études à l'attention de leurs successeurs.
Les théories qu'ils nous en ont données semblent nous faire ombrage; Broussais nous a inspiré, quoi que nous en ayons, une telle horreur de tout ce qui ressemble à une entité, à de l'ontologie, que nous sommes prêts à rejeter tout ce *jue nous ne touchons pas du doigt.
Cette sévérité dans l'observation et l'expérience sera sans doute une des gloires du XIX e siècle, déjà si redoutable, à tant de titres, aux préjugés et aux erreurs que le temps avait fini par entourer d'un certain respect.
Jusqu'ici nous avons cherché à déterminer le mode d'action des agents spécifiques compris sous le nom de virus, nous avons recherché les conditions extérieures qui pouvaient favoriser leur action.
JNous avons aussi tenté de déterminer certaines conditions de réceptivité de l'être vivant ;
Si le temps nous l'avait permis, nous aurions poussé plus loin le problème de la spécificité dans les maladies.
Nous aurions vu la spécificité, dont le plus haut degré est accusé par la contagiosité, n'exister pour certaines formes morbides que sous certaines conditions.
II est des affections, en effet, dont la cause prochaine, la condition sine qua non d'existence est dans le terme d'une fonction naturelle, et qui finissent par devenir contagieuses; j'ai nommé les
aFFections puerpérales, du moins certaines formes de la nosologie puerpérale.
Dans les maladies héréditaires même, nous trouverions des affections qui semblent avoir quelque chose de la spécificité.
Si les diathèses se transmettent le plus souvent sous des formes infiniment variées, il en est aussi qui sont assez fortement accusées pour se transmettre toujours sous la même forme.
Maintenant, si nous prenons les affections qui, sans rapport intime avec l'état fonctionnel de nos appareils, ne semblent reconnaître d'autres causes que l'action délétère de modificateurs extérieurs, nous allons voir encore une certaine gradation dans la spécificité, depuis l'état catarrhal, les fièvres catarrhales, les fièvres érysipélateuses, rhumatismales, typhoïdes, jusqu'à la variole, la scarlatine, la rougeole, etc.
11 est certain moment où l'érysipîle semble tenir quelque chose de la contagion; il en est d'autres où la variole elle-même semble à peine contagieuse, qu'on l'impute au défaut de réceptivité des individus exposés à la contagion , aux circonstances extérieures , ou au virus varioleux lui-même.
La nature, en effet, ne va pas par bonds et par sauts;
Nos classifications sont purement des méthodes d'étude, variables avec les temps, et qui ne représentent le plus souvent qu'un côté des choses.
C'est ce que vont nous démontrer d'une façon encore plus évidente les résultats de notre étude clinique de la rougeole.
Je ne me propose nullement de donner une description de la rougeole , ni d'en donner l'historique.
Nous avons établi la distinction de la cause morbide de la maladie elle-même, et nous sommes arrivé à cette conclusion, que le virus morbilleux n'a pas d'autre réactif que l'économie vivante.
Mais cherchons de plus à démontrer qu'à son tour le virus peut devenir le réactif de prédispositions renfermées dans l'économie et
restées latentes jusque-là, et qu'eniin il peut aussi" servir de réactif à l'état actuel de vitalité de l'organisme.
Voilà le problème que nous allons poursuivre; il serait à désirer, selon nous, qu'on essayât le même travail à propos d'affections plus graves que la rougeole et plus susceptibles qu'elle de laisser dans l'économie des traces durables de leur passage, la fièvre typhoïde, par exemple.
Nous avons vu tous les auteurs , jusqu'à présent, s'occuper presque exclusivement de l'influence des conditions extérieures à l'être vivant; nous voudrions au contraire étudier comment l'organisme peut modifier l'influence des agents morbides , suivant son état actuel, suivant ses prédispositions morbides, et rechercher quel est le résultat définitif de cette lutte pour la vie ultérieure de l'organisme.
Nos matériaux sont sans doute insuffisants pour un pareil travail ;
Mais on voudra bien être indulgent pour nous, si, en entrant dans cette voie nouvelle, nous restons loin du but.
H n'est pas inutile d'ajouter que nous étudions la rougeole exclusivement sur des enfants. Et en effet, il est infiniment probable a priori, et l'expérience a amplement démontré, qu'il n'est pas indifférent qu'une maladie accidentelle se montre à tel ou tel âge, à telle ou telle phase de l'évolution organique, avec telle ou telle prédisposition héréditaire, avec tel ou tel état antérieur de santé.
L'économie , en effet, est de tous points comparable à une société qui a ses éléments constitutifs , ses forces intérieures et ses forces extérieures, ses lois fixes de durée et de développement, sa logique en un mot.
Chaque siècle de durée affermit les lois fondamentales de cette société et assure la stabilité de son avenir.
Qu'un accident, la guerre par exemple , vienne à fondre sur cette société, elle pourra en être ébranlée au moment même de l'attaque,