II.e Observation
Je ne saurais dire à quel point l’observation précédente avait excité ma curiosité , depuis sur-tout que j’apprenais que d’au tres obtenaient de I'Opium , des effets antisiphilitiques semblables à ceux que j’avais remarqués chez mon malade. Ainsi j’administrai l Opium , chaque fois que je le trouvai convenable , chez les malades affectés de maladie vénérienne. Voici
ies observations les plus remarquables que j’ai eu occasion de faire.
Un Chevalier portait une gonorrhée dont il était bien temps de le délivrer. Il y avait un an et demi qu’elle fluait ; et l’on avait employé les meilleurs moyens pour s’en rendre maître. 11 ne souffrait autre chose qu’une légère ardeur passagère quand il finissait d’uriner ; et il éprouvait quelquefois une sensation qui tenait de la douleur , dans l’érection de la verge.
Je lui fis préparer vingt-quatre pilules composées de vingt-quatre grains d’OpiUM avec suffisante quantité d’extrait de gaïac. Je lui en. fis prendre chaque jour , une le matin et deux le soir. Les pilules furent terminées en huit jours, au bout desquels nous vîmes l’écoulement diminuer. Je lui conseillai de les reprendre à la même dose ; et l’écoulement éprouva de jour en jour une diminution sensible. La matière en était devenue dense , blanche et filante , de sorte que nous nous crûmes à la veille d’en voir complètement tarir la source. Cependant ce ne fut qu’après la troisième dose des pilules que nous pûmes atteindre le but désiré.
Un semblable effet eut lieu chez un autre malade qui depuis trois ans éprouvait par l’urètre un flux continuel, goutte à goutte , qui pouvait bien passer pour gonorrhéique. Je dis gonorrhéique , parce qu’il soutenait qu’il n’avait point contracté de mal , n’ayant pas eu
de commerce impur. Quand un malade s’est décidé à parler ainsi , il va même souvent jusqu’à assurer qu’il n’a pas même éprouvé à l’origine de son indisposition , les accidens connus qui caractérisent l’infection , fruit d’un coït contagieux; et alors, ou se faisant illusion à lui-même, ou voulant en imposer au médecin , il regarde sa maladie comme spontanée et bénigne.
Quoiqu il ne répugne pas à notre raison qu’une semblable maladie soit possible , c’està-dire , qu’elle puisse dériver quelquefois de causes intimes , comme d’une fluxion naturelle , du séjour et de la corruption d’humeurs dans la substance spongieuse et glandulaire qui entoure et compose l’urètre ainsi que tout le conduit urinaire ; néanmoins l’expérience démontre à un praticien qui a des lumières et de la pénétration , qu’un tel vice dépend , j’oserais dire toujours , d’une cause extérieure , c’est-àdire, de l’introduction d’une matière contagieuse , au moyen de relations physiques et mutuelles. Ainsi , chez le sujet en question , j’aurais bien de la peine à croire que l’écoulement urétral opiniâtre dont il était affecté , ne fût pas réellement un de ceux qu’on est dans l’usage de décorer élégamment du nom de larme perpétuelle ou de perle perpétuelle de Vénus.
L’Opium dont ce malade fît usage , tan tût
à trois et tantôt à quatre grains par jour , était de la même qualité et de la même formule que les précédentes ; seulement il en employa trois doses de plus , le mal étant plus ancien et plus rebelle.
Ill.e Observation.
Une violente gonorrhée inflammatoire et cordée fait le sujet de cette troisième observation. Elle tourmentait depuis huit jours un. jeune paysan , chez lequel elle s’était déclarée sept jours après la cohabitation avec une femme infectée. La liberté raisonnable qu’a le médecin de traiter comme il lui plaît un semblable malade , m’engagea à tenter I’Opium , sans aucun autre préalable. Je lui en donnai d’aborcl deux grains dans une once de conserve de casse ; le lendemain , deux grains dans le rob de sureau ; le troisième jour, deux autres grains dans le même rob. Il garda le repos , s’abstint du vin et but abondamment de l’eau pure.
On n’aperçut rien de nouveau dans ces trois jours , sinon le sommeil plus facile et plus long, et un peu d’adoucissement aux souffrances des parties génitales. Le quatrième jour j’augmentai la dose du remède , et je passai ensuite graduellement jusqu’à celle de huit grains dans les vingt-quatre heures , en ajoutant chaque fois , tantôt un demi-grain/, tantôt un grain , jusqu’à la fin du mois; en sorte que
le malade parvint à en employer en tout , cent soixante grains , toujours unis au rob de sureau.
On continua le même régime. Les souffrances allaient en se ralentissant ; l'écoulement , plus copieux d’abord , diminua ensuite , paraissant alors plus blanc et plus épais. Le sommeil ne fut jamais excessif, malgré la haute dose de la préparation soporifique. La sueur, abondante pendant le sommeil , était réduite à une légère moiteur durant la veille. Le ventre était plutôt libre que resserré. Les urines étaient épaisses et abondantes , parce que d’ailleurs le malade buvait beaucoup. Enfin la maladie céda ; et l’on peut dire que cette gonorrhée se trouva complètement dissipée au bout de cinquante jours, sans aucune suite fâcheuse.
lV.e Observation.
Une femme d’un certain âge fut reçue â l’hôpital. 11 lui était survenu un ulcère à la commissure inférieure de la vulve , après quoi , des crêtes sur les bords de cet ulcère , des crêtes , des verrues et des condi lûmes tout autour de l’anus. Le caractère de semblables symptômes était assez évident pour qu’on dût leur opposer un traitement anti-vénérien , tels que les décoctions diaphoniques , les mercuriaux et les corrosifs ordinaires, employés à l’extérieur. Mais l’état de celte femme ne
s’améliorait pas. A peine une de ces incommodes végétations était -elle détruite, qu’il en repoussait d’autres. Les souffrances persistaient, et les parties affectées se déformaient de plus en plus. Je pris le parti de recourir au. nouveau remède. Je lui administrai méthodi-? quement deux grains d’ÜPiUM choisi , matin et soir , en lui faisant boire par dessus une forte décoction de salsepareille , sans oublier les opérations locales prescrites par la chirurgie.
Au bout de dix jours de traitement, la diarrhée survint. Cet accident fut le seul qui parut ; et je ne remarquai pas le moindre changement dans tout le reste. Je ne m’arrêtai point à cette diarrhée ; je persévérai au contraire dans la méthode que j’avais entreprise. La diarrhée continua régulièrement.
Les choses parurent prendre un meilleur aspect , non-seulement du côté des incommodités et des douleurs , car il était bien naturel que celles-ci cédassent aux doses multipliées d’un remède narcotique et calmant , mais encore du côté des excroissances , lesquelles , à mesure qu’on les détruisait , soit avec le caustique , soit avec l’instrument tranchant, ne repoussaient plus ; on voyait au contraire la place d’où elles avaient été détachées prendre un aspect louable et conforme à l'état naturel.
La malade n’avait pris ni plus ni moins de deux grains d’OpiUM , matin et soir, durant
l’espace de quarante-cinq jours. Contente de son état , elle voulut sortir. On lui dit de revenir, s'il se manifestait quelques nouveaux accidens , ou si quelques-uns des anciens persistaient encore. Mais on ne la revit plus; et. Ton apprit dans la suite qu elle se portait bien.