CINQUIÈME PARTIE
m&AL D'UNE aoCSÊTi CHIUSTISiniB.
De IHdéal «oelal.
La condition première, indispensable de la vie inteU lectuelie et nwrale des individus et des natioiis, c'est de posséder un idéal qui; en assignant à leur activité un but au delà du temps, développe incessamment Tessor de toutes leurs facultés, et en est le génie, le souffle inspirateur et la règle, La grande misère de l'homme , surtout à notre époque , c'est de manquer d'idéal, et partant de foi, d'espérance et d'amour.
« Mais on nous dit que l'idéal de l'avenir n'est pas trouvé encore. Il commence à poindre seulement. Ge sont des âubes blanchissantes, dés messages indécis du jour. Oa nous parle beaucoup de transitions, 4'éclosioos^ laborieuses. Que l'humanité se résigne à vivre un peu de temps dans le$ limbes : elle eil sortira par son énergie et se fera sa lu^ mière. C'est toujours cette assertion gratuite que l'humanité est en possesii^ de forces irrésistibles qu'elle déploie
à travers les âges, tiraut de son sein les mystères enveloppés, se posant ainsi hors d* elle-même, formule de vérité et de bonté, réalisant dans sa pratique ce qu'elle a jeté spontanément au dehors^ sujet et objet tout à la fois.
« Le verbe incarné, traduit dans la vie de ses Fidèles ; c'est beau, on n'ose pas le nier. Où sont les choses plus belles accomplies depuis qu'on déserte son culte? Ce n'est pas assez de se convier soi-même à des destinées neuves par de fastueuses paroles. Une prophétie vague se construit à peu de frais ; l'œuvre est la pierre de touche des idées ^. »
Pour nous y Tidéal est trouvé; il vit depuis dix -huit siècles dans TÉglise qui le contient, dans les enfants de Dieu qui ont vécu au delà de Bethléem. Au fond l'idéal n'est que le sentiment de Dieu ou de Tinfini en nos âmes : aussi reste-t-il toujours inattingible, bien que nos efforts nous en rapprochent sans cesse. S'il pouvait être atteint, il ne serait plus l'idéal : voilà pourquoi nous disons qu'il marque à l'activité humaine un but au delà du temps. Mais, d'un autre c6ié, si cette activité ne réalisait incessamment sur la terre quelques traits de plus en plus élevés de cet idéal infini, celui-ci ne serait plus qu'un rêve, au moins pour la sphère de notre vie terrestre.
L'idéal est sans terme possible; le but, au contraire, qui en est la réalisation progressive dans le temps, a un terme où s'arrêterait l'activité de l'homme, si l'idéal n'était là, toujours là, pour continuer son essor. On atteint un but; on poursuit à jamais ridéal, dont ce but n'est qu'une application particulière. Le Christ nous a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait : » voilà Tidéal ; car il est im-
^ Mandement de Mt' révéque de Talle, i%tt.
possible à la créature de réaliser en elle la perfection infinie. CJn homme, une société se propose un acte réalisable dans le temps et l'espace : voilà le but, qui ne peut jamais être qu'une des formes contingentes de l'idéal. Mais si, dans le monde visible, le but se distingue nettement de Tidéal, Tacception de ces deux mots se confond dans le monde de Tesprit, où le but par sa nature même est placé dans Téternité. C'est en ce dernier sens que nous emploierons parfois ces deux mots l'un pour l'autre.
Partout, en tout, et toujours, il faut à l'homme un idéal. Voyez l'artiste : plein de l'idéal de la beauté infinie, qu'il contemple avec ravissement au fond de lui-même, il s'efforce d'en retracer sur la toile ou le marbre quelques traits ; mais il n'est jamais satisfait parce qu'il n'atteint qu'une forme finie de cette beauté infinie ; il recommence sans cesse son œuvre, jusqu'à ce qu'il aille enfin posséder cette beauté ineffable elle-même, au sein de Téternité. Ainsi du savant : lui aussi partant de l'idéal de la science et de la vérité absolues, qu'il entrevoit comme principe même de sa raison, il essaye d'en exprimer quelques fragments tronqués ; mais comprenant que sa pensée ne sera jamais qu'une expression bornée et relative de la vérité une et absolue, il reprend sans cesse son travail toujours inachevé, jusqu'à ce que le temps, en laissant tomber ses voiles, le mette par la mort en présence même de cette Vérité divine. Voyez les saints, seuls vrais artistes, seuls vrais savants, parce qu'ils portent en eux l'idéal vivant : inspirés d'un amour et d'une abnégation sans bornes, ils remplissent le monde des prodiges de leur vertu ; mais sentant d'autant mieux leur imperfection qu'ilà deviennent plus parfaits, ils redoublent de sainteté, tout en comprenant bien qu'ils ne posséderont qu'au ciel
322 IDEAL D'UNP SOCIÉTÉ GHRETIEîJÎJE.
cet idésil, dopt ils laissent cepepdant à )a terre- àf s| sYi))|p^$ ïflpdèjps.
Si rhomnie n'était point en société, il n'y .^tarait jamais pour lui qu'iifi i^éal purpm^nt individuej. Mais la société éfapt le milieu où cjiaque homme naît, vit, se développe, et (Jans lequel }} ejcerce son action , ce. ipilieu, à 3on tqjjrf réagit ^qr lui, et) j'çijyelppp^iit d'un ensemble (Je cpndjjipns morale^ e\ phy^jjjuçç guj arrq);pnt ou favorisant, enjpécjjeïit ou exaltent l'essor de §a vie. Ces çopdi^iops, il est vrai^ ppuven^ être progi*essiveinenJ transformées; mais pour (jue celi^ soit, il faut c[ue |a société elle-piénip ait i|Q jdéal com: mun. Cet idéal serait celui (l'une çr^î^nisa^ion ph chsLC^f^ y*()uverajl , pour le détourner du mal, pour le §op}pyer e| l\emporter vers le })jepj toutes jies forces réunies ^f fou§ ses ff^r^$, jnettant ^ptre ses mains pour I9 réalisation ^e cç bi|t toptes le§ fprçes (le |a créatjpp, compfie autant j|fi moyfips préparés par Di^f|f pne tçllp société pe ser^ j^m^jg qu'jip i^éal ; ç^v s\ parf^fte p'f lie soit, on peut tfiïijpurp la siJpRP^ef plfis pgrfaitç eflÇ9fÇ; ]Et cependant npus pouvpns, t\(m 4^^'9"§ fi'^ jjéveloppçr jpcessampieut, daps jg tfifflP?. la c^^ljgatiop progressive.
Qi|'|l npus foit perpji§ ^e dirç aux çhr^tieqç : §i yojj§ cçsspf un jnstajj^ dç trffyaillec à la r^^Hs^tjpn (Je ç§t Idéal pqpf tops, vqug tfé^S^î ^ ^^ fpis ef le C|}ri§t ^} 1'%%! Rien u'esjpli}^ {?cilg^ poqapf^pdre, pvsqif^Ia Spcjéjéréa: gis^apj tpujppi^, gfiit pn bjen, sojt ep pial, §ur rédpcatjpg morale des jpflivjdus, ^^it nécess^irenient , si elle est çpr^ rompue, ^p^^p^ir p^p à peu tout l'efiet de l'gn^pigiif^piient chrétiep. Ypyezcet epfapt, encore reyétu de ^a rQl)ebap-r tismale, et tput enivré dp calice d'amour qp'jl vient de bpjreppHr la pr§Riièrfi fois qu céleste bapqHgt ^p Qm^; k
peine a-t-il quitta le parvis $acré, ou sa jeune ânje s'est fopdue en d'ineffables torrents de délices, que toutes les vûjii ^çla terre vQiit s upir pour éteindre jusqu'au dernier rayptj de ee souffle de vie. l^ivré désormais h de^ mains jfnpies e^ merç^ei^iaires ^ il oubliera bientôt jusqu'à la route di| temple, jet si dans un demi-siècle , à son heure suprémç d*agonie, il se souvient encore que le prêtrp existe, ce §er? pour l'outrager, ou pour le laisser à soq sancfuairp, C'çj^j qqp votre société est sans Diei(, pajrce qu'elle es[ sans idéaU l.a société huoiaine, direz-vous, n'a pas charge d'^wçs, Enteode^-vous parla qu'elle ne doive avoir aucune moralç^ Non saus ^pute, car se serait lui dénier le droHd'ayojr ?fiçpn enseignement, aucune sanction rémunéf^^rice qu pén^l^, aucun principe <lu bien ou du mal. Eiifçpd^-yous psir là qijg la loi jporale, reconnue et proclamée par la société, ni^y pliquepas Teîcistepce du divin Législateur, qui jieul Ig^en^j obligatoire? Nop sans doute, ppisqu'uuç mojrale purement humaine et gouvernemental^ ne pourrait atteindre les cpusciçi)ces, et qu'elle serait illusoire. La société n'a pas cbargç d'Aoïes en ce sens qu'elle n'est point unç personne judi-^ viduelle, ^t^PU^ sipple résuU^pte des rapports des hoipipe^ entre çpx. Mais ce^ hommes, étant réciproquement solidaires, respojisables et réversibles, l'un epvers l'autre, comme pou^ Tavons si longuement démontré^ il s'ensuit que tops et chacup en ce sens ont charge d'âmes, la conservation et le, développçpacpt de leur vie morale et physique se trouvant nécessairement atteints, soit en biep, soit ep mal, par tout acte de chacun d'eux. Or, c'est celte action commupe de \^ splid£)rité, de la re^ponçabilit^ et de la réversibilité eutfe|p}{§ qui constitue la société ; en dehors de cette grande loi il n'y a plus société, mais simple juxtaposition d'individqs isol^ç.
524 IDEAL DOJNE SOaETÉ CHRETIENNE.
Mais qu'est-ce que Tidéal social? c'estrinverse des innombrables systèmes prônés par les novateurs de tous les temps. Tous ont imaginé certaines combinaisons de formes, de lois et d'institutions, qui, suivant eux, doivent régénérer Thumanité, ne se préoccupant pas le moins du monde d'agir sur les âmes. Mais, ces combinaisans une fois réalisées, reste Tidéal. Dira-t-on qu'à cette théorie en succéderait une autre plus parfaite, et toujours ainsi indéfiniment? Vous voilà donc contraints d'avouer avec nous qu'il y a un idéal infini, principe et règle des diverses théories successives, qui viendront transformer tour à tour la société. Eh bien ! au lieu de vous enfermer dans des formes mortes, cherchez avec nous l'esprit de vie ; poursuivez Tidéal qui seul est la raison et le but de toutes les formes. Cet idéal, quel est-il? Nous disons, nous, que c'est l'esprit du Christ, la morale de l'Evangile. Dès lors nous adressant non pas à la matière mais à l'esprit, non pas aux formes extérieures mais à l'âme humaine elle-même, nous ne préconisons aucun système particulier de lois, d'institutions, de combinaisons gouvernementales. La société, sous l'action de l'indéfini de ses aspirations et de ses besoins, saura bien revêtir celles qui s'adapteront le mieux aux temps, aux lieux, aux circonstances, pour la réalisation du but spirituel qu'elle doit poursuivre. Bornons-nous donc, avant tout et au-dessus de tout, à exalter de toutes nos forces l'idéal social en luimême. Notre devoir comme citoyens, comme chrétiens, est de poursuivre avec un zèle infatigable l'organisation progressive d'une société, oh chacun trouverait le faisceau réuni de toutes les forces de tous ses frères, pour le détourner du mal, et le porter incessamment au bien. Là est l'idéal d'une société chrétienne.
Cependant, pour faire toucher du doigt cet idéal, il nous faut nécessairement le représenter sous certaines formes ; c'est ce que nous faisons dans les chapitres suivants. Mais, qu'on se garde bien de l'oublier, nous ne donnons nullement ces formes comme un moule préordonné, et surtout définitif, dont la société doive recevoir l'empreinte immuable, mais comme un simple spécimen, un exemple de la manière dont l'idéal social pourrait être appliqué, bien convaincu d'ailleurs que nul homme ne saurait préciser quelles formes revêtira successivement la société. L'idéal reste k jamais un et immuable ; les moyens sont indéfinis, et varient à chaque heure, selon les temps, les lieux, les hommes et leurs besoins. L'utopiste est celui qui, oubliant cette incontestable vérité, imagine une forme, un système dans lequel il veut coucher la société, comme sur un lit de Procuste. L' apôtre de Tidéal, le chrétien, est celui qui, poursuivant invariablement l'esprit du but divin, accepte, sans aucun parti pris, tous les moyens qui peuvent y conduire. L'idéal social réfute seul l'utopie, en lui enlevant jusqu'à sa raison d'être. Essayons d'en esquisser quelques traits.
■■•eisiieineiit ««etol.
L'idéal de la société humaine c'est cette ineffable société que nous avons montrée en Dieu, sous sa triple face de la solidarité, de la responsabilité et de la réversibilité ^ La so-
' Voir prioripalement p. 87 II 92.
526 ÎDÉÀL D'UNE SOCIÉTÉ CHRETlENNfe.
cîëtë, comme l'individu, doit manifester Dieu sous ce triple aspect. Travailler à rendre tous les hommes réciproquement solidaires, responsables et réversibles, voilà le résuinë de ridéal social; toute société vraiment digne de ce nom n*est que Torganisation même oe ta solidarité, de la responsabilité et de la réversibilité universelles.
« Ce qui est vrai de l*individu, dit saint Thomas, est vrai de la société, car la société est faite pour les individus; elle est le milieu où Us naissent, vivent et se développent. Or, le but de la vie de chaque tomme étant là fcéatitude éternelle, qu'il ne peut obtenir qiie par Jésus-Christ, ce but est aussi celui en vue duquel la société doit être organisée^. »
Par conséquent le premier devoir de là société est d'enseigner ridéal divin, qui est le tiit suprême de l'activité de tous. Le Christianisme, qui en est le divin révélateur, dans son action progressive à travers les âges, a été appliqué, dans ce but, à la fois et en même temps, non-seulement comme loi régissant les individus , mais encore comme loi régissant le corps social. Cependant, maigre dix-huit siècles d'éducation chrétienne, à mesuré qu'elle s'éloigne de l'esprit de Jésus-Christ, la société semble vouloir se reconstituer sur le principe païen, ou le seul droit de la force. Dans leur ensemble, les fonctions A*lmperator sont encore ce qu'elles étaient du temps d'Auguste. Les comices modernes, parlement ou sénat, ont conservé presque jusqu'aux formes des comices et du sénat païens. Aujourd'hui, comme aux temps de Tidolâtrie, la société est édifiée sur la base de l'égoïsme, des intérêts purement maté-
^ De Regimine principum, c. xiv et xv, Somme, secun4a secundœ, qusest. x, art. 10^ etc.
IdÊAL D'UNE SOCiEtÉ CHRETIENNE. 527
fiels, àes jouissances et des satisfactions de là vanité, feoiis bieti des rapports H h y a donc de fcliàngé que lès noîts el quelques fdtmés de détail, u est là un fait tellement palpable qu'il sèràil superflu d'y insister.
Ce feit, Jésus-Christ i*àvàtt prévu lorsqu*iî aîsait : « Uoii rdyàuine li'ést pas maintenant de ce monde, » ei l'Eglise a àccéplë ce grand enseignement, en f ëcbhnàissaiit lès divers pouvoirs établis. ï^Iacée au-dessiis de toutes les formés qui passent, elle a pcfûr mission, iiôn d'en faire prévaloir aucùne, inais de réaliser Tidéal divin dans les individus et dans la société, sous les formes diverses que lui apporte la différence Ses lieux, des temps et des hommes. Ou elle sacre Clovis bîi couronne Chiarlemagrie, c'est toujours l'idéal qu elle sacre et couronné en êîix. Royautés, empires, oligarcbîes, républiques, elle rêcdnnâît tôiites lés formes gouvéf neinehtdlés, toutes les lois , toutes les institutions , tous lés pouvoirs, pourvu qu'ils se fassent les instruments et les serviteurs du Eut divin, dont elle est Ûépositaîire. Toutes lés questions dé formes né soiit pas dé son domaine, qui est surtout spirituel : voilà pourquoi elle décline à cet égard toute compétence. Mais, de même qu'elle laisse à l'ordre temporel la souveraineté de la terre, elle a le droit et le devoir d'exiger que nul ne porie la main sur le sceptre de sa souveraineté, destinée à conserver et à réaliser l'idéal divin
dont elle est l'unique gardienne : de là ses foudres et ses
excommunications contre les princes qui y portent atteinte. Toute l'histoire de l'Eglise, dans son action sur l'humanité, est dans cette simple explication.
Patiente, parce qu'elle a devant elle tous les âges, elle n'a jamais ignoré qu'il lui faudrait de longs siècles d'éducation chrétienne, pour faire de sa morale et de sa loi la
morale et la loi du corps social. Elle savait qu'il ne suffisait pas que ses principes fussent acceptés par les individus, mais qu'il était nécessaire encore que Texpérience des siècles vînt démontrer qu'aucune société ne peut durer et prospérer, sans faire de ses principes mêmes l'esprit du Code social. Nous touchons à ce moment de la vie des nations, où elles doivent, sous peine de s'anéantir, se couler dans le moule vivant et impérissable du Christianisme.
Tout ayant été schidé, individualisé sous l'action de la philosophie du moi, le sens de Tapplication sociale du Christianisme a presque totalement disparu. Est-ce que le Chris ne serait roi que d'une société purement invisible? Non assurément, puisqu'il a établi lui-même une société visible, qui est TEglise. La vie commune de la société des âmes serait-elle instituée pour ne point se manifester au dehors en actes sociaux? Evidemment non ; l'esprit du culte et des sacrements, en modifiant profondément la vie de chaque chrétien, doit par là même modifier successivement à la longue le milieu social, qui n'est que le rapport collectif, la somme totale de ces vies individuelles renouvelées par l'esprit de Jésus-Christ. L'Eglise est un corps. Sans doute elle constitue la vie spirituelle des individus, et nous l'avons démontra dans les chapitres qui précèdent ; mais elle doit constituer aussi entre tous une vie collective, qui est le corps même du Christ, se prolongeant à travers les générations humaines. Or, toute vie destinée à unir les âmes doit irrésistiblement se traduire dans le temps par des actes sociaux, qui en sont la manifestation visible.
Voyez VEglise des temps apostoliques. Dès son début elle se traduit en un organisme social, que la destruction de Jérusalem et le milieu d'un monde encore tout entier
païen ne laissèrent pas subsister ; mais dans les déserts de la Thébaïde, et jusqu'à nos jours tous les instituts cénobitiques ont essayé d'en rétablir au moins quelques fragments brisés. Sondez, dans leurs profondeurs, les grandes luttes de Grégoire VII, dlnnocent III et de toute l'Eglise au moyen âge, et vous y verrez un effort sublime pour constituer dès lors entre tous les peuples cet organisme social, qui est Tapplication même de Tesprit du Christianisme à la vie des nations. Méconnaissez cette loi de la manifestation progressive de Tesprit chrétien au sein même des sociétés humaines, et vous détruisez par cela seul presque tous les effets extérieurs de l'enseignement et des sacrements de TEglise.
Yoyez le Baptême : ce signe sacramentel, comme nous Tavons montré, dépose dans l'enfant le germe divin dont le développement s'opère, au sein de l'espace et du temps, par une action continue qui, du berceau à la tombe, doit envelopper l'homme de cette vie spirituelle conférée par le sacrement. Or, cela existe-t-il, cela est-il même possible dans les conditions d'un milieu social qui n'enseigne que les pompes et les œuvres du monde, en opposition à renseignement chrétien qui les repousse? On commence à comprendre aujourd'hui que l'organisation de cet enseignement chrétien, par la société elle-même, est une des premières nécessités de l'existence et de l'action de l'Eglise; et les hommes à vue profonde sentent déjà qu'il devrait accompagner l'homme dans toutes les phases de sa vie, et sous toutes les formes par lesquelles la société peut le toucher et le pénétrer. En effet, l'enseignement s'exerce, nonseulement sur la jeunesse et l'enfance, mais aussi par tons les moyens dont l'art, la science, la parole et l'acte dis-
^0 îi>ÈÂi D'UNE SOGtÉ'i'è CHRETIENNE.
poseiit [ioiir agir siir rhôoimé, I sa inàiurité et daus sa vieillesse, coDUmè dans là prerdière période âe I^âge. On le Wit, la question de rensèignemehi se résoiit au fond en bile qiiéstioh d^orgàHisàtiôii chrétienne de ta société tout èîïtîè^e: Poufaiicii? f^arcé qu il devient nul, renseignement dlitêtiéâ (jili H'^iteifit que quelques dniiées de la jeunesse, pour àb'àfldôlirier ensuite Thomine à l'action corrosive de l'égoïsiiië ël dû inàténàliéine qiii, ^'li tôiltés les voies de rârt, dé là Science et àes iiitéréts, envelopperont 3e pièges inévitables lôuè lès hioÉenig dé sd 'f\e. Âihsi, pbiir potié sëgftiilt^, l'action de jésus-fclirisf dans lèÈapléme iînpli^tiè iiêceèèalreilient; ëbîïlme èipplicaticiri, liii brgâriisiiiè, une constitution sociale qui, à tous les iiistdnts de là vie âé riiiiiiihië, dii béfdèau jusqu'à ià tombe, lé pénètt'ë tout ëiiller (îé l^éspHt clé la morale chrétienne, par tous les liloyéiis ddnt là société [)eut disposer, dépiiis rènsèîgnehieht pat^ l'art et tôiïtes les sôlënriliés publiques jusqu'à celdi de Ibutés les tli'a'nches de là science, dé l'ëconoraique, dés ihstitittlons et dès lois. Là société tout etitière doit être èllé-métfaé ùh eilseighernênt clifëtiéiî vivant. Ôr, qu*èst-elle âlûjduM'hùi siiloii rèilsèigiièmènt de TêgÔïsthè et Siii ihaté- Hâlîsliiè souvent le pliis abjéctl
Vous avez dés Acadéiîiiés pour lés letlrèà, des concours, dès Inâtitùts et dés écoles poiir lés arts et les sciences, des priiùes et déà expositions pont Tifadustrie, des universités pour 1 idstrhctlori, en uti niôt iodt uii ensemble de moyetis gouverhemëntâiix organisés dans toutes (es branches de radtîvité hûiftàiriè; il rie s'agit plus que d'y mettre l'esprit vivant, qui les fôsse fôtictionrief suivant iiri idéal t)rofoadéifiént séhtl, dans uil but moral de haute prévoyance commune. Oki pfdclaméf là mHh de t'Evângile loi fonda-
IDÉAL D'UNE SOCIÉTÉ CaiREtlENNE. 5S1
tiièiitàlé dii cibr^s social ; osez f'ëgler ioùs voi^ actes publics, ioùtës (os iiistitiitiohs, loulës vos loi^ siir cette motalè, devenue strictèmeut et ufiivèrsellemènt obligatoire ; faites dé vos prix Alôiithyou m principe géiiëralisé, s'appliquâut k toutes les œuvres humaines, et réconipénsâni rhouime, moins par iiiie rémuhératidii pécuniaire que paf une manifestation sôléiinélle de Testimé et dé là feconnaissance publiques, qui relèvent lès âmes aillant qiie Targèiit les abaissé, t^eii importe du reste les foriiies: les moyénâ ne vbiis mâiiqUéiit pas, tbiis sont entré vos mains/ n'en négligez aucun pour que de la base aii faite, du soiiiitlèt jiisqu'a ses dernières profondeurs, la société tout entière, art, sciences, lettres, industrie, soit iin ëiiseigneineht moral continu et universel, enveloppant Thoinme dé tbutés parts, et â tbiis les nioments dé sa vie, de sôii aciidii prôfoiîdémeht rëhovàtrice. Alors, mais albfs seulement, la société, coflsàcrée par cette sorte dé baptême social, sera indestructible coiïimé la ndotalé divine qui sera désormais sa loi, et prbspère coiiime ce prîhéîi)e de vîè, dont elle sera l'application à toiis.
ni
Coordlnailon de« ffonetlona sociales.
La société rie doit pas se borner à Tèftseignement de ridëal, il faut qii*eUè en réalise incessatninent l'application |)rogrèssivè. Où puiséra-t-ellé cette foi-ceïDàns la coordination, par l'amour, de toutes les fonctions sociales, pour raccôtoplissémefll de ce but. Or^ vous ne {mouvez tonccvoir
352 IDEAL D'UNE SCKilETÉ CHRETIENNE.
cette coordination que comme application de la triple loi de solidarité, de responsabilité et de réversibilité. Les hommes Déforment un seul ^t même corps que lorsqu'ils sont réciproquement solidaires, dans l'organisation et Tapplication progressive de l'idéal que tous doivent poursuivre. Ils ne peuvent avoir chacun leur place dans cette œuvre sociale, qu autant qu'ils se sentent tous responsables de cet idéal, qui est le but de l'activité commune. Enfin, Tœuvre de chacun ne peut se relier, dans Tunité, à l'œuvre de tous, que par la réversibilité, qui fondant l'un dans Tautre, produit l'harmonie universelle.
C'est parce que la société a perdu jusqu'au sentiment de cette triple loi, que chacun ne demande aujourd'hui qu'à ses intérêts et à ses passions la place qu'il veut occuper dans cet ensemble de carrières, que l'idéal ne relie plus. Que voyez-vous en effet dans cette juxtaposition d'hommes, qui n'a de société que le nom? Le mobile des hitéréts purement matériels, les exigences vaniteuses de conditions factices, la servilité au pouvoir, moins que tout cela, les capric^îs du hasard distribuent aveuglément tous les genres de travaux» toutes les fonctions. Ceux qui mènent le plus vite et le plus sûrement aux satisfactions de l'orgueil, de la jouissance et de la richesse exaltent dans les âmes tous les sentiments d'une concurrence fatale ; les classes déshéritées deviennent les ennemies mortelles de celles qui jouissent, et cette lutte sourde, éclatant au grand jour, jette les sociétés dans une inévitable catastrophe, dans une ruine universelle. Telles sont les conséquences de Toubli complet de l'application à la société de l'amour divin, communiqué par le Saint-Esprit dans le sacrement de la Confirmation.
h^ ÇonjSrmatioD^ continuant la Pentecôte chrétienne, par
refTusiou du Saint-Esprit dans les âmes, est la révélation de la triple loi de solidarité, de responsabilité et de réversibilité dans ridéal divin, et, par suite, de la coordination des fonctions sociales, qui est évidemment dans la pensée de Dieu, manifestée jusque dans la création visible. En effet, tout être a été créé dans un but , et l'univers tout entier est préordonné selon le plan de ce but divin. Dieu appelle les étoiles qui n'étaient pas encore, et chacune apparaît, en disant : « Me voici. » Dans ces océans de mondes, chaque globe a sa route marquée, dont il ne s'écarte jamais ; ces myriades de sphères, si différentes de poids, de grandeur et d'éclat, se relient, se coordonnent et s'unissent comme eu un seul et même corps. Innombrable « armée rangée en bataille, » elle exécute, au sein de la plus ravissante harmonie, les ordres de Celui qui la commande. Descendez sur la terre, et vous y verrez également tous les êtres s'y coordonner, chacun à son rang et à sa place, dans une unité radieuse. La création tout entière est, sous la main de Dieu, comme un immense clavier dont chaque note, s'ac^ cordant avec toutes les autres en une ineffable harmonie» chante dans sa langue mystérieuse une strophe de cet hymne universel de toutes les créatures, glorifiant sans repos le divin Auteur dotant de merveilles.
Mais qu'importe au Créateur des mondes la voix des vagues, les soupirs de la brise et le chant de tous ces êtres qui ne sauraient le comprendre, l'adorer et Taimer? Il n'a réalisé cette harmonie universelle que comme un pieux symbole chargé de raconter « au jour et à la nuit, » sous une forme plus ravissante encore, l'harmonie de tous les esprits. Il a créé l'homme supérieur à tous ces mondes ; seul, il les connaît, les mesure et les porte tous ensemble dans sa su-
534 IDiJAL D'UNE SQCIETÉ CgEETIENNE.
blime intelligence, ^t cet êtfe si élevé n'aurait pa$, lui aussi, npn moips que jie dernier des atomes» sa place marquée, sa vocation spéciale dans le plan de Tidéal divin? Le vent aurait sa rout^ tracée dans Vesp^ce, la vague au sein 4^ l'Océan, et le pontife-roi ^e )a créatjop ne porterait pas écrit ai| fon4 de ses eptrailles le secret de $a destipée particulière, au sein de Tordre universel deç êtres? Non, non, daijs sa sagesse éternelle, pieu a désigné ^ phacun la place qu'il doit occuper jlans le pprps social. Il a distribué les voçatioiis et coordonné les aptitudes, de telle sorte qu'en les laissant ^e développer selon Tessor de leurs vraies destinées, chacune deviendrait comme une note mélodieuse de ce concert pnanime, dont les accords formeraient ^'épanouissemept)iarmonique de la société tout entière.
Oui, flans la solidarité qui lie tous les membres de 1^ ^[ran^e faqiille humaine, chacun est appelé de Di^u à manifester la charité, l'amour universel que le CJirist ^ mis en lui, par une fonction propre, une aptitude particulière, don de TEsprit-Saint, dont la Confirmation est le signe sacranaentel. Jjçs uns spnt appelés à donner à leurs frères l^ pain 4e Yàv(\ç, Iç s autres le pain du corps ; celui-ci à guérir les naaladies de l'esprit, celui-là les msiladies de la chair; à l'un Dieu a conféré les destinées de la science, à l'autre celles de l^f t ; en un mot toutes les branches (Je l'activité })umaipe, tqiiteg le§ fonction^ §oçiales réellement utiles ^^ vraies, ont leurs représentants d^iis chaque génération, par les ypcations issues 4^ TElspfit fpôipe 4e Dieu, qui les inspire et le$ djrige, lorsqu'ils se inpntrent dociles au soufiBe de sa grâce. Chai^un obéissant à cette loi divine des aptitudes préordonnées, toutes les fonctions sociales seraient accomplies dans la justic^ et dans la vérité, parce qu'elles
le seraient avec amours et que chacun n'y verrait qu'une application extérieure de la vertu, de la grâce dont TEsprit- Saint lui-même Ta personnellement doué. Alors la société tout entière reposerait dans une admirable et complète unité ; la coordination spirituelle des grâces diverses amènerait, comme effet inévitable, la coordination des fonctions sociales, qui en deviendraient ainsi l'expression visible. Dans cet idéal d'une société çlirétieqne, tqii^ e§t à sa Ijlace, dî^ns pon ordre; Iq saintç unité 4^ 4nie9 ?? r?flèfP tout entière dans ror^anisation sociale, qui ep ^^i \?{ tfa? duction vivante.
Coordonnez, dansFunitéde ce but commun, toutes les données de renseignement pujjlic et privé, J(^u§ les concours, tous les titres, tous les grades, tous les or4res dg travf|}ix. Supprimez en même temns toutes les expitations, tous Içg mobiles d'intérêt piatériel ou de ygni^é, qjjj f^jissejjl les vor calions et les f(|nt dévier. Arrêtez dè^ le début \Q\\\^§^ }es ambitipns, ep rendant la loyauté et la mpralifé ^ tqiites ]^ transactions de la science et de Tarf, çpfnnae ^ celles ^\\ travail. En un mot, marquez au frou^ la société tou( 6nti^(g du caractère auguste de l'Esprit-Sainl; d'^pour^ e| vojis au-i rez Tordre réel, permanent, inattafjuable, cqluj ^\h\{ jjg rharmonie des fonctions sociales \^ m^nif^^statJQn piibliqp de rharmonie des âmes.
536 IDEAL D'DNE SOCIETE CHRETIENKE,
Toutos les forées de la eréftiion^ simples InsCriimeMês de l'aeeempllsseineiil de ridéal*
L'idéal est à la vie de rhumanîté ce que Tâme est au corps. Voyez cette jeune âme éclose au souffle de l'idéal éternel, ainsi que la fleur eiUr'ouvrant son calice aux tièdes baleinés du printemps : comme tout est souriant, radieux, enchanté, à ses regards si purs qui entrevoient sur tous les objets , sur tous les êtres de la nature visible , l'enivrante auréole de la beauté divine, qu'ils cachent sous leurs voiles. Mais laissez cette âme se flétrir au contact impur de la terre, oublier tout céleste idéal, et chercher ses joies dans la boue de la chair et du sang, quelle dégradation navrante, quels sourds désespoirs, quel amer dégoût de la vie ! C'est que la création matérielle ne doit jamais être qu'un moyen pour atteindre l'idéal. Renversez Tordre de Dieu, et faites de cette création le but de l'apparition de l'homme dans le temps, alors la soif de l'infini, qui est le ressort divin de vos âmes, en se heurtant partout aux limites qui vous enserrent, devient le ver qui vous ronge, le feu qui vous brûle incessamment. Vous avez fait monter les douleurs de l'abîme jusqu'au seuil de votre cœur, vous portez en vous l'enfer.
Hélas ! ce qui est vrai de chaque homme est vrai de la société tout entière, qui n'est que la collection de toutes ces vies individuelles. Que faisons-nous depuis la première page de ce livre? Nous essayons de réveiller et d'exalter en l'homme, sous le nom d*amour, le sentiment de ce divin
idéal. Beaucoup sans doute auront dit, en hochant la tête : C'est là de la poésie, du rêve. Eh bien! non, c*est tout simplement la condition première et indispensable de la vie des sociétés humaines et de celle des individus. Nous l'avons déjà démontré, et chacun peut facilement le comprendre, même pour les questions les plus exclusivement matérielles. En effet, les désirs de Thomme étant illimités comme sa nature elle-même, dont ils ne sont que l'immortelle aspiration, si vous leur donnez pour but les richesses et les joies delà terre, ces désirs sans bornes ne pouvant jamais avoir qu'une satisfaction toujours bornée^ vous leur préparez des déceptions, et par suite des colères, d'autant plus amères que vous avez irrité davantage cette soif insatiable de jouissances. Si, au contraire, revenant à la vraie pensée de Dieu sur Thomme, vous faites de la matière le moyen pour monter vers l'idéal, alors les besoins passant de la chair à l'esprit, le champ de l'infini ouvre à tous vos désirs un horizon sans limites, en même temps qu'il les fond dans une harmonieuse unité. Tous les biens de l'espace et du temps ne sont plus que des moyens préparés pour la réalisation progressive d'un idéal tout spirituel de vérité^ de justice, d'abnégation, de sainteté et d'amour. C'est à ce point de vue que nous pouvons dire, en toute certitude, que les formidables problèmes qu'agite notre époque, et qui obscurcissent de plus en plus l'avenir, n'ont et ne peuvent avoir de soktion que dans l'esprit et le culte chrétiens.
L'Eucharistie, par exemple, centre de la vie chrétienne et du culte, foyer de tous les autres sacrements, contient, dans son esprit, Tunique et complète solution de toutes les questions sociales et économiques. C'est ce que nous allons
essayer d'indiquer tout à Theure.
358 IDEAL D'UNE SOCIÉTÉ GHREnENNE.
Depuis les travaux si admirés, et pourtant si stériles, de l'école anglaise, on s'est beaucoup préoccupé des questions économiques, et sur toutes on a douné tant de solutions contradictoires, que leur simple nomenclature formerait, à elle seule, la matière de bien des volumes. Enfin, comme conclusion définitive, on a démontré, delà manière la plus irréftitable, que toutes ces questions sont radicalement et éternellement insolubles en elles-mêmes. Eh bien, oui ! Non-seulement elles le sont, mais elles doivent Tétre nécessairement, par la raison toute simple que l'homme étant dans sa nature et son essence un être libre, toute questionne rapports entre les hommes ne peut être résolue que par une détermination volontaire de sa liberté, et jamais par une forme, par une combinaison sociale simplement extérieure , qui s'imposerait fatalement à lui. Autrement, Tesprit serait Tesclave de la matière, l'individu esclave delà communauté ; la liberté, qui est tout l'homme, et partant le mérite, la vertu, tout l'ordre moral en un mot n'existerait plus, et le plan providentiel que Dieu lui-même a établi serait complètement renversé. Toute question sociale ou économique n'a donc de solution possible que dans l'ordre spirituel et moral, dans Tordre de la liberté. Inventez, remuez, combinez sous toutes les faces imaginables toutes les formes, toutes les institutions possibles, ce ne seront toujours que des formes vides et mortes fonctionnant selon Fesprit des hommes qui en feront l'application. Elles ne produiront jamais que les effets de cet esprit lui-même , le bien si cet esprit est bon, le mal s'il est mauvais, les formes qui l'enveloppent n'opérant rien par elles-mêmes, si ce n'est le mode d'application de ce mal ou de ce bien. Ce n'est donc pas aux formes qu'il faut s'adresser, mais à Tes-
prit qui vit et agit dans Thomme. Changez ces formes sans changer Tesprit humain, et tout reste ce qu'il était auparavant, en s'exerçant par d'autres voies peut-être, voilà tout. Transformez Tesprit lui-même, oh! alors tout est changé de fond en comble; cet esprit produit naturellement, et comme de lui-même, les formes nouvelles qui s'adaptent le mieux à son action. Bien plus, il atteindrait au besoin son but sous toutes les formes, car l'esprit transforme tout €t peut tout transformer.
Les adversaires }es plus déclarés de l'Eglise, parmi les économistes eux-mêmes , ont remarqué que, sans toU'> cher en quoi que ce soit à aucune des formes de la société ou de Téconomique anciennes, le Christianisme, par le seul fait de Tapparition etde la propagation de son esprit vivant, avait profondément modifié Tordre économique et social tout entier. Mais ils ne s'en sont pas même demandé la raison. M. Blanqui, par exemple, non-seulement constate cQt étrange phénpmène, qui renverse toutes les données de la science, mais il voit encore dans l'application du Christianisme toute une organisation sociale future, et cependant il ne cherche pas n^ême à expliquer comment un principe purement spirituel peut renouveler ainsi de fond en combl9 la société humaine. Et pourtant, là est toute la question $ nous allons essayer de la résoudre eu nous plaçant au poîm de vue de Tidéal chrélieUi
L'homme est ui) être libre. DansTessor de sa liberté, il peut se placer à son gré dans Tune ou Tautre de ces situa** tions complètement Inverses : ou il rapporte tout à lui, c'est ce qu'on nomme l'égoïsme; ou il rapporte tout à Dieu et à ses frëreSt c'est le sacrifice par l'amour. L'égoïsme étant le principe même de ia division et de l'antagonisme ,
340 IDEAL D'ONE SOaETÉ CHRETIENNE.
toute société fondée sur riutérét exclusivement matériel porte par cela seul en elle un germe de dissolution et de mort, qui tôt ou tard doit Tanéantir. Le sacrifice par Tamour étant au contraire le principe même de toute union, de toute sociabilité, la société fondée sur le sacrifice mutuel» sur le dévouement réciproque, contient par là m me la plénitude de la vie qui en assure la durée, la prospérité et la grandeur. Or, FEucharistie est le principe divin du sacrifice par l'amour. Aussi un protestant éminent, Tauteur célèbre des Lettres d'ÀttkuSj a-t-il remarqué que rEucharistie est la pierre angulaire, la sève et la vie des sociétés humaines. Voyez comment procèdent Jésus- Christ et son Eglise, et vous comprendrez de quelle maniùre on peut renouveler radicalement la société tout entière, sans toucher à la moin-
drede ses institutions. Pour réformer la famille, ils ne font ni lois ni règlements à ce sujet ; mais inoculant dans l'âme humaine, par l'esprit pénétrant d'amour, l'ineffable chasteté d'une pudeur jusqu'alors inconnuet ils proscrivent la polygamie, l'adultère et le divorce, par la seule puissance de la sainteté dont ils remplissent le foyer domestique. Les lois n'ont plus qu'à enregistrer publiquement ce fait acquis au monde. Veulent-ils faire cesser toutes les misères, toutes les divisions, toutes les haines, tous les crimes qu'enfante l'attachement égoïste de l'homme aux biens de la terre, ils ne prescrivent point avec Platon la communauté sociale, mais ils inspirent aux hommes tant d'abnégation, que nul ne regarde comme étant exclusivement à lui ce qui lui appartient, et qu'apportant tous leurs biens aux pieds des apôtres, ils vivent en commun dans une société de frères. Les communautés monastiques n'ont plus qu'à continuer dans la i^uite des temps le même esprit, d'où sortent les mêmes con-
séquences. Veulent-ils rendre la liberté aux deux tiers du genra humain asservis, ils ne prêchent point l'abolition de l'esclavage, et saint Paul renvoie à Philéraon son esclave Onésime ; mais ils répandent dans les cœurs une charité telle que chacun « se faisant le serviteur et Tesclave de tous, » il arrive bientôt qu'il n'y a plus de maîtres ni d'esclaves légaux parmi les chrétiens. Les institutions humaines n'ont plus qu'à formuler en lois la merveilleuse transformation que l'esprit du christianisme a seul accomplie.
La société est la résultante, pour ainsi dire mathématique, de la collection des actes individuels. Or, on ne saurait trop le redire, les actes de l'homme sont bons ou mauvais, selon l'esprit qui les inspire. Par conséquent toute question sociale se résout au fond en celle-ci : Trouver le moyen de rendre l'homme meilleur. Nous avons montré le premier de ces moyens dans un enseignement social basé sur l'Evangile, et enveloppant toutes les phases, toutes les formes de la vie humaiue de cette atmosphère profondé* ment moralisatrice. Nous venons de voir le second dans une synthèse harmonique de toutes les fonctions sociales, coordonnées d^ns le but d'un idéal placé au delà des temps. Le troisième, qui comprend tous les autres, est la réalisation même de cet idéal social, en faisant de tous les êtres et de toutes les puissances de la création de simples moyens, de simples instruments y placés entre nos mains, uniquement pour atteindre le but spirituel assigné par Dieu à l'homme, et en les distribuant et les organisant exclusivement à ce point de vue.
542 IDEAL D^UNE SQCSIETÉ CiHRËTIEKMe.
I4é«l de la Commiiiilim «e» iMMniHeA «Ata^ «n««.
De môtne que Tart et la scietlce, récrvtionlië sociale a complètement perdu le sens divin de l'idéal. Aussi voyez comme elle se débat en efforts stériles, dans le vide de tout esprit vivant, oti elle n'embrasse que dés fbfnles moi'tes. Elle n'est plus qu'uiie statistique, une noltieticlature défaits, sans signification et sans but. Laissons-la donc, et demandons à l'idéal ce que seul 11 peut dotiner ail inonde.
Ne Toublions jilmâis, le but de là destinée hnmaine est au delà des temps, et toutes les forées, tous les biens de la terre ne sont que des moyens que Dieu a mis à notre dispo* sition pour atteindre ce but. La âdciété a pour mission de les répartir et de les organiser à ce point de vue. Ce sont comme autant de fiefs, bénéfices divins dont là Providence nous investit, non pour la satisfaction de notre égoîsme et de notre orgueil, mais uiiittuement pour la réalisation de notre fin spirituelle. Déplacer ou modifier tin seul atome de matière, en le détournant de ce but, c'est un crime à la fois contre Dieu et contre la société. Inaliénables au fond, puisqu'à défaut d'autres la mort nous en dépouille, ces fiefs, dont nous n'avons en réalité que l'usufruit, sont destinés à Taccomplissement de notre fonction sociale. G'est^ ainsi que les Pères et les docteurs de l'Eglise ont toujours considéré les biens terrestres. C'est sur ce principe qu'était fondée Torganisation sociale du moyen âge ; et désormais
DuUô société chrétienne ne^anrait vivte, prospérer et grandir, si elle n*est édifiée sur cette base. Les différences de lieax^ de temps et de circonstances peuvent modifier à l'infini les formes sous lesquelles ce principe doit être appliqué; miifi il n*eiv demeiire pas moins Immuable en lui-même. Du point de vue éminënt de cet idéal chrétien, tout Tordre économique s'offre à nos yeux comme une application sociale de l'esprit et des effets du sacrement de TEuchâristie ?
Trop superficiels pour plonger àu fond même des problèmes, on n'a pas assez vu que toulë soldtiorl des t(Uéâtiens les plus matérielles ne doit étre^ en réalité, que la traduction d'une donnée morale ou religieuse. Voyez, en effet. Les uns, niatttla réalité du genre et de Tespèfeè; ne voient que l'individu, etnotoihaux économistes comtnephilosophes, coneloent à la propriété purement individuelle; Les autres, niant la réalité de l'individu, ne Voient qiie legetire, l'espèce, ei réalistes en économie politique comme en philosophie, concluent à la propriété purement collective. Aveugles qui ne voient pas qu'une chose est individuelle ou commuiie, non parce c|ue les institiitions et les lois viennent l'imposer aiusi^ mais seulement lors(Jue c'est le résultat même' de la libre volonté de l'homme. Supposons que je n'admette d'autre principe, d'autre loi, d'autre but que Tégoïsme et le moi ; en vain vous me soumettrez au communisme le plud absolu, est-ce que pour cela je serai en communauté, disons mieux, en communion de biens avec tous mes frères ? Nullement, car si mon esprit n'a pas été transformé, s'il répousse l'abnégation et l'amour, je travaillerai sans relâché à m'approprier ce qui est nominalement à tous, et comniè l'esprit humain sait toujours se rendre maître de la matière, et éluder tes lois et les institutions lesi plus puissantes ^
544 IDEAL D'UNE SOCIÉTÉ GHRETIENtŒ.
j'aurai bientôt raison de votre communauté purement nominale ; sous quelque forme que ce soit, j'en ferai sortir la propriété personnelle, dussé-je me nommer l'Etat, et paraître posséder au nom de tous. Si, rempli au contraire de Tesprit de solidarité ou d'amour universel, je suis soumis au régime de la propriété individuelle la plus exclusive, en serai-je moins pour cela en véritable communion de biens avec tous ? Non, certes ; car ne pourrai-je leur communiquer que très-imparfaitement ce qui m'appartient, l'esprit vivant de charité et de sacrifice, qui est en moi, trouvera mille moyens de réaliser cette communion des biens, manifestation de la communion des âmes. Vous le voyez, c'est de l'esprit lui-même, et non de la matière, qu'il faut exorciser et chasser Tégoïsme appropriateur, c'est l'âme humaine, en un mot, qu'il faut transfigurer de son matérialisme individuel en sacrifice spirituel et universel. Or, c'est là précisément l'esprit que le sacrifice eucharistique répand dans les âmes qui vont s asseoir au banquet de Jésus-Christ.
Produire le plus possible, répartir les produits exactement selon les besoins, et consommer le moins possible, tel est, ce nous semble, le dernier terme de perfection que se propose Técouomie politique. Or, dans une société s'élevant sans cesse vers l'idéal, il en serait ainsi. En effet, sous l'influence de l'esprit chrétien, toute création de richesses, toute production étant un acte de travail ou d'abnégation, la production réelle sera toujours en proportion de l'esprit de sacrifice du moi. Toute diminution, tout retranchement sur la consommation étant également un acte d'abnégation, cette consommation sera nécessairement d'autant moindre que l'esprit de sacrifice sera plus grand et plus profond. Les besoins s'accroissant ou se restreignant indéfiniment,
selon raflaiblissem^nt ou l'augmentation de Tesprit de àa-> crifice, ils se borneront de plus en plus, à mesure que cet esprit s'étendra davantage, en même temps qu'ils seront plus pleinement satisfaits à mesure que la solidarité universelle, conséquence inévitable de l'amour, s'exercera plus complètement. Ainsi, tous les problèmes économiques, production, répartition, consommation, ontleur solution vraie, positive, intégrale, dans la sacrifice, et ne peuvent l'avoir que là. Or, toutes les formes de sacrifice ne sont que la manifestation extérieure, l'application sociale de l'esprit d'amour infini du Christ offert en holocauste sur nos autels.
Qu'est-ce, en effet, que la communion spirituelle des âmes à l'amour de Jésus-Christ, dans l'Eucharistie, sinon le moyen vivant de fonder, par le sacrifice réciproque de chacun à tous, à l'imitation de l'auguste victime, la communion fraternelle aux biens terrestres? Qu'est-ce que l'Eucharistie, sinon Tidéal, le type vivant du sacrifice, donné comme modèle à l'homme par Dieu lui-même, centre qui rayonne sur la société tout entière, foyer qui en transmet inces-< samment le sentiment, la pensée et la pratique à tous par chacun et à chacun par tous ? C'est l'amour qui assimile cette puissance fécondante de l'amour. C'est l'amour qui, Providence extérieure et visible, transmet à tous ses frères, par le sacrifice, les dons inépuisables de la Providence intérieure et invisible, dont nous ne sommes que les économes et les libres dispensateurs. La communion à la vie du corps et aux biens de ce monde sort de la communion des âmes en Dieu, comme l'effet de sa cause, la conclusion de ses prémisses, sans que rien l'impose à la liberté humaine, et sans que la constitution économique, qui en est l'appli* cation sociale, soit autre chose que 1^ sacrifice universel,
volontairenaent exercé par ohacBo envers toufi et par tous envers chacun.
Iiél àeà eilrènies.
La société^ coiHine Findivldu, n'exidte que pour manifester Dieu dans le ibotidei Vous vous enorgueillissez des développemerits prodigieux de FiAdustrie ; vous avez raison, mais si vous en comprenez le but. Ces voies de la vapeur sillonnant partout le globe dé leur réseau de fer, qui pbnsez-vous qu'elles soient destinées à transporter de Tua S rautrehémisphère? L'Esprit deDieu,manifestéparrhomme. Cette langue électrique qui, d'un bout de la terre k l'autre, met instantanément les espHts en présence, etl anéantissant la distance qui sépare les corps, quelle parole pensez-vous qu'elle sdlt appelée à faire entendre? La parole de Dieu même, maniffestëe par Thonime. Cette image mathématique de toutes leâ cohtréeà^ de tous les monuments, de tods les êtres, peinte sûr un nlorceau de métal par un rayon de soleil, que pensez-Vous qu'elle doive révéler à notre esprit et à notre cœur, par les yeUx de notre corps? Dieu lui-même caché sous le symbole delà création, qui le manifeste. Voilà comment se réalisera progressivement dans le temps l'idéal divin, dont la société ne doit être qUe l'application intelligente, par Tâction commune de tous.
Est-ce là tout? Non, car la société temporelle est, si j'ose dire, l'enveloppe extérieure de l'Eglise, comme lé corps est l'enveloppé extérieure de l'esprit. L'Eglise a pour mission d'engendrer et de former lés âmes, en faisant descendre
en dtes la préfieuce el Tactioade Dieu^ qui les transfigure. €e travail purement spirituel, transformation laborieuse de rime en Dieu^ doit nécessairement se ti^aduire au dehors par des actes qui, communiquant de Tun à Tâutre TefiBuTe do cet Esprit divin, traduit ainsi^ par la communion extérieure des êtres, la communion intérieure qui les unit. Cette union commune dan» le temps c'est la société qui^ recevant TeiUpreinte de Tidéal, en est la manifestation visible, comme le corps est la manifestation de Tâme.
Nous ne feroùs jamais saisit assez profBndémeut cette grande notion de Tidéal, révélation de la pensée de Dieu, qui doit animer et vivifier la société tout entière. Nous de- VQUs en chercher d* abord la filiation traditionnelle dans Thistoire de TEglise primitive de Jérusalem, et dans celle des communautés monastiques. Par quel abus de mots appelez*^ votis les utopistes modernes d'audacieux novateiirs ! Ce n'est pas comme progressistes, mais comme rétrogrades qu'il faut signaler ces honlmes qui, à Texemple de leurs devanciers de i 795, imitateurs de Rome et de Sparte, ne cessent de demander au paganisme seul là solution du problème social.
Aussi, ne Tont-ils pas touché, même à sa surface. S'ils veulent le sonder jusqu'à ses dernières profondeilrs^ qu'ils interrogent cette puissance si radicaléinènt novatrice qu'on appelle le Christianisme, et alors ils riront de leurs superficielles conclusions. Rêvez le communisme le plus absolu, et vous n'enlèverez à Thomme que la prq)riété des biens purement extérieurs $ il restera toujours propriétaire de son cbrps et de sdn âme, c'est-à-dire, en définitive, de ce qui constitue Tessence même de toute propriété. Le Christianisme, lui, va bien autrement loiii. Il dit à l'homme : Tu renonceras volontairement à toi-même^ à ta persbnna-
lité; tu te dépouilleras de tes propres sentiments, de tes propres pensées, de tes propres volontés; et comme il te faut, pour un tel renoncement, une loi et un exemple plus qu'humains, je te montrerai Dieu s'immolaut en Jésus- Christ, dont toute personnalité humaine disparait tellement dans ce divin sacrifice, qu'il n'y a en lui que la personnalité divine. Or, quand Thomme renonce volontairement à la propriété de lui-même, à sa personnalité, c'est alors qu'il y a vraiment, non pas communauté, c'est-à-dire promiscuité forcée, mais communion libre des biens du corps comme manifestation de la communion de tous les biens de Tâme. Cette application sociale deTesprit et des effets du sacrement de TEucharistie s'accomplit, sans interruption, depuis dix-huit siècles, dans toutes les communautés monastiques, au sein desquelles est passé le tiers peut-être de l'humanité. Depuis l'Eglise apostolique de Jérusalem et ]«s agapes des temps primitifs, jusqu'aux communautés religieuses actuellement existantes dans toute la chrétienté, l'esprit de la divine Eucharistie réalise celte communion des hommes entre eux, qui porte eu elle ta solution de tous les problèmes sociaux et économiques. Cette communauté enlève-t-elle à l'homme la personnalité, en lui enlevant la propriété personnelle qui la manifeste? Non, certes ; car elle prescrit de renoncer à soi-même et à tout ce qu'on possède. Or, si on ne possédait rien, comment pourrait-on renoncer à quelque chose; et si l'on n'avait d'abord la légitime possession de soi-même , comment pourrait-on eu faire le sacrifice volontaire? Elle ne met donc en commun ni les biens ni le personnes, mais elle les met en communion. Sublhne merveille du sacrifice, par lequel chacun renonce à lui-même et à tout ce qu'il possède, non pas une fois seulement ,
comme dâos le dépouillement qui serait imposé; car dans cette lutte mutuelle d'abnégation, tous se redonnent perpétuellement ce dont perpétuellement ils se dépouillent.
Au point de vue économique, le travail ou la production est le moyen par lequel peut toujours s*exercer ce don incessant, même lorsque rhomme s'est déjà dépouillé de tout ; de même que Tentretien ou la consommation est le moyen par lequel tous peuvent toujours rendre à chacun ce dont il s*esl dépouillé. Sous ce don réciproque et incessant des choses extérieures, l'homme exerce et pratique le don continu de lui-même. Là est Tapplication sociale de la vie qui sort des profondeurs du mystère eucharistique, que le cardinal de Bérulle appelle « le ciment des peuples. »
Mais, sécrient nos adversaires, vous nous avez montré vous-même Tégoïsme régnant partout, de la base au faite de la société; pénétrant par tous ses pores, et circulant dans toutes ses veines, comme un élément de dissolution et de mort, et vous voulez que celte société, n'ayant plus désormais d'autre loi que le sacrifice, passe ainsi d'un extrême à Tautre : n'est-ce pas là la plus chimérique des illusions? Cette objection n'est que spécieuse. Condamné à montrer, par les faits, les conséquences de Tégoïsme et du matérialisme comme principe social, nous n'avons pas dû les dissimuler, quelque effroyables qu'elles fussent. Mais à côté de cet état social aux inénarrables misères, il y a Tétat intérieur des âmes chrétiennes aux indicibles sacrifices. Pénétrez dans ces communautés monastiques qui commencent à refleurir sur le sol de la France ; suivez ces saintes religieuses, ici dans la prière, là dans les œuvres de la plus sublime charité, auprès du {rabat du pauvre, au chevet du lit des mourants, partout où il y a une larme à
3£S0 n>EiL D'UNE SOQBTÉ GBRETIBNN&.
sécher, uite misère à guérir; comptez, si vous le pouvn, dans les raugs pressés du sacerdoce, toutes ces âmes Brû* Idntes du feu de Tamour saint, du missionnaire à TapAtre des bagnes; rassemblez tous ces chrétiens obscurs, inconnus, dont les dévouements héroïques n'ont d'autre témoin que Dieu. Quelle noble et grande armée du sacrifice! Quels éléments nombreux et puissants d'une rénovation sociale I Epars/ isolés, sans lien commun, sans organisation solidaire, qui leur donne une action d'ensemble sur la vie. collective des peuples, tous ces éléments n'ont sans doute lepr mérite el leur vertu que devant Dieu. Mais qu'au souffle de TEsprit, et sous l'action d'une puissante unité, tous ces éléments se rapprochent, se combinent^ s'unissent, pour une sorte de création nouvelle, selon Fidéal partout reconnu et proclamé, qu'ils entrent comme fonctions publiques, comme forces communes dans une société partout organisée pour le but profondément moral de régénération par le sacrifice : qui peut dire alors quelle sera leur puissance? qui peut dire avec quelle promptitude l'humanité passera de l'apogée de Tégoïsme à l'apogée de l'abnégation?
Il existe dans l'humanité, comme dans le monde physique, une loi jusqu'ici trop peu remarquée, mais que la sagesse des nations a proclamée de tout temps, en disant que « les extrêmes se touchent. x> Cette loi peut paraître d'abord étrange à ceux qui n'ont rien observé, mais elle est écrite en caractères vivants dans tous les faits de l'histoire et du monde, et nous l'avons formulée dès le début de notre premier volume, sous le nom d'antinomie. Oui, les extrêmes se touchent. Ouvrez les annales du genre humain, et vous verrez s'il vous est possible d'en douter encore. Nommer Tibère, c'est préciser la date de l'effroyable dissolution
da monde à cette époque, mais e'est préciser aussi la daté de la rénovation du monde par le Christ. Les saturnales sann nom de l'tle de Caprée sont contemporaines de Timmacuiée conception de la vierge Marie. Arrivé à son apogée, le règne delà force brutale touche, dans les temps et l'histoire, à Tapogée de la force purement spirituelle ; Néron à TEgllse primitive de lérusalein ; Messaline à l'apothéose de la vir* ginité dans les siècles apostoliques » le cirque et Tamphithéâtre à l'ère des martyrs ; le comble de la perfection et de la sainteté au comble de la dépravation et de Tinfamie. En Judée même, quand le pharisaïsme a tout desséché sous la lettre qui tue, c'est alors qu'apparaît dans toute sa pu« reté l'esprit qui vivifie ; quand il n'y a plus que l'esclavage àesrits extérieurs, c'est alors qu'émerge du ciel, dans toute sa plénitude, la liberté de l'esprit intérieur et vivant.
A toutes les époques, et à toutes les phases de Thistoiré, se reproduit cptte éternelle antinomie : les extrêmes se t(mch4f\t. Quand la hache des bourreaux semble avoir abattu la tète du dernier des chrétiens, et que des colonnes triomphales sont chargées d'annoncer à la terre que la reli^ gioq du Crucifié a disparu sans retour, c'est alors qu'elle règne sans conteste sur ce monde vaincu; Goustaptin touehe à Domitien , le bûcher k l'apothéose. L'invasion des barbares engloutit la société tout eqtièpe sou^ son flot dé« vastateur qui ne laisse rien debout , et ces monceaux d^ ruines, partout fomantes, deviennent les éléments de la so« ciété , ressuscitée par le bras même qui la tue. Il nous faudrait citer tous les faits de l'hii^oire, tous les actes de l'humanité, si nous voulions énumérer les preuves de cette loi universelle, qui se reproduit partout dans la vie des peuples et dans celle des iadividtts« Que le lecteur attentif
poursuive lui-même cette démonstration, et il verra bientôt que rien ne saurait y échapper.
Il serait superflu maintenant d'en faire Tapplication à la société présente. Oui, c'est parce que Végoïsme des intérêts a atteint ses dernières limites, qu'il implique une réaction d'autant plus forte que le matérialisme, étant plus profond, a poussé jusqu'aux dernières limites $es terribles conséquences. Un homme peut rester dans l'abjection de la matière jusqu'à ce que la mort le saisisse, même avant le dégoût, dans cette abjection. Mais, si elle n'est pas condamnée à mourir, une société qui, par la complication des misères que cause l'égoïsme, même dans Tordre matériel, en est arrivée à la satiété, touche par là même à une ère où doit régner le sacrifice. C'est le jeu naturel d'un ressort qui revient à son centre avec d'autant plus de force qu'il a été plus fortement tendu vers sa circonférence. C'est le reflux poussé de toute la violence du flux qui l'emportait. C'est le sang revenant au cœur de toute la vitesse qui l'en* traînait aux extrémités. C'est la vie naissant de la mort. Qui donc serait assez aveugle pour ne pas voir partout cette éternelle antinomie ? Ainsi plus vous nous montrerez profonds l'égoïsme et le matérialisme de notre société actuelle, si Dieu ne l'a pas complètement abandonnée, plus vous nous révélez profonds par là même le spiritualisme^ et l'esprit de sacrifice, cachés derrière cette forme mourante, comme le sanctuaire derrière le voile du temple, l'âme sous le corps, et Dieu dans l'homme.
Oui , quelles que soient les nombreuses défections dans la foi, les misères spirituelles de ceux qui la pratiquent, les victoires remportées par l'incrédulité, et les épreuves encore résenées à TEglise, elle reste debout , sur le roc inébran-
lable de l'anité, non-seulement pour défier toutes les tempêtes dont les flots viennent mourir à ses pieds, mais pour faire briller, d'un éclat toujours jeune, le flambeau qui guide les générations humaines. Phare lumineux de Tavenir, comme elle l'est du passé, elle voit s'éteindre les révolutions et les empires, poursuivant sans relâche Tédiflcalion de cette société chrétienne , irradiation de l'idéal divin, cpie l'Esprit-Saint souffle dans les âmes.
vn.
lA MiaireittUieté.
Dans les siècles passés, dans le nôtre surtout, on a beaucoup discuté sur l'origine de la souveraineté. Les uns l'ont placée dans les princes, empereurs, rois ou chefs de peu* pies ; les autres dans la communauté ou l'ensemble de tous les membres du corps social. Mais les premiers n'en ont pas moius condamné et flétri les conducteurs aveugles des nations, des Tibère, des Néron et des Galigula de l'ancienne Rome aux membres du Comité de salut public et du Directoire. Les seconds n'en ont pas moins stigmatisé d'infamie les actes de toute une nation, de l'esclavage des cités antiques au règne de la Terreur. Oui, le dernier d'entre nous, sous le regard de l'idéal divin, peut juger les rois et les peuples. En vertu de quoi les juge-t^il? En vertu de la morale, qui n'est que la vérité vivante, manifestée dans les actes humains. La morale est au-dessus des princes et des nations elles-mêmes, et les sociétés n'y sont pas moins soumises que les individus. La souveraineté ne repose donc pas
plus dans la communauté soeiala cpie dans ses diefe; die résida dans la loi morale ellô-méme» qui oblige et les uns et les autres. Or, c'est celte loi morale^ obligatoire pour tous, sociétés et gouveroants, que bous n'avons eessé de proclamer sous le nom d'idéal.
Quels sont les pouvoirs légitimes devant Dieu? Ceux qui se soufnettent à cette morale, et qui rappliquent è tous les points de vue de rorgaoi^tion somlis* Oit estriUégitimilé? Dans ceux qui la violent et qui la nient. Toute la question se résout en ce simple principe.
Mais cette morale, quelle est-elle? C'est celle de l'Evangile. Et pour que personne ne pût l'interpréter et la défigurer à sa guise, Dieu a réali&é, au sein de l'humanité, le plus étonnant des prodiges. Vous voulez des faits : en voici un qui lescoBtieni tous. Il esiste depuis le bereeau du genre humain une société spirituelle^ perpétuellement gardienne et dépositaire de cette loi. Du premier homme au déluge, des patriarches à Moïse» d'Aaron au Christ, et de saint Pierre à Pie IX, cette soeiété subsiste sans interruption, se traus* mettant à travers les âges, de génération en génération, les tables de celte loi divine, qui doit être aussi le Décalogne des nations. Toute société, tout pouvoir humain ti'est légitime, et ne peut vivre, qu'autant qu'il proclame et pratique cette loi morale. Lkest soft principe, sa sanction et son but, parce que là est l'idéal.
Quant auii formes de traus^iission, la u^eilleure est celle qui atteint le plus directement ce but, que le pouvoir émane directement de la commuuauté, qu'il suive la ligfie de filiation, ou se transmette de toute autre manière. Qovis acr eepte la loi morale de l'Evangile, et son baptême lui donne la légitimité du pouvoir» en même temps que le signe i»
IDEAL lyUNB SOCIÉTÉ CHBETIENME. Wi
chrétien. La dynastie de Chariemagne, et cel)e de saint Louis reçoivent leur légitimité du même sacre. Mais quand le pouvoir porte atteinte k cette loi morale, qu'il ait reçu lo sceptre par filiation, comme Philippe-Auguste, ou par élection, comité Henri lY d'Allemagne, il rencontre toujours devant lui un Inocent III ou un Grégoire VU, pour le frap** per, jusqu'à ce qu'il soit revenu à cette loi obligatoire pour tous, princes et nations*
a Le pouvoir est tantôt de Dieu, dit saint Thomas, et tantôt il n'en est pas, selon qu'il est employé conformé* ment ou contrairement aux préceptes de la justice divine ^. » Toute la théorie de la légitimité des pouvoirs est dans ce peu de mots, que Tapôtre résume d'une manière plus concise encore, en les appelant mmt^^^r in i^onum, le ministre, ou le manifestateur du bien; qui est la morale.
On s'est beaucoup scandalisé de voir TEglise, au moyen âge, tout embrasser, tout régir, tout inspirer, sans que rien n'échappe à son action universelle, et le monde moderne s'enorgueillit, comme de la plus grande de ses conquêtes, de s'être affranchi de ce qu'il appelle la domination sacerdotale. Il y a dans cette pensée une vérité^ mais enveloppée d'une erreur. Si l'on veut dire que les peuples, pénétrés par quinze siècles d'éducation chrétienne, et de* venus majeurs par ce long baptême de leur foi, ont pu sans danger prendre en main la direction de la partie hu« maine des sociétés, en laiswsant le prêtre aux soins d^jà si la* borieux de sa mission spirituelle, on constata en effet un développement de l'humanité. Mais si Too prétend qu'en séparant sa direction humaine, ses lois^ ses institutions^
^ Comment, mf fBpU. ûux Mm^ ^ <*"•
ses travaux, de l'esprit vivant du Ghristiâmsme, seule base et pierre angulaire de Tordre social, en retournant au matérialisme païen et à l'idolâtrie corrosive du moi, la société a fait autre chose qu'un acte de suicide et de folie, qu'on observe les faits, qu'on plonge les regards jusqu'aux entrailles de la vie actuelle des nations, et qu'on dise si la grande leçon de Texpérience ne nous montre pas assez à quels abîmes aboutit cette honteuse apostasie sociale. Le jour où la société est autre chose que l'application de la loi morale ou de l'idéal divin, elle n'existe réellement plus; elle ne fait qu'osciller, éperdue, entre le despotisme et l'anarchie.
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IM Initiée*]
Toute société repose, sur la justice, pierre angulaire de l'édifice social. Mais la justice, à son tour, implique la loi morale, dont elle n'est que la sanction, soit rémunératrice, soit pénale. Si la société n'a pas proclamé l'idéal divin et ne travaille pas à le réaliser dans toutes ses mstitotions, ses mœurs et ses lois, nous pourrions nous lever, et, la mettant elle-même en cause, lui dire : En vertu de quoi prétendez-vous nous juger? En vertu de lois purement humaines? Mais nous les récusons. Où est le titre qui oblige l'homme à se soumettre aux volontés ou aux caprices de l'homme? Vous appelez mal ce que nous appelons bien : entre deux opinions purement humaines, qui vous a donné le droit de décider sans appel? Un seul peut avoir raison
contre tous : cela s'est vu du Christ, et de tous les grands novateurs inspirés de son esprit. Qu'importe qu'un homme représente vingt millions d'hommes ou deux? Est-ce une question de force? Vous n'oseriez le dire, car ce serait vous condamner vous-mêmes 1 Est-ce une morale promulguée par le souverain législateur? Alors, que ne Favez-vous enseignée et pratiquée dans toutes vos institutions sociales? N'est-ce pas vous, société, qui devriez venir vous asseoir sur le banc des accusés, pour répondre, devant les générations présentes et devant les générations futures, de cette morale partout oubliée, partout foulée aux pieds ?
C'est ce que le Christ enseigne, d'une manière si ad^ mirable et si sublime, aux nations comme aux individus, lorsqu'il représente lui-même, dans un acte solennel, Tidéal divin de la justice, à propos de la femme adultère. Justifiet-il le crime î A Dieu ne plaise ! En rej ette-t-il au moins la condamnation légale? Non certes. L'adultère doit être lapidée : que la loi s'accomplisse ! Mais « que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Et le Christ, de son doigt divin, traçait des caractères sur le sable. Qu'y écrivait-il? La sentence? Peut-être. Mais alors c'était celle des accusateurs comme celle de l'accusée. Et les premiers s'étant retiréSi il renvoie la seconde, en lui disant : « Ne péchez plus. »
Tout l'idéal divin de la justice est là. L'intégrité morale de la société et de la magistrature qui juge au nom de la loi divine; la justice humaine qui passe, à côté de la clémence de Dieu qui pardonne ; la solidarité qui punit pour réhabiliter ; la sentence écrite sur le sable, afin que le souilie du temps en enlève par la réparation jusqu'aux dernières traces : tout est enseignement pratique, tout est leçon vivante dans cet ineffable récit.
388 IBEAL trUKE SOCIBTÉ CBflBîlENNE.
Mais pour que cette justice règne, il fâot quê le tribunal soit vraiment un sanctuaire, qu'on y voie, qu'on y sente, qu'on y touche Dieu partout; H faut que la société soit vrai« ment, dans ses détails comme dans son ensemble, une haute école de morale divine ; il faut que la solidarité, la responsabilité et la réversibilité universelles, étant parfaitement organisées en tout et partout, la justice ne soit plus que le jeu naturel d'un ressort, ramenant chaque note à son harmonie troublée, dans ce concert unanime qui se nomme la société. Ce n'est là que l'application sociale de l'esprit et des effets du sacrement de la Pénitence. Conduit par les besoins de la société, bien plus encore que par l'esprit chrétien, on a déjk entrevu en un point la nécessité de cette application : c'est ce qu'on appelle régime pénitentiaire. Mais le régime pénitentiaire n'est lui-même qu'un fragment de ia justice sociale, dont tout l'ensemble constitue l'application des effets du sacrement.
La justice sociale des derniers temps du paganisme ne voyait dans le coupable qu'un membre de la société qu'elle rejetait de son sein, et sur lequel s'exerçait sa vengeance par le châtiment. Au contraire, selon l'esprit du christianisme, la justice doit toujours voir dans le coupable un homme qui s'est volontairement séparé lui-même de la société par son crime, et qu'elle cherche à y ramener par un système de moyens moralisateurs. Â ce point de vue toutes les peines doivent être médicinales.
L'idéal doit pénétrer, à la suite de nos codes et de nos tribunaux, jusque dans l'enceinte des prisons et des bagnes, pour y porter, avec l'auguste componction du repentir, les grandes et fortes résolutions d'une vie toute nouvelle. Il viendra réapprendre à l'homme, qui Ta méconnue, la loi
divine de solidarité» de reâpoiisabiUté et de réverdibilitéi qui relie toas les homoies entre eux, eu les reliant à Dieu» Il viendra développer devant le coupable tous tes effets %emporels et éternels da son Grime^ et lui mettre entre les mains les moyens d'expiation et de rébabiUlation que la société lui offre. S'il ne les comprend pas et refuse de les accepter» la société le retranche de son seift, car ce n'est plus un de ses membres. S'il s'y soumet» elle n'a fait que changer le milieu qui Ta conduit au mali pour un milieu nouveau qui exalte toutes ses facultés vers lebien. Elle le transforme, et le rend à la liberté, digne du respect de tous ses frères.
Sous l'action partout organisée de ee divin idéal, les maisons pénitentiaires, substituées à nos bagnes et à nos prisons actuels, seront les hôpitaux des âmes» en même temps qu'une sorte d'hygiène morale, s'exerçaût à la fois sui* le corps et sur Tesprit, s'efforcera de combattrô jusqu'aux prédisposi* tions organiques qui nous mettent sous le joug des pas* siens. La justice sociale deviendra rémunératrice, comme elle est déjà pénale ; et» prenant pour base la solidarité^ la responsabilité et la réversibilité universelles» lois constitua tives^de la société tout entière, elle rendra tous les hommes solidaires dans lebien comme dans le mal, la famille répon-^ dant pour chacun dé ses membres» la corporation pour l'in* dividu» la cité pour la corporation, la communauté de tous pour la cité. Tel est le résumé de Tapplication sociale de l'esprit pénitentiel.
La publicité» cette grande puissance moderne, qui tend à prendre de si vastes proportions, deviendrait dans sa forme complète et définitive, sons le contrôle de l'esprit de charité et de sacrifice, une sorte d'application sociale de l'esprit de la confession publique des premiers temps de l'Eglise.
360 IDEAL D'UNE SOCSETË GHBETIENKE.
Le système pénitentiaire, organisé dans la plénitude et la perfection de Tesprit chrétien, serait l'application des effets sociaux de la contrition. La responsabilité, organisée par le mutualisme des intérêts solidaires, où tout coupable devrait réparer le dommage qu'il aurait causé, principe fon< damental de sa peine, ce serait là Tapplication sociale des etTets de la satisfaction. On comprend assez, sans que nous ayons besoin d'entrer plus avant dans les détails, comment Tesprit du sacrement de Pénitence pourrait se trouver ainsi littéralement appliqué à la société tout entière.
Déjà l'antiquité elle-même avait vu dans le eoupable un être « voué à Dieu, » Jéhovah place sur le front de Gain le signe qui le met à Fabri de la vengeance. Mais le Christianisme seul inaugure une nouvelle justice sociale, qui permet au criminel de se relever à la hauteur de l'innocent. « Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence^. » L'homme qui a fait servir la société à la satisfac« tion de son égoïsme, s'immole par un sacrifice public, pour se faire servir lui-même à Tédification et au but spirituels de cette même société. Alors son nom, loin de rester flétri, redeviendra plus grand encore qu'avant sa chute et plus noble parmi ses frères, parce que la pénitence est une innocence reconquise, plus méritante peut-être que la première. Cette réhabilitation solennelle, consacrée par la vénération publique, c'est l'application sociale des effets de r absolution sacramentelle.
1 S. Matth., c. xvm, v. 15.
nœAL lyUME S0C3KIÉ CBBETIEIQŒ. 361
Tie d^oittre-lQiiilie*
Avec l'idéal, tout de nos jours a disparu. En perdant le sens profond du respect» nous avons perdu celui de la liberté. Quand deux saints, pénétrés de vénération Tun pour l'autre, venaient à se rencontrer, ils se jetaient à genoux face à face, contemplant chacun avec admiration son frère, ravi lui-même dans cette douce contemplation. Que voyaientils donc? Dieu manifesté par Thomme : comment, après cela^ ne Teussent-ils pas aimé? C'est en suivant ainsi la trace de Faction de Dieu jusque dans le corps humain, même après la mort, qu'on a vénéré les reliques des saints et la tombe de tout fidèle*
La mort dans Thomme est une opposition flagrante à l'idéal divin, qui est la vie infinie. L'homme destiné à se développer harmonieusement, sous Faction de cet idéal, ne devait pas mourir ; car, dit l'Ecriture, « Dieu n'a pas fait la mort. » Elle est donc une violation de l'ordre originel. Mais l'homme ne pouvait arrêter par la chute l'accomplissement du plan divin. De là les sacrements, pour rétablir l'idéal dans l'humanité tombée, et la replacer sur la voie de ses destinées immortelles.
Quand, au seuil de l'éternité, le temps finit pour l'hooime, Jésus-Christ vient consacrer lui-même, par un dernier acte d'amour, jusqu'à ce corps, manifestateur de l'âme humaine, qu'elle doit retrouver un jour spirituaUsé dans le cieL La société, qui a recueilli les services dont ce corps
36Î iDËAL mm soctfitÊ gsabhëîini!.
a été rinstrument vivant , ne doit-elle rien au deuil de ses funérailles et au sanctuaire de sa tombe? Si, évidemment; car cette vie, qui se prolonge dans les œuvres que la mort n'a pu ravir, vient réclamer alors surtout sa part de solidarité et de justice, au sein du corps social, qui doit appliquer à tous les effets temporels de TExtréme-Onction.
Où est, de nos jours, la sanction civile de la mort et la religion des tombeaux ?L'in8olidarité éiantpartout« l'homme qui meurt n'est qu'un étranger dont on salue à peine, en passant, le corps, qui va se dissoudre moins vite encore que ne s'effacera la mémoire qu'il rappelle. Vous qui admirez tant le Jugement du peuple de TEgypte sur la personne de ses rois défunts, pourquoi n'appliqueriez*vous pas à tout citoyen, à tout homme, cette juste sanetion de son passage au sein de la société, qu'il a scandalisée ou édifiée, mé-* connue ou servie ? Si par son amour, son dévouemeiH et ses travaux, il a légué à cette société des oeuvres utiles» ne lui doit-elle pas, par ses représentants officiels, un hommage éclatant et public, à la dernière solennité de «es funérailles? S'il ne lui a laissé que l'exemple et l'enseignement du maU n'a-t-elle pas, au nom de la conscience publique, une grande leçon à donner à ceux qu'auraient séduits ses dangereux exemples? Non sans doute que la société, sondant les intentions et les cœurs, veuille eh quelque sorte se substituer au Jtigemeut même de Dieu, non certes; mais enfin les actes extérieurs et visibles sont là, et ce sont eux uniquement qu'eBe juge, comme Dieu juge la conscience, le for intérieur. Ce grand enseignement, si frappant à l'heure de là mort, la société le doit à tous; elle ne saurait y manquer sans crime, car c'est la dernière sanction de sa justice.
Mais si^ à son heure suprême, le coupable fait amende
IDEAL ti*ism SOCIETE CHREtlBHKE. 305
hén€frflble à ises frères, la société» pour tâqtielle le repetttir est une seconde innocence» lui décernera les honneurs qu'elle accorde à la veilu. La rétractatien publique devra même, pour ainsi dire, être pour elle l'objet d'un surcroît d'hominages, car ce grand sacrifice de soi-même à tous est la plus auguste des leçons. Ne demandez pas ce que laso-^ ciété fera pour celui qui s'est repenti devant Dieu» sans qu'aucun témoignage authentique en puisse être donné. Tous ignorent ce qui se passe au fond du cœur de Thomme, surtout à cet instant indivisible, qui est comme le point qui joint le temps à Téternité. Ne pouvant rien toir dans cet ordre, la société juge les faits extérieurs, et non Thomme. Les grands coupables eux-mêmes, elle les flétrit moins encore qu'elle ne les plaint, demandant à tous les membres de la grande famille sociale de prier pour leur expiation. Mais il est de tels scandales, que la société n'a pins contre eux que la condamnation suprême du silence. En face de ces morts impénitents, elle s'abstient. C'est assez dire qu'elle te les connaît plus, et qu'à ses yeux ils ne font plus partie de l'humanité; leurs noms sont voués à l'oubli, et restent dans l'histoire marqués par un blanc. C'est là le dernier des châtiments, Tinfamie sans nom.
Gardienne de la morale sociale, jusque sur le sépulcre qui s'ouvre, elle ne Test pas moins du culte de l'immortalité, par la religion des tombeaux. Aujourd'hui le pauvre, qui ne peut acheter la terre de sa fosse, n'a pas même une place où la piété de ses flls puisse venir à genoux prier sur sa dépouille ; ses os n'ont pas un asile même après la mort, et bientôt confondus, jetés on ne sait où, ils ne peuvent rappeler sa mémoire par un signe. Consacré de l'onction des mourants, il aura désormais, sous la protection de la société
364 IDEAL D'UNE SOGŒTi CHBETIENNE.
tout entière^ cet asile du sépulcre ; et dans « ce champ de Dieu, » par un suprême et saisissant enseignement, la hiérarchie des rangs et l'importance des mausolées seront la dernière sanction du jugement prononcé par la société sur chacun des membres qu'elle a perdus/ les générations des morts devenant ainsi, du fond de leur tombe, une suprême leçon pour la génération des vivants.
Cette auguste consécration sociale de la mort suivrait les défunts au delk du tombeau, en marquant publiquement, dans les fastes deThistoire, toutes les leçons qu'ils ont laissées à la postérité, soit dans le bien, soit dans le mal, et en couronnant ou flétrissant leurs noms par ces annales, écrites en présence de Dieu, à la face de l'humanité tout entière , et non sur les récits douteux de chroniqueurs mal informés , mais sur les documents authentiques, juridiquement constatés par la conscience publique et par un tribunal d'historiens. Quelle leçon saisissante qu'une telle histoire, faite toujours au point de vue moral, apprise dès les bancs de Técole à Tenfance, et récitée sous les portiques des Académies par les vieillards et les sages ! A cdté de ces apothéoses écrites, s'élèveraient les apothéoses de l'art, statues, tableaux, monuments de toutes sortes, aussi sévères dans leurs jugements, d'ailleurs revêtus d'un caractère officiel, qu'elles sont adulatrices et corruptrices aujourd'hui où elles déifient tous les succès de la force, de l'orgueil et de l'égoïsme, comme elles n'exalteraient et ne glorifieraient alors que les héroïsmes de l'abnégation, de l'humilité, de la charité et du sacrifice. Telle serait, au moins dans quelques-uns des détails de ce magnifique ensemble, l'application de l'esprit et des effets du sacrement de l'Extrême- Onction à la société tout entière.
IDEAL D*tJNE SOCIÉTÉ CHRETIENNE. 365
V«yer de l'Idéal.
Nous avons montré la société enseignant par tous ses actes Tidéal divin ; reliant et coordonnant tous les travaux, toutes les fonctions^ pour raccomplissement incessamment progressif de ce but ; organisant et distribuant toutes les forces de la création uniquement comme instruments et moyens de la réalisation de cette grande œuvre sociale ; constituant la souveraineté, les pouvoirs, la réhabilitation, Ja justice, en un mot toutes les institutions, toutes les lois, et jusqu'à la sanction des funérailles et au culte des tombeaux, sur Tidéal. Mais cet idéal lui-même, d'où eu jaillira le souffle inspirateur? De TEglise. Par quels interprètes? Par tous. ^ Aujourd'hui un homme enseigne dans les chaires publi* ques, les académies, les instituts, les écoles, par les livres, la presse, toutes les oeuvres de Fart, de la science et de Findustrie, par la parole, les actes et sa vie tout entière, sans qu'il ait à rendre compte à qui que ce soit s'il a semé le bien ou le mal, la vérité ou l'erreur, l'amour ou la haine, la parole de I)ieu ou celle de Satan. Et cependant, la société frappe avec une rigueur impitoyable les actes extérieurs, qui ne sont que la conséquence nécessaire de l'enseignement qui les a produits. Est-ce là, je ne dis pas de la prévoyance, mais seulement du bon sens et de la justice? Qui sème le vent, si ce n'est pour récolter la tempête ? Qui ouvre les cataractes du ciel, si ce n'est pour produire le déluge?
366 IDEAL I^'UNf SOCIÉTÉ CH^FTIENNE.
Dans une société fondée sur la morale, tout homme, au contraire, étant solidaire avec chacun de ses frères, est comptable envers tous du sacerdoce social dont il est le ministre. Chacun de ses actes doit être une des formes de la réversibilité, ou de la manifestation de l'idéal sur tous. Mais, cet idéal, où le puisera-t-il ? Au sortir des mains du Créateur, Thomme, alors dans toute Tharmonie primitive de sou être, contemplait Dieu lui-même, e|; voyait ainsi en lui Vidéal face à face. Tombé, parla chute, des splendeurs de la lumière et de la vie dans les abimes des ténèbres et de la mort, où peut-il voir maintenant Tidéal vivant? En Dieu? Non, car depuis sa déchéance et en dehors de Jésus-Christ, ce n'est plus pour lui qu'une notion abstraite, une formule de Tesprit ; Dieu est TinSni , et Tinfini est insaisissable pour Tbomme, gui ne saurait y trouver le modèle des vertus qu'il a perdues, ni y puiser directement l'amour et la vie de son âme. Pour se communiquer de nouveau à Thumanité qui s'est isolée, séparée de lui, en s'enfermant dans les ' li^iites de la chair, il faut nécessairement que Dieu descende lui-même, en se faisant homme. C'est le Yerbe divin incarné , c'est Jésus-Christ. Là , et la seulement, est l'idéal divin, qui ressuscite nos âmes et nous redonne l'éternelle vie. En dehors du Christ, et de l'Eglise qui en est la prolongation vivante, il n y a donc, il ne peut y avoir rien de cet idéal , ciment des peuples , sève des sociétés humaines* L'idéal est là, toujours là, rien, que là.
Mais, comme une vierge apparaît aux regards voilée, ajnsi l'idéal, cette vierge divine, n'apparait dans TËglise du Christ que sous le voile de la formule qui Vexprime. Sans cette formule, il ne serait pli)s que le vague insaifiissabie d'un inys* tère, s'idéalisantjusqu'àdisparaitre aux yeux de notre eqprit^
IDEAL D'UNE SOCHBTE CSBBETIENN£. 807
comme un de ces nuages diaphanes qui, par un beau jour^ s'évanouit et se fond dans l'azur des cieux, sans que nos regards puissent suivre même la trace de son passage. Si, oubliant Tesprit, qui seul donne la vie, vous n'avez saisi de Tidéal que la formule qui le cache, vous ne tenez que le voile qui enveloppait la vierge, jnais elle-même disparait, parce que vous avez rompu h charme du mystère. L'infini s'é* ehappe, dès que vous voulez mettre à sa place le fini d'une forme. N'allez donc pas, demandant au Christ et à son Eglise la lettre qui tue, mais Tesprit qui vivifie; cherchez l'idéal sous la formule , comme vous cherchez l'âme aimée sous le corps qui la manifeste. Chrétiens dégénérés , nous avons nous-mêmes hélas I trop perdu le sens de l'idéal. Gardiens jaloux de la formule sans laquelle, il est vrai, cet idéal, dépourvu de toute expression, s'évanouirait comme un rêve, nous nous sommes trop préoccupés d'en défendre la lettre, et pas assez Tesprit, semblables à des enfants pieux qui, embrassant le front de leur mère, ne verraient plus son âme sourire dans le doux baiser de ses lèvres. Eh bien opi, vous avez raison, nous avons trop délaissé nous-mêmes la vie de l'idéal pour sa forme morte. Enfants prodigues, qui savez si bien voir au fond de nos cœurs les misères de leur faiblesse, venez donc, vous pénétrant vous-mêmes de l'effusion de cet Esprit, nous en rendre les saints ravissements, les sublimes extases. Apprenez-nous à mieux aimer le Christ et nos frères. Nous voici devant vous, humbles comme le petit enfant de l'Evangile, et vous demandant d'être plus chrétiens que nous, et de fortifier notre faiblesse de votre force. Commur nions tous au divin Christ, et dans cet universel banquet de l'amour, que les sociétés humaines» au lieu de rassembler toutes leurs forces contre Tidéal, les unissent pour l'accom*
plir; alors TEglise, n'ayant plus à se préoccuper sans cesse de la défense des immuables formules qui lui sont confiées, s'épanchera sans limites au sein de Thumanité tout entière, pour la vivifier, en développant elle-même sa vie par cette universelle effusion de la charité.
C'est ainsi que s'appliqueraient à la société elle-même l'esprit et les effets du sacrement de l'Ordre. L'art, la science, l'industrie, en un mot, toutes les branches de l'activité humaine ont un but, non-seulement individuel, mais collectif. Toutes ne doivent être que les fonctions diverses, dont l'ensemble et la coordination harmonique forment l'unité du but spirituel de la société, unité qui est le véritable ordre social. Ainsi, toutes les spécialités du travail humain, bien loin d'être de simples exploitations individuelles, qui ne doivent compte à personne de leurs œuvres, sont, an contraire, des charges communes, des services publics, dont chaque homme reçoit solennellement Tinvestiture des mains de la société elle-même, ainsi que nous l'avons montré plus haut. Bien plus, tous ces services publics ne sont que les parties diverses de la grande charge sociale, qui a pour idéal la moralisation, la sanctification de tous les membres delà société, par leur action collective, réciproque et simultanée. Tous mutuellement solidaires, responsables et réversibles l'un envers l'autre, dans cette immense manifestation commune de Tamour par le sacrifice, ils constituent, par cette action, Tunité et l'ordre social ; et la moindre déviation à cet idéal est le désordre et Tanarchie. L'unité du but spirituel s'incarne, se manifeste dans l'organisation sociale tout entière, et lui donne, avec la vie, le rhythme et la mesure, qui fait l'ordre en toutes choses. La hiérarchie descend, pour ainsi dire, de l'éternité dans le temps, du ciel
sur la terre, et Tordre social découle de TOrdre sacramentel comme la conséquence de son principe.
Dans le semblant de société qui nous reste, les rangs sont distribués par le hasard, la naissance et la fortune, les degrés supérieurs étant ceux qui donnent le plus d'avantages matériels, le plus de satisfactions à Torgueil et à Tégoisme, les mérites et la vertu n'entrant pour rien dans cette distribution de la hiérarchie sociale. C'est l'absence même de toute organisation morale. Dans une société constituée chrétiennement, au contraire, il n*y aurait au fond ni supérieurs ni inférieurs, la hiérarchie n'étant que la coordination des fonctions diverses où le dévouement, le mérite et la vertu assigneraient seuls les rangs, d'autant plus éminents qu'ils impliqueraient plus d'obligations morales et de sacrifices, d'autant moins élevés qu'ils exigeraient moins d'abnégation de soi-même ; c'est précisément l'inverse de l'état actuel. Dans une telle société, celui^ qui donnerait davantage aux satisfactions de son égoïsme et de sa vstnité serait inférieur à celui qui donnerait moins, le sacrifice étant le critérium, la mesure universelle de toute grandeur sociale comme de toute valeur morale. Là est le principe de Tordre réel^ juste et vrai, coordonnant la diversité des fonctions dans Tunité de leur but collectif, et faisant pénétrer Tunité de ce but commun dans la variété des fonctions. Magnifique application k la société tout entière de l'esprit du sacrement de TOrdre !
370 IDEAL D'UNE SOCIETE GHRETIBimE.
liA ffaiullle est de création divine.
L'idéal, en nous» c'est l6 reflet de la face de Dieu sur le miroir de nos âmes. Or, pour le refléter» il faut que ces ânaes aient la pureté de la glace qu aucun souflBe n'a ternie. La moindre tache n'y laisse plus pénétrer le rayon vivant de sa divine lumière. Pensez-vous que Teau du lac, troublé par Touragan, puisse refléter en traits distincts Tazur du ciel et la clarté des étoiles? Pensez-vous qu'un ruisseau fangeux ait la limpide transparence qui retrace Timage des bois de la vallée? Non, l'homme ne peut contempler l'idéal de la sainteté au fond de son cœur, que par cette pureté^ dont Tesprit vivant est dans le sacrement de mariage^ destiné à sanctifier la chair des générations futures dans celle des générations présentes, et à constituer la famille sociale» en constituant le foyer domestique.
Après tout ce que nous avons déjà dit, on comprend assez comment le mariage civil, au lieu de précéder le mariage religieux, ne peut et ne doit jamais être qu'une application sociale de l'esprit de ce sacrement» prélude et point de départ de l'acte civil, qui ne puise son autorité que dans l'idéal divin dont il vient consacrer socialement les effets temporels. Isolé du but spirituel, qui est son principe, sa règle et sa fin, ce n'est plus qu'une vaine cérémonie d'enregistrement et de constatation statistique. Il ne saurait s'élever à la hauteur d'une grande institution, qu'en se
IDEAL mJNE SOCIETE CHRETIENNE. 57!
rattachant directement au sacrement/ dont il viendrait consacrer l'application k tous les rapports nouveaux, créés par cet acte divin. Alors il deviendrait une solennité vraiment auguste, et impliquant* sous le contrôle de la société tout entière, toute la série des obligations morales qui assurent la sainteté de Tunion conjugale bénie par TEglise , et des garanties publiques qui en maintiennent l'exécution. Abolition complète de ces hideuses ignominies qu'on n'ose pas même nommer et qui cependant ont leur a tolérance; » répression universelle du vice et de la débauche ; lois sé^ vères contre l'adultère» non-seulement de la femme» mais aussi de l'homme i consécration sociale solennelle du berceau de Tenfant qui naît) et de la sainte mission de la femme devenue mère et investie par la société du sacerdoce de la première éducation I renouvellement auguste des antiques fiauçdiQes ; conseils des épouses et des mères» prenant place auprès des grands corps de TEtat, pour toutes les questions qui concernent le mariage, la sainteté de ses obligations et l'éducation de l'enfance ; eu un mot, tout un ensemble d'institutions assurant par avance toutes les conditions humaines de la pureté, de la sainteté et de la grandeur des générations futures dans leur source, la perpétuation de l'espèce» la maternité, le foyer domestique et la famille ; telle serait, en résumé, Tapplication sociale des effets du sacrement de mariage.
Dans une société organisée chrétiennement, et où régne* rait l'idéal, ne serait-il pas temps d'en finir pour jamais avec toutes ces infamies qui s'étalent impudemment jusque sous les yeux de la jeunesse et de Tenfance : tolérance légale» excitations patentées à la corruption et à la débauche^ pièges tendus à la bonne foi et à la moralité» égoîsme^
372 IDEAL D'UNE SOaETE CHRETIENNE.
fraudes, mensonges, sefusualisme, impuretés, dégradations, adultères, enseignés dans tous les lieux et sous toutes les formes, chaque soir sur les tréteaux de vingt théâtres, à chaque heure par mille romans, feuilletons et publications populaires, sous chaque regard par le tableau, la statue, la gravure, dans chaque pose, chaque mouvement, enfin presque à chaque parole et à chaque acte, tout devenant ainsi une école de dépravation et par suite de dissolution sociale. Pourtant, vous ne Tignorez pas, la dégradation des sens est le suicide des âmes. Vos générations s'étiolent et s'abâtardissent dans leur corps et dans leur esprit ; vous n'avez plus que des âmes dépravées dans des corps infirmes ; votre postérité, tuée par millions d'hommes à sa source, n'a que des rejetons dont le souffle débile marche à la disparition totale de Tespèce, par le double suicide de Tâme et du corps. Il est temps, plus que temps que Tapplication à la société de ridéal divin du mariage vous rende laVrë et la fécondité des âmes, la fécondité et la vie des corps selon Tesprit de Dieu.
C'est une tâche, hélas ! bien pénible que d'avoir ainsi â exposer aux regards toutes les lèpres du corps social ; mais pour que le médecin puisse appliquer le remède au mal, ne faut-il pas lui en signaler d'abord les effets et les symptômes? Nous l'avons fait, malgré nos répugnances, et au moment où nous vidons la dernière goutte de cet amer calice, qu'il nous soit permis d'épancher notre âme tout entière au sein de notre mère bien-aimée, l'Eglise.
Saint Paul nomme l'avarice ou la cupidité le culte des idolesy parce que ce culte consiste au fond et en réalité dans l'égoîsme, l'amour des intérêts matériels et tous les vices dont ils sont la racine, ainsi que le dit formellement Tapôtre. Qu'importe, en effet, que les noms des divinités
du paganisme aient disparu, si les passions idolâtriques, dont elles n'étaient que Tapothéose, reparaissent dans toute la laideur de leur culte? Qu'on adore la cupidité sous Teffigie d'uue pièce d'or ou sous celle de la Fortune ; la ruse mercantile sous le nom de trafic ou sous celui de Mercure ; la volupté dans la personne de Yénus ou dans celle d'une déesse plus visible ; la force brutale sous la forme d'une épée ou sous celle de Jupiter ; l'orgueil sous l'emblème de sa propre ostentation ou sous celui de Junon : n'est-ce pas toujours la même idolâtrie? Qu'importe que le temple du Dieu païen se nomme la Bourse, n'est-ce pas toujours c< le culte des idoles ? » Ge n'est pas nous, c'est saint Augustin qui, avec tous les Pères de l'Eglise, explique et développe ainsi la pensée de saint Paul. Or, s'il est vrai que nous avons réellement en face de nous l'esprit de l'idolâtrie païenne perpétuée sous d'autres noms, s'il est vrai que la société, constituée sur la base de Tégoïsme et désintérêts matériels, représente ainsi l'organisation toujours vivante du culte des idoles et du paganisme antique, ne devons-nous pas à notre foi de chrétien, à notre caractère sacré de prêtre, k notre zèle d'apôtre, à notre amour pour l'Eglise, de travailler de toutes les puissances de notre âme à transformer cette société païenne en société chrétienne, en l'asseyant sur le principe directement inverse, celui de l'abnégation et du sacrifice? Ge principe, nous l'avons montré dans les sacrements, dont les effets temporels doivent recevoir leur consécration civile, leur application sociale. Reculer, sous quelque prétexte que ce soit, devant cette application, nous semblerait une apostasie de notre foi, un déni du Ghrist, une transaction sacrilège avec le culte des idoles. Les signes des temps nous montrent d'ailleurs, de tous côtés, que le
374 IDEAL D'DMË SOCIETE GHRETUSKKB.
jour est venu de constituer la société uniquement sur le Christianisme. Le salut du monde est à ce prix, et le culte des idoles doit enfin pour jamais disparaître de nos lois, de nos institutions et de nos mœurs.
SIXÏÈME PAETIE
LA MTSTIÛUB.
•M^— m*>«mMw^
L'homme en posseiMion de Dieu par la mystique*
Dans la première partie de oe travail aous avons exposa le principe fondamental de notre œuvre ou la philosophia de l'amour. Après avoir montré, dans la seconde» la société croulant tout entière, parce que la charité n'est plus ni dans Fart, ni dans la science, ni dans Tindustrie, ni dans les lois, ni dans les institutions, ni dans les mœurs, nous replaçons, dans la troisième partie, cette philosophie de Tamourà aon centre éternel, à son foyer toujours vivant, qui est le Christ continué et perpétué dans FÉglise. Dans la quatrième par? tie, nous faisons voir à Taide de quels moyens ou signes sensibles l'homme peut communier sous toutes les phases et tous les aspects de sa vie. à cet Amour qui est Dieu lui-^ môme manifesté par le Christ et TEglise, se rasaimilanti pour le posséder et se transformer en lui. Communiant à cette source inépuisable de vie, Thomme doit en manifester les merveilleux trésors sous les deux faces de son être i ioii
en manifestant cette vie dans le monde ou la société du temps ; c'est Tobjet de la cinquième partie, ou l'application à la société de l'esprit des sacrements ; là, en la ramenant au but suprême de sa destinée par son épanouissement dans le monde divin ou la société des esprits : c'est le sujet que nous allons traiter.
Si^ déçus par Timperfection des termes et les formes du langage, nous n'avons pu jusqu'ici présenter d'une manière assez pratique et pénétrante ce qui constitue la synthèse, l'unité de ce livre ; si, malgré nous, nous sommes encore trop resté dans le champ infécond de la théorie, c'est ici le lieu de donner à notre pensée toute la saillie de son relief et d'en faire saisir la réalité pratique dans toute la plénitude de sa vie.
La pratique de l'Amour a un nom, que nous ne lui avons pas donné, mais qu'elle a reçu de la conscience du genre humain et de la tradition des siècles, c'est celui de Mystique. En voyant un grand nombre de mystiques se retirer dans les déserts ou les cloîtres pour vivre loin du monde, le vulgaire en a conclu que la mystique est une simple con* templalion, une science purement spéculative. Ce qui a donné lieu à cette supposition, c'est qu'en effet» le Christ a dit que le monde le hait, lui et ses disciples, parce qu'ils ne sont point du monde et qu'étant en opposition incessante avec lui, ils doivent s'en séparer. En face de ce monde fondé sur la base des intérêts purement égoïstes et individuels, il a établi une société directement inverse, fondée sur l'abnégation de tous les intérêts particuliers. De là, les deux sociétés, les deux cités dont saint Augustin et avec lui tous les Pères ne cessent de décrire l'antagonisme, l'opposition perpétuelle. Entre le monde ou Babylone et la société spirituelle
OU nouvelle Jérusalem, entre la cité de Satan et celle du Christ point de rapprochement, point de transaction possible. En effet, le monde tourne sur deux pivots, Tégoïsme et rorgueil, comme la société du Christ sur l'amour et l'humilité. Quel rapprochement possible entre ces deux principes contradictoires ! On comprend donc facilement comment la première condition de la pratique de Tamour soit de rompre complètement et sans retour avec ce monde de Tégoïsme. Mais en brisant pour jamais avec lui, les mystiques n'ont fait que créer un milieu nouveau où cet açiour social et pratique, en s'incarnant dans les âmes, devait peu à peu pénétrer jusqu'au monde lui-même et le transformer, le transfigurer insensiblement et par la seule vertu toujours opérante de cet amour dont Vexpansion forma autour de lui une atmosphère que respirèrent à un degré ou à un autre même les plus mortels adversaires de la mystique et les us acharnés sectateurs du monde de l'égoïsme. Ce serait une grande et magnifique leçon que cette histoire de Faction invisible, mais incessante, des mystiques ou des saints sur ce monde qui les combattait et de la transformation progressive qu'ils y opérèrent, sans que personne et souvent eux-mêmes s'en aperçussent. Le récit en formerait un des plus beaux livres qui pût sortir de la main de Thomme. Déjà notre siècle en découvre, même à travers ses préjugés, quelques jalons, depuis la reconstitution de l'unité du^enre humain et de la famille par le christianisme jusqu'à la portée sociale des dogmes qui semblent d'abord le moins pratiques. Un avenir prochain en apercevra bientôt les profondeurs, et l'on s'étonnera d'avoir été si longtemps à reconnaître que les seuls hommes réellement pratiques sont les mystiques, comn>e les hommes de la plus haute initiative
sociale furent les salitaiies et le» ermites, et que les ascètes furent les travailleurs par excellence, ainsi que, du reste, rindique assez leur nom.
L'Amour n'étant autre ^e Tesprit de Dieu lui-même répandu dans nos cœurs, la pratique de l'amour n'est que la pratique de toutes les vertus par lesquelles l'homme s'unit à Dieu, son principe et sa fin, ou Théodicée pratique. Dieu est partout présent, partout vivant, partout agissant, dans l'univers visible^ dans Tindividu, dans Thumanité. On appelle mystique ou « science afifective et pratique du mystère » le mystère de cette présence, de cette vie et de cette action de Dieu soUs son triple aspect. Le Heu de cette mystique pour rtiomme, c*est la conscience illuminée par l'amour.
Dans le second chapitre de notre premier volume et en traitant plus haut du sacrement de la Pénitence, nous avons montré que le fait vivant delà conscience implique simultanément trois actes, trois termes corrélatifs en un, et que l'homme ne peut avoir conscience de lui-même qu'en ayant en même temps et par là même conscience de Dieu toujours présent, vivant et agissant en lui, et conscience du rapport réciproque de Dieu à l'homme, ou du médiateur Jésus- Christ, Verbe incarné. Par le premier terme de cet act€ à triple aspect l'homme dit moi et affirme l'identité perma--pente de son indestructible personnalité. Par le second, ayant conscience d'avoir été créé, et partant de n'être pas à lui-même son principe, sa loi et sa fin, il nomme la cause su* prême de tout, qui est ce Principe, cette Loi, cette Fin, et il affirme ainsi dans sa personnalité même l'être infini qui le domine, l'inspire et le juge. Par le troisième 'terme de cet acte un dans son triple aspect, l'homme, ayant conscience de n'être qu'un des membres du grand corps de la eréatien,
LA MYSTlQlffi. 37^
ane des pmf^s de ce tout indivis qui éii l'œuvre de Pieu, se conçoit comme fonction solidaire dans oe magnifique ensemble. U y prend son rôle» son rang, sa place daps ses rapports avec Dieu et ses semblables, et s'affirme aipsi dans le médiateur ou le Christ, comme étant m de ses iuem))P^s, en tant qu'il coopère librement à Faction divine^
Supprimer un seul de ces trois termes, changez ou in-* tervertissez en quoi que ce soit Tordre de leurs rapports, et lâ conscience n'existe plus. L'homme n'est presque jamais homme, parce qu'U n'a presque jamais la conscience réelle, puissante et vraie de lui-même. Dominé, subjugué par les^ passions de la chair et du sang, il n'a que la conscience de cette vie charnelle au lieu de la conscience de sa véritable personnalité. Esclave de Tégoïsme ou de Torgueil, en se prenant lui-même pour principe, pour règle et pour fin, il perA la conscience de sa nature réelle pour se repaître d'unç chimère qui ne ressemble en rien à Thomme, et qui, dans sa monstrueuse prétention de le déifier, le conduit droit au néant. Isolé, solitaire et se posant immédiatement en face de Dieu, comme si entre Dieu et l'individu iln*y avait poini Jésus-Christ, qui est Tfaumanité replacée en Dieu, ThommC) perdant le sentiment de l'abîme qui sépare le fini de l'infini, perd par là même la conscience du vrai centre de grar vite de son être, de sa place, de sa fonctioa et de soq œuvre dans Tordre universel de tous les êtres en Dieu. Là, c'est moins que Thomme, ici, plus ; là, c'est Thomme en dehors de la vraie loi de sa vie.
Mais, ne Toublions pas, ces trois termes, ces trois actes de la conscience doivent constituer une unité indivisible, r^ommcz le fini la conscience de nous-mêmes en tant qu'êtres créés et partant limités ; nommez X infini la conscience de
Dieu en nous ; et il vous reste comme troisième terme le rapport de Tun à l'autre ou l'union même du fini et de Tinfini dans un être à la fois et en même temps simple et complexe» qui est Jésus-Christ. Le fini pur c'est ce qu'on appelle le corps, ou plus philosophiquement la limite ; Finfini c'est Dieu ; enfin l'indéfini c'est Thomme régénéré, c'est dans le Christ notre personnalité réelle et vraie qui est à la fois et en même temps corps et esprit, limitée dans sa nature et illimitée dans ses aspirations et ses besoins. Là est notre centre vrai, dont les deux autres termes n'expriment que le double rayonnement, la double circonférence. L'homme n'est donc en soi ni spiritualité pure ni matérialité pure, mais un corps informé par un esprit. Le rétablissement de l'harmonie entre ces deux termes n'est ni Tœuvre exclusive de Dieu ni Tœuvre exclusive de l'homme ; il est le produit de la grâce et de la coopération libre de Thomme à Tœuvre divine, de sorte qu'il y a en l'homme du divin et de l'humain, ou plutôt qu'il est lui-même le terme visible du rapport de l'un à l'autre. Qui dit/lnî dit limité par une borne qui ne lui permet pas d'aller plus loin ; qui dit infini dit celui qui, n'ayant aucune borne possible, pas même lui-même comme limite, embrasse tout ce qui est et tout ce qui peut être ; qui dit indéfini dit l'être qui a pour limite soi-même, mais qui, disposant en matire de cette limite, peut toujours s'avancer en la reculant toujours ^. C'est là le grand, le singulier privilège de l'homme de pouvoir, par sa communion
^ Nier cette notion, c'est nier rimmortalîté de Tâme. En effet, trois idées s'offrent à nous : celle d'un être sans commencement et sans fin, c'est Dieu ; celle d'êtres qui commencent et finissent, ce sont les corps ; enfin l'idée intermédiaire d'un être qui commence ef. ne finit point, e'es^ l'homme ou l'iadéfiai.
avec Dieu y s'étendre toujours au delà de lui-même^ s'agrandir, se dilater incessamment. Or, ce ressort intime, cette force continue d'expansion, c'est ce que nous nommons l'amour; comme Tintelligence est la délimitation incessante et toujours progressive qui constate chacun des degrés par* courus dans cette dilatation de soi-même ; comme l'activité est le rapport de la force d'expansion sur le milieu où, elle opère. On peut donc dire que l'homme est un être toujours en voie de formation, et que c'est là le caractère même de sa nature, le cachet de la plénitude de sa vie. Quiconque s'arrête n'est déjà plus dans la vie ; quiconque croit atteindre le but n'en a même pas Tidée, puisqu'il consiste au contraire à être inattingible; quiconque se développe normalement, par l'essor même du cœur et sa force intime d'expansion, sans conteution, sans violence, mais avec un amour de plus en plus calme, cordial et vivant, celui-là seul est dans la vraie voie de sa vie. Or, la mystique n'est autre chose qu^ la science de ce développement mystérieux et continu.
L'Amour est le côté divin de l'homme par lequel s'opère ce développement. In medio stat virtus^ dit le proverbe. Or, ce milieu de l'homme c'est l'âme, dont le nom seul indique la racine du mot amour. L'âme, ce centre de l'homme, ou plutôt qui est Thomme tout entier, l'âme est, si Ton peut s'exprimer ainsi, un amour personnalisé. Aimer c'est vivre, c'est être soi, parce qu'aimer c'est avoir conscience de soimême dans tous ses rapports, comme dans son principe, sa loi et sa fin, qui est Dieu. Cet amour dans Thomme est-il exclusivement spirituel? Non, car alors il ne se répandrait pas sur les créatures. Est-il exclusivement matériel? Non, car alors il serait purement aveugle, fatal, organique comme
dans la brute^ au lieu d*étre libre, intelligent ^t conscient de soi-même comme il est dans Thomme. 11 est dans son essence l'un et l'autre simultanément et dans une indivise unité. Le mystère de Tamour c'est le mystère du Christ en nous^ du Christ Dieu-homme» union du fini et de l'infini, du créé et de Tincréé. Mélange du divin et de Thumain, il est indéfinissable bien que défini, universel bien qu'individualisé* sans limites bien que limité, en un mot c'est dans sa racine et dans sa source même l'antinomie dont nous avons si Ion* guement développé l'idée dans notre premier volume. Seulement ici c'est l'antinomie vivante sans opposition, parce qu'elle est prise au foyer même, au centre d'où elle rayonne.
Illeii et la eréatare.
Comment, ô mon Dieu, voire pauvre créature, venue du néant à l'être sous le souffle de votre parole, pourra-t-elle s'élever vers vous pour unir sa vie à votre vie, et rendre toujours plus intime et plus profonde l'union de toutes ses fa-cultés aux trésors ineffables de votre amour infini?
— Vois le mystère d'union qui s'accomplit entre deux âmes voyageuses sur la terre. Un jour, elles se rencontrent dans le chemin de la vie ; elles se contemplent, se parlent, se disent l'une à l'autre leurs sentiments, leurs pensées, leurs volontés, et voilà qu'elles se pénètrent, se fondent dans une admirable unité, et parce qu'elles s'aiment ne font plus qu'une seule et même âme en deux cœurs. Que sera-ce donc d'une âme qui remonte à sou principe, à sa source^ pour
LA MYSTIqIjE. 368
s'unir en moi à son éternel foyer de vie? Que sera-ce de Tunion des âmes au centre même de tout amour? Moi seul je suis Téternelle et immuable réalité de ce que tu entre* vois à travers les ombres de ton pèlerinage terrestre. Oui, seul je puis, dans un ineffable embrassement» réaliser entre moi et ton âme, que j'ai faite à mon image, une union que je rendrai inaltérable.
— Oserai -je vous interroger encore. Amour in&ni? Je comprends que deux âmes de même nature, également faibles et soumises aux mêmes besoins, se cherchent pour s'appuyer Tune sur l'autre et s'aider mutuellement à traverser les pénibles régions du temps. Mais entre vous et moi n'y a-t-il pas un abtme, un abîme infini? Gomment le franchir pour arriver jusqu'à vous? Comment, dans votre grandeur infinie, descendriez-vous jusqu'à moi pour m'embrasser dans mon néant? Gomment, dans ma bassesse infinie^ monterai-je jusqu'à vous?
— Pour t'unir à moi, nous n'avons besoin, ni moi de descendre, ni loi de monter; je remplis tout de ma présence^ tout a en moi Têtre, le mouvement et la vie; mais l'homme seul en a conscience. Intermédiaire entre le néant et l'être, la matière se meut par moi sans le savoir. Mais toi, pontife-roi de la création, intermédiaire entre le fini et l'infini, entre l'univers et moi, je t'appelle par ma grâce et par ta libre volonté à l'accomplissement de tes immortelles destinées. J'opère sur la matière ; je me réfléchis eu toi, afin que tu opères toi-même avec moi. Par ma puissance et ma sagesse, je donne aux éléments la forme sous laquelle se manifeste mon action . Par mon amour, je suis présent en toi^ je fais communisrton âme à ma vie. En te créant, je n'ai pu te donner l'éternité sans origine, mais je t'ai donné Téter-
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Dite sans fin ou l'immortalité, afin que tu fusses toujours, toujours avec moi comme par moi. Et pour que tu eusses conscience de cette éternité qui commence mais ne finit jamais, j'en ai fait la vie de ton âme, Tesprit vivant de ta propre personnalité. J'ai fait de toi une aspiration sans bornes vers rinfini. Je t'ai marqué du sceau deTillimité et de l'indéfini. Je t'ai dit : Sois l'infini du devenir comme je suis l'iu- £ni absolu de Téternel présent. J'ai creusé dans le mystère de ton être des abîmes sans fond ni rivages. Je t'ai fait le centre d'une projection sans limites. Je t*ai donné des facultés inépuisables qui se dilateront et se dilateront sans cesse, un essor toujours plus large et plus rapide, une âme qui est la semence de la vie éternelle éclose dans le berceau du temps* Jamais ton intelligence, jamais ton cœur ne diront assez, assez de vérité, de bonheur, de justice et d*amour. L'avenir sans fin, voilà ta réelle existence ; et cet avenir remontant le passé sans bornes dans un éternel présent unit ainsi toute ta vie à ma vie , l'éternité qui ne finit jamais à l'éternité qui ne commence pas.
— A vous qui avez fait cette merveille de vos merveilles, à vous, Seigneur, l'éternel hosanna de la terre et des cieux ! Je sais maintenant où s'allume le foyer de ma vie. Si je regarde à la durée sans commencement , mon âme sondant les abimes de l'éternité sent défaillir toutes ses puissances ; alors je me prosterne, et, dans l'extase d'une ferventeadoration, je crie vers vous, mon Dieu ! Mais je conçois la durée qui commence pour ne jamais finir, conimeje conçois qu'un nombre s'ajoute sans cesse à un nombre, un jour à un jour, et que tous les nombres s'abîment dans l'unité , tous les temps dans l'éternité. Je me conçois comme étant moi-même une aspiration sans limites, un essor sans bornes, un être
sans fin. J'ai conscience de cet indéfini dont je sens en moi l'esprit vivant. Par ce côté illimité de mon être, je m^unis à vous, Seigneur. La terre est le berceau de ma vie; vous seul en êtes le principe et la source. Vous êtes éternel ; je suis immortel. Celui qui ne doit pas finir ne saurait trouver le but de son existence que dans Celui qui n'a point de commencement. Je suis fait pour vous seul. Comment ma destinée sans fin serait-elle dans ce qui ne sera pas demain? .. Aussi, foulant du pied toute borne, toute limite, je laisse vibrer mon âme de toute sa force de projection vers vous, je la livre à son inépuisable essor, et je vous appelle, ô mon Dieu, de toutes les pensées de mon cœur, de tous les désirs de mon amour, de tous les élans de mon immortelle espérance.
Selence du mysière.
Ne nous lassons pas de le répéter» les sacrements opèrent notre union toujours plus intime à Dieu par le Christ.; cette union dans son esprit, sa réalité et sa plénitude vivante, c'est la charité, non pas théorique, mais pratique. La mystique, étant la pratique delà charité, est donc le développe, ment de Taction et de Teffet des sacrements en nous, et partant de Taction de Jésus-Christ. Comme signes sensibles et par conséquent limités, les sacrements n occupent que des instants, despoiuts de noire vie. Mais gardons-nous de Toublier, Tesprit vivant de ces signes exige de nous une coopération active qui commence au berceau et ne doit finir qu'à
866 LA KYSTIQUE.
la tombe. Cest cette coopération par la pratique deTamour qui fait surtout Tobjet de la mystique.
La mystique est la science du mystère. C'est en lui qu'elle a sou origine^ sa racine, sa raison d'être, et d*où elle a pris jusqu'à son nom. Or, le mystère est partout et en tout. Pourquoi? Parce qu en tout et toujours le fini touche à l'infini qu'il implique comme Teffet implique la cause ; la négation, Taffirmation ; le créé , Vincréé. Toute vie est un mystère. Pourquoi? Parce que nous ne pouvons la voir et la saisir dans son origine et en elle-même , mais seulement dans les phénomènes qu*eUe produit et qui la manifestent. En effet, Dieu seul est le lieu des essences, parce que seul il contient la réalité. Ainsi, dès qu'on sort de l'ordre purement visible et phénoménal pour entrer dans l'ordre invisible des essences et des réalités , c'est en Dieu lui-même qu'on pénètre.
Saint Paul nous révèle cette vérité, en disant : « Dieu n'est pas loin de chacun de nous, » et « c'est en lui que nous avons Tétre, le mouvement et la vie. » Mais Dieu, en tant qu'infini et absolu, nous étant à jamais inaccessible, nous communiquons à lui dans le Christ et par le Christ, Verbe divin incarné, Dieu fait homme. Or, la loi du Christ c'est la charité qui élève Thomme au-dessus de lui-même en le faisant vivre en Dieu.
L'homme veut être quelque chose de grand : c'est le sceau de sa gloire. Comment le sera-t-il? En devenant plus que lui-même? Mais pour devenir plus que soi-même, il faut donc se nier et renoncer à soi. C'est ainsi que l'humilité est la racine et la base de toute grandeur. Renoncer à soi ce n'est pas mourir, c*est vivre dansuu autre. Or, on ne vit dans un autre que par l'amour* Par conséquent, si la racine de toute
grandeur est Thuniilité, le foyer de toute humilité est dans Tamour. L'homme ne peut imaginer rien de plus grand que Dieu : il aspire à devenir un même esprit avec lui. Mais pour être transformé en Dieu, il faut qu'il se nie, qu'il renonce h lui-même par la charité. Toute la théorie de la mystique est dans cette loi si simple et si profonde à la fois.
Mais l'amour, qui le donne? Dieu. Si Dieu est sans cesse présent, vivant et agissant en nous avec son amour infini , qui nous empêche de le recevoir dans toute sa plénitude? Nous seuls qui, par la limite de notre être, lui faisons une borne qui arrête en nous l'expansion de son amour infini. Comment pourra- t-il descendre en nos cœurs? En nous dépouillant complètement de nous-même, en nous renonçant le plus complètement possible. C'est la théorie si magnifiquement développée par tous les mystiques, et pariiculièreinent par saint Jean de la Croix dans sa Nuit obscure de Vâme et sa Montée du mont Carmel.
Voilà le mystère de la vie. C'est sans doute une étrange et incompréhensible merveille que l'être ne devienne soi qu'en renonçant à lui, qu'il ne s'affirme qu'en se niant, qu'il ne se trouve qu'en s'abdiquant et ne se possède qu'en se sacrifiant. Si, du premier au dernier de ses préceptes, TEvangîle ne l'avait si formellement énoncé, et si la pratique vivante de tous les saints et de tous les siècles chrétiens ne venait le démontrer par les faits, qui pourrait croire à cette antinomie fondamentale que nous n'avons cessé de développer, au grand étonnement de ceux qui sont habitués à substituer la logique de l'abstraction à celle de l'amour? * C'est là sans doute un mystère. Mais montrez-nous quoi qne ce soit en nous et autour de nous qui ne soit un mystère. Le mystère est le c6té de chaque chose et de chaque
être par où il plonge dans l'infini. Tout étant issu de Dieu ou de rinfini, tout y tenant par son origine, sa racine initiale et y retournant par sa destinée, son but final, tout est mystère à ce point de vue. Ainsi le fini est enté sur l'iufinl, le créé sur Tincréé, de telle façon qu'isoler, séparer l'un de Tautre, c'est arracher l'être de la racine originelle par où il tient à la vie et de la destinée finale qui est le but de cette vie. Est-ce ainsi, }e le demande, qu'on peut le connaître et le saisir dans la plénitude, dans la réalité de sa vie? Non, assurément. Or, en dehors du Christ, Dieu fait homme, éternelle et indissoluble union du créé et de Tincréé, du fini et de 1 infini, ces deux faces antinomiques mais indivisibles de l'être restent à jamais séparées, et Ton aboutit forcément au matérialisme et à l'athéisme, en ne saisissant que la première à l'exclusion de la seconde, et au panthéisme, sinon au nihilisme, en ne saisissant que la seconde à Texclusion de la première.
Le mystère qui seul résume, en les expliquant, tous les mystères, c'est celui du Verbe incarné, de Jésus-Christ, qui dénoue par l'amour tous les problèmes contenus dans son éternel problème. La mystique n'est donc autre chose que le mystère du Christ en nous. Quiconque sait ce mystère les sait tous. Quiconque l'ignore les ignore tous. Savoir Jésus-Christ, dans le langage de l'apôtre, c'est avoir la science vraie ; toute autre ne mérite pas ce nom.
Le mystère est un besoin fondamental et invincible de Thomme, parce que le mystère seul répond à ses aspirations, k ses tendances sans limites , à sa soif de l'infini. Voilà pourquoi tous, individus et peuples, s'abaissent, se dégradent et se matérialisent toujours dans la mesure où ils s'éloignent de la mystique et la repoussent, de même qu'ils
s'élèvent et grandissent à proportion qu'ils s'en rapprochent et la pratiquent. Quels peuples ont réellement mérité de laisser un nom dans le souvenir de Thistoire et ont eu une action puissante par leurs destinées? Les plus mystiques. L'Inde d'abord, qui ne fut jamais qu'une vaste et séculaire école de mystique; l'Asie, la Chaldée, la Perse antique, si mystique par son culte et ses mages ; l'Egypte, si profondément mystique aussi dans sa haute antiquité. La Grèce épelait à peine les mystères de l'Orient, dont elle n'avait plus l'esprit vivant : aussi n'eut-elle qu'un faux éclat d'emprunt dû à Tignorance de notre prétendue renaissance et à nos préjugés classiques. Rome avait perdu jusqu'au sens du mystère; aussi ne fut-elle qu'un glaive dans une main sanglante, une apothéose de la force brutale. En Occident, voyez comme rabaissement des caractères et la corruption suivent pas à pas la décadence de la mystique depuis le treizième siècle, et sont arrivés jusqu'aux dernières limites du matérialisme le plus abject, à notre époque, où le nom de mystique n'est plus môme compris.
Quel est donc ce mystère qui, depuis les premiers jours du monde, agite et exalte l'humanité, qui a fait grandes entre toutes les nations qui l'ont poursuivi et incarné avec le plus de ferveur et de persévérance, ce mystère d'où sont éclos un à un, comme autant de fruits mûrs, détachés de leur tige, chacun des arts, chacune des sciences, chacune des applications économiques et sociales, plus tard, hélas ! déviés de leur source, mystère qui s'impose à la vénération des peuples sous le nom de religion, et qui est une manifestation de Dieu même toujours présent, vivant, agissant au sein de l'humanité ?
390 lA MYSTIQUE.
¥Ie apparente ei tI^ r^lle.
L'homme a deux vies. L'une, purement organique et phénoménale, n'est pas sa vie réelle et définitive, mais celle de son corps, instrument de sa fonction ici-bas. Cette vie, que la mort détruit et qu'il partage avec les brutes, a ses besoins impérieux de nourriture, de propagation et de conservation, qui se résument dans l'amour de soi. L'égoïsme avec ses trois convoitises en est la formule. C'e3t cette vie que la mystique vient incessamment transfigurer, pour s'élever des formes qui passent aux essences éternelles.
Nous avons vu que Thomme par le baptême, qui est le sacrement initial et la porte de TEglise, passe de la vie animale à la vie spirituelle. En effet, sa vie réelle ne consiste pas dans Tanimation de son corps qui finit h, la mort, mais dans Ij vie de l'esprit, dont le corps ne doit jamais être que le manifestateur. Là» l'homme se sépare des brutes par un abime infranchissable à tout autre qu'à lui, L'Eglise est l'orgaaisation visible de cette vie spirituelle dont l'amour est la loi, et le sacrifice la forme, « Chacun en tous , chacun pour tous,» ou solidarité universelle de tous les hommes entre eux par la solidarité de Dieu en eux et avec eux, telle est la maxime qui la régit. G'estTamour, mais l'amour dans son principe éternel et divin, l'amour en tant qu'étant Dieu lui-même se communiquant aux créatures. La lumière, Verbe divin qui illumine l'homme, est de l'ordre surna-
hA MTSTIQUE» 991
turely car elle Télève au-dessus de sa propre nature, au«« dessus de lui-môiue* C'est la splendeur du beau éternel, le rayonnement diviu de Tamour fécondant rintelligence parce qu'il est « Tesprit du cœur. » Extension et prolon« gation de la vie réelle de rbomme» la société spirituelle doit donc, comme nous Tavons dit, se manifester par la société temporelle, comme Tâme se manifeste par le corps. Elle n'est pas cette société, mais elle est en elle pour la régir par sou action spirituelle comme Tesprit doit régir l'orga** nisme, comme Dieu gouverne la création. Ne lui parlez pas d'intérêts purement temporaires et périssables, elle ne les connaît pas et ne doit pas les connaître, car son but unique est au contraire l'acquisition de l'immortelle éternité par le sacrifice de tous ses intérêts du temps. Elle n'a pas charge de corps mais charge d'âmes, et son domaine s'étend au delà de la naissance et de la mort. Mais de même que l'univers visible n'est que le manifestateur du Dieu invisible en qui il « a l'être, le mouvement et la vie, lo et que le corps ne doit être que le manifestateur de l'esprit qui l'anime et le vivifie, ainsi la société temporelle ne doit jamais être que la mani*» festation de la société spirituelle qui la pénètre progressivement de son esprit vivant, la justice qu'une manifestation de l'amour, l'organisation civile qu'une manifestation de la solidarité spirituelle. Faites de la société des corps la simple manifestatrice de la société des âmes, et alors seulement vous avez le vrai dans l'ordre, l'unité, Tbarmonie, parce que vous avez posé devant vous l'idéal.
La mystique est la science de la vie spirituelle, dont l'ap* plication pratique descend nécessairement peu à peu jusque dans le domaine de la vie temporelle, dont elle est la sève invisible mais toujours active, Tarome vivifiant sans lequel
celle-ci tombe bientôt dans la décomposition et la mort. Rica n'est plus étranger à Thomme que lui-même, et, sans cesse sorti de lui pour se perdre dans le monde extérieur, monde des passions de la chair et du sang, de l'amour de soi, égoïsme et orgueil, il ne peut plus voir, entendre et goûter Dieu, qui Téside au centre de lui-même, aux entrailles de son cœur, à la racine de son être ; c'est pourquoi le mystique fait taire de plus en plus toutes ces voix du dehors pour que l'homme, se recueillant et rentrant en luimême, y retrouve Dieu présent, le voie, l'entende et le goûte. Vains bruits du monde extérieur, clameurs non moins vaines de la chair et du sang et des passions immortifiées, cris plus vains encore de Tégoïsme et de l'orgueil en démence, tout cela n'est que phénomènes qui passent, simples apparences de la vie, purs fantômes étrangers aux réalités éternelles. Or, ce qu'il faut au mystique, c'est la vie réelle et permanente. II ne l'acquiert que par la science qui lui apprend à franchir successivement cette triple région des rêves, eu se dépouillant de cette vie purement phénoménale, ce qui constitue la vie purgative; en comprenant ce que c'est que la viepermanenteetabsolue, cette science illuminant son esprit, ce qui est la vie illuminative ; et enfin, en s'y unissant et la possédant par l'amour , ce qui est la vie unitive. Tels sont les trois degrés de la mystique que nous allons parcourir. La vie purgative répond aux deux sacrements qui effacent le péché, et qui sont le Baptême et la Pénitence ; la vie illuminative à la Confirmation et à l'Ordre; la vie unitive à l'Eucharistie, dont le sacrement du Mariage est la figure et l'Extrême-Onction la consommation finale. De même aussi la vie purgative répond à la première phase de la vie de l'homme, âge de luttes militantes et d'efforts ; la vie illu-
minative à la seconde phase, âge de science et de vérité ; la vie unitive à la troisième, âge de contemplation et de repos.
▼le parsadre.
Les mots vous font-ils peur, changez les mots ; qu'importe, si le fond des choses demeure. La vie purgative est la première forme de l'idéal que Thomme doit poursuivre pour vivre et se développer selon les véritables luis de sa destinée. Cet idéal, TEcriture l'indique en deux mots : a La justice et la paix se sont embrassées. » Où? Dans Thomme. La justice est la droiture, la rectitude originelle où Thomme était en sortant des mains de Dieu, et d'où résultait lapaix, c'est-à-dire la plénitude de l'harmonie de toutes ses facultés dans son triple rapport avec Dieu, lui-même et la création.
Nous l'avons montré, la conscience de Thomme doit exprimer simultanément et indivisiblement ce triple rapport, Dieu, lui-même et la création. L'idéal de ce triple rapport se trouve dans le Christ ; c'est là que la justice et la paix se sont embrassées. En dehors de ce milieu divin, l'homme n'a plus la conscience pratique et vivante de l'action de Dieu en son âme et dans l'univers. En perdant cette conscience, Thomme s'enferme en lui et dans la création dont il devient le captif et Tesclave, et perd ainsi la conscience vraie de lui-même et de la création, puisqu'il ne saisit plus ni Tune ni l'autre dans leur principe originel et dans leur fin suprême, qui est Dieu. Niez-vous ces vérités, constitutives,
VOUS niez la loi de la vie de ThoiBine el de la société. Admettez ces vérités, et par là même vous admettes la vie pur« gative ou d'abnégation.
Qu'est-ce, en effet, que cette vie? La créature n'est rien, creatura nihilj dit saint Laurent Justinien* après l'Ecriture sainte. L'homme est peut-être quelque chose de moins encore que le néant, car c'est un néant ayant conscience de s'être creusé à lui-même uu abime de misères, un vide sans fond ni rivages. Au contraire, « Dieu est tout, » ditrEcriture. Eh bien! l'homme, ce néant, ee quelque çbo»e de ipoitts que le néant, se pose pour but, pour destinée mpréme de sa vie, d'être un avec Dieu qui est tout* Limite reléguée au milieu des brutes dout il partage ranimalité, il a soif et faim de l'infini, il lui faut Tabsolu, il lui faut Dieu, rien de moins que Dieu, parce que Dieu est tout, et que rien ne saurait satisfaire son aspiration sans limites et sans bornes que ce qui est tout. Yoilà Thomme, c'est le néant, moins que le néant, aspirant à l'infini et ne pouvant vivre qu'eu lui, par lui, pour lui ; c'est le terme extrême de la petitesse et de l'impuissance aspirant au terme extrême de la grandeur et de l'omnipotence, Rien d'aussi bas et rien qui aspire à autant de perfection et de gloire, car le bien su* prême et infini est le seul qui puisse rassasier l'immensité de ses désirs. Mais limites du monde extérieur et visible, limites de toutes les passions et de toutes les convoitises de la chair et du sang, limites de son propre néant, de son égoïsme, de son orgueil et de Tamour dé soi, partout où il se tourne, Thomme se heurte à quelqu'un de ces angles du fini, qu'il ensanglante de ses douleurs. N'importe, coûte que
* M ê}u8 vUa,
coûte, et dût tout son sang s'écouler à ces heurts, il faut à tout prix que Thomme s'affranchisse de ce triple rang de li» mites qui renferment de toutes parts, il faut qu'il s'affranchisse de cet esclavage des créatures et de lui-même. Il le faut, vous dis-je, car c'est la loi de sa vie, la destinée de sa nature éternelle, l'aspiration incessante de sa liberté ; c'est son enthousiasme, sa grandeur, sa sagesse, ou, si vous voulez, sa folie. Malheur ! trois fois malheur à celui dont le cœur ne bondit plus d*élan, dont toutes les fibres, toutes les puissances de Tâme ne tendent plus à cet idéal, car celui-là ne vit plus et son âme est déjà morte ! Or, ce que les mysti ques ont nommé la vie purgative, c'est ce brisement incessant de toutes limites dans notre essor incessant vers Dieu ; c'est la destruction infatigable et sans relâche de toutes les bornes du monde extérieur, de notre corps et de notre propre égoïsme pour embrasser partout Tinfini et nous unir indissolublement à lui ; c'est le vol constant de Tâme à travers toutes les régions des phénomènes et des apparences pour monter, monter encore, monter toujours plus vers la région bnmuable des essences et des réalités éternelles qui sont en Dieu, qui sont Dieu.
On a dit à l'homme, ô mon Dieu ! qu'il était fait pour vous. On a dit ses misères et ses grandeurs. On lui a montré rimpuissance de tout ce qui est dans l'espace et dans le temps pour remplir l'insatiable immensité de ses désirs,
satisfaire ses aspirations sans bornes et étancher sa soif de
Tinfini.
Mais qui lui fera toucher du doigt le principe immuable sur lequel reposent ces vérités qui sont la vie des individus et des nations ? Qu'il regarde à Tunivers, qu'il regarde à vous, mon Dieu !
L'univers ! une seule des pensées de Thomme, un seul des mouvements de son cœur valent plus que toutes les merveilles qu'il contient.
Vous seul, ô mon Dieu, voilà le dernier terme de son apparition sur la terre, l'objet suprême de son vrai, de son éternel bonheur.
Et Thomme passe sans écouter la divine Parole que redisent tous les échos de la terre et du ciel. Il vante ses plaisirs dans la possession des biens de ce monde et la satisfaction des passions qui sortent sans efforts de sa nature, comme le ruisseau de sa source.
Comment le saisir à son passage à travers les bruits du siècle et parmi les illusions des sens qui le retiennent captif 7 Gomment lui montrer qu'il est hors de ses voies ? Comment?
Si dans ce moment, lui dirai-je, tu ne sais regarder à Celui qui te fit une imitation de lui-même pour t'attirer sans cesse à lui, regarde au dedans de ton âme et à tout ce qui vit et se meut autour de toi.
Le cordeau qui, dans les mains de Dieu, selon la parole révélée, a mesuré toutes choses, depuis l'Océan jusqu'au grain de sable, depuis les voies lactées jusqu'à l'atome, depuis la fleur jusqu'au soleil qui la fait éclore, depuis 4e ver qui rampe jusqu'à l'aigle au regard ardent qui se joue dans les plages du ciel, n'a pas touché ce que toutes les nations
et tous les âges ont nommé Tesprit, qui meut la matière par laquelle il se manifeste. Cet esprit, dont Tessor est sans bornes, n'a de mesure que Dieu lui-même, car son terme suprême et toujours inattingible c'est la vérité une, immuable, étemelle. Mais Tintelligence implique la limite en même temps qu'elle l'exclut, puisqu'elle ne conçoit rien qui ne soit défini. Descends donc plus ayant encore jusqu'au centre de toi-même, à cette racine de ton être, qui touche Dieu et par laquelle Dieu te touche. Là est le cœur, là est le sens divin de rinfini dont la mesure est d'être lui-même sans mesure, la borne d'être sans bornes. C'est l'action de Dieu présent aux derniers replis de tes entrailles. C'est l'amour faisant éclater toute limite pour mettre Thomme bouche à bouche, cœur à cœur avec Dieu , éternelle réalité vivante, amour infini. Recueille-toi de ce côté mystérieux de ton être, car là seulement est la vie , la vie qui prend conscience d'elle-même, dans la vie éternelle, infinie.
Le cœur c'est l'action de Dieu dans l'homme; Tintelligence c'est l'action de l'homme en Dieu ; la spontanéité, la volonté dans l'ordre, c'est Dieu et l'homme unis ensemble. Cette vie de la spontanéité s'active ou s'endort selon que la volonté libre de l'homme s'unit à celle de Dieu, son amour à l'Amour divin, son esprit à l'Esprit-Saint, ou selon qu'elle s'enferme en elle-même et dans les créatures. Tout ce que les sens peuvent saisir n'est qu'un jeu, une manifestation de la vie, qui détruit et recompose à son gré ces êtres d*un jour dont elle disperse au vent la poussière pour la reprendre incessamment en lui donnant des formes nouvelles. Ta vie ressemble-t-elle à leur vie, ton être à leur être? N'es-tu pas un rayon de la vie qui demeure éternellement? Ton âme ne s'est-elle pas allumée à ce foyer inépuisable, et ton
398^ LA mrSTIQUB.
cœor à ramour de l'infini? Ne sens-ta pas ((ue^ qnels que soient tes efforts, tu ne peux épuiser ractiyité de ton âme, le feu de tes désirs, le cri de ton espérance, les élans de ton cœur, la sève de ton amour. En vain le fini te presse de toutes parts, tu échappes à ses lois, et traversant ses étroites limites, tu plonges dans Thorizon sans bornes. Tu n'es pas l'infini, car tu n'étais pas hier, mais tu le vois par Tesprit, tu le sens par le cœur; c'est le lieu de ton âme, le milieu, le centre de ta vie. Qu'es-tu donc? TindéSni qui vit de Tinfini, et que Dieu appela à l'existence pour rendre raison du fini, et de ce point de déport s'élever vers Celui qui ne te fit inépuisable dans ta vie que pour t'unir à sa vie sans limites.
Oui, Seigneur, vous êtes l'infini par nature et par essence, l'infini actuel et réalisé dans son étemel présent, et, par la plus inexplicable des merveilles de votre amour, vous avez voulu que je fusse une image de vous-même par les facultés, les tendances et la projection de ma vie. Et ce sens de l'infini vous Tavez placé au centre de mon être, afin que je ne pusse descendre au fond de mon cœur sans vous y trouver, sans vous y toucher, sans vous y sentir, et que Tacte par lequel j'ai conscience de moi-même fût l'acte par lequel y ni conscience de vous, mon Dieu.
Éternel bosanna à Fétemel Auteur de ce miracle suprême d^amourl
U HTITIQUI. 890
jkttplraiil9nM «iiiM lii>rne«.
Seigneur I tous seul pouvez sonder les mystères de U mort et de la vie» vous seul avez le secret de ses abîmes. C'est pourquoi je me tairai en présence de mon Dieu, et^ prosterné devant sa face, j'écouterai sa sainte parole pour la recueillir avec amour.
Mais puisque vous m'avez donné conscience demoi-méme et que vous avez voulu que je pusse connaître ma propre nature, je descendrai au rayon de votre lumière dans les abi* mes que recouvre ce corps où j'habite comme dans une tente.
Tout en moi est une aspiration et une respiration sans bornes de Tinfini. Le cœur qui s'éveille aux vibrations de mon sein comme une première conscience de moi-même et de tout ce qui m'entoure, reçoit par les sens du corps l'image sensible de toutes les choses visibles et les transforme par un travail intérieur en conceptions intellectuelles qui sont l'objet delà pensée. Cette intelligence, forme spirituelle de ma personnalité, aspire à l'infini, quoique sans jamais pouvoir Tatteindre, et $a vie immortelle est une perpétuelle formation, un perpétuel enfantement de Tidéal qu'elle aspire, sous le souffle du cœur, et qui lui échappe en même temps qu'elle l'étreint, Sens de l'indéfini qui exclut la limite en même temps qu'il Timplique, nulle puissance au ciel ni sur la terre ne saurait lui dire : Tu n'iras pas plus loin que ce pâle rayon qui i*éclaire ; U science a des bornes que tu ne
franchiras jamais. Dans sa course sans fin, toujours haletante et jamais épuisée, Tintelligence recule sans cesse le cercle et Thorizon de sa vie. Voilà bien des siècles que l'humanité se fatigue à la poursuite delà vérité absolue. Toujours jeune et douée de forces nouvelles, s'assied-elle sur le bprd du chemin, désespérant de l'avenir? Jamais. Elle marche, marche encore, marche toujours, regardant devant elle, palpitante d'espérance ; et aujourd'hui même qu'elle sait que la conception de l'absolu est Tasymptote éternelle vers laquelle elle doit graviter sans fin, elle redouble d'efforts dans sa marche inspirée, exaltant ce sentiment profond du cœur où tous les problèmes qui l'agitent ont leur solution et où elle puise l'inépuisable aliment de son labeur sans terme.
Et notre cœur, ô mon Dieu, cet abime par lequel nous respirons au sein de votre amour infini, qui pourra en mesurer la profondeur? Qui dira ses désirs, ses élans, ses besoins insatiables et jamais satisfaits ? En vain essaye-t-on de l'enfermer dans les passions et les affections de la terre ou dans les conceptions de l'esprit. D'un bond il brise sa chaîne et, touchant à la fois les quatre points du ciel, toujours à l'étroit, étouffé dans cet océan d'univers, il crie sa soif et sa faim inextinguibles à tous les horizons que son soufBe recule. En vain au-dessus de tous les univers visibles l'esprit lui ouvre les régions sans fin de la pensée. D'un pas il les a, toutes parcourues, et les pesant comme un grain de sable dans le creux de sa main : Monde d'abstractions et d'images, s'écrie-t-il, ce n'est pas vous que je cherche, vous avez pour la nuit des âmes vos clartés vacillantes et vos étoiles k Téclat d'or ou d'azur, mais pour moi vos spéculations ne sont que le vide de la réalité et de la vie ; il me faut
k moi riafini que je touche et que je sens ; vous entrevoyez, derrière Tombre de la limite, le pâle reflet des réalités éternelles, moi je veux en sentir les essences mêmes, les embrasser, et porter Dieu lui-même vivant en moi comme il me porte vivant en lui, ne faire avec lui qu'un dans Textase d'un amour sans fin.
Sens du cœur, qui dira tes mystères aux abîmes inson* dables? L'esprit aspire à l'infini sans Tétreindre ; le cœur le respire et le possède. L'esprit s'avance incessamment vers l'absolu comme vers son terme toujours inattingible ; le cœur s'y repose et s'y dilate comme dans le milieu de sa vie. L'esprit contemple le reflet des immuables et éternelles réalités ; le cœur les touche et vit de leur propre vie. L'esprit est toujours à Tétat de conception et d'enfantement, toujours dans le labeur d'une œuvre qui ne finira jamais; le cœur est toujours dans la béatitude de sa possession. L'esprit voit les œuvres de Dieu ; le cœur vit en Dieu lui-même qu'il sent. Mystères du cœur, qui dira vos abîmes insondables?
0 mon Dieu ! sauvez ceux qui n'entendent plus le cri de détresse que pousse Tindéfini de leur âme ! Ils dormaient le sommeil des morts, et voilà qu'ils ne sont plus que des cadavres d'hommes. Ils n'ont plus que la vie des hôtes de la nature visible. Faites qu'ils se connaissent eux-mêmes; qu'ils écoutent leur pensée révoltée de tant d'aveuglement et d'i* gnoranee; qu'ils écoutent leur cœur que rien ne peut remplir ; qu'ils s'écoutent eux-mêmes tout entiers, et ils verront avec nous que Thomme ne supporterait pas un jour les ténèbres et les maux de cette vallée terrestre, si son amour ne savait que^ pendant ces jours de son exil, l'indéfini avec tous ses mystères est sa vie d'initiation* Toute la vie purgative
40i LA MYSTIQUE.
e&t là, marquée elle-même par trois degrés : rhumiUtét U souffrance et la prière.
vm.
li^himilUté.
Qui ne comprend déjà la vérité saisissante et la beauté de l'itinéraire quelles maîtres de la vie spirituelle tracent aux âmes dans leur mouvement dé retour et d'ascension vers Dieu?
Pour l'homme, le point de départ de toute grandeur est là conscience de son propre néant. En effet, la grandeur pour là créature n'est que son mouvement d'ascension entre le point d'où elle est partie et celui vers lequel elle s'élève. Plus bas est placé ce point de départ, et plus haut se trouve le point d'arrivée, car plus étendue est la distance de l'un à r-âAÙre. Aussi, l'homme pareil du dernier degré possible^ du Béant, et du néant dontl'abtme a été creusé par lui*môm6» Or^ la conscieuce de son néant, c'est rhumilité*
Dans l'homme primitif^ Tfaumilité n'était que le sentiment de son imperfectiou relative^ la conscience de la distança toujours infinie entre lui et Dieu. Cette imperfection n'était donc ni une souffrauce^ ni un mal, mais la nature même de l'être créé qui ne peut pas ue pas être borné, c'est-à-dire im^ parfait. C'était le simple ressort, l'élan harmonieux de ce besoin de l'infini en tout qui est la loi même de notre destinée, et qui, en nous y poussant merveiUèusement sans se* cousse, devait maiateuir toujours Thomme, s'il y était fidèle.
LA ICYâTIQUB. J»
dans rhsniiofii«UM ttnité du développement incessant de toutes ses puissances et de toutes ses facultés. Mais sa com« monion aveoBieu une fois brisée, Thumilité n'est plus seu* lement la conscience d'une imperfection relative, qui n^est jamais un mal, mais la conscience du manque d'une des con* ditions de la créature pour être ce que veulent sa nature et le but pour lequel elle a été créée, manque dont le sentiment est une souffrance, un maL Cette condition dont elle est privée, c'est Tunité et Tharmonie de Thomme en lui-même et dans ses rapports avec Dieu et avec la création^
La conscience de cette privation inspire à Thomme un premier désir, nne première prière, car nul ne peut avoir I9 sentiment de ce qui lui manque pour être tout ce qu'il doit 6tre, sans avoir par là même un premier désir d*acquérir et dé posséder oe bien dont il est privé, et ce désir est comnst une première invocation vers Celui qui seul peut le lui don«* ner. Le but de tous les efforts et de tout le travail de notre vie, c'est la reconstruction de rharmonieuse unité dont BOUS sommes déchus, et qui est la plénitude même de notre être. Dieu seul peut nous la rendre, d*où la nécessité d'un appel à Dieu, par la conscience profonde de cet état, ou f humilité, puisque c'est Fôrgueil qui nous a jetés dans oes régions éloignées deDieu.i
Depuis la chute, Thumilité revêt un caractère particulier, carVabime qui sépare Thomme de son Principe s'est élargi de toute la distance de son amour dévié. En effet, ^e n'est plus seulement la limite qui est le point de départ de son mouvement ascensionnel, ce qui ne constituerait que Tim* perfection relative inhérente à tout être créé, mais la limite aimée, choisie, préférée, en opposition avec Dieu ou l'infini vers lequel nous poussaient toutes les aspirations de notre
Jm LA MYSTIQUE.
nature. Pour l'homme primitif, Dieu était le but unique de sa vie ; pour Thomme déchu, ce but c'est lui-même et la création. Le déplacement de ce but, voilà ce qui constitue la déchéance et le mal, voilà ce qui donne à l'humilité un caractère nouveau. Elle n'était que le sentiment naturel de Timperfection relative inhérente à tout être créé ; elle est maintenant la conscience du mal aimé et choisi.
L'humilité est la racine de toute vertu, car elle n'est la conscience que nous sommes dans le mal qu'en nous donnant par là même Taspiration vers Dieu. Plus elle considère le néant de l'homme, plus elle y voit au fond Dieu qui seul peut rendre sa misère féconde et transformer en puissances pour le bien les mêmes passions qui l'enchaînaient à la création. L'humilité, avec ses larmes et sa douleur, est, entre les mains de l'artiste divin, comme une lime qui lui sert à enlever et à retrancher tout ce qui empêche le rétablissement de l'harmonie de Thomme dans son triple rapport avec Dieu, lui-même et la création. A cette vue de son néant, son amour pour Dieu s'accroît de tous les degrés qu'il parcourt dans l'abime de sa misère. Merveilleuse an* tinomie ! l'homme ne s'affirme qu'à proportion qu'il se nie, et ne devient un avec le tout^ qu'à mesure qu'il n'est rien. Telle est l'humilité, mère de la douleur.
La limite^ par elle-même, n'est pas un mal, car toute créature est limitée par cela seul qu'elle est un être créé. Le mal, c'est la limite aimée» préférée et prise comme but^ taudis qu'elle ne doit jamais être qu'un moyen. Or, briser cet amour du fini, de la création, de la limite, pour lui substi-tuer l'amour de l'infini, de l'absolu, de Dieu, c'est là ce qui exige, de la part de l'homme, un effort douloureux. C'est là la souffrance, second degré de la. vie purgative.
Le type, l'idéal de ce retour de l'homme au vrai but de sa vie, en ne voyant plus, comme l'homme primitif, dans la limite que le moyen d'ascension vers Dieu, le signe éternel de cette réintégration, c'est la croix. La mystique a pour but de rétablir l'homme dans son état originel, en le replaçant dans des rapports toujours plus intimes avec Dieu, par la destruction de tout ce qui s'oppose à l'ascension de Thomme vers ce monde spirituel et divin. Gela ne s'accomplit que par la croix, symbole de l'étemel sacrifice, expression visible de la Sagesse de Dieu ramenant toutes choses à l'harmonie et à l'unité par la souffrance. C'est ainsi que Dieu fait servir le mal même au progrès du bien. La souffrance est la destruction du mal qui retient Thomme prisonnier de lui-même et de la création, non en niant la limite en elle** même, c'est-à-dire. en tant que simple limite ou signe, mais en tant que réalité effective des choses dont elle n'est que la forme, la letixe.
406 Ik MTSTIQUS.
Dieu, avons-uous dit, a tout édifié sur le plan de la croix. L'action toute-puissante du Verbe, qui soutient tout par sa vertu, ramène tous les rayoas au centre. L'homme s'est isolé de cette unité, il faut qu'il y rentre, car la division c'est la mort. La souffrance est la eotidition de ce travail de réintégration dans Tunité. Le Christ, du haut du Calvaire et sur sa crois, nous dit à tous comment Thomme peul sa replacer dans la loi de sa vie et retrouver sa dignité perdue. G'ôst en remontant un à un tous les degrés descendus dans râbime* Or, chacun de ces pas est une souffrance, et une souffrance d'autant plus grande que nous sommes plus attachés à la limite, de sorte que cette souffrance diiâinue au fur et à me«sure que diminue cet attachement de l'amour dévié, et que nous ne voyons plus dans la limite qu'un moyen pour nous élever à Dieu, notre unique fin. Sacrifice expiatoire, c'est cette souffrance qui rend au cceur desséché par les biens de ce monde la fraîcheur de Tamour pour les biens spirituels, redonne aux sens émoussés la vigueur pour manifester la vie de Dieu, ressuscite Thomme en le ressuscitant à Tamottr. Mais quel labeur incessant 1 quel effort I quel travail I S'il ne s'agissait que d'éviter le fqal, c'çst facile encore; mats pratiquer le bien, y marcher sans relâche de progrès en pro« grès, monter toujours sans s'arrêter jamais^ malgré le poids qui nous attire vers la terre I Mais^ hélas 1 il y a des souffrances que le siècle ne comprend même plus, tant il a perdu le sens du Christ; et ces souffrances^ ce sont ks seules réelles, car nous n'avons pas i nous occuper ici des sonf* frances du corps.
En résumé, la souffrance, second degré de la vie purga* tive, c'est l'effort méritoire de l'homme pour briser tontes les limites de l'espace et du temps, de la chair et du sang.
éà Vùtgvtml et de Tamour de soi, pour nous ^ever ineessamment versi'ineréé. C'est le sacrifice expiatoire qui im» mole %hm ce&sa lo fini pour atteindre l*iufini, le relatif pour atteindre rabsolut le multiple pour atteindre Tunité, la création, en un mot, pour atteindre Dieu. Ge saGrifice librement^ accompU ou accepté, c est la soufTrance. De Thumilité, qui est la coni^cieiree du mal qui est eu nous, et de la Qouffranc#. que nous cause reffort pour en sortir^ nait la prière*
I^il prière^
A la vuQ des limites dans lesquelles Tâme étouffa paret qu'elle manque de Tair qui vivifie son activité, limites daria l'amour de aoi, dan$ les passions de la cbair et du sang* limites du monde extérieur coiHre lesquelles Tâme se bri$e M.m cesse, parce qu'aucune des créatures ne peut remplir If vide infini du cœur en dehors de la possession de la vie même de Dieu, à cette vue Thomme pousse uo cri de éé^ tresse et d'angoisse qui appelle la délivrance, Cest ce cvi qui retentit sans cesse à chaque ligne de saint Paul ; «Malh^n* reux homme que je suis, qui me délivrera du corps d^.ceitt mort * ?» c'est-à-dire de la limite. Ce cri, c'est la prière, troir sième et dernier degré de la vie purgative,
Prier n'est pas parler, c'est aimer : f oilà pourquoi L^ prière doit être surtout meutale ou plutôt cordiale, c est-i^
VBQm»,o. vu, V, jw. : r ,. ..
dire agissant au fond du cœur, lors même qu'aueane parole ne la manifeste. La prière, c*est Télan de l'âme vers Dieu : elle a deux ailes, la simplicité de l'intention et la pureté du cœur. C'est l'essor vrai, l'aspiration vivante de Tétre pour qui tout est obstacle au développement harmonieux de sa vie. C'est le malade implorant le médecin, l'aveugle invoquant le guide qui doit le conduire, le pauvre qui a faim suppliant le riche dont il attend le pain qui doit lui sauver la vie. Ainsi la prière n'est que l'explosion du sentiment de notre misère et de notre impuissance s'élançant vers le souverain bien dont il attend tout. Elle n'est pas une récitation, une parole, mais un cri du cœur, une aspiration de l'âme. C'est l'amour sortant du cercle étroit dans lequel il étouffe, pour s'élever vers l'infini. C'est l'ascension de l'âme quittant les firoides et ténébreuses régions de la terre, pour monter vers les régions sereines de la divine charité. C'est l'épanouissement du cœur vers le ciel, le chaste mariage de l'âme avec Dieu, qui seul peut la rendre vivante et féconde pour l'accomplissement de ses devoirs.
Prier c'est aimer. Or, aimer c'est vivre en Dieu pour tous ses frères, en tous ses frères pour Dieu.Yoilàpourquoi celui-là prie vraiment qui prie pour tous, la prière devant être un acte de la solidarité universelle. « Pour que l'esprit obtienne, dit saint Bonaventure, l'entier accomplissement de son désir, il est nécessaire qu'il imite l'action de Dieu même, soleil spirituel de la Jérusalem céleste qui illumine des rayons de sa bonté, autant qu'il est en lui, les bons et les méchants ; ainsi il doit prier du fond de ses entrailles la clémence du Sauveur, non-seulement pour ses proches, mais pour tous les hommes qui portent en eux l'image de l'adorable Trinité, afin que, comme il les a tous créés, tous rachetés par sa
lA MYSTIQUE. 409
miséricorde, il daigne de même v^nir au seeours de tous indistinctement. Par là, il provoquera irréfragablement sans retard la divine miséricorde, et obtiendra ce qu'il demande, en tant qu'il imitera le Créateur de tous les hommes, et qu'il marchera sur les traces du Rédempteur de tous les mortels en répandant avec délices sur tous sa charité ' . »
Telle est la loi de solidarité universelle accomplie dans la prière, chacun priant pour tous et tous pour chacun , par suite de la responsabilité et de la réversibilité mutuelles qui constituent la communion des saints. C'est le principe posé par le Christ lui-même dans l'Oraison dominicale, cette prière issue de son éternel amour et qu'il a révélée à rhumanité:
Notre Père qui ête^ aux deux.
Ce sont des enfants qui s'adressent tous en commun à leur père. Gomment leur prière pourrait-elle être autre chose que l'explosion de leur amour filial, manifestant Tamour qui les unit entre eux? C'est le cri de la terre vers le ciel, de la création vers Dieu d'où elle est issue ; cri poussé par une seule voix, une seule âme, un seul cœur, qui est la corn-mune union de tous les cœurs, de toutes les âmes, de toutes les voix qui le prononcent, et qui est ainsi l'expression de l'amour de tous les hommes entre 6ux s'adressant à TAmour
étemel.
Pour qui le prieront-ils? Pour eux? Non, car l'amour dans son idéal ne songe point à soi mais à celui qu'il aime. Us prieront Dieu pour Dieu lui-même. Sublime délire de l'amour I Mais Dieu est lui-même le souverain bien qui renferme tous les biens. Sans doute. Dieu est le bien absolu, mais dans la création son nom n'est jamais assez béni et sanctifié. L'humanité lui dira donc :
* Mystica theologia, saint Bon., t. Il, p. 441 ; édit. de Venise.
410 Lk MYSTtQOE.
Quê ifotre nûm êoit Mnoli/itf.
Et cette sanctiflcation du nom de Dieu ettla sanctiftoâtion de rhumanité et de toutes les eréatures en lui.
Dans la création, Dieu ne règne jamûs assez. C'est pourquoi rhumafiité dira s
Que voh'e régné arrive.
Cet avènement du règne de Dieu« c'est ravénement du règne de Tamour dans rhumanité^ et par cet amour la liberté parfaite de Thomme dans la félicité parfaite.
Mais la sainteté de Dieu inondant les âmes du règne de Tamour, Thomme emportant avec lui la création tout entière dont il est le pontîfe-roi ne feraplus qu'un avec Dieu, et sa volonté sera son unique volonté. Aussi s'écrie-t*^il :
Que voire volonté soU faite en la terre comme au cieh
Or, cette volonté c'est la plénitude de la justice, de la vérité et de Tamour unis en un seul foyer qui est Dieu, foyer d'où partent, comme autant de rayons convergents k leur centre, toutes les volontés humaines volontairement unies à la volonté divine par Tamour et ne faisant plus qu'un avec elle.
Mais pour s'associer et coopérer librement à cette vo* Innté rhumanité a besoin de l'activité, de la force qui se nourrit de Taliment supersubstantiel que lui distribue incessammént Dieu même par son Verbe. C'est pourquoi rhumanité poursuit :
Donnez-'^ious notre pain supersubstantiel.
Pain des âmes, c'est Dieu qui fait germer nos cœurs comme il nourrit nos corps du pain visible. Pour toutes les grâces ineffables dont il nous comble, lui qui nous a aimés avant notre naissance , nous a créés , rachetés , nous fait vivre etnou^ iuond§ k chaque instant des inépuisables bien-
faits de sa divine Providence, que lui devrions-nous ? Hélas ! plus que la parole humaine ne peut dire, plus que la pensée ne peut concevoir. Quel que soit donc notre amour, toujours si faible, envers lui, nous restons ses débiteurs à jamais insolvables. Mais de même qu'il regarde comme adressé à lui tout amour s'adressant k nos frères en son nom, ainsi par l'intime solidarité qu'il a daigné contracter avec nous, il regarde comme remis sur notre créance envers lui ce que nous remettons noiis^mémes à nos frères sur ed qu'ils nous doivent. Aussi disons«*nou8 :
Remettez-nouê nos dettes cemnte nous les remettons à cetw qui nous doivent.
Mais, pauvres captifs enfermés dans les limites de Tes-» pace et du temps , nous sommes sans cesse sollicités par notre aveuglement et notre ignorance à prendre pour but de notre vie, non plus Dieu, mais cette création finie, mais nous. C'est contre cette incessante tentation que nous crions vers lui :
Ne nous Msse% pas aller à la tentation.
Et parce que tout consentement à cette soUieitation c'est le mal, et que ce mal c'est notre malheur éternel et Umori de notre âme, emprisonnant dans le fini ce oœur fait pour Finfini, nous terminons en disant :
Mais délivre%'nous du mal.
Amen, c'est-à-dire, résumant cette prière, que tout ce qu'elle contient s'accomplisse dans la solidarité universelle, qui unit tous les hommes entre eux en les unissant à Dieu, leur Père commun. Amen, c'est-à-dire gloire à Dieu trois fois saint dans son Esprit vivant, Esprit du Père et du Fils, leur éternelle unité , leur éternel amour auquel communie rhumanité et qui 1 a consomme enun avee Dieu .
vie UlnittlB»ilTe.
L'homme est esprit et corps : par Tun il yoit, par l'autre il sent. Lorsque, sortant des mains du Créateur daus la pureté de son origine, il était dans toute Tharmonie de sa vraie nature, son esprit voyait Dieu et toute la création en Dieu» tandis que par le cœur il sentait et touchait Dieu partout présent, vivant et agissant dans la totalité et dans chaque point de la création. La vision de son esprit c!était rintelligence, et le sentiment de son cœur, l'amour. Mais séparé de Dieu par la chute, l'esprit de l'homme n'étant plus indissoluble* ment uni à l'Esprit de Dieu, la vision de Dieu disparut pour son intelligence, qui ne saisit plus, ne comprit plus que le fini ou la création. Mais il lui resta encore le sentiment de Dieu par l'amour. C'est sur ce débris de son naufrage que fut entée la rémtégration qui , s'adressant au cœur dans la loi d'amour révélée par Jésus-Christ, vint commencer la restitution laborieuse de l'homme primitif perpétuée par l'Eglise et les sacrements. Mais l'esprit de Thomme séparé de Dieu n'en demeura pas moins privé de la vision divine, ce qui est d'ailleurs la condition de sa vie d'épreuve ici-bas.
L'homme ne voit plus Dieu par l'intelligence, mais il peut toujours le sentir par le cœur , par l'amour. L'amour nous donne le sentiment, la conscience et, pour ainsi dire, le tact de 1^ réalité vivante, mais il ne nous en doune pas la vue.
Pour suppléer, auUnt qu'il est en lui, à cette vue qui lui manque , rtiomme fait ce que fait Tartiste en l'absence de robjetaimé. Il peint Dieu, il en retrace Timage, c'est-à-dire ridée. Mais prendra-t-il cette image pour la réalité, ce portrait pour la personne elle-même? Non certes, car il sait que cette image n'est qu'un lambeau de papier, un morceau de toile, et quela réalité c'est la personne vivante. Mais ce signe lui rappelle l'être absent, et sert à mieux en fixer les traits dans sa mémoire, bien que son cœur, sou amour seul puisse prêter la vie à ce signe mort , faire briller la lumière dans ces yeux, sourire cette bouche et animer tout ce visage de sa grâce, de sa beauté, de sa physionomie vivante. L'intel-' ligence humaine ne fait rien de plus que Tartiste, elle crée un signe, voilà tout; et ce signe, forme vide, ne reçoit sa vie que de Tamour, qui seul l'anime de son souffle et lui prête la vie qui est en lui.
Par la chute l'homme a obscurci les yeux de son intelligence qui est resiée aveugle. Mais ce qu'il ne voit pas par l'esprit, il le sent par l'amour, et pour fixer sa mémoire oublieuse il figure l'image de ce qu'il a senti, et la retrace incessamment pour ne pas oublier l'objet qu'elle rappelle. Mais chaque fois que son cœur sentira, touchera l'objet luimême, pensez-vous qu'il songe à en consulter l'image? Non, assurément. Ainsi doit faire l'homme. S'il sent Dieu dans son cœur, s'il le touche par l'amour, que voulez-vous qu'il fasse de l'idée abstraite, froide et vide qui n'en est que la lettre morte? L'esprit, d'ailleurs, même en recouvrant la vue de Dieu, ne saurait jamais l'embrasser tout entier, puisque Dieu est infini ; au coutraire, le sens du cœur, indéfini et sans limites par sa nature même, sent l'infini. C'est pourquoi dans les choses de l'ordre divin le cœur seul porte dans
M LA IfTSTIQUI.
l'esprit par l'amour rillumioation spouUnée, qai ep est itt^ ftéparable coame la lumière Vesi àe la chaleur, et qui r^fête dans Tesprit, non plus des fântÂmes, comme disent les mystiques, mais la vision indirecte des réalités vivantes senties par le cœur.
« L'intellect de rhomme^ dit saint Bonaventure, est dans la région des fantômes, c'est pourquoi il ne saisit que haf tastiquement tout ce qui est intelligible et surtout rioteUi*gible suprême, qui est Dieu. Lors même qu'illuminée par Tamour dont Dieu la pénètre, Tintelligence se sépare de toute image et de tout fantôme, toujours cependant l'espriti quelque illuminé qu*il soit de la lumière céleste, ne saisit que sous un mode fini et limité Dieu qui, au contraire, est illimité et infini, et par cette raison toute cogitation ioteUeetuellc est toujours impure et immonde. Aussi lorsque s'accomplit ici-bas eu nous une véritable conaurrectioo mystique, il faut, comme le prescrit saint Denis, qu'elle surgisse uniquement par le feu de l'amour, et que toute spécu*lation intellectuelle disparaisse totalemeat sous ce souffla ardent de la charité; car si, comme dit le Cantique, nous pott*vous aimer Dieu tout entier, nous ne pouvons néanmoins jamais, ni dans la vie présente, ni dans la vie future, le comprendre tout entier*. »
Ainsi, selou le docteur séraphique, toute conception iû^ tellectuelle , toute idée n'est qu'une pure apparence, un fantôme, et la raison humaine ne saisit que fantastiquemeat ce qui est intelligible, surtout Dieu, l'intelligible par excel* lence. Elle ne saisit jamais que des signes de simples limi*» tes. L'amour seul touche et seiula réalité, la vie, et ce senti*
* Muit. theoL, Fiscicui., t. H, p. 468 ;édit. de Venise.
LA MTffTIQinK. iiK
ment répand dans Tesprit de Thomme une lumière , une splendeur qui l'illumine. Mais, même sous cette illumination du cœur qui le pénètre et le féconde, Tintelligence, quelque illuminée qu'elle soit de cette splendeur céleste, ne saisit cependant toujours Tabsolu et Tiafini que ëous une forme relative et finie, exparlCy comme dit saint Paul. C'est pourquoi, selon l'expression de saiut Bonaventure, « toute pensée est impure et immonde. » De là la nécessité, pour arriver aux réalités éternelles, d'une autre voie que la mystique nomme vie illuminative. Dans cette vie que nous allons développer» l'amour seul est le principe, le moyen et la fin de toute eonnaissance, non que les signes ou idées disparaissent, puisqu'ils constituent Tobjet de l'activité de l'esprit, mais parce qu'ils ne sont plus qu'une simple limite qui jalonne la route du cœur et lui marque les horizons et la mesure de son chemin, mais qui n'est pas ce chemin lui-même. Sentir, toucher Dieu par un point, c'est le toucher par tous, car ce que sent l'amour c'est Tessence toujours une et ifldivisible. Mais voir Dieu, c'est le contempler dans ses rapports, et ce rapport, étant l'infini, ne peut jamais être atteint tout entier ni dans ce monde ni dans l'autre, tandis que le cœur seul peut l'aimer tout «ntler.
416 LA MTSTIQnE.
Catésorle* du tœnr opp«iiéea «vx eaté|;«rte<i !
de lu rmia^wt»
Descartes partit du doute, table rase^ néant de toute idée acquise dans Thomme. Gomment en partant de rien peut-on arriver à quelque chose? C'est là un de ces secrets]de la philosophie que nous ne chercherons pas à approfondir, voulant ici être tout simplement chrétien. Nous connaissons des philosophes qui^ eux aussi, sont partis du néant, mais du néant de l'homme qui, limite lui-même, est de toutes parts enfermé dans la limite. Eux aussi font table rase non pas en eux-mê" mes, mais d'eux-mêmes^ non avec leur raison , mais avec leur cœur, non pour tout trouver sans Dieu, mais pour tout trouver eu Dieu. C'est Tamour qui leur apprend qu'ils ne sont rien et que Dieu est tout. C'est par l'amour que se quittant eux-mêmes ils prennent leur vol sublime vers l'infini. Donnons une idée de leur méthode et de leur but par une analyse succincte des œuvres de saint Jean de la Croix.
Ces œuvres se composent de deux faces complètement antinomiques représentées chacune par deux ouvrages. La première comprend la Montée du mont Carmel et la Nuit obscure de tâme; la seconde la vive Flamme de f amour et les Cantiques spirUfiels de Vàme. La première» posant l'homme en face de la créature, lui apprend à exclure incessamment toute limite, tout fini; la seconde, le posant en face de Dieu, lui enseigne à aspirer incessamment l'infini par l'amour. En effet, il part de cette antinomie fondamentale,
Dieu et la créature, qu'il définit en celle-ci : Dieu est tout, et la créature rien. Or, dit-il, « ce qui n'est pas ue pouvant s'unir avec ce qui est, on ne saurait jamais s'unir à Dieu si on aime quelque chose de créé, puisque toutes les créatures devant Dieu ne sont que néant. Pour aller à Dieu, il faut se vider de tout ce qui n'est pas Dieu. » La Montée du mont Carmel et la Nuit obscure de l'âme ne sont autre chose que cette théorie complète et détaillée du vide à faire dans toutes les facultés humaines, sentiment, intelligence et volonté* Saint Jean de la Croix pousse si loin cette théorie du vide ou de la dilatation de toute limite en nous, qu'il veut qu'on rejette même les visions et révélations particulières, qu'on les «abhorre. » L'homme, étant ainsi arrivé à ce qu'il nomme la nudité absolue, le vide complet de toutes ses facultés, sens, entendement, mémoire, désir et volonté, a la conscience de son néant, et se trouve par cette conscience même sur le chemin qui mène à Dieu. Car « le sentier qui conduit à Dieu est si étroit qu'il n'y peut passer que le néant qui est l'abnégation de tout et de soi-même. » En effet» par la plus prodigieuse antinomie, cette conscience de son néant n'est autre que la conscience même de Dieu en soi, et la divine charité commence là où commence ce vide de soi-même que saint Jean de la Croix nomme la nuit obscure. Aussi s'écrie-t-il : « Dieu ne se communique qu'à un cœur dénué de tout. Pour jouir de l'union divine, tout ce qui est dans l'âme, grand ou petit, peu ou beaucoup, doit mourir. Si vous voulez avoir Dieu en toutes choses, il faut que vous n'ayez rien en toutes choses. Si vous mettez votre tout dans le néant, vous trouverez partout dilatatiou de cœur et repos d'esprit. 0 heureux néant qui apporte tant de biens à l'âme ! » Ainsi l'homme a monte à Dieu par les degrés mêmes qu'il
41g ^ LA MYSTIQUE.
d(i$i2end datis le néant de soi-même ; » et ce Tamour de Dieu » n'^st que la face aatinomique « du mépris de soi-même. » Cqmmc dit Jésus-Chrfst, ou ne s'affirme qii'en se niant, on na se trouve qu'en se perdant. « Qui ne sait se perdre aux 0réAtures atàsoirmême ne se trouve jamais, » dit saint Jean de la Croi]^. a Pourquoi différez-vous de quitter la créature, qii\i n est rien, pour vous unir par amour avec votre Dieu^ qui est tout? n Lp^ vive Flamme de r amour elles Cantiques spirituels de r âme M sont autre chose que la théorie complètent détaillée de cette incessante aspiration deTinfinipar le cœuF, ou Tamour.
Du reste, saint Jean de la Croix résume lui-même toute sa doctrine en douze antinomies dont voici les quatre premièr^fi ; f:< 1® Pour goûter topt, n'avoir de goût pour aucune fibi^se ; 3^ pour savoir tout, désirer ne rien savoir j 3^ pour posséder tout, ne ripn posséder: 4P pour être tout, vouloir n'être rien on toutes chosâs. » Dieu ou le Tout, c'est Tinfini. Of, ce qui est fini ou créé «st partiel et contingent, c'est^à- 4ire préciséinont Topposé de Dieu; il faut donc nier tout ce qui e^t de i^ot ordre pour s'élever à Tordre infini. Et conim^ upu$ somiïl^s noiisrmémes de C6C ordre créé, il faut nous nier ^0U^7mélP6^ ^v^Q h roate djins tout ce que nous sentons, Gpnç^von^ O^po^^don^f dans tout ce que nous soffimes. I^^st ce qu'axppip)^ut les quatre antinomies précédeates. Ces quatre «égatiau^ du fini daup rûr4re du sentiment, (k rintelligence, de Ig possession et do l être, nous donnent par là même conscience de Tinfini dans chacun de ces ordres, amour, int^elligopce, souveraineté et existence infinies, que nous devons aimer sans le septir, croire sans le com^ prendre, désirer «ans le posséder et aspirer en nous {sans * qu'il soit j»mai«^ nou^* Q'P^t i^ que saint Jean de la Croix
exprime par les quatre antinomies suivantes : « 1® Ponp parvenir à ce que vous m goûtez pas, vous devez passai? pap ce qui no frappe point votre goût; 2° pour arriver à ce que vous ne savez pas, il faut passer par ce que vous igqorez: Z^ pour avoir ce que vous ne possédez pas, il faut passer par ce qne vous n'avez pas ; 4^ pour devenir ce que vou n'êtes pas, vous devez passer par ce que vous u*étes pas« » Hais pour demeurer dans cett^ union à Tinfini, au: Tout, jl ne faut pas sortir de lui, en s'arrâtant à quoi que oo soit de particulier ou de fini. C'est ce que le saint exprime par ees quatre dernières antinomiies : « Lorsque vous vous arrêtez à quelque chose, vous cesses de vous jeter dans \^ Tout; 2^ car pour venir du Toui au Tout, vous devez vous reponeer du tout au tout ; 3^ et quand vous serez arrivé à la pofisesr sion du Tout, vous devez le retenir en ne voulant rien ; 4^ ear si vous voulez avoir quelque cboâa dans le Tout, vous n'avM pas votre trésor tout pur en Dieu. »
Aristote et Kant ont exposé les catégorie^ de h raison pure. Dans les antinon^ies qui précèdent, saint Jean A^j» CroiH ^ fait, si j'ose dire, les catégories de Taj^oi^r pur ou de la Cbaribé. Cowme to^^ le^ n^ystiques, il proclame qu^ l'homme p'est en rapport avec Diei^ que par h coBur, qui t son intuition, sa certitude invincible, absolue, Non que cette certitude exclue le mystère» elle l'implique au contraire» cd qui Ta fait nommer mystique ou science du fnyHtdre. Etto Timplique forcément^ puisque TlnSpi excluant toute limite exclut par là toul^e détùiition absolue, et demeure à jan^ai^ Tindéfinissablç , le i^ystérieux. Arrivé à lunion ^mm* l'homme échappe au3^ )oii^ du fini, let, additionné avec l'ioifini, ne fait plus ffà'm avec lui. Il ne déwe plus, ilJQuit;M n'aspire pl^^, il po^sèd^. (< Chacun des saints e^t Dieu, » dit
saint Basile. Mais il n'arrive à cette ressemblance avec son Créateur qu'en se niant, et cette négation libre, qui est le sceau le plus élevé de sa personnalité, ne permet pas même de supposer l'idée du panthéisme.
« La mesure d*aimer Dieu, c'est de Taimer sans mesure, » dit saint'Bernard. <c J'aime Dieu, parce que je l'aime, et je Taime pour l'aimer encore davantage. » À quoi Bossuet ajoutait : <x En aimant on acquiert de nouvelles forces pour aimer. Le cœur d(S l'homme se dilate ; le Saint-Esprit qui le possède lui inspire de nouvelles forces pour aimer de plus en plus. Je ne sais si dans le ciel même l'amour n'ira pas toujours croissant, puisque l'objet qu'on aimera étant infirment parfait, il fournira éternellement à l'amour de nouvel* les flammes. » Cette idée, qui se retrouve dans tous les mystiques, est celle de l'aspiration incessante de l'homme, ou de l'indéfini, du sentiment de la perfection. Mais cette idée, q\ii n'implique aucune limite dans l'avenir, en impliquet-eUe dans le passé? Non; car l'homme, en remontant à l'origine de son être, contemple sou type et son modèle vivant de toute éternité en Dieu qui voit toujours présent en lui tous les êtres qui peuvent être réalisés. Ainsi, bien qu'il n'ait pris conscience de lui-même que dans l'espace et le temps, à quelque moment de l'éternité qu'il recule, l'homme s'y voit toujours présent, toujours vivant en Dieu, dans le passé comme dans l'avenir, et, sous l'un comme sous l'autre de ces deux aspects, il est toujours indéfini. Mais la conscience qu'il a de lui-même n'a-t-elle pas commencé? Oui, sans doute, elle a commencé ; mais cette conscience n'étant autre que celle de son néant dans le Tout qui est Dieu, l'homme, en acquérant conscience de sou néant, acquiert par là même conscience de lui-même toujours présent, toujours vivant
dans l'idée qni est en Dieu de toute éternité, de sorte que sous ce poiat de vue encore il reste sans limites, non comme Dieu, qui est Tinfini en acte, mais comme le é^enir toujours en puissance de développement.
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ne la sénémiloii aplrilaelle eu iioaa.
« Je mettrai, dit Dieu, ma loi dans leurs entrailles et je récrirai dans leur cœur, et je serai à eux en tant que Dieu, et eux-mêmes seront à moi en tant que peuple. Et désormais aucun homme n'enseignera son prochain, et aucun homme son frère» disant : Connaissez le Seigneur; parce que tous me connaîtront depuis le plus petit d*entre eux jusqu'au plus grand, dit le Seigneur ^ »
« Ceci est l'alliance que j'ai contractée avec eux après ces jours, dit le Seigneur : Je placerai mes lois dans leur cœur et je les écrirai dans leur esprit ; et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Aucun n'enseignera son prochain et aucun n'enseignera son frère, disant : Connaissez le Seigneur, parce que tous me sauront depuis le plus petit jusqu'au plus grand d'entre eux*. »
« Vous n'avez plus besoin que personne vous enseigne: mais comme Fonction du Christ vous enseigue toutes cho< ses, c'est là la vérité et non le mensonge. Et comme il vous enseigne, demeurez en lui^. »
^ Jérem., c. xxxi, v. 55, 54.
* Heb,, c. viu, V. 10, H ; c. x, v. 16.
> I'^ ép. de saint Jean, c. u, v. 27.
Itt LA MYâTÏQUE.
Telle est la doctrine expresse t^t formelle pat laquelle l'Écriture sainte nous apprend que nul homme n'enseigne son prochain, mais Dieu seul, par le Christ ddcteur unique, ce que saint Augustin rappelle en disant que ceM qui en-» seigne n'est pas l'homme qui parle, mais le Verbe qui se fait entendre au cœur.
Pour approfondir cette question sous toutes ses faces, il importe de procéder avec un ordre méthodique qui ne laisse aucune prise h de fausses interprétations et dobne toute la clarté possible à un problème que notre siècle commence à agiter de nouvéaii, niais sans eu avoif eiictfte nelièthentposé les bases. C'est Cb que houfe allons èsî5ajer, eu nous attachant de la manière la plus étroite à la ddôtritle des Pères.
eiirtliftelMiÉ des detfik ttlMitM.
Coinmellçons par déclarer hautement que ûoné ne tious tifccupons pas ici de Tordre du fini ou du monde visible. Que, dël§ astronomes aux géologues et aui naturalistes, tous les savants qui étudient t)ar les faits l'univers physique arrivent, au moyen de rintelligence purement humaine, k constituer les sciences dites naturelles et à constater les vérités relatives qu'elles renferment; c'est là ce que perselnilë n'a jamais songé à nier. Mais dans cet ordre simplement phénoménal, ce n'est pas la vérité immuable et éternelle que Thomme saisit, mais seulement les apparences, les formes finies sous lesquelles cette vérité se manifeste dans le monde.
LA MYSTIQUB. 423
Cette inleUigence pùrefllent humaiile peut cétifprëtiâi*e eoeore que lé phénomène implique une idée» l'effet ùné cause et le» choses relatives Une existerioe absolue. Âppli» quant cette penMe à reasènoible de tout YmmH^ die éotf^ tilit Une Causé première, existaut en sel^ eftseiiée âbi»0lt}ë d'oji tout émane : c'est ce que la kofue hiUÉiaifie ^ Mftitté Dieu» Appliquant cette pensée à rfaoimney elle cohçolt l'organisme phénoménal te corps comme simple maniféstatimi relative d'un être qui a conscience de lui-^même : e'ê$t té qu'elle nomme spiritualité de Tâme. Enfin, appliquartt cette pensée aux actes de ThomiAe^ elle les conçoit comme Simples manifestations d*Une cause dont Tessence est d'étré libre : c'est ce qu'elle nomme la liberté de l'homme.
Mais Dieu, la spiritualité de Tâme, la liberté de Thomme^ qu'est-ee pour les purs rationalistes ? De simples idées^ c'est*à-dire des images, comme l'exprime le mdt luiméme/ Ce n'est pas la réalité des choses , mais seulement le da^ guerréotype, la lettre morte. Ces signes idéaux^ qui consti^ tuent toute la philosophie purement ratiorinelle, sont indis*' pensables à la conception des réalités dent ils représentent simplement Tabstraction. En effet, l'homme, n'étant pas un pur esprit, mais un esprit uni à un corps, ne peut aller aux choses purement spirituelles, telles que t)ieu, la spiritualité de l'âme et la liberté, qu'à travers des signes qui ne lui font pas connaître par eux-mêmes leur nature réelle, mais qui peuvent y conduire si, par la négation de k limite abstraite qui les représente, Thomme s'élève du signe qu'il nie à la réalité même qu'il affirme par la foi, h l'aide de la révélation et de la grâce. Voilà comment la raison peut aider la foi par la négation d'elle-même et du signe purement idéal auquel l'amour vient substituer la réalité vivante. Par uitM
négation de la formule qui ente la raison sur la connaissance du Verbe divin, Thomme passe du signe à la chose signifiée, de la formule à la réalité, de Tordre des choses purement phénoménales, relatives et bornées, à l'ordre immuable et étemel des essences. Et par cette négation, bien que la foi soit au-dessus de la raison, comme la réalité est au-dessus du signe, Tobjet lui-même au-dessus de son image, cependant il ne peut se trouver aucun vrai dissentiment, aucon désaccord entre elles, puisque toutes deux émanent d'une seule et même source immuable de vérité, la raison comme image limitative des réalités, la foi comme participation par rhomme à ces réalités elles-mêmes ^
Telle est la méthode suivie par saint Thomas, saint Bonaventure et les autres scolastiques ; mais, bien loin de les conduire au rationalisme, au naturalisme et au panthéisme, comme on Ta supposé, elle est la seule au contraire qui les empêche d*y tomber, parce qu'ils ont bien soin de reconnaître avec tous les mystiques que les produits de la raison ne sont que de pures abstractions, ou, selon leurs propres expressions, des fantômeSy ce que disent également
^ La raison c'est Pœîl, la vérité c'est la lumière. Or, nous supposons que Tœil est fait pour voir et la lumière pour Téclairer. Dans cette hypothèse, il est difficile de comprendre les longues luttes sur raccord de la raison et de la foi. Selon les uns, c'est rœil qui produirait la lumière ; selon les autres on ne voit qu'en se fermant les yeux. Pour nous, nous nous bornons à dire, avec la Bible, que, dans le monde spirituel comme dans le monde physique, la lumière précède Tœil qui la contemple et pour laquelle il est fait, qu'ainsi la lumière n'est pas limitée à l'horizon du regard, mais qu'elle suppose ce regard qui la voit. Que de grandes discussions philosophiques, faute d^un peu de bon sens !
les savants modernes par le mot de phinomènesy qui exprime exactement la même chose.
lie Terbe dlTln unique rakioM de teui.
Savoir qu'au-dessus de la région des phénomènes, des choses finies, relatives, changeantes et temporaires , il y a la région pure des essences, des réalités vivantes, de Fimmuable et éternelle vérité, de Tinfini et de l'absolu, c'est déjà quelque chose. Mais où est la voie qui conduit à cette région sublime? C'est là ce qu'il nous importe avant tout d'apprendre.
La Raison est en Dieu : seulement en lui elle n'est pas une simple idée mais un acte; non un signe mais une réa* lité vivante, non une abstraction mais une personne réelle, parce que Dieu étant l'infini, tout ce qui est en lui est réa*lité et vie absolues. C'est cette raison qui a nom Verbe divin. Si la raison de l'homme veut passer du signe à la chose signifiée, de la formule abstraite à la réalité concrète et vivante, des phénomènes mobiles et passagers à Tessence ou à la vérité immuable et éternelle, il ne peut donc le faire qu'en communiant, en participant à la Raison de Dieu même, au Verbe divin incarné, c'estrà-dire au Christ.
Telle est la doctrine développée par tous les Pères et les docteurs de l'Eglise, et il nous faudrait des volumes entiers pour reproduire les pages sublimes qu'ils ont écrites à ce sujet. Bornons-nous à quelques citations qui les résument.
426 liA MTiSÎIQUE.
Après avoir montfé lé âoleil éclairant totis les hemmes, celui qui le voit comme ravedgle qtii ne \e toit pas, saittt Augustin poursuit : « Il en est ainsi de la sagesse de Dieu, du Verbe de Dieu ; Notre-Seigneur Jésus-Christ est partout présent, car la vérité est partout, la sagesse est partout. Celui-ci connaît lu justice dans l'Orient, celui-là connaît la justice dans TOccident : est-ce qu'autre est la justice que celui-ci coniiaft, autre celle quë coiinail celui-là? Ils sont séparés par le corps, mais la pensée de leurs esprits est une..' La lumière scf rend donè témoignage à dlè-même, elle ouvre le& yeux qui voient^ et elle est k elle-même i^ou témoiuj afin que la lumière s6it connue. Mslls quâiil ânk iftfidèles» e8t''ee que la lutbièr'e leur est préëefllef slusdi k éun? Elle eftt présente à eux adsst; li eux qui pour ta voir n'ont pas les yeux du eœur ^i »
(( Le genre humain dispersé sur le globe pôùt^fs^ aisément se mettre eh rapport avee Notre-Seignletir Jéstis-Christ. Ni d'avoir vécu aux temps qui le précédèrent ne sera M obstaele^ ni d'être venu après, ni d'en avoir été séparé par les distancés ; le Yerbe tourne et retoiirne les cbofses de la ddré^ à son gré ; son vouloir efface sans peine lés poiAts multiples du lieu; Quand le premier homme, aprèd S£^ cbnte, entend la miséricorde lui annolicer une rédem^iili^n, e'est le Rédempteur lui-même qui commence à se prodnil'e ; les hommages loi viennent dès ees heures prilnitives ; le chef tombé de notre race s'agenouille devant le chef stibliiùe qui lui est substitué '. n
C'est Itii qui enseigne tout à Thomme. « Le Christ, dit
• InJdbi Évang., c. Viu, tr. 9^5. 4; édit. dé VebîSé, t. 716.
• MâiHl. dé M^r de Tdliè, 484S^
Saint BoDaveiHiire, est le Aobteur intérieur/ el oo ae ^eat connaître âileune vérité si ce n'est par lui, qui ne parle pas comme nous mais nous illumine intérieurement. Il est luimême au fond de toute âme et il répand la splendeur de ses idées réelles et vivantes sur les idées abstraites et ténébreuses de notre intellect, éclairant ainsi les espèces ténébreuses de cette région obscure des fantômes, afin cpie Tintelligence eoitïpi'ehiie. Cài* , §1 ddritïâîtrè c'est Savoir qu'il est impossible qu'une chose soit autre qu'elle est, il est indispensable que cëloiJà ^eul qui connaît la Vérité eft la possède en lui la fasâè connaître^; »
Le Verbe porte en lui le monde entier des pensées divir ne^^ « il est le milieu dans lequel brillent toutes obèses^ les espèces^ la^forme, l'exemplaire^ la parole^ l'image, la similitude, Tart, le fils. Art plein de toutes les raisons vivantes, selon saint Augustin, il est le milieu parce qu'il est la vé* rite, le livre de la lumièfe du Père, laquelle se nomme vérité. Ainsi le Christ, qui a sa chaire dans le ciel, enseigne inté^ rieurement les âmes. Aucune vérité ne peut être connue d'une autre manière que par le resplendissement de la vérité éternelle. La première raison de cela, c'est que les principes de Fétre et de la connaissance sont les mêmes. La secondé raison, c'est qbe tout ce qui peut être su est éternel et que rien n'est su que l'immuable. Il est donc nécessaire que l'on sache par la vérité immuable^, i»
« Le Verbe de Dieu est le moyen faisant savoir, parce qu'il est la vérité par essence et l'arbre de vie... La vérité principe^ qui est le Verbe de Dieu, est par excellence l'ob-
1 Lum. Eccles , t. I, p. 45; édit. de Venise. ' Lumin, Ecoles,^ 1. 1, p. iO ; édit. de Venise.
jet éminemment final et formel de la connaissance et est le moyen, la raison qui conduit à la connaissance ^ »
Le Verbe divin est la raison formelle et suprême de tout. Mais comment est-il conçu en nous? Par l'homme, dit saint Augustin.
Si rhomme n'avait que la vision de la vie et qu'il n'en eût pas le sentiment, cette vie lui restant extérieure et étrangère, il n'existerait pas comme homme. D'ailleurs il ne peut avoir la vision extérieure de la vie que parce qu'il a déjà intérieurement en lui, à un degré quelconque, cette vie. Voir spirituellement est un acte vivant qui implique Texistenee préalable de l'esprit qui voit, comme voir corporellement est un acte de vie organique qui implique Texistence préalable du corps dont les yeux voient. L'homme a le sentiment, la conscience de la vie qui est eu lui, et ce sentiment, cette conscience c'est l'amour. L'amour pure* ment humain n'est, par lui-même, ni l'attraction purement matérielle des sens sous lesquels il peut se manifester ce* pendant, ni l'égoïsme proprement dit qui se préfère aux autres, bien que trop souvent il dégénère en cette préférence. Par suite de la loi de solidarité et de réversibilité qui forme la base, les conditions fondamentales et constitutives
* Lum.EçpleSff p. f i,édH. de Venise.
LA MYSTIQUE. 42d
de la vie sous tous ses aspects et jusque dans ses degrés inférieurs, l'homme ne peut réellement s'aimer soi-même qu'eu s'aimani en toutes les créatures comme en autant d'autres lui-même, parce que sa vie ne peut se nourrir et et s'alimenter que de leur vie, et que plus il vit intimement et profondément en eux, plus se dilate et s'agrandit le sentiment , la conscience de la vie , c'est-à-dire l'amour. Cet amour purement humain n'a donc rien de mauvais en soi. Mais par cela seul qu'il est purement humain, c'est-à-dire créé, il est limité, fini, et dès lors ne pouvant jamais embrasser la loi de réversibilité et de solidarité dans la plénitude de son universalité, ne pouvant s'élever à Dieu , il n'est donc qu'un amour partiel, et par conséquent il n'est plus amour et devient indifférence ou haine pour tout CjS qui rçste eu dehors de l'horizon borné où il s'exerce. A ce point de vue purement humaiu l'homme a donc l'amour sans l'avoir. Pourquoi le possède réellement, et dans toute la plénitude ùoil peut l'embrasser, il faut que l'amour même de Dieu ou l'amour qui est Dieu, amour un, incréé, absolu, infini, descende en lui et le remplisse dans toutes les puissances de son être et de sa vie. Cet amour c'est TEsprit-Saint, Esprit du Père et du Fils, leur étemelle unité, centre vivant de l'adorable Trinité , communiquant à l'homme la vie de Dieu par son Esprit qui, étant le terme dernier de la Trinité, est par conséquent le point par où elle touche à la création et la création à Dieu.
LeVerbe divin, le Christ, est conçu en nous par cet amour. c< Que me sert, dit saiut Augustin, que ces paroles résonnent à mon oreille : Dans le principe était le Verbe, et le Verbe» était en Dieu, et le Verbe était Dieu? Et nous aussi nousdisons la parole ou le verbe, lorsque nous parlons : est-
m M MY3TIQUB-
ee ainsi qu'es|; le Verbe qui était eo Dieu? Mais o'est-U pas vrai que les paroles que nous prononçons résonnent et passent? Le Verbe de Dieu ne serait-il donc qu'un son qui pass^ aussi? Gomment a}ors tout estril fait par lui et rien n'est-il &it sans lui? Gomment est régi par lui ce qui est créé par lui, s'il n'est qu'un son qui s'évanouit? Quje) est donc le Verbe qui est dit et ne passe pas? Que votre charité comprenne : car c'est là une grande chose ! Chaque jour, lorsque nous parlons, nos paroles sont pour nous saps valeur, parce que ces paroles, en résonnant et en disparaissant, ne sont qu'une chose vide et qu'on ne voit rien autre chose que les mots. Mais le Verbe est la pensée, Tesprit qui est sous la parole, ce que nous comprenons sous le son et non le sou lui^ même. Je dis, par exemple, un mot lorsque je dis : Dieu. Quoi de plus bref que ce que j'ai dit, quatre lettres et noe syllabe ! Est-ce que c'est là Dieu tout entier» quatre lettres et une syllabe? Mais autant ce mot est peu de chose, antant est grand ce qui est compris sous ce mot. Que s'estril accompli dans votre cœur lorsque vous avez entendu cette parole : Dieu ? Que s'est-il accompli dans mon cœur lorsque j'ai dit : Dieu? Vous avez pensé à l'Être suprême et infini^ qui surpasse infiniment toute créature corporelle et sensibk. Et si je vous demande : Dieu estril muable ou immuable? vous réponde? aussitôt : Loin de moi la croyance ou la pensée que Di^u soit changeant; Dieu est immuable. Votre âme, quoique misérable et encore si cbarneUe» n'a pu me faire d'autre réppusp que : Dieu est immiiable : pourtant toute créature est muable ; coqpient idonic ave^^vous pu pénétrer en celui qui est au*dess44S de toute créature pour me répondre avec eertityde que Dieu est immuable? Qu'y a-t-il donc dans votre cœur lorsque vous concevez un Être vivant.
14 MYSTIQUE. iil
^lecnal, tonUpuissaut^ infini, partout présent, partout tout ^qtier , bien que n'étant enfermé dans aucun lieu? Cette pansée que vous concevez c'est le Verbe de Dieu dans votre cœur. Mais n'y étes-vous paa arrivé à Taide de ce son, d^ ca mot qui consisté en quatre lettres et une syllabe? Ainsi donc tput ce qui est dit et passe, ce sont dei^ sons, ee sont des lettres» ce jsont des syllabes. Cette parole passe qui résonue à Toreille ; mais i^e que C4 son signifie» eo qui âst (|ans la pensée de u^M qui parle» et ce qui est dans Tintel- Ugence ie celui qui écoute, voilà ce qui demeure sous les sons qui passants »
On U voit, saint Augustiii préi^ise nettement la question : la parole orale ou écrite n'est jamais qu'un terme, um limite, i)u signe, une formule vide» une lettre morte (pi, par ^lloTmâme, n'apprend japiajs rien et ne peut jamais rien apprendre. Quatre lettres et une syllabe, voilà Dieu : un soi; qui pnsse, s'évanouit et disparaît, simple appaienee, pur fantôme, e<ïmme disent les mystiques. Cowmeotpuis-je saisir 1^ V^rbe sous les mots, l'esprit vivant sous U lettre morte? Par Tamoui^. Toute éducation, tout enseignement se résout domc on une seule ehose j faire aimer en aimant soi-piôma, A l'iûr ym^» on epoit enseigner en o^^primAUt ou en disi^utant des formules, comme si ces signes, ces lettres mortes apprenaient par elles-mêmes quelque chose. Le Christ, qui était lui-même la formule active, la loi vivante, n'a enseigné qu'en ouvrant tous les cœurs à l'amour, par son exemple plus encore que par sa parole, et n'a constitué la société spirituelle ou l'Eglise que par l'effusion sur ses disciples de l'Esprit
* In Johann. Evang,, c. i, tr. i ; t. IV, p. 587, 588; édit. de Venise.
divin d'amour. Alors, mais alors seulement, les apAtres remplis, inondés, débordant de cet amour divin, ont conçu par cet amour le Yerbe dont la parole n'avait pu leur donner jusqu'alors Tintelligence. Nous qui n'avons du Christ que la lettre morte dont il était l'incarnation vivante, prétendronsnous être plus puissants que lui, et donner, par nos parolescadavres, ce que lui-même n'a pu donner par sa parole de vie? Transmettons Famour en aimant, et cet amour, que seul TEsprit-Saint nous donne, fera concevoir le Verbe vivant. Ils ont donc profondément raison les mystiques qui, comme saint Jean de la Croix, disent que l'homme doit se dépouiller complètement de tout ce qu'il a et de tout luimême, afin que parvenu dans une région supérieure, audes^s de tous les signes et de toutes les formules, il n'ait plus que Tamour ou la charité, qu'on ne trouve qu'après ce passage de «c la nuit obscure. » Ils ont profondément raison, puisque, toute conception du Verbe divin en nous ne pouvant avoir lieu que par l'amour, c'est l'amour qui est le principe, le milieu et la fin de toute vie, c'est par lui et par lui seul que nous pouvons non-seulement aimer, mais même connaître et pratiquer la loi du Christ, qui n'est, d'ailleurs, au fond et dans tout son ensemble» que la loi d'amour.
LA IfTSTIQUE 433
xvu.
EéÊsm foromloi écteUMit ••«• le feu de Vmm»mt»
Seigneur ! votre Parole est immuable comme l'immuable éternité; mais elle est toujours active , toujours vivante, parce qu'elle est l'acte pur et la vie infinie.
Cette éternelle Parole, c'est le Christ, vie et lumière de TËglise» communion des âmes, car a vos paroles sont des œuvres. »
Mais dans le langage de Thomme qui s'exerce sur votre divine parole, qu'y a-t-il d'immuable? Quelle est celle de vos créatures qui peut dire le dernier mot de la vérité infinie que recouvrent les saintes Lettres que vous avez inspirées? Où est l'esprit humain dont la capacité Tembrasse et la mesure? Â-t-il jamais existé? Peut-il exister? Non, Seigneur.
Non, car celui-là vous contiendrait dans son intelligence, ô mon Dieu I il serait infini comme vous.
Dans le délire de son orgueil, l'homme a mis sa parole à la place de votre Parole ; il a essayé d'enfermer la vie sans bornes dans les bornes de son étroite pensée ; et la vie, détournée de sa source, s'est éteinte dans le vide d'une formule morte. Emprisonnée dans le cerveau de l'homme comme au fond d'un sépulcre, elle n'a plus été qu'une ombre, un fantôme des éternelles réalités. Elle, la vie, elle est devenue cadavre. •
Car toute formule humaine n'est que le squelette d'une éternelle vérité enfermée par l'orgueil dans le tombeau de notre pensée.
454 LA MVStlQOE.
Mais parce que vous êtes plein de miséricorde , ô mon Dieu ! vous rauimerez de votre souffle ces morts pour qu'ils ressuscitent à la vie par Tâmour. Au feu de votre charité sainte, le cœur fera fondre toutes ces formes vaines, et, versant rinfini sur ces eonceptions limitées , en fera sortir Tesprit qui les déborde, comme on extrait de la fleur Tesreniée du pAtîtm qu'elle répand.
Toute parole, toute formule humaine donne Une limite k la vérité qui n*en a point. C'est pourquoi vous voulez, Sei-* gneut, qUé par le sens divin du cœur nous brisiofis et nous transfigurions sans ce^e ces formes vaines que notre esprit donne à la vérité infinie, afin que, recevant toujours plus, nous donnions sans cesse davantage à nos frères, et que tous sachent que setilé votre Parole a la vie éteriielle, que rien de créé ne peut contenir, que rien de fini ne mesure.
C'est là le ravissement de mon amour, l'extase de mon cœur de découvrir incessamment de nouveaux charmes et dès trésors nouveaux dànë Tobjet aimé, et de trouver sans cesse au fond de tous ses inystères d'ineffables mystères.
Vous Tavez révélé. Seigneur, en disant par la boucher de l'apétte : « La lettre tue, 6| l'espril vivifie. »
La lettre qui tue, c'est toute tôtmnle humaine qui tieilt la vérité èaptive en la rivant k la chaîne de sa propre Impuissance^ prétend tracer les bornes de de qui est sans botnes^ donne le temps pour mesure à l'éternité, la terre pouf horizon du ciel, l'homme pour terme à Dieu, étreignafit la forme qui passe en croyant saisir ta vérité qui demeure.
Pâle région des images et des fantômes, sphère obscure des spectres et des rêves, elle embrasse le vide et se nourrit du néant. Ainsi flotte et s'évanouit, dans les ténèbres An temps qui déjà n'est plus , cette ombre de la pensée htK-
LÀ Mystiqhb. àU
maine ^i n*est pa» encore, comme une nuit qui s'ajoute \ h nuit.
Elle est saérilége , car elle met sa parole à la place de la Parole de Dieu, le tiéant et l'orgueil de Thomme à la place du Christ et de TEglise. Elle esl homicide, car elle tue là vie des âmes, en substituant l'immobilité d'une forme morte à la spontanéité totijours active de l'esprit vivant. Elle est idolâtre, parjure et mensongère, car elle renie ûieUf ment à sa proprô destinée et trompe l'homme en lui faisant des<> cendre un à un tous les degrés de la mort, sous prétexte de rélever à la vie.
L'esprit qui vivifie, c'est le cœur, centre de la vie^ sans limites et sans rives comme Tocéan divin d'où sa sève jaillit dans les âmes. Sens de l'infini dans l'homme qui touche et sent Diêtt, il verse toujours de plus en plus ahondamment la vie, à mesure que notre cœur, se dilatant dans Tabime dd l'étemel amour/ s'embrase d'un feu plus ardent pour s'é" lever éternellement à une union toujours plus intime et plus parfaite avec Dieu.
L'esprit vivant, réchauffé par le cœur^ c'est la sainte et divine charité qui féconde le temps des germes de l'éternité» la terre des trésors du ciel, l'homme de la vie de Dieu^ dilatant sans cesse ses entrailles, élargissant ses ailes, élevant^ étendant son essor pour agrandir tout horizon^ reculer toute limite, exprimant de chaque forme, de chaque acte un esprit déplus en plus vivant. Lumineuse région des vraies réalités» où toute pensée est tin acte, tout acte une œuvre d'amour^ tout amour une transmission et une perpétuité delà vie»
Toute formule de la pensée qui rayonne du sein de Dieu dans notre aine doit porter avec elle le caractère de l'activité, de la spontanéité humaine : elle doit être un acte tou-
jours vtvanl, embrassant toutes les puissances de notre être, toutes les faces de notre vie. C'est une pensée faite homme.
Mais parce que Thomme est un être borné, et que la vérité, dont il est la formule vivante, est sans bornes, jamais il n'embrasse toute la vérité ; et Thomme étant destiné à se développer et à croître sans fin dans l'éternelle acquisition de ce bien infini, les formes passagères dont il la revêt doi* vent se transfigurer et se spiritualiser sans cesse à mesure qu'il se développe dans cet essor d'une perfection sans limites, en regardant toujours à la révélation, étoile polaire de sa marche, orientation de sa vie.
Omon Dieu! j'ai considéré la pensée de l'homme, et je n'y ai vu qu'une image fugitive, gravée sur les lames de son cerveau par le reflet de la lumière incréée, comme cette image des choses visibles que, par une ingénieuse industrie, l'homme fait graver, par la lumière créée, sur la plaque de métal de cet instrument qu'on pourrait nommer le cerveau de la sensation. Mais j'ai considéré la pensée en vous, Seigneur, et j'ai vu que cette pensée, ce Verbe divin, votre éternelle image, était une personne infinie, réelle et vivante. Ainsi, j'ai dit qu'image et ressemblance de vous-même, ma pensée n'était autre, en votre Verbe divin, que la conscience de ma propre personnalité en vous, dans mon éternelle union à votre amour infiai.
J'avais considéré la parole dans l'homme, et je n'y avais vu que le souffle de ses lèvres, image fugitive de sa pensée, semblable à ce signe qui, emporté par l'électricité, parcourt instantanément l'espace aux ordres de l'homme, et va s'é* crire lui-même au terme de sa course dans ce lieu préparé qui est comme l'oreille qui le recueille. Mais j'ai considéré la parole en vous. Seigneur, et j'ai vu que ce Verbe divin
était un Acte infini, votre propre substance. Alors j'ai dit que, dans ce Verbe infini, maparole devait être un acte aussi, une œuvre vivante.
xvm.
li'aBÉOur •( Ift Purvle étemelle.
Oui, Seigneur, vous êtes la vie de ma vie, Tâme de mon âme, et mon ccBur ne sait où trouver des chants pour exalter et magnifier votre nom. Vous êtes la source d'eau vive où s'étanche ma soif de l'infini, le foyer dont je suisFétiucelle, et vous me nourrissez de votre propre vie comme le corps se nourrit des aliments de la terre.
Ma vie est dans l'incessante communion à votre vie. Elle est dans mon travail de tous les jours, de toutes les heures, pour pendre toujours plus intime et plus profonde cette union dont le germe est sur la terre pour ne plus s'arrêter dans ses développements , même aux régions du ciel. Et voilà que je m'élève au-dessus de moi-même, en vivant par le cœur au sein de l'infini, en agrandissant de plus en plus par l'amour les avenues de la science éternelle, en me dégageant de plus en plus, pour vous aimer, des limites de l'espace et du temps, de la chair et du sang, de l'orgueil et de la lettre qui tue.
Ezéchias brisa le serpent d'airain que Moïse avait élevé comme un signe de salut au milieu des tribus d'Israël. Pourquoi? Parce que le peuple ne voyant plus que le signe, ne s'élevait plus du symbole à la réalité, de la vision des sens
43» Î,A MY8TIQUB.
k la yijsian 4b rapprit et du cfmr. Ni» voyf^^pu^pts partout encore le eiilta du serpent d'airain? Que d'adorateurs de U formule morte, de la lettre qui tue ! Que d'âmes dont la foi n'a pour objet que ce qu'elles saisissent par les sens ! c<G'est par le cœur que l'homme est justifié, » c'est par le cœur qu'il saisit Tesprit qui soulève la lettre et la transfigure, caché derrière le symbole. C'est le cœur, c'est l'amour qui cherche, à travers toutes les limites et toutes les formes, l'immuable infini, Celui qui est notre vie.
Oui, Seigneur, je veux garder votre immuable parole, afin qu'elle soit ma vie dans le temps et dans l'éternité* Mais comment la garderai-je sinon en étant moinséme la forpiule pratique et vivante de cette divine parole incarnée ? sinon en spiritualisant saqs cesse la lettre qui tua par l'esprit qui vivifie?
Car votre parole est un acte toujours vivant; etcoui'flà seuls la gardent qui font de leur vie la formule pratique de cette éternelle parole. Mais cette formule vivante doit elle* même être aa|ive et féconde comme l'amour dont elle est fine incessante incarnation ; |Bt elle ne saurait l'être qu'en transfigurant perpétuellement par l'esprit du eœur^ mmte ùofdis sui^ la lettre immobile et morte.
Elle ne s'arrête nnlle part, parce qu'elle n'ade limites nulle part» au ciel et sur la terre, et que vous seul, ô mon Dieu, jgtes son terme infini. Son essor c'est le repos, parce que spn essor c*est sa vie, et que sa yie de dilata tiofi sans bornes est sa paix suprême. Elle ne dira jamais assez, paroe que dire assez c'est cesser 4'âimer, et qu'elle doit «imer toujours plps en vous et p^r vous, Seigneur, qui êtes l'Àmour infini.
Je demenre qomme anéai^ti, 9 mon Dieu, devant pesoier-
LA MYSTIQUE. Ao\)
y^|l)es dd vo(r« apjour, e^ moq 4ina ^p^rdaa dansi t^i abîme 4'wmpD§ité $3 §ent fjéfailiir soms Ifi ppW^ de ta»t dP graw-:
Si HQUfi ey«»ipn^ vécu dans les jourià de Ift vje WprteU^ dfl Vû^P6 diviq Fi)s, pt quo pou^ eqs^ioQs r^ppqqi^ sa diviqj^é par les iqaqifestatîon^ de ^a nature hqinaine, qpqs seripa§-npqsi ai^rété ^ aefte naturp, et n'afiripp^rnouii pas e^spyé de passer, à travers le voile de h chair, jusqu'à l'pi^sepcç diviuo pour nous perdre dans les abîmes de 1 amoqr in(ini| d^q^i cfîtte source iqépqiç^blç de toute lumière et de toute v^^ri^é? Et po|irtaqt la chair du Saqveqr c'éta jt la lettre vivante ; et comme jl a fallu qu'elle passât par les déchirements dq Gal-^ vaire pt de la iqqrt pour ressusciter ^pqs ^a forme glorieq^p et immortelle, faites qqe jp déchire le voile de la letire pour pénétrer iufiiquà Tocéaq dp vip sau» qqagpsetsaqs ^.
▼le UBltivé.
La vie qnitive est cet état de l'âme daqs lequel toutps Ipsi facqUés humaines, toutes les puissances de la vie eq rhpwn)^ 3ont raq^eqées à leur unité yivaqte qui pstramoqr, leur prjprr cipe, leur milieu et Ipur fiq. Mais l'an^pur q'miit, ne rplip eq chacun toqtes sesi puissances vivantes que parce qu'il uni^ et relie en mén^e temps tous les hommes en une indivisible unité, Il n'unit tou^ les hommes entre eux qu'en les qni^- ^anueu^ par le Christ en Dieu, où il§ sop| çonsoipn^és ^aRf
l'universelle unité. La vie unitive est donc à la fois et en même temps le triple lien qui unit tout en chaque homme par Tamour, tous les hommes entre eux par l'amour, tous les hommes à Dieu par l'amour. De là trois degrés dans la vie unitive, le premier, qui est la génération, le développement et la plénitude de l'amour en chacun ; le second, qui est la génération, le progrès et la plénitude de l'amour entre tous: le troisième, qui est la génération, le développement et la consommation de l'amour de tous en Dieu.
L'amour est l'électricité spirituelle à deux pôles, Tactivité, pôle positif, et la contemplation, pôle négatif. La vie unitive est donc l'unité de cette double vie active et contemplative. Ou se représente trop généralement l'amour comme une puissance purement passive de l'homme qui, attiré, transporté, ravi par cette vertu qui le domine, en est comme l'instrument aveugle. Cette grossière erreur est née de ce que nous regardons à l'attraction corporelle à laquelle nous donnons, en le profanant, le nom d'amour. Ici l'homme se faisant volontairement Tesclave des choses inertes et inconscientes d'elles-méme, devient lui-même participant à l'inertie, à la passivité de cette nature à laquelle il se donne. Dans Tamour spirituel et divin, au contraire, TÊtre auquel nous nous donnons est l'activité absolue, l'acte pur, et par la communion à lui nous devenons , dans la mesure de cette union, participants à l'activité absolue qui constitue sa nature. Aussi, l'activité libre, l'action pure est tellement le propre de l'amour, que son degré se mesure uniquement sur le degré de cette action, ce que saint Itonaventure appelle excellemment « la quantité de Tâme. » Donnez-moi le chiffre de votre action et je vous dirai le chiffre ou la valeur de votre âme. Mais à ce pôle positif de l'électricité spirituelle ou
LA MYSTIQUE. Ui
de l'amonr correspond le pôle négatif. L'activité ou le mouvement en Dieu étant absolu est adéquat en soi au repos absolu, ainsi (jue nous l'avons démontré dans notre premier volume (chap. xi, p. 299). Le même principe se fait sentir en l'homme à mesure qu'il s'unit plus étroitement à Dieu. Eu effet, l'homme matériel n'a qu'une activité purement extérieure, qui est réellement passivité plutôt qu'activité, puisque c'est moins lui-même qui agit que la nature physique qui agit en lui et par lui'. A mesure qii'il se spiritualise il devient plus libre» plus indépendant de la nature extérieure, agissant plus de soi-même et par soi-même, c'est-à-dire plus doué d'activité réelle ; mais en même temps cette activité se manifeste moins par le mouvement apparent ou extérieur et plus par le mouvement réel ou intérieur. Ce mouvement réel, étant tout intérieur et invisible, est adéquat au repos pour ceux qui ne voient l'activité que dans le mouvement extérieur et visible. C'est ce repos, qui est au fond le mouvement spirituel substitué au mouvement matériel, que saint Bonaventure appelle admirablement « le poids de la volonté. » Montrez-moi à quel degré l'âme est dégagée du poids du corps ou de l'attraction matérielle, et je vous montrerai à quel degré elle est emportée par le poids de la volonté, le poids spirituel, qui est Tamour.
On le voit, la vie unitive est l'union, le mariage de la vie active et de la vie contemplative, celle-ci allant puiser au sein deDieu, par l'activité tout intérieure et spirituelle, l'amour vivant qui se manifeste par celle-là dans l'unité extérieure et visible. Mais l'amour considéré en soi est indéfinissable, car
* Voilà pourquoi, selon rÉvaugile et les Pérès, ceux-là sont oisifs et dorment qui n'agissent que dans le monde extérieur.
44i LA ilV&TïpiJE,
c'^st rip&oi OU J)'m \\xm^m, ^hn Ift parole 4^ s^int Je^n f il nous resterait doua à jamais inace^ssiblâ et iaoouQu s'il ne se révélait à nous dans le Y^rbe divia ipf^arné, l^oi vivante. C'est Jésu$7Gbr|$t^ Fils de Dieu, Ipi d'anaoqr e^g^l|drée par ]^ prJQcjpe vfiém de T^ffiQur ip(ini ou le Père, T^^prit infiai d'^WPUF PU h Sgipt^Esprit, propédant de run et de Tautre. Rév^UtÎQR yiyapt§ dç Ymom, le Christ Ta écrite dans sa vie tput epti^re, et dans l^ saçriQçe de sa pASsipn et de s^ croi3(, dopt toiis sps epseigpenoeqt^ parlési me sont qu'un comiuent^ire. Cpjit^ révélation c'est rboinme-Pieu se faisant solidaire et resppnsat)le peur Thumapité topt entière, en s'jpcarpj^pt, et en ipourant sur le Calvaire pour racbeter tou« les pécbé$ du genrp bPiP^iP? et afin qup Jps mérites infinis de cettp ipcarnation et de ce sacrifice devenant réversibles sur tops les hommes, tQpsi pussent participer ^uy^ privilèges de la vie divine (^Qo^m lui-m^ipe ^^ait devenii partiçipapt des épreuves terrpstre^ de la yie bun^aine. La |oi yivapte d'amour se &rmpl^ dopp daps la triple loi de solidarité, de respop^abil)t4 et de réversibilité, cpmpie uops rayons déjà moptré,,Areppiple dp Christ qp'il icontinpe et dont il doit étrç upe prolongatipp viyapte, chaque cbrétiep dp|t |se faire respopsable ^ t splidair^ pour tous ses frères eu reversant sur eux, par la solidarité, ses propres mérites, epp)paçi les sieps ne sont <iue pi^r la réversibilité de ceux du Christ. Toute la théorie de Tgmour etpartapt de la vie unitiyp e^t {à,
L'homme .a trois piodes d'existence : 1^ celle où il vit dans Ip sein du Principe créateur op de Dieu le Père, sans ayohr encore consciencp de lui-même, et p'ayant d'autre vie que la vie même de Dieu ; 2® celle où, entré dans le domaine de Tespace et du temps, il y acquiert sa personnalité, sa vie propre, la çpnscjgnce 4e lpi-n)êipe, pp s'upissant auVgrb^
de Qi^U} }oi «( r^i^op abjsolues d^ toute \ie ; 3^ cejle enfin oit, rentrant aQWpl^t^iqent; ^n Pieu, mm avec sa vfe propre, sa p^rsopn^Uté i^^quise, i} yit ^huultauéfpent daus le Principe créateur ou le Père par son origine, dans le Yerl^e dilôp QU I^ fH^ ppr participation ^ $a yie, dans VËsprH^Saînt p»r l'aspiration de son «^pritf Idée d^ns le Père, volpnté ou nativité dans le Filji^ il esf afiappr 44P3 le Saint-^$pri|;, centre et unité de I9 saint^ Trinil^é ; il (?st amour pour unjr Tidéal et la pratique, rin^ellijence W la volonlét la vie contemplative et la vie active, Ppr l'amour unissant dans son an^ipoiqie Tespri); et le porp;;, la ppnsée et Tactivité, l'homme ent^ dpnp ré0lleaient dans la troisième phase de sa vie^ dont U plénitude est au delà des temps, mais dont l'initiation com* niepce ici-bas, de ipén^e que par Tidée pure qu'il jreçoit en naissait mr la terre, mais dont la plénitude et la réalité sonf dans le Verbe^ H cqnm^nçe dès la première phase de sa viQ ripiti^^iQP à Ig seconde*
I«e Christ et rKglIse, centre de la mystliifMe.
L'amour, qui est la vie du monde spirituel dans toute sa plénitude , ne saurait être défini. Indéfini dans Thomme parce qp'il n'est qu'une participation à Tamour infini, « versé ^^ns nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné, ^ comment pourrioi|s-pous le saisir en soi ? Gomme tout ce qpi s'agite autour de nous, nous ne le connaissons que p^r
ses effets. Or, ses effets nous les avons nommés cent fois, c'est la solidarité, la responsabilité et la réversibilité, cette triple forme de Tamour. C'est sa réalisation, son épanouissement au ciel et sur la terre.
Isolée de Tamour, la science renferme l'homme en luimême ou dans les phénomènes de ce monde. C'est l'anéantissement du caractère vrai de notre nature, c'est la rupture du lien qui nous unit à notre principe et à notre fin. Le mystique, au contraire, brise par l'amour toutes les limites qui le tiennent captif de la matière, de Tespace et du temps, et recouvre ainsi la sainte liberté des enfants de Dieu. Il renonce à sa raison propre pour demander la lumière à la Raison même de Dieu, raison absolue de tout ce qui est. Il renonce à l'amour de soi pour puiser la charité dans l'Amour infini, esprit vivant de tout ce qui aime. A mesure qu'il fait le vide en lui, par le fait même de la loi de régénération de sa nature, il s'élève à sa source , et puisant en elle la vie réelle, l'amour vrai, il voit, sent et touche Dieu eu lui et dans toutes les créatures. Or, telle est la puissance du bien souverain, qui est Dieu, que plus on le pénètre par l'amour, plus l'âme s'y attache de toutes les puissances de son être. Il se fait alors une transformation totale , Iliomme « qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui, qui adhcBret Domino unus spiritm est. »
Cette merveille des âmes est toujours vivante, toujours agissante au sein de TEglise ; et chacun peut la contempler en rougissant à la vue de la vie tout extérieure et païenne que mènent la plupart. S'unir à Dieu, s'élever au-dessus de soi-même et de sa propre nature, comment le ferait-on? L'homme peut-il être plus qu'homme? Oui> mais pour cela il faut que Je 3(sul Être qui lui est rigoureusement supérieur,
Dieu» \m donne l'exemple, le modèle de ce qu'il doit faire, en. luldoiiBaiiten même temps la force et la grâce de le suivre. Cet exemple, il le lui offre dans le Christ. Niez le Christ, et rhomme ne sait plus s'élever au-dessus de lui*méme. Mais en voyant la divinité se faire, dans le Christ et parle Christ, solidaire et responsable pour tous, comment Thommen'apprendrait41 pas à faire de même à sou tour? Le Christ, il est vrai, n*est plus présent dans ce monde d'une manière visible, parce qu'il est passé dans l'ordre de l'infini, mais il s*y per^ pétue par son corps mystique, qui est TEglise. Là, il con-* tinue sur Tautel le sacrifice par lequel il s'est fait solidaire et responsable pour je genre humain tout entier. Là, il continue par l'Eucharistie, sacrement de l'amour, et par les autres sacrements, l'enseignement de sa vie terrestre. Que, rentrant au fond de lui-même , Thomme se pénètre profondément par le cœur de cet Idéal divin dont TEglise est la dépositaire, et son cœur ému, touché d'amour pour ce Dieu mort sur une croix, ravi par cette pensée de Dieu lui-même descendant jusqu'à l'homme déchu, non pour le punir mais pour se faire homme lui-même, pour se rendre solidaire de cette humanité tombée dans la boue, responsable pour elle, payer sa rançon de sou propre sang, le cœur humain, dis-je, ému et. transporté par cet acte ineffable d'amour , se sent lui-même pénétré de cet amour divin dont il est l'objet , et qui s'est répandu sur lui avec le sang du Calvaire. Alors, un avec Dieu par sa communion au Christ, l'Esprit divin devient son propre esprit, et l'effusion des premiers jours se continu* sur ie chrétien par une étemelle Pentecôte. Alors il sent en lui cet amour dont le Christ est la loi vivante, et dont TEsprit-Sâint est la source toujours féconde. Entré dans cette vie spirituelle par le Baptême, en ayant reçu le mystérieux
Ub LA MTgrrlQÛË.
développement par la Gonfirmation, yaliment dans l'Eucharistie, et rappliquant dans tous les aspects de son être pat les autres sacrements, dans le culte, il fait de sa vie tout tn* tiëre un sacrement, une application de cette vie d'amour et de solidarité, et, par elle, touche à Dieu^ reportant incessamment sur le monde cet amour qu'il puise en Dieu^
Le Christ dans TEgUse, voilà le centre invariable de toute mystique et de toute vie unitive ; il en est le couronnement et la plénitude. Le Christ en TEglise et par TEglise, voilà « la voie, la vérité et la vie, » c'est-à^re le seul moyen féel et vivant de s'unir à Dieu, source où tout amour spiri« tuelse trouve, point suprême d'où toute solidarité» responsabilité et réversibilité découlent et où elles rentrent dans l'unité de la loi d'amour, qui est le Christ, et de l'esprit d'amour, qui est l'Esprit divin, incessant inspirateur de l'Eglise* La vie unitive est celle qui conçoit et réalise cette indivisible unité qui descend de Dieu à Thomme par le Christ et son épouse et qui ne sépare jamais les facultés humaines ramenées à leur centre qui est Tamour : tous les hommes étant unis entre eux dans le Christ, et le Christ lui-même portant en lui la création et l'humanité tout entière à Dieu le Pare par le Salnt-ËspHt. La vie unitive est celle qui , réunissant en elle toutes^ ces faces de l'indivise unité, voit en Dieu, par le Christ, l'Eglise dans sa triple face, triomphante, miUtanle et souffrante, vivant ainsi avec ses frères, avec les morts^ avec Dieu et l'humanité, ne séparant, n'isolant, ne divisant rien, parce qu'elle voit et pratique tout dans le Christ et par l'Amour, ce « principe unissant » et qui fait tout en un, disent les Pères i
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