‹ De la vie et des écrits de M. Vicomte de BonaldChapitre 4 sur 9 · L-VON · texte numérisé non relu

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des éditeurs dévoués , qui pouvaient vous avertir. »

« Je vais passer brièvement en revue les divers reproches que vous adressez à M. de Bonald. Ils sont au nombre de quatre , savoir : l’oubli des travaux scolastiques ; une méthode de philosophie que vous jugez vicieuse; une définition de l’homme qui vous parait fausse, et des erreurs sur l’origine des idées , pareilles à celles de Locke. Je conviens , mon Révérend Père , que vous avez raison sur le premier point, mais votre reproche est un peu exagéré. Était— il donc rigoureusement nécessaire d’étudier les scolastiques pour penser juste en philosophie ? Le même reproche peut être adressé à tous ceux qui, avant lui et depuis Descartes , ont écrit sur des matières philosophiques. Qui donc, à dater de cette époque , s’occupait en France des auteurs du moyen âge? On n’étudiait ces grands docteurs que sous le rapport de la théologie. On ne recherchait point l’autorité de Saint Thomas ou de Saint Bonaventure dans les discussions purement philosophiques. On avait tort, sans doute, mais c’était ainsi. Rossuet nomme à peine une ou deux fois le Docteur angélique dans son traité philosophique de la Connaissance de Dieu et de soi-même ; Malebranche ne l’invoque guère plus , et Fénélon ne le cite pas du tout dans ses nombreux écrits sur la métaphysique. 11 semble

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qu’en dehors de la théologie, on ne le connaissait plus, » t‘>

« La philosophie de Descartes avait dégoûté de l’étude des scolastiques ; l’abbé Fleury s’était moqué de leurs subtilités. W II n’est pas étonnant que M. de Bonald , qui n’était ni théologien ni philosophe de profession , ne les eût pas étudiés. Et comment l’aurait-il fait, ne s’étant appliqué à écrire que bien tard , et au fort de la révolution , lorsqu’il était proscrit , obligé de fuir , et dénué de tout secours pour ses travaux? Quel temps pour s’occuper des scolastiques et feuilleter leurs in-folio ! Ses ouvrages furent le fruit de ses réflexions bien plus que de ses lectures. Il fit presque sans livres ce que beaucoup d’autres n’auraient peut-être pas fait avec des livres et dans le calme de la position la

(1) Je suis bien éloigné de vouloir dire que, pour le fond des choses , les principes philosophiques de Bossuet, de Fénélon et de tous les bons auteurs , diffèrent de ceux de Saint Thomas ou de Saint Bonaventure, mais seulement que les noms de ces grands personnages , et celui des autres écrivains scolastiques , étaient moins cités que celui de Saint Augustin, par exemple.

(2) Je veux dire que la philosophie de Descartes avait dégoûté des abus de la scolastique , car sa méthode est absolument la même. Il a fait seulement disparaître une foule de termes dont on ne se rendait peut-être pas assez bien raison ; qui ne présentaient pas des idées claires ; qui embarrassaient le raisonnement , et lui ôtaient la précision et la clarté. Peut-être aussi avait-il été quelquefois trop loin : ainsi , il avait banni les formes substantielles. Avait-il raison en cela ? Ce ne serait pas aisé à décider.

plus heureuse. (0 D’ailleurs, il ne se proposa, jamais de rédiger un traité de philosophie. Plus occupé de questions politiques et d’ordre social que de toute autre chose, il ne discuta, pour ainsi dire , que par occasion certains points de philosophie, et selon les rapports qu’ils avaient avec les erreurs dominantes. » ( a l

« Il est très-utile, très-important sans doute de ne pas négliger la scolastique , et vous avez très-bien fait, mon Révérend Père, de la remet-

(1) Dans la préface de son premier et plus important ouvrage , M. de Bonald dit en effet « qu’occupé des devoirs sa- « crés que la nature lui impose , livré à des inquiétudes de « plus d’un genre , dénué de livres et de secours , il n’a pu « donner à son ouvrage la perfection dont il était suscepti- « ble. » Il était alors confiné avec deux de ses enfants dans une ville d’Allemagne.

(2) Cette expression, par occasion, est très-juste, et je la maintiens malgré les critiques acerbes du P. Ventura. 11 est question ici de la philosophie scolastique, à laquelle M.de Bonald n’ avait rien compris, dit ce religieux. Il est vrai que M. de Bonald ne s’en était jamais occupé , qu’elle n’entrait pas dans le plan de ses ouvrages , et qu’il n’en traite que peu de questions , et par occasion. Sa philosophie, comme il le dit lui-même, n'est pas celle de l’homme isolé tel que le considère la scolastique , mais de Vhomme social, de l’homme envisagé dans ses rapports avec ses semblables ; philosophie dont il fait une application continuelle à la religion , à la politique , aux principes constitutifs des états , à la recherche de la meilleure forme de gouvernement , laquelle n’est pas pour lui le régime populaire , constitutionnel, parlementaire , mais la monarchie absolue, tempérée par de sages institutions. Tout cela n’a aucun rapport aux questions quelquefois oiseuses de la scolastique.

M. de Bonald écrivait dans le même esprit que M. de Maistre , dont le Père Ventura n'aime, dit-il , ni la philosophie ni la politique.

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tre en honneur parmi nous : on y trouvera toujours cet or caché qu’y découvrait Leibnitz ; mais, à la rigueur, on peut s’en passer, parce qu’on peut puiser soi-même aux sources où les auteurs du moyen âge avaient eux-mêmes puisé. »

« Vous reprochez, en second lieu, à M. de Bonald de suivre une méthode de philosophie qui s’appuie uniquement sur la raison , et que vous appelez inquisitive , au lieu de la méthode démonstrative , qui vous paraît la seule légitime , parce qu’e//e prend son point de départ dans la foi. Vous dites de la première qu’elle est sans base, et quelle sera toujours sans résultats. Cependant cette philosophie était celle de Descartes , de Leibnitz , de Fénélon et de bien d’autres. M. de Bonald , sans penser à aucune méthode en particulier , suivit celle qui lui paraissait la plus naturelle , qui se présentait la première à l’esprit , qui était la mieux appropriée aux adversaires qu’il avait à combattre. »

tl) Je ne puis comprendre que ces paroles aient pu donner lieu à F Univers de dire : « Comment se fait-il que le R. P. » Ventura, et M. V. de Bonald lui-méme, aient pu voir un Car- « tésien dans M. de Bonald ? » Que le P. Ventura l’y ait vu , je m’en étonne mais pour moi , je suis bien loin d’avoir eu cette pensée ; j’ai dit expressément que M de Bonald ne s'attachait à aucune école ; qu’il suivait son inspiration , et adoptait la méthode qui lui paraissait la plus naturelle, sans s’embarrasser de qui elle était. Il eût été bien étonné de cette accusation de cartésianisme. Mais il y a ici une confusion d’idées que nous expliquons, page 163.

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«A l’époque où il écrivait, il n’était guère possible de prendre un point de départ dans la foi , puisqu’elle était presque entièrement éteinte dans les régions de la science par les efforts du matérialisme du dix-huitième siècle. On ne voulait alors ni de la révélation ni de la croyance en Dieu ; il n’y avait d’autre ressource avec les philosophes incrédules que de chercher dans les lumières de la raison un principe fondamental incontesté , sur lequel on pût asseoir un bon système de philosophie. On pouvait différer ou se tromper dans le choix de ce principe , mais ]a méthode en elle-même était excellente et trèsnaturelle. » (• >

« Je ne comprends pas , mon Révérend Père, que vous puissiez dire qu’une méthode qui s’appuie sur une vérité prise dans la lumière naturelle de la raison, est sans base et sans résultat ; n’est-ce pas nier l’intelligence et les règles naturelles de logique qui sont en nous? Si l’on ne peut espérer de trouver de certitude , ni dans le premier principe donné par la raison, ni dans les conséquences qu’on en déduit, à quoi se ré-

(1) Saint Thomas fait remarquer, et iesens commun le dit assez, que, lorsqu’on discute avec les impies qui ne veulent point de l’autorité de l’ancien ni du nouveau Testament , on doit recourir à la lumière naturelle de la raison, à laquelle tous sont obligés de céder : Hi vero neutrum recipiunt : unde necesse est ad naturalem rationem recurrere , cui omnes assentire coguntur. ( Cont . Gent. I . c. 11.) Donc , c'est à tort qu’on reproche à M. de Bonald d’avoir suivi ce que le P. Ventura appelle la méthode inquisitive •

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duit donc la faculté de raisonner que le Créateur a donnée à l’homme , et qui est son attribut distinctif ? La science ne serait donc qu’un vain mot ; mais il n’en est pas ainsi; sa certitude est dans la lumière naturelle , comme la certitude de la foi est dans la lumière surnaturelle. On peut donc toujours arriver à la science , c’est-àdire à un résultat certain , en partant d’un premier principe d’évidence naturelle et en raisonnant comme il faut. Jamais on n’a suivi d’autre méthode en philosophie. »

« Ce qui jette de l’embarras dans tout ceci , c’est que vous négligez de définir avec précision ce que vous entendez par la philosophie. « Si elle « n’est pas démonstrative , dites-vous , elle ne « sera jamais rien. » Mais il semblerait au contraire , d’après les idées généralement reçues jusqu’à nos jours, que si elle est démonstrative , c’està-dire si elle s’appuie sur la foi , ce ne sera plus de la philosophie proprement dite. « La philo- « Sophie , dit Fénélon , c’est la raison , et dans ce « genre, on ne doit suivre que la raison seule. » Vous le voyez , la raison , et non la foi , la raison , qui commence notre instruction , et qui nous amène à la foi , qui l’achève. »

« M. de Bonald ne pouvait donc faire mieux que de suivre , avec Descartes et Fénélon , une méthode qui paraît la seule possible. Si elle avait réellement les conséquences désastreuses que vous énumérez; « si elle était l’ennemie du

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« principe religieux; si elle s’en défiait; si elle « le haïssait comme son rival ; si elle feignait de « prendre la religion dans son alliance et son « amitié pour la dégrader , l’humilier et la per- « dre , » croyez- vous, mon Révérend Père , que des hommes religieux et éclairés s’y fussent trompés ? Ne se seraieut-ils pas empressés de la renier?»

« Il est fâcheux de vous entendre dire que , a si on n’abandonne cette philosophie inquisi- « tive , on doit se résigner à voir paraître sur la « scène du monde philosophique des comédiens « philosophes , des charlatans de la science, qui, « après avoir fait un peu de bruit , iront se per- « dre dans les coulisses de l’oubli et du mépris. » Beaucoup d’hommes célèbres ont été partisans de cette philosophie , et nous ne voyons pas encore qu’ils se soient perdus dans cep funestes coulisses: ils continuent à jouir d’une Réputation méritée , et l’on n’est pas disposé à oublier les services que la religion et les sciences ont retirés de leurs travaux. »

« Descartes même, le premier <*> dans cettephilosophie inquisitive , ce bon Descartes , pour lequel vous auriez presque de la pitié, n’est pas non plus rentré encore dans les coulisses de Cou-

(I) Quand je dis le premier , on entend bien sans doute que je ne prétends pas que Descartes ait le premier employé la méthode fondée sur la raison : tous les philosophes sans exception l’avaient suivie. Mais il y fut le premier par la rigueur géométrique qu’il y apporta. Nul n'avait poussé aussi loin la précision.

bit. Mais aussi ne faut-il pas l’y pousser en exagérant son cloute méthodique, que vous appelez mi doute universel. S’il eût clouté de tout, il ne serait jamais arrivé à rien. Son doute n’était pas universel , puisqu’il conservait une première vérité pour fondement de son édifice. C’était la même méthode que celle de Saint Augustin , qui , disputant avec les académiciens , ne songeait pas à aller prendre son point de départ dans la foi, mais bien dans la lumière naturelle: « Commençons , leur disait-il , par une première a vérité : je sais que j’existe , scio me vivere. » Ne vous en déplaise , mon Révérend Père ! voilà bien la méthode inquisitive que vous blâmez.

Saint Augustin , comme le bon Descartes , prend son point de départ dans la lumière naturelle , dans la certitude de son existence , et il croit par là arriver à un résultat. Pourquoi donc reprocher à M. de Ronald d’avoir suivi la même route ? »

a Passons au troisième reproche , relatif à la définition de l’homme. Dire que l’homme est une intelligence servie par des organes peut être une définition incomplète , mais non erronée. Elle peut ne pas marquer assez l’union sub-

(I) Je m'étonne que le P. Ventura déclare qu’il ne sait d’où ces paroles de Saint Augustin sont tirées. Je le lui montrerai page 146. « Ce prétendu, je sais que f existe, n’a rien à « faire, dit-il, avec I e, je pense , donc je suis, de Descartes. » Je ferai voir que Pascal et bien d’autres en jugeaient tout autrement.

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stantielle des deuxnatures, mais elle ne l’exclut pas. Une définition ne peut pas tout dire : c’est un discours abrégé et restreint aux points les plus saillants de l’objet défini ; c’est un texte qui a besoin de développement. Il fallait surtout indiquer ici la distinction des natures et leurs fonctions diverses. Saint Augustin définit l’homme : Anima rationalis , mortali atque terreno utens corpore ; Bossuet dit aussi qu’on peut le définir : Une âme raisonnable se servant d’un corps. Ces définitions incomplètes ne sont pas taxées d’erreur; elles n’excluent rien de ce qui est essentiel à l’homme , et se prêtent à tous les développements nécessaires, comme Bossuet le fait voir. »

« Au lieu de critiquer amèrement cette définition , il eût été plus équitable de rappeler l’heureux effet qu’elle produisit. On était alors livré aux doctrines les plus impies. La définition de l’homme par Saint-Lambert était reçue dans les écoles, et y régnait avec audace: il était pressant d’opposer à cette définition absurde et coupable une définition plus noble , plus vraie , tout à la fois concise et brillante, qui fût capable de lui disputer l’empire et de la faire disparaître. Et c’est , en effet , ce qui arriva. La définition de M. de Bonald fut avidement reçue : ce fut un trait de lumière qui perçait une nuit obscure. L’impression fut vive et durable , et dès ce moment, on n’osa plus citer la définition gros-

sière de Saint-Lambert. Beaucoup d’esprits égarés en furent frappés , et au sein même de l’École de Médecine de Paris, en proie, à cette époque , au matérialisme , un jeune médecin de beaucoup de science et de talent , proche parent d’un professeur très-célèbre , de Bichat, soutint une thèse intitulée , De la division la plus naturelle des phénomènes physiologiques ( 1 802) , dans laquelle il développait et s’efforçait de faire prévaloir la définition donnée par M. de Bonald : a Définition sublime , disait-il en présence de « toute l’École, qui , en fixant notre attention « sur la plus belle partie de nous-mêmes, expli- « que en un mot la raison des phénomènes phy- « siologiques , et la fin naturelle de toute orga- « nisalion. »

« Et cette impression favorable n’est pas même encore effacée ; car récemment, un des professeurs les plus savants qui aient illustré l’École de Médecine de Montpellier , M. Lordat, rappelait cette définition de l’homme : a Vous savez,

« disait-il à ses élèves, combien elle a fait for- « tune: tout le monde la répète, ou oralement « ou par écrit ; elle n’a pas trouvé de censeurs ; « elle n’a pas été même attaquée par ceux qui « disent que Y intelligence est le résultat physique « de l’organisation. » (8 e leçon, 18/19.)

« Je doute fort , mon Révérend Père , qu’avec une définition plus rigoureuse et dans les termes mêmes de l’École, on eût obtenu le même succès

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contre le matérialisme , et qu’on eût détrôné Saint-Lambert. »

« Vous déclarez , dans votre deuxième conférence, quecette définition est radicalement fausse; vous la traitez même avec une espèce de mépris : a L’une vaut l’autre , » dites-vous en la rapprochant de celle de Platon. Mais j’oserai vous citer encore une autorité en sa faveur , celle d’un homme éminent par son caractère , sa science et son éloquence : « Pour parler, écrivait-il, d’une « façon plus exacte et en même temps plus ho- « norable pour l’homme , la définition qui lui a convient le mieux est celle-ci : « L’homme est « une intelligence servie par des organes.» Elle « n’attribue rien à l’homme qui ne lui appar- « tienne ; elle le distingue de tout ce qui n’est « pas lui ; elle le range dans la classe des êtres « intelligents , où il doit être ; elle le définit par « tout ce qui l’élève et l’ennoblit; elle est donc « vraie.... J’ose affirmer que cette définition, « bien développée , équivaudrait à un traité comte plet de physiologie. »

« Quel était ce personnage éminent qui faisait ce bel éloge? C’était vous-même , mon Révérend Père ! Ce que vous disiez être vrai , vous le déclarez aujourd’hui radicalement faux. »

„ Mais soyons justes : si cette définition laisse quelque chose à désirer; si, considérée en ellemême , et indépendamment de l’heureux effet qu’elle produisit , elle a pu être trop louée , elle

est aussi aujourd’hui trop dépréciée. Excellente pour le temps où elle parut, elle a été jugée depuis avec plus de sang-froid et un peu moins de faveur. Mais on doit toujours lui conserver un souvenir reconnaissant de son apparition au milieu des ténèbres du matérialisme. »

a J’arrive , mon Révérend Père , au dernier point de votre critique. Celui-ci est le plus grave , mais aussi le moins mérité ; permettez-moi d’ajouter, avec tout le respect qui vous est dû, le plus injuste. »

« Selon vous,M. de Bonald aurait entièrement méconnu l 'activité propre à l’esprit humain , et, comme Locke, fait venir toutes les idées des sens. Cette assertion m’étonne d’autant plus que vous avez étudié les ouvrages de M. de Bonald , que vous les avez même traduits en italien pour les faire connaître à vos compatriotes. Je ne puis croire que vous eussiez voulu les initier aux erreurs du philosophe anglais. »

« Pour M. de Bonald , dites-vous , toutes les « idées nous viennent des sens par le moyen de « la parole. Les idées toutes faites sont pour lui a contenues dans les mots , lesquels ne sont pas « pl us innés que les idées elles-mêmes. » (Pag. 1 80.)

a Bien loin que M. de Bonald ait jamais soutenu une si étrange doctrine, on voit au contraire qu’il compare sans cesse les mots qui révèlent nos idées et qui nous les manifestent, à une lumière introduite dans un lieu obscur, laquelle

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nous découvre les objets qui s’y trouvent. La iumière ne contient pas ces objets, ou ne les apporte pas , mais elle les montre. Ils lui sont antérieurs ; ils existaient déjà avant son apparition. Ainsi les idées sont antérieures aux mots ou à la parole. Les unes viennent de Dieu , les autres de l’action de notre esprit sur les impressions reçues par les sens. Jamais M. de Bonald n’a eu la pensée absurde de nier cette opération de Dieu en nous , ou de notre intelligence en elle-même. »

a A quelque époque , dit-il , que l’on remonte « dans la vie de l’homme et dans l’âge des socié- « tés , ces mots , par exemple , Dieu , être bon « et puissant , qui récompense le bien et punit « le mal , ne seraient entrés dans la pensée des « hommes pour prendre place dans leurs dis- « cours , n’auraient produit aucune action , si « ces mots n’avaient trouvé dans leur esprit des « idées correspondantes d’être , de bonté , de « pouvoir, de devoir, lesquelles n’attendaient « pour se produire à l’esprit que l’expression qui a devait les distinguer , comme une pièce d’or « attend dans l’atelier l’empreinte qui doit dé- « signer sa valeur , ou encore mieux comme le « corps dans un lieu obscur attend la lumière « qui doit le colorer et le produire. » ( Législ . prim .)

« M. de Bonald revient encore sur cette comparaison dans un autre ouvrage : « Notre enten-

« dement , dit-il, est un lieu obscur où nous n’a- « percevons aucune idée, pas même celle de « notre propre intelligence , jusqu’à ce que la « parole humaine, donton peutdire qu'elle éclaire a tout homme venant en ce monde , pénétrant « jusqu’à notre esprit par le sens de l’ouïe comme « le rayon du soleil dans un lieu obscur , porte « la lumière au sein des ténèbres , donne à cha- « que idée, pour ainsi dire, la forme et la couleur « qui la rend perceptible aux yeux de l’esprit. a Alors chaque idée , appelée par son nom , se « présente , et répond comme les étoiles dans « Job : Me voilà. » (')

« Vous voyez, mon Révérend Père , combien tout ceci nous éloigne de Locke. Bien loin de mettre les idées toutes faites dans les mots , et de leur donner la même origine que le philosophe anglais , il disait que « la loi de Dieu , et « généralement toutes les vérités morales , sont, « comme dit Saint Paul , écrites dans le cœur de « l’homme , opus legis scriptum in cordibus , où

(1) On pourrait multiplier sans peine les passages où M. de Bonald exprime une doctrine opposée à celle que lui reproche le P. Ventura : » Si l’idée, dit-il, ne précédait pas dans l’esprit * l’expression .jamais on ne pourrait faire comprendre le sens « des mots; et nous n’entendrions pas plus les mots ordre et « justice que nous n’entendons des mots forgés à plaisir. ... ■ Donc, Cidée existe avant le mot qui la représente. » (Rech. Phil.)

On ne peut soutenir plus qu’il n’a fait les idées innées , bien qu’il ne se soit pas toujours exprimé avec toute l’exactitude désirable. Nous reviendrons là-dessus, page 130.

a elles attendent que la parole transmise à chaque « homme par la société , suivant les lois généra- « les du Créateur , vienue les rendre visibles à « l’esprit, o

« M. de Bonald reconnaissait donc formellement qu’il y avait en nous quelque chose d’antérieur à l’enseignement ; que les pensées attendaient les paroles pour s’unira elles; que les mots réveillaient les idées , les montraient à l’esprit et ne les lui apportaient pas. Il admettait comme vous, mon Révérend Père, comme Saint Thomas , qu’il y a des idées acquises dues à l’activité propre à l’intelligence. Il n’avait jamais pensé à nier la faculté active de l’esprit, et à n’y admettre, comme vous le lui reprochez, qu’une pure passivité. » (P. 180.)

« Le temps affaiblit la mémoire , et c’est là un de ses outrages auxquels nous pouvons le moins nous soustraire. U y a plusieurs années , sans doute , que vous n’avez relu les ouvrages de M. de Bonald. Peut-être n'avez-vous pas relu aussi ce que vous écriviez vous-même , en i8a8, à M. le Vicomte de Chateaubriand : « Quoique « instruit , lui disiez-vous, par des maîtres très- « pieux , néanmoins je m’étais nourri , sous leur « conduite , des doctrines de Locke et de Con- « dillac ; mais par un effet du hasard ,ou plutôt « par un dessein particulier de la divine Provi- « dence , vel potius divino prorsus consilio , je « tombai sur les ouvrages de M. le Vicomte de

« Bonald; je m’appliquai à les lire nuit et jour, « et je compris alors tout ce que les doctrines « de ces philosophes avaient de faux et de dan- « gereux. Je m’empressai de rentrer dans une « meilleure voie : Et tantorurn errorurn periculo « et fœditate deterritus , a susceptis institutis « plane recedendurn mihi esse duxi. »

« Comment , après cet aveu , pourrez-vous encore , mon Révérend Père, accuser M. de Bonald de soutenir une doctrine dont il a lui-même contribué à vous désabuser ? J’ose espérer que mes réponses vous paraîtront convaincantes, et que vous regretterez de n’avoir pas été mieux servi par vos souvenirs. »

« Ces observations ne m’empêchent pas , mon Révérend Père , de reconnaître tout le mérite de vos conférences , leur extrême utilité , et de partager sincèrement l’admiration qu’elles ont causée. C’est un fait bien digne de remarque qu’au milieu de la ville la plus éclairée du monde , et malgré le progrès dans tous les genres d’études dont nous sommes si fiers , vous ayez fait goûter les mêmes doctrines qu’un Dominicain et un Capucin , Saint Thomas et Saint Bonaventure, enseignaient ensemble à Paris , il y a six cents ans. Vous nous ramenez la vérité , qui s’était éloignée depuis longtemps de nos écoles rationalistes, et vous nous montrez qu’on ne la retrouve qu’en revenant de plusieurs siècles en arrière. Je vous félicite de nous faire faire ces pas

rétrogrades vers les régions de la lumière , et de déblayer un terrain que le rationalisme avait encombré de tant d’erreurs. » (0

« Agréez , mon Révérend Père , l’assurance de mes sentiments respectueux.»

« LE V u V. DE BONALD. »

Nous allons parcourir encore divers points dont nous n’avons pu parler avec détails dans la lettre précédente , et sur lesquels l’auteur des Confèrences fait porter ses critiques.

Il attaque M. de Ronald sur l’origine des idées; il l’accuse presque de donner dans les erreurs de Locke, de nier l’activité de l’esprit, et de ne mettre dans l’homme d’autres idées que celles qui lui viendraient par l’instruction et par la parole ; il lui reproche d’avoir négligé la question de la certitude , ou de n’avoir pas su la faire avancer ; d’avoir méconnu la vraie philosophie» et recherché dans les seules lumières de la raison le principe de nos connaissances ; enfin il nous accuse nous-mêine d’avoir prétendu que M. de Bonald était cartésien.

(1) Bien avant que le P. Ventura eût publié ses réponses , nous avions déjà , dans une lettre au Correspondant , rétracté cet éloge quant aux premières conjérences, qui sont toutes philosophiques , et que nous n’avions presque pas lues. Nous avions cru pouvoir les juger sur quelques-unes des dernières.

Si un journal excellent, l’Univers , n'a pas approuvé en tout nos principes philosophiques, du moins il les a critiqués avec une modération et une politesse dont nous devons le remercier, et qui auraient dû servir de modèle.

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Nous allons examiner rapidement , mais avec précision , ces divers chefs d’accusation, et montrer en même temps les erreurs où notre adversaire tombe lui-même sur les questions fondamentales de la philosophie.

Notre discussion sera toute pacifique : nous ne nous attachons qu’à la défense de la vérité. Nous citerons textuellement , et afin qu’il n’y ait pas de méprise , les divers passages des conférences sur la raison catholique que nous aurons à combattre.

Qu’on nous permette de remarquer combien ces deux mots, raison et catholique, doivent être étonnés de se trouver ensemble. La raison est la même chez tous les hommes, de quelque nation et religion qu’ils soient : elle n’est donc ni catholique ni païenne; c’est une lumière qui ne varie pas , et qui se communique à tous selon divers degrés.

Un autre reproche adressé à M. de lîonald « est d’avoir mis de côté les doctrines scolasti- « ques. » Il nous semble que c’est l’amoindrir un peu que de le rappeler à ces doctrines. Sa manière , son but , n’ont rien de commun avec la scolastique. C’est l’ordre social qu’il envisage, qu’il étudie , et auquel il rapporte toutes ses pensées. Nous éprouvons quelque peine à le placer sur un terrain qui lui convient si peu , qu’il n’a jamais foulé, qui lui est même antipathique ; néanmoins, nous y suivrons notre adversaire.

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