IDÉES INNÉES
Ipsæ idex formatæ non sunt, ac per hoc æternx. (S. Aug.)
I. Le P. Ventura décide avec assurance que « M. de Bonald, n’ayant rien compris à la scolas- « tique , très-habile à détruire des erreurs gros- « sières , ne l’a pas été à établir la vérité. »
Mais n’est-ce pas établir la vérité que de détruire les erreurs qui lui sont opposées? et puisqu’on reconnaît que M. de Bonald a pu le faire, et même avec habileté , sans le secours de la scolastique , il a donc pu se passer de cette étude. 11 s’agit bien moins aujourd’hui de découvrir des vérités nouvelles que d’affermir celles que l’on connaît , et de les débarrasser de tous les nuages dont on cherche à les obscurcir. « M. de Bonald « a défendu la philosophie spiritualiste , dit M. « Sainte-Beuve, par les armes les plus aiguisées « et les plus habiles qu’elle ait maniées de nos « jours. Les physiologistes de l’école de Lucrèce « et de la Marck qui pourront et oseront lui ré- « pondre, sont encore à naître » (0
(1 ) Constitutionnel du 18 août 185t. Nous aimons à citer en notre faveur le témoignage des écrivains ou des journaux qui ne sont pas ordinairement tout à fait pour nous.
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II. « M. de Donald n’a pas fait faire un pas à « la vraie psychologie ; et sur la question de « l’origine des idées, tout en combattant Locke « et le sensualisme , il paraît, sans s’en douter « certainement, leur avoir donné raison.... Il n’a a pas fait faire un pas à la question de l’origine a des idées. »
On a déjà fait beaucoup de pas en philosophie, et les faux pas y sont aujourd’hui bien plus à craindre que les nouveaux pas n’y sont à désirer. Ceux qui ont lu les Recherches philosophiques décideront si la psychologie n’y a réellement fait aucun pas. Mais s’il est vrai que l’auteur ait donné raison à Locke en le combattant, pourquoi vient-on nous dire que M. de Bonald a été très-habile à détruire les erreurs grossières ? Y en avait-il qui le fussent davantage que celles de Locke, qui croyait que la matière pouvait être rendue pensante , et que toutes nos idées venaient des sens? Il y a ici une contradiction évidente ; nous avons d’ailleurs montré dans notre lettre , par des passages décisifs , et nous aurions pu les multiplier davantage , que les doctrines de M. de Bonald étaient l’antipode de celles du philosophe anglais.
Nous demanderons quel nouveau pas il est possible de faire sur la question de Y origine des idées. Qu'on disserte là-dessus tant qu’on voudra , on ne pourra trouver cette origine que dans
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un don du Créateur , dans l’exercice de nos facultés intellectuelles , et dans une lumière surnaturelle à l’égard de ce que la raison ne peutnaturellement atteindre. On n’a pas découvert , que nous sachions , une quatrième source de nos idées.
Il n’y a que les matérialistes , les rationalistes qui s’évertuent aujourd’hui sur une pareille question. Elle est insoluble pour eux. L’absence de tout principe fondamental sur lequel ils puissent asseoir une doctrine raisonnable, les condamne à tournoyer sans fin dans le dédale d’une métaphysique incompréhensible et sans résultat.
III. « M. de Bonald n’a reconnu, lui , non plus « que tous les philosophes sensualistes , aucune « faculté propre de l’esprit dans la formation des « idées. »
M. de Bonald a certainement reconnu dans l’homme la faculté de raisonner , qui est une faculté très-active dè l’intelligence. Or, c’est par le raisonnement , c’est-à-dire en déduisant une conséquence d’un principe , que l’on acquiert des idées nouvelles.
Par cela seul qu’on admet une formation d’idées, on reconnaît dans l’esprit une faculté active , et non une pure passivité. Peut-on supposer qu’un homme éclairé comme M. de Bonald, et en-
nemi du sensualisme de Locke , eût fait consister toute l’opération de l’entendement par rapport aux idées , à aviser seulement les mouvements excités dans les fibres du cerveau par les objets sensibles , ainsi qu’on ose le prétendre, en sorte que lame, restée neutre et inactive dans cette opération , recevrait ce que les sens lui présentent sans aller au delà? Si M. de Bonald ne s’est pas attaché à plus de développements, c’est qu’il pensait que ceux qui le liraient le comprendraient assez bien pour ne pas lui attribuer des absurdités. D’ailleurs, plus de détails sur ces matières n’entraient pas dans le plan de ses écrits.
IV. « Ce sont les observations sur ce fait in- « contestable , que l’esprit humain se trouve a avoir des idées qu’on ne lui a pas apprises , qui a ont donné lieu à la doctrine des idées innées , « que de grands hommes ont adoptée , tels que a Platon , Descartes , Leibnitz. »
Il fallait ajouter aussi : Et des hommes tels que Saint Augustin , Saint Thomas , Saint Bonaventure , Bossuet, Fénélon , Malebranche, etc. Et ils ont eu raison, en effet , de voir des idées innées dans tout ce que l’homme se trouve avoir sans l’avoir appris. C’est ainsi qu’on l’a toujours entendu.
Ils ont reconnu, i° des idées innées évidentes par elles-mêmes , qui sont comme le fonds de notre intelligence , qui la constituent , qui sont le point de départ dans tout ce que nous apprenons , et sans lesquelles il serait impossible de rien apprendre : idées premières que les hommes ne se communiquent pas les uns aux autres , mais qu’ils ont reçues du Créateur en même temps que l’existence ; qui se développent et se manifestent peu à peu, à mesure que les organes prennent leur accroissement, et que l’homme approche davantage de l’état où il doit être, c’est-àdire de son état naturel.
a 0 Des idées acquises déduites de ces premiers principes innés par la vertu active de l’esprit humain , lequel combine ces principes , soit entre eux , soit avec les impressions reçues par les sens. Ainsi nous avons, par exemple , les idées naturelles de la ligne droite , comme de la plus courte entre deux points , et des lignes parallèles, comme partoutà égale distance l’une de l’autre. Combinant ces idées avec la figure du triangle donnée par les sens , nous découvrons une idée nouvelle , savoir, que les trois angles d’un triangle valent deux angles droits.
V. « Ce qui a trompé les philosophes qui ad- « mettent les idées innées , » et M. de Bonald avec eux , « c’est de n’avoir pas connu cette
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« admirable faculté de Y entendement agissant ,
« par laquelle l’esprit humain, en un instant, se « forme lui-même les idées. »
Ces philosophes ne se sont pas trompés. Comment, en effet,l’esprit humain pourrait-il former , par sa propre puissance, des idées indépendantes des impressions des sens , ces idées éternelles que « nous voyons en Dieu , dit Bossuet , d’une « manière qui nous est incompréhensible , »
auxquelles la créature intelligente participe selon divers degrés ? Lame ne les forme pas , à proprement parler, elle les découvre , et les acquiert ainsi par sa propre puissance , mais non pas toujours dans un instant. Il n’y a que les idées premières qui se présentent tout d’un coup; les autres dépendent d’une opération plus ou moins longue de l’esprit.
Découvrir , dit Saint Augustin, n’est pas/ormer ni produire : neque id est invenire , quod facere aut gignere. Quand nous avons l’idée du cercle et de ses propriétés, idée éternelle et immuable , ce n’est pas nous qui l’avons produite , autrement il faudrait dire que la créature peut produire ce qui est éternel : Alioquin ceterna gigneret animus invent ione lemporali, nam ceterna sœpe invenit : quid enirn tarn œternurn quarn ratio circuli ? ( S . August.)üo\is découvrons ces vérités au fond de nous-mêmes, où le Créateur les
a mises , mais nous ne les inventons pas , nous ne les formons pas à proprement parler-
VI. « Ces philosophes ont été obligés d’admet- '< tre les idées innées pour s’expliquer l’existence « de ces conceptions dans l’esprit , qui n’ont pu « résulter des impressions reçues par les sens, « et qui ont précédé toute instruction. »
Et ils ont bien fait de les admettre : il était impossible de faire autrement. La lumière de l’entendement donnée à l’homme pour le conduire, n’est-elle pas une lumière innée , et tout ce qu’elle nous manifeste intérieurement n’estil pas inné aussi ? « Ces propositions, claires et « intelligentes par elles-mêmes , et dont on se « sert pour démontrer la vérité des autres ; ces « axiomes, ou premiers principes; ces vérités éter- « nelles , que nous voyons toujours les mêmes , « dit Bossuet , nous les voyons être devant nous, « car nous avons commencé , et nous le savons , « et nous savons que ces vérités ont toujours « été. » Donc, notre esprit ne les a point formées ; elles ne lui ont pas été non plus révélées , puisqu’elles étaient toujours devant lui.
VII. « Notre adversaire rejette les idées innées, et n’admet dans l’homme qu’une vertu innée de
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former les idées. Il dit : « Les idées que l’esprit « se forme par sa propre puissance sont les idées « de l’être, et de ses modifications, et de ses rapa ports : du général et du particulier ; de cause a et d’effet ; de principe et de conséquence ; de a bien et de mal moral , et de toutes les idées qui a constituent les éléments de la raison. »
Il semble que tous les philosophes avaient au contraire pensé jusqu’à présent que ces sortes d’idées ne se formaient pas , mais se trouvaient naturellement toutes formées en nous. L’esprit n’opère pas sur le néant : avec quels éléments formerait-il les éléments mêmes qui constituent sa raison ? Y a-t-il rien en nous d’antérieur à ces éléments ? Mais voici qui n’est pas moins étrange :
a C’est la révélation primitive, ajoute-t-on, qui, a en éclairant l’esprit de l’homme, y a déposé les a vérités premières, dont l’habitude, d’après Saint
a Thomas , constitue l entendement La rai-
« son doit recevoir par la foi , et non se créer a par le raisonnement , les vérités premières, les a principes généraux qui constituent fentende-
« ment Les vérités que l’homme parvient à
a formuler dans l’ordre intellectuel , ne sont que a des déductions , des applications de vérités a précédemment révélées. »
Ainsi, ce serait l’homme lui-même qui se donnerait la raison , puisqu’il formerait par sa propre puissance toutes les idées qui en constituent
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les éléments. 11 n’aurait naturellement rien en lui , puisqu’il recevrait d’une révélation primitive les vérités premières qui constituent i entendement. Doctrine vraiment inouïe , et qui découle cependant des propres paroles de l’auteur.
Que signifient les théories contraires à toutes les idées reçues, et à ce que le simple bon sens nous indique ? Ce n’est ni à nous-mêmes ni à une révélation que nous devons ces idées premières , ces premiers principes qui constituent la raison. « Ce qui nous les fait connaître, dit a Saint Thomas, c’est la lumière que le Créateur « a mise en nous comme une sorte d’image de « la vérité incréée qui s’y réfléchit: Rationis lumen quo principia sunt nobis nota , est nobis a Deo inditum , quasi quœdam similitudo increatœ veritatis in nobis resullantis.
Si, au sortir des mains du Créateur , l’âme n’avait qu’une simple vertu innée , qu’une faculté de se former elle-même les idées, tout lui viendrait donc , ou de l’usage qu’elle ferait de cette faculté , ou d’une révélation primitive; elle ne serait donc, à son origine, qu’une table rase , comme disait Aristote : Tabula rasa in qua nihil est scriptum. Mais si les Païens pouvaient le croire, les Chrétiens ne sauraient l’admettre. Rien d’écrit n’apparaît sans doute dans le principe sur celte table ; nous ne sommes encore intelligents qu’en puissance , mais nous le devenons bientôt en acte , et nous lisons cette écriture majestueuse.
comme s’exprime Bossuet , que le doigt de Dieu a gravée sur la table de nos coeurs : Opus legis scriptum in cordibus nostris .
Paroles qui établissent évidemment l’existence des idées, ou des vérités premières, antérieurement à toute opération de l'esprit. L’enfant, dans le sein de sa mère, possède déjà Vidée de Dieu ; elle est gravée en lui. Il est vrai que cette idée n’y existe qu 'en puissance , mais c’est une existence très-réelle , et qui passera à l’acte lorsque les conditions nécessaires à sa manifestation seront accomplies ; lorsque les organes seront développés , et que la parole sera venue servir d’expression à cette idée. Ainsi, un tableau placé dans un lieu obscur n’y est qu’en puissance par rapport à nous , mais il y sera en acte dès que la lumière , condition nécessaire de son apparition , aura pénétré dans ce lieu obscur. L’idée de Dieu existe aussi véritablement dans l’enfant naissant que le tableau dans le lieu privé de lumière.
VIII. « Les idées véritables se forment en un « instant par la propre puissance de Ventende- « ment agissant. »
Nous l’avons déjà dit, les idées des choses intellectuelles existent toutes formées dans cette raison universelle et infinie qui éclaire tous les
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esprits. Les y découvrir est le travail de l’homme; c’est le résultat , souvent long et pénible , de ses efforts , de sa sagacité ou de son génie. Il n’y a que les idées premières qu’il voit en un instant ; celles-là sont en acte dans l’esprit , tandis que les autres n’y sont qu’e/î puissance : Ipsce ideœ formates non sunl , dit Saint Augustin , ac per hoc (sternes, ac semper eode/n modo sese haben les , quæ in divina intelligentia continentur.
Pythagore ne vit pas en un instant le fameux théorème sur le triangle rectangle, pour lequel il immola une hécatombe aux dieux. Il existait cependant dans la lumière innée de l’entendement , puisque c’était une idée nécessaire , immuable , éternelle; mais il fallait la découvrir, ce qui n’était pas la former par sa propre puissance.
Rejeter les idées innées et les remplacer par une simple faculté ou vertu innée , comme on le fait , c’est ne rien mettre dans l’âme avant l’exercice de cette facidté ; c’est la supposer à son origine un être brut , dépourvu de tout ce qui constitue l’intelligence, de tout ce qui doit animer le cœur ; c’est la regarder, ainsi que les Païens , comme une table rase.
IX. Oui, u c’est vrai, dit notre adversaire, c’est u une table rase, et les scolastiques l’admettent. »
S’ils l’admettent , ils ont tort ; mais tous ne l’admettent pas , ni Aristote lui-même ; car quoiqu’il ait dit qu’il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit venu des sens , nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu , et qu’il ait dit encore que notre âme est une table rase sur laquelle rien n’est écrit , tabula rasa in qua nihil est scripturn, néanmoins, des scolastiques d’un grand renom , et entre autres celui qui a été surnommé si justement le Docteur séraphique , l’ami de Saint Thomas, qui enseignait avec lui la philosophie à Paris, et dont les sentiments devaient être les mêmes. Saint Bonaventurc , croyait que les paroles d’Aristote devaient être favorablement interprétées, et que ce philosophe n’avait voulu parler que des seules choses sensibles , qui ne parviennent à l’âme que par des images, per similitudinem abstractam , lesquelles ne peuvent être peintes ou écrites en elle que par les sens , et nou de ce qui est purement intellectuel et dont l’idée est naturellement en nous : Si quando philosophus dicat quod omnis cognitio orturn habet a sensu , intelligendum est de illis quœ quidem habent esse in anima per similitudinem abstractam , et ilia dicuntur esse in anima admodum scripturœ ; et propterea valde notabiliter dicit philosophus quod in anima nihil scripturn est , non quia nullu sit in ea notifia , sed quia nulla est in ea pictura vel similitudo abstracta. Nous nous étonnons que ce beau pas-
sage n’ait jamais été cité: il montre combien les anciens docteurs, imbus de la philosophie la plus éclairée , avaient à cœur, comme Descartes , de défendre les idées innées. Mais il faut surtout bien remarquer ces mots : Non quia nulla sit in ea notitia.
X. « M. de Bonald ayant étendu sa doctrine, « de la nécessité de la parole pour obtenir les « idées , à toute espèce d’idées ou de conceptions « intellectuelles, et ayant compris sous le même « mot des choses infiniment diverses , il a été « dans le faux. »
Non , jamais M. de Bonald n’a donné cette extension à sa doctrine. Il n’était point dans le faux sur toutes les questions. Il s’est plusieurs fois assez clairement exprimé pour montrer qu’il ne croyait pas que l’homme reçût les idées toutes faites par l' instruction et par la parole , ainsi qu'on le prétend.
« La loi de Dieu, dit-il, et généralement toutes « les vérités morales, sont, comme ditSaint Paul, « écrites dans le cœur de l’homme, opus legis « scriptum in cordibus nostris , où elles attendent « ( remarquez cette expression) que la parole, « transmise à chaque homme par la société sui- « vant les lois générales du Créateur , vienne « les rendre visibles à l’esprit. » Donc, M. de Bo-
nakl croyait qu’elles y étaient déjà naturellement, et que la parole ni la société ne les y ont point apportées.
Il dit encore :« Jamais on ne pourrait faire « comprendre le sens des mots , et nous n’en- « tendrions pas plus les mots ordre et justice « que nous n’entendrions des mots forgés à plai- « sir, si l’idée ne précédait dans l’esprit l’expres- « sion.... Donc .,l’ idée existe avant le mot qui la « représente.. » Voilà qui est précis.
Il est de règle , quand on cherche le véritable sentiment d’un auteur, d’expliquer les endroits peu exacts ou obscurs par ceux qui sont clairs , et qui ne peuvent donner lieu à une interprétation douteuse.
J’avoue que, dans ces questions qui appartiennent particulièrement à la philosophie de l'école, et dont M. de Bonald ne s’était occupé que fort tard et sans consulter aucun auteur, il n’avait pas rnis toujours assez de soin à se faire bien comprendre ; aussi, tandis que M. de Maistre lui reproche , dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg , de n’avoir pas admis les idées innées , l’éditeur de son ouvrage, au contraire, soutient, et avec raison , qu’il les admettait.
Quant à notre adversaire, qui les rejette et veut les remplacer par une simple vertu innée , jamais il ne pourra justifier un pareil système. Il se trouve en opposition avec tous les grands philosophes , avec tous les Docteurs de l’Église,
et surtout avec Saint Augustin , grand défenseur deces idées , lequel déclare que cette doctrine est d’une telle importance que celui qui ne la comprend pas ne saurait mériter le nom de sage : In eis ( idœis ) tanta vis constituitur , ut nisi his intellectis sapiens esse nemo possit.
XL « M. deBonald aurait trouvé la solution si « difficile de ce problème (de l’origine des idées) « dans ces paroles de SaintThomas : Cum corpo- « reum nihil possit imprimere in rem incorpo- « ream , ideo ad causandarn intellectus opera- « tionem , non sufftcit sola impressio sensibilium « corporum , sed requiritur aliquid nobilius et « superius , scilicet intellectus agens. » < l)
Ces paroles ne nous apprennent rien de plus que tout ce que les philosophes chrétiens savaient déjà. S’imagine-t-on que M. de Bonald ignorât que ce qui est matériel ne peut naturellement s’imprimer dans ce qui est incorporel , et que, par conséquent, l’esprit de l’homme ne peut se mettre en rapport avec les objets extérieurs , et exercer son activité à leur égard , ou ses opérations intellectuelles , sans une lumière supérieure qui vient de Dieu ?
(1) « Comme ce qui est naturel ne peut avoir d’action sur ce « qui est spirituel , la seule impression des sens ne suffit pas « pour les opérations intellectuelles : il faut quelque chose de « plus noble encore , savoir , l’intellect agissant. »
« On dit, remarque M. de Bonald , les pensées, « les sentiments, les opinions, les esprits des « hommes ; pourquoi ne peut-on pas dire les « raisons des hommes ? C’est qu’il n’y a qu’une « raison éternelle qui éclaire tout homme venant « en ce monde , quand il ne ferme pas les yeux à « sa lumière. » Il savait donc que ce qui fait raisonner 1 homme , « ce n’est pas l’arrangement «des organes, mais, comme dit Bossuet, un « rayon , une image de l’esprit divin ; que ce n’est « pas une impression des objets, mais des véri- « tes éternelles qui résident en Dieu comme dans « leur source.... qu'il faut au-dessus des sens une « lumière qui nous rende capables de chercher « la vérité jusque dans sa source ? » Mais que l’on connaisse ou qu’on ne connaisse pas \' entendement agissant, on n’en est pas moins embarrassé pour expliquer de quelle manière cet entendement s’exerce sur les impressions transmises par les sens. « Je souhaiterais, écrivait Euler à la prin- « cesse son élève, pouvoir démontrer qu’il existe « une liaison réelle entre nos sensations et les « objets mêmes qui en sont représentés , mais « plus j’y pense , et plus je dois avouer mon in- « suffisance. » C’est un mystère qu’il serait insensé de vouloir approfondir , et non-seulement dans les rapports de l’esprit et de la matière, mais aussi dans les opérations purement intellectuelles. On sait que ces opérations ont lieu , et c’est assez ; nul ne pourrait en savoir davan-
tage: « On voit, dit Bossuet, les enfants apprendre « à parler dans l’âge le plus infirme : de quelle « sorte ils l’apprennent, par où ils font le discer- « neinent entre le nom et le verbe , le substantif « et l’adjectif, ni ils ne le savent, ni nous, qui « avons appris par cette méthode , ne le pou- « vons bien expliquer , tant elle est profonde et « cachée! » Ainsi, l’esprit humain succombe dans ce qui paraît le plus simple , et la connaissance de la cause ne nous explique nullement ici comment les effets se produisent.
XII. « M. de Bonald n’a pas connu l 'entendett ment agissant. »
M. de Bonald ne s’est pas servi du mot , mais il n’a pas ignoré la chose. Nous venons de le montrer. Nul auteur ne se sert aujourd’hui de cette expression un peu barbare , et qu’on a justement bannie du langage philosophique , parce qu’elle présente une idée fausse. Saint Thomas ne s'en servait qu’à regret, etparce qu’il la trouvait dans Aristote, dont il expliquait la doctrine , mais il la réduisait à sa juste valeur. Il montrait que cet inlelleclus agens n’est, dans le philosophe païen, qu’une absurdité contraire à la foi catholique, et que cette expression, si on l’emploie, ne doit s’entendre que de la lumière qui éclaire toute créature intelligente. Mais on a bien fait d’y re-
noncer, de peur qu’elle n’entraînât dans l'erreur d’Aristote , et ne fît croire à l’existence de deux principes dans l'homme , l’un pour les opérations animales , l’autre pour les actes intellectuels : Intellectus separatus secundum nostrce fîdei documenta est ipse Deus , qui est Creator animœ, et in quo solo beatificatur.
XIII. Si M. de Bonald n’a pas fait faire un pas à la question de l’origine des idées , ainsi qu’on le lui reproche , c’est qu’il n’y avait point de pas nouveau à faire; mais il a fait faire un assez grand pas , et tout le monde en convient, en montrant beaucoup mieux qu’on n’avait fait avant lui , que Vidée est inséparable de son expression ; qu’on ne peut les considérer l’une sans l’autre; qu’elles se suivent comme l’ombre suit le corps ; qu’elles se manifestent simultanément ; qu’elles se confondent de telle sorte que nous ne saurions en concevoir la séparation , quoique l’idée ne soit pas la parole, et que la parole soit postérieure à l’idée; que l’homme doit penser sa parole avant de pouvoir parler sa pensée ; que s’il n’avait pas eu le langage, il n’aurait jamais pu l’inventer; qu’il l’a, par conséquent, reçu d’un être supérieur à lui, qui le lui a donné en même temps que l’existence. C’est la théorie que M. de Bonald a développée , et notre adversaire est obligé de convenir a qu’elle
« restera comme un beau et précieux monument « du génie chrétien de nos jours. »