‹ De la vie et des écrits de M. Vicomte de BonaldChapitre 6 sur 9 · DE LA CERTITUDE · texte numérisé non relu

DE LA CERTITUDE

In ipso habet verum unde non dubitet. (Saint Augustin.)

I. La question de la certitude a été la pierre d’achoppementdu Lamennaisisme; elle l’estaussi du traditionalisme, comme nous allons le voir.

« M. de Bonald , dit l’auteur que nous cora- « battons , n’a pas fait faire un pas à la question « de la certitude. »

Il y a encore ici une erreur grave. Il n’y a pas plus de pas à faire dans cette question que dans la précédente, sur l’origine des idées. Là où tous les pas sont faits, un pas de plus ne serait qu’un faux pas ; et c’est ce qui arriva à M. de Lamennais, qui voulut aussi faire faire un pas déplus à la question de la certitude.

La certitude est en nous, et non hors de nous ; elle naît du dedans, et ne vient pas du dehors; elle est fondée sur l 'évidence , c’est-à-dire sur une vue claire et distincte de l’esprit , évidence, ou de l’objet , ou du motif qui porte à croire. Or , cette évidence est en nous , et non ailleurs.

C’est elle seule qui nous donne la certitude d’une vérité, comme nos yeux seuls , et non les yeux d’autrui, nous donnent la certitude de la présence des corps.

Saint Augustin dit que l’homme a en lui-même le principe de la certitude : In ipso habet verurn unde non dubitet ; il dit encore : Ne sortez pas de vous-même pour la chercher , c’est en vous qu’habite la vérité : Noli foras ire , in te ipsum rediy in interiore homine habitat veritas. Saint Thomas dit aussi : Certitudinern scient iæ habet aliquis a solo Deo , qui nobis lumen rationis indidit , per quod principia cognoscimus ex quibus orilur scientiœ certitudo (0; voilà qui est clair.

Notre adversaire reproche à Leibnitz d’avoir dit que « le critérium des vérités de raisou est « dans le bon usage des règles de la logique. » Il n’y a assurément rien de plus juste et de plus conforme à la doctrine de Saint Augustin et de Saint Thomas.

II. « Établir en principe que l’homme a en « lui-même le principe de toute certitude ; qu’il a doit considérer comme vrai tout ce qui lui « parait vrai...., c’est ouvrir la porte à toutes les « erreurs. »

(1) La certitude de la science ne nous vient que de Dieu seul, qui a mis en nous la lumière de la raison , laquelle nous découvre ces premiers principes d’où naît la certitude-

Ainsi, Saint Augustin , Saint Thomas , et tous ceux qui , de nos jours, ont réfuté M. de Lamennais, le clergé de France, le Pape, qui a improuvé sa philosophie fallacieuse , ont donc ouvert la porte à toutes les erreurs ? « Si vous doutez , dit a Fénélon , de vos idées claires et distinctes , a vous doutez donc sans savoir pourquoi? » Il n’y a rien à répondre. C’est donc en nous qu’est le principe de la certitude.

Expliquons-nous clairement : ou l’on met la certitude dans la raison individuelle, ou l’on ne l’y met pas.

Si on ne l’y met pas , on tend la main au Lamennaisisrne ; si on l’y met, pourquoi invoquet-on le consentement général , comme les Lamennaisiens ?

On nous répond : a L’homme a en lui le prin- « cipe de la certitude , mais non d'une certitude « absolue sur toutes choses. » Ce principe de certitude ne serait donc pas entièrement en lui. Voilà l’erreur, car l’homme a très-certainement en lui le principe de la certitude absolue sur toutes les choses auxquelles la lumière naturelle peut atteindre. On l’a toujours entendu ainsi; il n’a qu’à faire un bon usage de ces règles du raisonnement qu’il possède naturellement : ln ipso habet ver uni unde non dubitet.

« L’homme, ajoute t-on, a en lui la certitude « complète des premiers principes. » C’est s’écarter de la question. Il ne s’agit pas ici des pre-

miers principes qui sont innés , inhérents à notre nature , et dont il est impossible de douter : il s’agit des déductions de ces premiers principes, et c’est là le point sur lequel il faut s’expliquer.

« La possibilité de l’erreur commence pour « l’homme, dit notre censeur, quand il commence « à déduire , à développer les premiers princi- « pes; » c’est-à-dire qu’il n’y aurait plus alors de certitude absolue dans l’homme , et qu’il faudrait recourir à quelque autre moyen pour l’obtenir.

Mais la certitude , c’est X évidence. Or, pour toute espèce de vérités , cette évidence naît d’une démonstration fondée sur des principes évidents d’eux-mêmes. C’est donc la raison individuellequi seule peut juger si elle a compris la démonstration , et acquis par là l’évidence. Ce consentement général , qu’on nous propose comme moyen ou complément de certitude ; ce jugement des savants , ces traditions générales, n’y serviraient de rien, si l’on ne démontrait d’abord leur privilège d’infaillibilité.

Avant Copernic, le consentement général était pour X immobilité de la terre , et cependant on cessa d’y croire.

Ce consentement n’est rien dans les phénomènes de la nature , que de nouvelles observations peuvent déranger; il n’est rien , ou n’a aucun privilège d’infaillibilité, à l’égard de traditions, quelque générales qu’elles soient, si l’on en ignore

l’origine , et par quels moyens elles se sont introduites dans les esprits.

Il n’entrainerait la certitude que si ce consentement général était approuvé par V autorité de r Église , dépositaire de toutes les traditions qui viennent de Dieu ; et encore ici, le principe de la certitude serait dans la raison individuelle , puisque ce serait la raison qui nous ferait connaître si c’est réellement Dieu qui a parlé: Non enirn crederet , nisi vider et , ea esse credenda. {Saint Thomas.)

On peut se tromper sans doute en déduisant mal , en usant mal des règles de la logique, mais tous les mauvais raisonnements possibles ne détruisent pas le principe , savoir , que la certitude réside dans la raison individuelle.

Le P. Ventura veut séparer son système sur la certitude de celui de M. de Lamennais , et il fait fort bien , mais il n’y réussit guère. « L’au- « teur de Y Essai, dit-il , est tombé dans une mé- « prise absurde, et même ridicule, touchant le tête moignage universel des hommes: » sans doute; mais la méprise n’est pas dans la manière dont cet auteur suppose le témoignage formé , mais dans l’usage qu’il fait de ce témoignage , dans la valeur qu’il lui attribue pour fonder la certitude , dans son autorité prétendue et son infaillibilité. (')

(1) Pour bien comprendre ce que nous disons ici, il faut relire, dans la 2“* conférence, la note placée au bas de la

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Le P. Ventura cite en faveur <le cette infaillibilité les paroles suivantes tirées des écrits de Saint Thomas : lia judicium quod ab omnibus de veritate datur , non potest esse erroneum. (*) Mais a-t-il pris garde que ces paroles n’appartiennent pas au saint Docteur, mais à des philosophes païens qui employaient ce faux argument pour soutenir leur opinion sur l’éternité de la matière ? Aussi Saint Thomas les réfute sans daigner s’arrêter à leur consentement général. Cette singulière distraction avait déjà été relevée dans un article du Correspondant.

Que de choses nous aurions encore à ajouter sur cette matière, si nous voulions pousser un peu plus loin la discussion! Mais nous ne nous occupons ici que de la justification de M. de Bonald, et nous disons qu’il a bien fait de ne pas toucher à cette question de la certitude , dans laquelle les Lamennaisiens ont trouvé la première cause de leurs égarements. Cette question est si évidente , sa solution se présente si naturellement à l’esprit, qu’on ne semble la discuter que pour l’obscurcir. « Si l’on sait quelque chose avec « certitude, dit Saint Thomas, cela vient de la lu- « mière de la raison que Dieu a mise dans notre « âme , et par laquelle il parle en nous , et non a pas de l’homme enseignant au dehors, et dont « l’enseignement ne peut que ramener les consé-

(1) Le consentement général est infaillible dans ce qu’il atteste comme une vérité.

« quences aux principes : » Et ideo quod aliquid per certiludinem sciatur est ex lurnine rationis divinitus interius indito , quo in nobis loquitur Deus , non autem ab homine exterius docente , nisi quatenus conclissiones in principia resolvit nos docens. On voit par ces paroles que la question de la certitude était depuis longtemps résolue , et qu’il n’y avait pas un seul pas de plus à y faire.

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