DB LA. MÉTHODE PHILOSOPHIQUE
Ratio antecedit fidem. (S. Aug.)
I. « M. de Bonald, dit le critique, a méconnu a la philosophie démonstrative , » qui prend son départ dans la foi , «. et n’a considéré comme la « seule et véritable philosophie que la philoso- « phie inquisitive (qui prend son point de départ « dans la raison).... La philosophie inquisitive, « manquant de base, sera toujours sans résultats... « A des époques différentes, il y a eu deux espèces « de philosophie , l’une fausse, l’autre véritable; a l’une qni, ayant cherché, par les seules lumiè- « res de la raison (*), le principe des connaissan-
(1) On paraît désigner ici les ouvrages de M. de Bonald, qui a répété plusieurs fois que ses recherches étaient fondées sur les seules lumières de la raison.
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ces, la règle des jugements , le fondement des « devoirs, ne les a jamais trouvés ; l’autre qui , « marchant à la lumière surnaturelle de la reli- « giou, est parvenue à trouver tout cela. »
Ceci blesse tous les principes d’une saine philosophie , car on ne peut nier que la raison, même dans sa déchéance , n’ait conservé encore assez de lumières pour nous conduire à la connaissance d’un certain nombre de vérités. « In- « dépendamment de la foi, dit Bourdaloue ,nous « avons une raison qui nous fait connaître Dieu, « qui nous prescrit des devoirs , qui nous im- « pose des lois , qui nous assujettit à l’ordre. k Elle a des lumières que toutes les passions ne a peuvent éteindre. » O11 peut donc, d’après le savant Jésuite , prendre un point de départ dans la seule raison. Or, en philosophie, on est censé n’avoir d’autre lumière que la seule lumière naturelle , comme en géométrie, on est censé n’avoir ^d’autres connaissances sur l’étendue que deux ou trois axiomes; comme dans l’étude de la dynamique , ou n’a d’abord que ce seul principe d’évidence naturelle, savoir, qu’un corps ne peut se mouvoir à la fois dans deux directions différentes.
Dire que cette philosophie inquisitive est sans résultats , c’est nier la faculté de raisonner. Chaque philosophe prend le point de départ qu’il veut, mais tous le prennent dans la raison. Saint
Augustin et Descartes le prennent, comme nous l’avons dit, dans la certitude de leur existence. Saint Thomas le prend, avec les Gentils, dans le mouvement des corps, qui, ne pouvant évidemment naître de lui-même, a été par conséquent communiqué : Omne quod movetur, ab alio movetur ; et de ce seul axiome , il s’élève à la connaissance de Dieu et de ses attributs.
M. de Bonald ne peut donc pas être blâmé d’avoir pris aussi son point de départ dans une vérité qui lui a paru d’évidence naturelle , savoir, que Y homme n’a pu inventer le langage , et qu’il l’a par conséquent reçu d’un être supérieur à lui. S’il était cartésien pour avoir suivi cette méthode , il faudrait dire aussi que Saint Augustin, Saint Thomas, et bien d’autres , avaient été des cartésiens anticipés.
II. « L’opinion et la pratique des Pères de o l’Église est de partir de l’ordre de foi pour « arriver à l’ordre de conception. »
Nous venons de montrer que leur opinion et leur pratique ontété toutes contraires, et que Saint Augustin et Saint Thomas ont pris leur point de départ dans l'ordre de conception , ou dans la lumière naturelle de la raison. « Nous nions , » dit le P. Deschamps dans sa réfutation de M.
l’abbé Gaume , a qu’il y ait eu , au moyen âge
« ni dans aucun autre temps , une philosophie « ayant son principe et ses points d’appui dans « la foi. Cette philosophie n’existe que dans la « tête de M. de Lamennais et de ses disciples. » (Page 23 1.)
Mais pour soutenir ce vicieux système, on allègue ces paroles de Saint Augustin , déjà citées par M. de Lamennais : Naturœ quidern ordo ita se habet, ut cum aliquid discimus, rationem prœcedat auctoritas : c’est-à-dire, a l’ordre natu- « rel dans ce que nous apprenons , est que Yau- « torité précède la raison. » Et cependant Saint Augustin, après avoir dit ces paroles , ajoute tout de suite : a Commençons donc par la raison. » Il est donc évident que le sens de ce passage a été mal interprété par le P. Ventura.
Pour s’en convaincre, il faut lire en entier l’endroit d’où ces paroles sont tirées. Il s’agissait, avec les Manichéens, d’une de ces questions de morale qui se résolvent mieux par l’autorité de l’Écriture que par les seules lumières de la raison ; Y autorité de l’Écriture devait donc précéder ici le raisonnement. C’était là l’ordre naturel , parce que la parole de Dieu doit passer avant celle de l’homme , lorsque cela se peut. Mais quand « on discute avec des adversaires , dit « Saint Thomas, qui ne veulent ni de l’ancien « ni du nouveau Testament , alors il faut bien « avoir recours à cette lumière naturelle à la- « quelle tous doivent céder; » et l’ordre naturel
n’est plus le même. Aussi Saint Augustin , ayant à combattre des adversaires qui rejetaient Vautorité des Écritures, laisse de côté cette autorité, et dit tout de suite : « Commençons par la raison : Ralione igitur quæramus quemadtnodum sit ho/nini vivendum. » Ainsi, c’est très-mal à propos qu’on a cité ce passage pour prouver que, dans les discussions philosophiques , l 'ordre de foi devai t précéder l’ ordre de conception ; il prouve tout le contraire.
III. Nous avions dit, dans notre première lettre, que Saint Augustin avait pris le même principe d’évidence naturelle que Descartes ; que, disputant avec les académiciens, qui doutaient de tout, il s’était placé nécessairement dans le même doute que Descartes , n’admettant d’autre vérité première que la certitude de son existence; nous avions cité ses propres paroles : Scio me vivere , je sais que j’existe , lesquelles répondent au , Cogito, ergo sum , je pense, donc j'existe , et voilà qu’on prétend nous les contester.
« Le fait est , nous dit-on , que ce, je sais que « j'existe , ne se trouve pas dans les trois livres « de la dispute de Saint Augustin contre les aca- « démiciens. »
Mais s’il ne se trouve pas dans ces trois livres, ne peut-il pas se trouver ailleurs? C’est un passage très-connu, souvent cité pour confondre
M. de Lamennais , et rappelé par Pascal dans ses pensées : « Saint Augustin, dit-il , avait dit a le même mot que Descartes, je pense, donc je « suis, douze cents ans auparavant. » Quel avantage notre adversaire ne nous donne-t-il pas ici pour repousser ses sarcasmes? Mais contentonsnous de lui citer ce passage qu’il a tant cherché où il n’était pas, au lieu de le chercher où il était. Voici ce que dit Saint Augustin :
Intima scientia est qua nos vivere scirnus
necillud potest academicus adversus islam scientiam dicere : Furis fortassis et nescis ; quia sanorum visis simillima sunt etiam visa furentium : sedqui furit , vivit ; nec contra academicos dicit: Scio me non furere , sed, scio me vivere. Nunquam ergo falli , nec rnentiri potest , qui se vivere dixerit scire. Nous abrégeons ce texte pour ceux qui n’aiment pas les citations latines aussi longues; en voici la traduction entière : « Il y a en nous, dit « ce grand Docteur , une science par laquelle « nous savons que nous vivons , et ici un acadé- « micien n’a pas la ressource de dire : Peut-être « que vous dormez sans le savoir , peut-être ré-
« vez-vous Mais celui qui est certain de sa-
« .voir qu’il vit, ne dit pas : Je sais que je veille, « mais, je sais que je vis. Soit donc qu’il dorme « ou qu’il veille , il vit ; et les rêves ne peuvent « mettre sa science en défaut sur ce point, parce « qu’il n’appartient qu’à celui qui vit de dor- « mir et de rêver. De même l’académicien n’ob-
« jectera rien contre cette science en disant : « Vous êtes fou peut-être, et vous n’en savez rien, « puisque rien ne ressemble mieux à ce que voient « les hommes sensés que ce que voient les fous. a Mais un fou est vivant , et pour réfuter les aca- « démiciens, on ne dit pas : Je sais que je ne suis « pas fou , mais , je sais que je vis : Scio me vi- « vere. Jamais donc on ne peut ni errer ni men- « tir en disant qu’on sait être vivant. »
C’est dans le livre de la Trinité que se trouve ce texte qu’on n’a pu découvrir, et voici les réflexions judicieuses qu’il suggère au P. Rozaven dans son excellent ouvrage contre les Lamennaisiens : « Qui le croirait? dit ce savant Jésuite, Saint « Augustin mérite déjà le reproche que l’auteur a de l'Essai adresse à Descartes (et que les nou- « veaux philosophes lui adressent aussi.) Comme « ce philosophe , il pose une pierre au milieu des « airs , en osant dire que l 'homme a en lui-même « la certitude complète de son existence.... Ainsi « le cartésianisme avait déjà pris racine du temps a de Saint Augustin. » Et Saint Augustin était cartésien !
Saint Augustin cartésien! Mais il ne faut pas croire que le P. Rozaven ait pu le dire impunément. Son ouvrage, il est vrai, eut l’approbation à Rome du Maître du Sacré Palais , mais c’est le sort de la vérité d’être persécutée. Le sage écrivain fut bravement insulté. « On déploya contre « lui , dit l’éditeur de son ouvrage, tout ce luxe
« de sarcasmes et de mépris qu’on reprochait « alors au maître de la nouvelle école , » et qu’on pourrait reprocher encore à quelques-uns de ses anciens amis.
Nous aurions beaucoup d’autres réflexions à ajouter, mais celles-ci, jointes à la lettre qui va suivre, suffiront pour montrer que l’auteur des Confèrences ne s’est pas moins trompé dans la question de la Méthode philosophique que dans les questions précédentes sur les idées et la certitude , et que le nouveau système, sous prétexte d’exalter la foi , anéantit la raison , et renverse l’ordre naturel dans les études:
Extrait du CORRESPONDANT (juin i85a.)