LETTRE A M. LE RÉDACTEUR
TOUCHANT LES PRINCIPES PHILOSOPHIQUES DE LA NOU- VELLE ÉCOLE PRÉTENDUE CATHOLIQUE.
« Monsieur ,
« Il semble qu’il n’y a rien à objecter ni à ajouter à ce que vous avez dit d’excellent sur l’emploi des auteurs profanes dans les études: il ne resterait qu’à en profiter. Des écrivains distingués , des hommes graves , savants, pieux , pleins de zèle et d’expérience, vous ont admirablement secondé dans cette question. C’est donc une cause finie, et d’autant mieux que Rome a parlé, car elle parle par sa pratique constante, par ce qu’elle ne cesse d’autoriser. »
« L’Église a adopté pour son culte la langue latine : elle a voulu qu’elle fût comme un lien et un moyen de communication entre les peuples divers qui sont dans son sein ; elle désire donc que cette langue soit cultivée avec soin , qu’elle soit bien apprise, et qu’on y emploie les meilleures méthodes d’enseignement. «
* Quel danger pourrait-il y avoir à étudier , sous de bons maîtres , ce que les Païens ont écrit de bon ? Toute la question consiste dans le choix des mailles, dans leur zèle et leurs bonnes dispositions. Quand on ne mettrait entre les mains des enfants que l’Évangile seul , il y aurait mille fois plus d’inconvénients pour eux que dans Horace et Tite-Live , si ce livre sacré leur était expliqué par des professeurs athées ou rationalistes. »
« Il semble que Dieu même n’ait pas dédaigné d’approuver cette étude des auteurs profanes, car un certain Elogius, professeur de rhétorique à Carthage , préparant un soir sa leçon du lendemain, et se trouvant fort embarrassé sur un passage de Cicéron qu’il devait expliquer et qu’il ne pouvait comprendre. Dieu permit que, la nuit même, Saint Augustin , qui était alors à Milan > lui apparût en songe et lui en donnât l’explication. Saint Augustin, qui rapporte ce fait dans sou livre Débuta gerenda pro mortuis , l’attribue au ministère des auges. Je ne vois pas pourquoi il nous serait défendu d’expliquer le jour ce
que les anges daigneraient venir nous expliquer la nuit. »
« Il ne servirait de rien d’objecter que Dieu reprocha aussi à Saint Jérôme , dans un songe, d’étudier Cicéron , car ce grand docteur, étant destiné à traduire les Livres saints , devait cesser sans doute d’employer son temps aux auteurs profanes , ou de s’y appliquer avec trop d’affection ; au lieu qu’Elogius , au contraire, était tenu par sa charge d’expliquer Cicéron à ses élèves, et non d’interpréter les auteurs sacrés. Dieu veut l’ordre , et que chaque chose soit mise à sa place.»
« Je ne sais quelle connexité existe entre la question des auteurs profanes et celle des nouveaux systèmes philosophiques , mais ceux qui se prononcent contre les anciennes études littéraires sont aussi pour les idées nouvelles en philosophie. M. l’évêque d’Orléans a bien raison de le dire : « Les lettres périssent , la philosophie « succombe, le bon sens se perd, jusque dans « l’éducation de la jeunesse : partout on aperçoit « des menaces de ruine. » L'Univers , journal excellent d’ailleurs , a pris dans toutes ces questions, et avec vivacité, le parti le plus inattendu.»
« Permettez-moi de répondre ici à quelques observations de ce journal , à l’occasion d’une lettre que j’avais adressée au R. P. Ventura. Ces observations touchent à certains points qu’il est important d’éclaircir, dans l’intérêt des saines doctrines philosophiques. L'Univers a fort élargi
le cercle où je m’étais renfermé. Je ne discuterai pas les rapports qu’il croit découvrir, et que je ne saisis pas bien , entre le cartésianisme et le gallicanisme , le jansénisme et les questions du libre arbitre et de la grâce. Déjà M. de Lamennais avait dit que le système de Descartes et celui des jansénistes étaient constamment parallèles , mais cette assertion toute gratuite n’avait pas fait grande impression contre un philosophe pour lequel Fénélon avait , disait-il , la plus haute estime , et dont il adoptait la méthode philosophique sans y voir aucun inconvénient , quoiqu'il fût d’ailleurs assez clairvoyant. »
* Je croyais n’avoir rien avancé qui pût donner lieu à des réclamations , en soutenant contre le P. Ventura que la méthode qu'il appelle inquisilice, ou qui prend son point de départ dans la raison , n’est pas sans hase ni sans résultats , mais qu’elle est au contraire très-naturelle, trèsbien fondée, et la seule même qu’il soit possible de suivre en philosophie; car s’il est vrai, comme le dit Fénélon , que « la philosophie n’est « que la raison, » il est évident qu’on ne peut y suivre que la raison seule. La raison est en effet la lumière que Dieu a donnée à l’homme pour le conduire, pour le diriger dans ses opérations intellectuelles et dans ses actions. Il doit donc, en la suivant, arriver à une science certaine , dans tout ce qui dépend de cette lumière. »
« Il serait facile de montrer par une multitude
d’exemples que Descartes n’a pas eu d’autre méthode que tous les philosophes , les docteurs de l’Église , les scolastiques. Jamais on n’avait eu la pensée qu’il fallût se jeter de prime abord dans l’ordre surnaturel , comme le P. Ventura et l’Univers le voudraient. La philosophie est une science où l’on procède, dit Bossuet , par l’expérience et la raison , via ac ratione , pour me servir de ses propres paroles. »
« C’est par la seule lumière naturelle, et en y prenant un point de départ , que quelques philosophes païens dont parle Saint Paul, s’élevèrent à la connaissance du vrai Dieu , ducti naturalis lumine rationis. Il est vrai que le P. Ventura voudrait que c’eût été aussi par la tradition , mais Saint Paul n’en dit rien , ni Saint Thomas non plus. » !*)
« C’est aussi par sa raison indiv iduelle, ex me, c’est en y prenant son point de départ, que David arriva à une connaissance merveilleuse des
(t) Voici par quel artifice on défend le traditionalisme : « Sui- « vant Saint Augustin , dit le P. Ventura (l' r * Conférence ), ce « qu’on trouve de vrai sur Dieu chez les philosophes ne vient « pas de leur raison , mais des traditions et des sentiments « universels que la Providence a répandus partout. Non " ipsi instituerunt , secl de quibusdam quasi metallis divlnx « Providentiel, quæuhique infusa est, eruerunt.» — Le contresens est évident. Ce ne sont pas les traditions qui sont répandue s partout , mais la Providence ; il y a en effet infusa est , et non pas infusa sunt. On sait assez que la connaissance de la vérité n'est pas partout, quoique la Providence soit partout présente.
choses divines : Mirabilis facta est scientia tua , ex me. » t* 1
« Et ce n’est pas seulement quand on discute avec les incrédules qu’on peut agir ainsi , mais dans tous les cas, et lorsqu’on veut procéder en philosophie d’une manière exacte et méthodique. Il est difficile de comprendre la nécessité de la distinction que £ Univers établit entre la méthode de discussion et celle A' invention. Dans l’une et l’autre, c’est toujours la raison qui nous guide. On ne peut jamais partir que de ce qu’on connaît, et en philosophie, on ne doit connaître, dit Fénélon , que ce qui est manifesté par la lumière naturelle , à moins de tout brouiller, et de confondre ce qui appartient à des ordres de vérité différents. »
* Foi et science , telle est la devise du P. Ventura ; ordre surnaturel et ordre naturel est aussi celle de T Univers : il y a accord parfait. L'Univers dit :« L’ordre naturel est subordonné à « l’ordre surnaturel. » Le P. Ventura dit aussi : « L’opinion et la pratique des Pères et des doc- « teurs de l’Eglise est de partir de V ordre de foi « pour passer à Y ordre de conception. »
« J’avoue que je ne connaissais, dans cette opinion et cette pratique, d’autres Pères et docteurs que les Révérends Pères de Y Avenir. Mais leur pratique n’a pas été jugée très-praticable , car le clergé de France a condamné ceux qui osent dire
(l) Lettre de Bossuet au Pape Innocent XI.
que « l’ordre de la science a son fondement dans « l’ordre de la foi. « Et l’autorité diocésaine de Strasbourg a obligé divers prêtres , avec l’approbation du Pape, de signer que » la raison pré- « cède la foi, et doit nous y conduire. «
« Ainsi, l’ordre naturel n’est pas subordonné à l’ordre surnaturel ; ce qui précède ne peut être subordonné à ce qui suit , ce serait le monde renversé. L’homme est dans l’ordre naturel ; il doit donc pouvoir agir dans les limites de cet ordre, et suivre la lumière naturelle aussi longtemps qu’elle peut l’éclairer. Il est vrai qu’il ne tarde pas à sentir le besoin d’un secours surnaturel pour avancer davantage dans la recherche de la vérité; alors la foi vient offrir sa lumière; mais la raison précède tout, et même la foi : ipsa etiam ratio antecedit fidem , dit Saint Augustin. » « La philosophie n’est donc pas, comme le dit l' Univers , « la servante de la théologie. » « Ce « sont, dit Saint Thomas, deux ordres de science « distincts, qui ont chacun leurs principes à part : « per alia et alia principia traduntur. L’un tire « ses arguments des créatures considérées en « elles-mêmes, et l’autre de la cause première , « non eodem ordine ut raque doctrina procedit. » La philosophie marche la première dans l’ordre de nos connaissances , et voilà pourquoi l'Eglise prescrit qu’un cours de philosophie précède celui de théologie , et que la science , fondée sur la raison , introduise à la science fondée sur la foi. »
« Ce n’est pas au cartésianisme qu’il faut attribuer les progrès du rationalisme , mais plutôt à tant d’attaques imprudentes et injustes contre les anciennes méthodes , qui ont fait retirer dans les collèges, des mains des élèves , ces cours de philosophie élémentaire si bien appropriés à leur âge, si méthodiquement rédigés , et qui fixaient les idées d’une manière naturelle , nette et précise , sur les questions importantes. Qu’a-t-on mis à la place? Des théories vagues, insignifiantes, « de consentement commun, de traditions « universelles, de raison générale, de principes « généraux admis et gardés par l’humanité, » et autres nouveautés qui ne sont fondées sur rien, qui ne laissent dans l’esprit rien de solide, et qui puisse prémunir les jeunes gens contre ce rationalisme qui leur est présenté, au sortir du collège, dans un enseignement prétendu supérieur, et dans une foule de mauvais livres. »
« La méthode cartésienne, dit F Univers , est « radicalement fausse, parce qu’elle suppose, « dans le Chrétien , que la raison est séparée et « indépendante de la foi. Mais si , comme Saint Thomas l’établit , la philosophie et la théologie sont enseignées par des principes différents 3 per alla et alia principia traduntur, leur séparation est donc naturelle , et le cartésianisme en est très-innocent. Un concile de Latran, sous Léon X, a condamné ceux qui disent que « les raisons hu- « maines ne sont pas suffisantes pour démontrer,
« indépendamment de la foi , l’existence de Dieu « et l’immortalité de l’âme. » Ce n’est donc pas Descartes qui a imaginé cette indépendance de la raison à l’égard de la foi. »
« Quoi qu’on en dise , la méthode philosophique de Descartes et son doute méthodique sont irréprochables, et c’est sur d’c/«f/-e.f points qu’on a pu justement l’attaquer. Sa méthode est celle des géomètres qui , d’un axiome, déduisent avec certitude une suite de vérités dont leur science se compose; son doute est la situation d’esprit où l’on se trouve nécessairement à l'égard des vérités qu’on ignore et dont on veut s’instruire. « Quand on étudie, dit Bossuet, on doute d’abord a de tout ce que le maître de philosophie vous « enseigne , jusqu’à ce qu’on y voie clair , » c’est-à-dire jusqu’à ce que nos idées, claires et distinctes , nous aient montré la vérité. Et voilà ce qu’a fait Descartes: son doute fictif est aussi innocent que celui du géomètre qui commence par douter de toutes les propriétés de l’étendue pour arriver à les connaître avec certitude. »
« Il semble qu’on n’exalte aujourd’hui la foi que pour rabaisser et humilier la raison outre mesure. Et cependant, la raison est un don de Dieu qu’il n’est pas permis de mépriser : elle distingue l’homme des animaux ; elle lui a été donnée pour le conduire à la foi ou à la connaissance des moyens extérieurs dont Dieu se sert pour l’introduire dans nos âmes. Mais on se con-
tient difficilement aujourd’hui dans de justes bornes , et pour éviter un excès , on tombe dans un autre : In vitiwn ducit culpæ fuga. Ainsi , on aura abusé des auteurs païens, et voilà qu’on veut les proscrire, au hasard de compromettre les études. On aura abusé de la raison , et l’on veut bannir toute doctrine qui découle de la raison ,au hasard d’ébranler les fondements mêmes de la foi. Mais s’il faut rejeter tout ce dont on abuse, que restera-t-il? car, comme on l’a trèsbien dit , on n’abuse que de ce qui est bon , de même qu’on ne profane que ce qui est saint :
Decipimur specie recti. »
« Saint Thomas , dit le P. Ventura , a écrasé « de toute la puissance de son génie, »non-seu!emenl le rationalisme absolu , mais aussi « ce ra- « tionalisme mitigé qui reconnaît qu’il y a des véa rités qui surpassent la portée naturelle de la « raison , et dont la connaissance ne peut lui « venir que par une lumière supérieure ; qui n’ac- « corde à la raison qu'une extension bornée , la « puissance de découvrir, non pas toutes , mais « seulement quelques vérités, comme l’existence « de Dieu , la création du monde , une loi morale « et l’immortalité de l’âme.» Pour moi, j’oserais croire que ce n’est pas précisément ce que Saint Thomas aurait écrasé ici. Un semblable rationalisme , si modéié , si sage, si naturel , n’aurait pu lui déplaire, et il aurait été fort étonné d’être souvent invoqué à l’appui de beaucoup d’i-
dées qui n’étaient pas les siennes. Quand j’ai parlé avec éloge au P. Ventura de ses Conférences dans la lettre que je lui adressai, jene connaissais guère que les dernières. Les trois ou quatre premières, qui sont toutes philosophiques, m’ont paru depuis laisser beaucoup à désirer. Elles doivent être entièrement refondues dans un meilleur système de philosophie. »
« S’il y a un mauvais rationalisme , il y en a un bon aussi, et c’est ce que Bourdaloue tient à bien faire remarquer dans un de ses sermons. On ne l’accusera pas , je pense , comme l’Univers en a accusé le bon abbé d’Olivet , d’être sous l influence des études païennes. « C’est , « disait-il , une doctrine aussi pernicieuse qu’elle « paraît religieuse dans son principe , de croire « que , depuis le péché de notre premier père, « tout est corrompu dans notre raison ; et « c’est rendre l’homme libertin , sous prétexte a de 1’ humilier , de dire qu'au défaut de la « foi, il n’y a plus d’autre règle de sa conduite « que la passion et l’erreur. Nous avons, indé- « pendamrnent de la foi, une raison qui nous « gouverne , qui subsiste après le péché ; une « raison qui nous fait connaître Dieu , qui nous « prescrit des devoirs , qui nous impose des lois , « qui nous assujettit à Tordre. Elle a des lumières « que toutes nos passions ne peuvent éteindre ,
(t) L’abbé d’Olivet avait dédié au Dauphin d’excellents extraits de Cicéron.
« et qui nous éclairent parmi les plus épaisses « ténèbres. » N’est-ce pas là toute la philosophie cartésienne , laquelle prend son point de départ dans la raison , et qui , indépendamment de la foi, cherche à nous faire connaître Dieu , une loi , un ordre , des devoirs ; qui met l’ordre de conception avant l’ordre de foi , l’ordre naturel avant l’ordre surnaturel ; qui \\e subordonne pas le premier au second , comme font F Univers et le P. Ventura ? Mais aussi , n’est-ce pas la justification de l’abbé d’Olivet touchant cette phrase prétendue révoltante et païenne que F Univers lui reproche avec tant d’amertume ? »
« L’abbé d’Olivet a parlé comme Bourdaloue, comme on parlait au temps où régnaient les saines doctrines philosophiques. Quel mal y avaitil à faire remarquer aux enfants que si l’on trouvait de bonnes choses dans la morale des Païens, c’est que tous les hommes ont a une âme , une « conscience , une loi naturelle , d’où résultent a des devoirs indépendamment de toute religion « écrite ? » L’abbé d’Olivet ne prétendait pas faire de la morale des Païens la base de l’enseignement des Chrétiens, mais il disait qu’en dehors de toute religion écrite ou révélée , il y a une loi non révélée , mais écrite dans les cœurs , opus legis scriptum in cordibus , laquelle seule nous impose des devoirs , comme Saint Paul le déclare. » (■'
(1) « Plusieurs œuvres des infidèles, dit Bourdaloue , ont été « de vrais actes de vertu , et ont mérité même, de la part de
« Aujourd’hui , l’exagération , l’amour de la nouveauté nous dominent. On voudrait du nouveau , rien Jut-il plus au monde. On croit beau de déclamer à tort et à travers contre Descartes et contre les méthodes d’enseignement prétendues païennes , mais sanctionnées par l’expérience et la sagesse de nos pères : toujours ce qui est bon et vrai subsistera. La lumière finit toujours par se dégager des vapeurs malignes qui l’obscurcissent, et il sera aussi difficile de nous montrer un ver rongeur dans Descartes que dans Virgile ou Cicéron. » (0
« Agréez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués, r
a Le V te V. de Bonat.d. »
« Dieu , quelque récompense. Leurs vertus n'étaient que des « vertus morales, mais après tout, c’étaient des vertus. Dieu ne » les récompensait que par des grâces temporelles, mais enfin, « ces grâces temporelles étaient des récompenses, et Dieu ne « récompense pas le péché. » {Pensées sur la Joi.) On peut donc étudier avec utilité ce qu’il y a de bon dans la morale des Païens.
(1) Personne n’a pu imaginer que les défenseurs des classiques voulussent les mettre entre les mains de la jeunesse sans aucune correction. On a observé de tout temps des règles à cet égard. Les Jésuites se sont distingués surtout par les éditions corrigées qu’ils ont données Elles sont une preuve de leur zèle et de leur piété. L’Eglise a toujours veillé là-dessus ; ainsi les Papes Grégoire IX et Innocent III défendirent dans les écoles la lecture de certains livres d’Aristote jusqu’à ce qu’ils eussent été corrigés , ce qui fut fait par Saint Thomas.