‹ De la vie future au point de vue socialisteChapitre 3 sur 5 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

De 1» IVaiSiiaiiee et de la Mort.^

Abordons maintenant la question de la vie future dans ses rapports avec l'homme.

Nous n'avons demandé jusqu'ici de lumières qu'au raisonnement et à l'observation ; nous suivrons dans cette seconde partie de notre travail la même méthode. L'existence de la vie future est pour nous une vérité d'histoire naturelle. Ce que nous nous proposons, c'est de lier la physiologie à la philosophie de nos destinées immortelles.

La naissance est précédée chez l'homme et chez les animaux de tout un ordre de faits jusqu'ici mai connus , mais dont l'importance est extrême pour dévoiler à nos recherches les lois et la marche de la nature dans l'accomplissement de ses œuvres.

Est-il au-dessus de nos forces de saisir le secret de Dieu dans le passage du néant à l'existence ? Nous ne le croyons pas. Seulement nous entrons ici à pleines voiles dans une mer de conjectures. Ce néant dont on parle n'est-il lui-même qu'une illusion de nos sens , un mot vide qui accuse l'infirmité du langage humain ? L'être qui se révèle sourdement dans le contact des sexes , débute-t-il sur le théâtre de la vie , ou bien conlinue-t-il , sous une nouvelle forme , une existence commencée ailleurs? Ces questions ne peuvent être résolues que par l'étude des faits naturels.

Qu'est l'homme à l'origine? une force et rien de plus. Le germe que les naturalistes ont analysé avant et après le mélange des sexes , ne contient , pour l'observateur, qu'un principe occulte de développements. Il existe au début de tout être vivant une puissance formatrice , en vertu de laquelle l'animal en préparation s'approprie toutes les molécules nécessaires à son achèvement futur. Plus cet être doit occuper dans les desseins de la nature une place élevée , plus cette force est grande , et plus aussi elle imprime aux éléments absorbés le caractère propre de l'individu qui se les assimile. Mais il y a ici une loi qui domine ces développements ; c'est que nul être n'occupe les degrés supérieurs de la vie, sans avoir passé , durant sa pé-

riode de formation , par les degrés inférieurs. D'où il résulte que tous les êtres se touchent originairement au point de départ , et qu'ils se distinguent ensuite les uns des autres , en s' arrêtant chacun à la limite de leur énergie conformatrice. Le plus haut placé sur l'échelle du règne organique , Thomme , avant de naître , à traversé , dans le ventre de sa mère , toute la création.

Soulevons ces enveloppes et ces voiles qui protègent le travail délicat de la nature ; découvrons ce nid dans lequel T œuf humain est déposé ; pénétrons dans ce laboratoire de chimie vivante où s'organisent les éléments d'une existence qui s'ignore elle-même : que voyons-nous? Ce qui me frappe , c'est une succession d'état , une mutation perpétuelle de formes qui s'engendrent les unes des autres. Durant les premières semaines qui suivent la conception , on observe dans le germe fécondé des incarnations successives de types , qui appartiennent d'abord à l'animalité la plus basse, puis qui se rapprochent successivement de l'homme. Après un certain temps le dessin général de Têtre est tracé ; ce qui n'empêche pas que le travail de métamorphose ne se continue çà et là sur certains appareils , qui deviennent alors le théâtre des changements les plus extraordinaires. L'homme , dans sa période embryonnaire , recommence le règne animal ; ses organes parcourent les modes d'existence qui se montrent dans les couches inférieures de la nature. D'abord, c'est quelque chose d'informe et de vague , le chaos de l'être ; puis à cet état confiis succèdent des ébauches qui, dans leur transition rapide , esquissent graduellement ton-

tes les formes animales. La respiration , transportée successivement à divers appareils , avant de se centraliser dans le poumon de Tenfant , montre tout ce qu'a d'éphémère et de provisoire l'économie primitive des êtres. Il en est de même des autres fonctions qui changent aussi plusieurs fois d'aspect et de siège. La nature supplée transitoirement chez l'homme à l'imperfection des organismes naissants par des moyens sim pies et élémentaires , dont on retrouve la trace permanente dans les régions les plus humbles et les plus obscures de l'animalité.

Les rapports entre les premières formations de l'homme et les très-anciennes formations du globe , entre l'embryogénie et la géogénie, sont partout visibles. Gomme le monde s'est fait l'homme se fait. L'être passe, ainsi que le globe terrestre à son origine, de l'état gazeux à l'état liquide , et de l'état liquide à l'état solide. Des créations nouvelles qui se superposent continuellement aux anciennes , amènent ensuite l'organisme d'un ordre de choses très-simple à un ordre de choses très-compliqué. Les apparences animales glissent comme un souvenir sur l'organisation de l'homme embryonnaire, et cela dans leur ordre d'apparition à l'origine des choses. Les animaux sont sur le globe les représentants des divers départements de la vie à la grande assemblée de la nature ; ce congrès organique se tient , pour ainsi dire , dans l'embryon. Une rénovation perpétuelle de formes détache un à un , quoique fugitivement , tous les grands types qui existent à la surface de la terre. Les mêmes orga--

nés parcourent, comme dans Téchelle animale, différentes fonctions , dont les unes s'abolissent à la naissance , dont les autres se continuent , mais transfigurées. Cette évolution de caractères, qui s'usent et se remplacent par degrés, a pour résultat d'amener le germe du point de départ le plus infime , de la simple vésicule, à la dignité constitutive de l'homme.

La naissance marque pour le fœtus une révolution, en tout semblable à celle qui fit passer le monde antédiluvien d'un état parasyte et enveloppé à l'état libre. Le dernier cataclysme amena pour le globe une ère de détachement; toute la nature végétale et animale a trouvé, dans les agents qui bouleversaient les lois uniformes de l'atmosphère, des éléments nouveaux d'indépendance; cet événement a dessiné l'individualité de notre planète et des créations qui s'y trouvent liées. Il est difficile, au reste, de concevoir dans la vie du globe terrestre un passage plus violent que celui des êtres animés , au moment où ils s'échappent des ténèbres et des racines de l'utérus , pour apparaître à la lumière. Les conditions respiratoires de l'embryon bouleversées , les liens qui retenaient le jeune être à une existence communiquée , brisés sans retour ; les fonctions provisoires de la vie utérine remplacées par d'autres fonctions qui n'auront elles-mêmes, dans Tenfance, qu'un temps d'existence et de durée, quel spectacle !

Après la naissance, les changements sont moins rapides et moins. profonds que dans la période intrautérine; et cependant encore quelle métamorphose

— di —

d*oi^;anes ! quelle série d'états qui se suivent et qui s'effacent! que de caractères propres à Tenfance qui ne se rencontreront plus dans Tàge adulte ! Nous laissons derrière nous, dans ce mouvement de transformation et de croissance, plusieurs figures, plusieurs organismes , plusieurs manières d'être physiques et morales, qui ne se retrouveront plus. Sous notre existence présente sont, comme enfouies, des existences antérieures, auxquelles nous nous rattachons par un vague souvenir ; souvent même ce souvenir n'existe pas. Une loi de rénovation préside à la couleur de nos cheveux et de notre peau, à Fair de notre visage, à la nature même de nos sentiments et de nos idées. Comme le globe terrestre, qui, sous une apparence d'étemelle virilité , porte intérieurement la trace des anciennes créations mortes et des états successifs qu'il a traversés ; de même nous contenons déjà dans l'âge mûr les dépouilles, et, si nous osons ainsi dire, les fossiles des différents âges que nous avons parcourus. Ces impressions dorment en nous ; elles reparaissent quelquefois ça et là, quand le souvenir fouille tristement dans les profondeurs ténébreuses de notre être.

On éprouve un mélancolique sentiment à considérer ces portraits tracés dans l'enfance par la main de l'art, et dans lesquels on cherche vainement sa ressemblance. Cette forme a été la nôtre , elle ne Test plus. Nous sommes étrangers à ces traits délicats, ou plutôt ces traits , qui nous ont appartenu , sont désormais étrangers à notre personnalité. Cette peinture , autrefois calquée sur la vie, est aujourd'hui l'empreinte de la mort.

II vient un âge ou la constitution est plus stable en apparence ; Thomme parait arrêté à des caractères qu'il conserve immobiles durant quelques années ; mais, au sein même de cet état stationnaire , que de changements! que de variations! Les molécules qui occupent une place dans nos organes n'ont qu'un temps d'existence fort limité ; ce temps passé , ils s'usent et sont remplacés par d'autres molécules qui disparaîtront à leur tour. Une loi de rénovation septénaire entrevue par Bichat et remise dernièrement dans la science par M. Frère , condamne non seulement les éléments matériels de notre être , non seulement les formes de nos oignes , mais encore la nature de nos facultés et de nos sentiments , à une véritable mort , qui amène de sept ans en sept ans une renaissance physique et morale de l'homme.

A l'âge mùr succède l'âge de décadence ; c'est alors que les mutations reprennent un caractère frappant. Les cheveux changent de couleur et tombent ; le visage se dénature ; quelques-uns de nos sens s'abolissent. La mémoire s'obscm^cit avec la vue qui se trouble. Il y a perte , non seulement des formes sous lesquelles nous sommes habitués à nous connaître , mais encore des facultés intellectuelles et morales que nous considérons à bon droit comme intimement liées à notre personnalité même. Cette ruine de l'être n'est d'ailleurs pas sans compensation ; au sein du dépérissement général des forces, de sourdes énergies se révèlent. Il y a des vieillards d'une lucidité particulière , qui touche aux mystères de la seconde vue.

Si l'on nous a suivi avec quelque attention , on a vu qu'avant et après la naissance, la vie n'était qu une succession d'états , liés hs uns aux autres, mais soumis à des changements perpétuels. La mort , sous ce rapport, ramène les choses au point de départ. L'homme emporte , en sortant de cette vie, ce qu'il y apporte : un germe.

La grossière incrédulité de certains matérialistes se fonde sur ce que , à la mort , on ne voit rien se dégager du corps qui s éteint. Ce n'est point là une raison solide pour nier l'immortalité. À peine si, au début de ses formations , le germe est visible pour nos faibles organes , aidés même de la puissance des instruments microscopiques. Avant l'invention de ces instruments, le germe mâle et femelle nous était à peu près voilé. Qu'est-ce que l'homme même , après la fécondation qui lui a communiqué un commencement d'existence? un point vivant , un rien. Il faut d'incroyables efforts pour pénétrer dans la structure de cette chose si fabuleusement petite. Je reconnais ici l'extrême économie de la nature qui produit de nombreux et admirables ouvrages • avec très-peu de substance animée. L'immensité de Dieu parait justement dans ces concentrations de l'être par les merveilles de petitesse et d'exiguité dans la matière que le Créateur y a primitivement cachées.

La mort est un second état fœtal. Que fait l'enfant enveloppé dans les organes de sa mère? Il dort, il rêve la vie. Un pareil sommeil d'enveloppement et de recueillement est celui qui attend l'homme au sortir de cette existence agitée. L'embryon plongé dans les

limbes et le silence de la vie intra-utérine , sans mouvement , sans action extérieure qui révèle sa volonté , est une image de l'état occulte auquel nous retournons dans la mort, et qui précède la renaissance des choses. Cette suspension plus ou moins longue de l'activité humaine , cet engourdissement de Têtre redevenu invisible , n'est point , comme nos sens nous le persuadent , un anéantissement : c'est la limite intermédiaire des transformations de la vie.

La mort étant , si Ton ose ainsi dire, Tembryogénie d'un nouvel ordre de choses , il s'ensuit que la mort n'est point un état hétéroclyte auquel rien de connu , rien d'analogue ne nous ait déjà préparés. Il y a , au contraire, comme nous l'avons vu, dans toute existence d'homme, plusieurs décompositions et plusieurs recompositions de la vie.

Le visage change plusieurs fois de caractère ; les traits se dessinent ou s'altèrent avec les années ; toutes les formes animées sont soumises à des renouvellements perpétuels. Nous parcourons ainsi plusieurs destructions partielles de notre être ; nous mourons en petit. Une seule chose nous soutient au-dessus de l'abyme de destruction sur lequel nous pendons par tant de côtés, c'est le lien delamémoire, la perpétuité du moi. Nous nous souvenons d'avoir été enfant , quoique les traits et les sentiments de notre enfance soient abolis pour jamais. Nous renouons par l'identité du souvenir les anneaux de notre existence si variée , si souvent étrangère à elle-même. La mort ne serait-elle aussi

qu'un changement plus profond , lié à une reconstitution plus intime de Tâme et du corps ?

Loin d'être un fait tranché qui sorte de toutes les lois prévues , la mort est à peine quelque chose de po • silif ; la mort est , comme la vie, une apparence , une simple antithèse , dont je défie tous les naturalistes de fixer exactement les termes. L'existence suppose en efiFèt une continuelle altération de la matière. Nous périssons chaque jour et à chaque heure par les innombrables molécules qui se détachent sans cesse de notre organisation animée, et qui retombent , relativement à nous , dans le néant. Il est vrai que ces pertes se réparent continuellement par la nourriture , par l'absorption des fluides et par le secours d'autres agents physiques ; mais qui nous dit si la mort n'a pas comme la vie ses moyens de réparation naturelle? La catastrophe qui termine nos jours ne diffère donc des phénomènes ordinaires de l'existence que par une intensité plus grande. C'est un changement d'état , une manière d'être nouvelle , à laquelle l'âme se rattache , comme elle demeure fixée , durant la vie , aux métamorphoses silencieuses des organes. Ce que l'Eglise nomme , dans un langage mystique , la résurrection , n'est donc qu'une production nouvelle de l'être , qui , après être rentré , un certain temps , dans le sein fécond de la nature, en sort plus vivant et transformé.

Dn Sommeil.

Tout ce que nous savons de la continuité des phé nomènes de l'univers s'oppose à Fidee d'un brusque changement. La nature ne nous offre dans ses opérations successives rien qui ne soit préparé ; l'enchaînement des êtres et de leurs rapports est un fait reconnu; comment cet ordre admirable viendrait-il à s'intervertir tout à coup devant la mort? Ce qui ajoute beaucoup aux terreurs du dernier jour, c'est l'idée surnaturelle que nous nous faisons des suites de ce passage ténébreux. Si nous écartions du lit funèbre les ombres et les fantômes d'une imagination troublée , nous ne verrions rien que de nécessaire dans ce brisement de la vie. Les lois qui président à l'existence actuelle sont suspendues et modifiées par la mort , non renversées. L'âme ne saute pas violemment de ce monde-ci à un monde inconnu , où toutes les relations du temps soient tout à coup bouleversées. Encore moins se trouvé-telle face à face avec l'Invisible , l'Infini , l'Incompréhensible , qui l'obsède de sa formidable présence. Eloignons de la mort ces idées de prodige qui nous empê- <;hent de la considérer telle qu'elle est.

La mort est une illusion de nos sens ; elle ne termine

pas plus Tordre des phénomènes de la vie que la disparition subite de certains fleuves n'interrompt leur cours. La masse des eaux s'engloutit dans la terre comme l'existence humaine s'abyme dans les profondeurs du mystère de la régénération ; mais la vie reparait plus loin , accrue des développements que le silence lui a donnés. Il y a pourtant ici une lacune ; la mort est un temps d'arrêt et de repos entre deux existences. Que se passe- t-il dans cette période intermédiaire? L'obscurité enveloppe toutes les opérations de la nature : comment à plus forte raison un voile épais ne couvrirait-il pas la main qui travaille à organiser dans la mort les éléments d'une existence nouvelle? Le mystère est ici lié aux rapports de l'âme et du corps y rapports qui nous sont inconnus , même dans la vie présente. L'idée générale que les peuples attachent au tombeau et qui a passé dans toutes les langues , est une idée de sommeil. Analysons cet état dans le cours ordinaire de la vie , et voyons quels traits de ressemblance il présente avec la mort. Le sommeil est dans l'état présent un temps d'incubation pour les facultés de l'âme et notamment pour la mémoire (1 ).

L'âme s'accroît par le sommeil ; les posées couvent dans cet état d'inactivité apparente et se présentent au réveil comme toutes faites par le travail de la nuit.

(1) Etant au collège , je ne pouvais rien apprendre par coeur si là nuit n'avait passé sur ma leçon étudiée. Aujourd'hui encore une sim^ple lecture, faite le soir avant de fermer les yeux, grave dans ma «némoire les principaux traits d'un passage écrit que je veux retenil*

Goo^z

Les langues , ces monuments profonds de la sagesse humaine, ont ainsi consacré l'excellence des dispositions que Tâme revêt dans le repos de la nuit et qu'elle retrouve en revoyant la lumière (1). Il y a peu de criminels qui échappent à la moralité du réveil ; les premières pensées de l'homme qui lui viennent alors sont rarement pour le mal.

Les facultés se délient dans les rêves ; c'est au sortir d'un profond sommeil que , selon le récit de la Bible , le premier homme découvrit la femme.

Nous pouvons maintenant nous faire une idée des rapports qui existent entre le sommeil et la mort. La mort est un enveloppement, suivi d'un état de développement inconnu et mal interprété jusqu'ici. L'âme , séparée de son ancien corps et n'ayant point encore achevé la formation de son organisme nouveau , reste quelque temps inactive et comme morte sous la main de Dieu. C'est dans cet état d'engourdissement qu'elle élabore les éléments de sa perfectibilité future. Elle dort. Quelle est la durée de ce sommeil , c'est ce que nul ne peut dire , et sur tous les points où le raisonnement échoue , il faut être sobre de conjectures. Gomme il y a plusieurs vies , il doit y avoir, pour l'homme , plusieurs morts : ces morts ne sont que des sommeils entre des existences finies et des existences qui recommencent.

(1) Nous disons de bonne heure pour dire au matin^; comme si les premières heures qui suivent le réveil avaient sur les autres heures de la journée une supériorité reconnue.

Dieu attire , en effet , tes êtres par une succession d'états, coupés d'intervalles et de repos; il les attire en vertu de cette force magnétique dont Tinfluence se fait sentir d'un monde à Tautre, re^um centralis magnes.

Toutes les manières d'être de Tâme qui ont des liens avee le sommeil en ont aussi avec la mort. Les affections du système nerveux , soit naturelles, soit déterminées par artifice , qui plongent l'être pensant dans un état particulier, voisin de l'extase , sont comme des avant -goûts et des essais de l'immortalité. C'est une illusion familière aux fumeurs d'opium et aux mangeurs de haschich que celle de voler dans le bleu. La plupart des sorcières déposaient aussi devant les cours de justice qu'elles se sentaient emportées dans l'espace avec la légèreté d*une plume. A qui n'est-il pas arrivé , même dans le sommeil ordinaire, de croire fendre les airs en rêvant? Il est difficile de ne point établir un rapprochement entre ce qui se passe durant le sommeil , et la propriété que les traditions orientales attribuent aux corps glorieux, de nager dans l'espace. Si l'absorption de quelques substances suffit à réduire pour nous le sentiment de la pesanteur, pourquoi, les lois actuelles de gravitation étant détruites, l'homme ne serait-il pas doué, un jour ^ de cette faculté de locomotion aérienne? Ce qui est maintenant illusion deviendrait alors réalité. N'y aurait-il point en effet une secrète jouissance à traverser d'un vol tous les milieux? S'il en était ainsi , il faudrait admettre que certains breuvages, souvent même

un peu de fumée , ont pour étonnant effet de dégager passagèrement la partie éthérée de notre nuture , le germe de notre second corps.

D'autres états analogues offrent également des rapports avec les caractères présumés de la vie future, tels que rhystérie et la catalepsie. L*être se conserve à rétat latent durant certaines somnolences qui présentent tous les traits de la mort. Des léthargiques ont dit avoir trouvé , durant cette suspenëon apparente de la vie, des sens nouveaux, plus actifs et plus déliés que les sens dont notre corps noortel est pourvu dans Tétat ordinaire. Le retour à la vie (comme nous disons dans, notre langage imparfait) était au contraire pour eux un retour à la privation de Têtre et à une sorte de néant.

Le sommeil lucide, auquel le magnétisme donne naissance , est comme une esquisse et une ébauche de notre perfection à venir. L'individu , plongé dans cet état , revêt passagèrement des yeux et des oreilles célestes. A Taide peut-être des sens incorruptibles, renfermés dans nos sens périssables comme dans un étui, il saisit une foule d'impressions et de connaissances que nos sens éveillés n'atteignent pas. Le principe moral de l'être, masqué dans l'état actuel des choses par l'imperfection des organes auxquels il est lié, semble agrandir tout à coup ses rapports avec le monde extérieur. Il franchit les limites de l'espace et du temps. Il découvre ce que les autres yeux ne découvrent pas ; îl entend ce que les autres oreilles n'entendent pas. Mort le plus souvent aux contacts qui l'avoisinent, il

développe, sous une apparence de sensibilité éteinte , une nouvelle manière d'être, plus clairvoyante et plus étendue que la nôtre. Dormir, pour lui , c'est voir.

L'état qui suit immédiatement la mort est un état de repos ; mais, au sein de ce repos et de ce sommeil , s'opère un travail de reconstitution physique et morale de l'être.

9ae rbomnie étant esprit et corps, l^tminortaltté dott être double.

Un principe immortel se dégage de nos organes en dissolution ; mais quelle est la nature de ce principe ? Si nous en croyons les philosophes , l'esprit seul survivrait à la matière.

A nos yeux , im système de résurrection qui néglige le corps pour l'âme est un système incomplet : ce n'est ni le corps , ni l'âme en particulier qui doit survivre à la mort , c'est l'homme.

Nous avons contracté avec la matière des liens qui touchent non seulement aux relations de la vie animale, mais encore au travail de la pensée ; ces liens délicats doivent suivre l'âme dans le passage de notre existence

grossière à une existence transfigurée. Renaître seulement dans notre àme , ce ne serait renaître qu'à moitié. La mort soustrait au cerveau un inconnu , quid ignolum : cet inconnu est à la fois esprit et matière. La substance que la mort tue en nous , c'est la substance grossière , palpable , inférieure : la chair et le sang ; mais le corps actuel masque des principes organiques plus déliés , dont le développement est réservé à l'état^ futur des êtres. Nous en finissons au dernier jour avec ces molécules voyageuses , qui ne nous appartiennent pas en propre , puisqu'elles ont appartenu à d'autres eorps vivants. Que les conditions étrangères à notre personnalité cessent devant la mort , je l'admets volontiers ; mais cet admirable mécanisme du cerveau qui incorpore à l'âme du savant la création tout entière, mais ce système délicat d'organes qui porte sur nos sens l'ébranlement silencieux d'une idée , non , tout cela ne saurait périr saus laisser de trace. La perfection spirituelle est inséparable d'une^ perfection organiquedans l'état présent et dans l'état futur. La mort est un acte naturel par lequel l'individu se résume , un phénomène qui réduit l'être à sa plus simple expression , en lui enlevant, du moins en partie , les conditions d'une matière vivante, dans laquelle il pensait, sentait et voulait. Ce que l'homme retient en mourant de cette matière , nul ne peut le dire ; mais il est hors de doute qu'il en retient quelque chose.

L'âme emporte avec elle , à l'état de germe , la partie la plus subtile de la substance corporelle , celle qui a été spiritualisée , vivifiée par le contact immédiat de l'intelligence.

Il n'est pas un seul peuple deTOrient qui ne croie lésâmes impérissables ; mais il n'en est pas non plus un seul qui ne revête cette immortalité d'une figure sensible. L'Eglise , malgré ses tendances mystiques , protestait elle-même contre les excès du spiritualisme, en matière de vie future , par un dogme obscur et mal défini , celui de la résurrection de la chair. Si la matière ne périt pas entièrement , la forme , dans ce qu'elle offre de fondamental , ne saurait pas non plus être détruite. Les traditions religieuses , les légendes ont toujours revêtu d'une apparence les âmes qui revenaient sur la terre après la mort. Le principe de l'être s'accommode, il est vrai , dans les fantômes à mille variations imaginaires : la plupart des ombres d'Ossian ont des corps de vapeur ; mais dans ces vagues formations d'air, de ténèbres ou de lumière fuyante , on reconnaît toujours le dessin primitif de la vie. Qui dit apparition dit la faculté sensible qu'auraient les morts de se manifester aux vivants ; une telle croyance, quoique entachée de merveilleux , peut du moins nous mettre sur la trace d'une vérité philosophique : — Le moi n'est pas moins persistant dans la forme que dans la matière et dans l'idée.

Ily a donc deux économies humaines , l'une relative àla vie présente, l'autreàla vie future, mais toutes deux liées entre elles par des rapports qui se continuent. Un organisme invisible se prépare dès maintenant dans notre corps visible et mortel. Le type de notre constitution avenir est renfermé dans les éléments actuels de notre personnalité. Dieu a mis des impulsions dans

les formes , de telle sorte que ces formes tendent toujours à se reproduire ; nous ne croyons pas que la mort puisse vaincre ces impulsions naturelles. La vie se continue avec ses caractères propres ; seulement, à un corps qui pèse vers la terre , la nature substitue un corps doué de propriétés plus élevées et plus étendues.

L'état des âmes, après la mort, étant inséparable d'une matière modelée sur les caractères actuels de la personnalité humaine , nous avons cherché à établir le lien entre les deux existences- La vie présente renferme des forces qui détermineront par elles-mêmes notre vie future. Il n*en est pas moins certain que les principes de l'organisation devront subir de grands changements dans le passage d'une économie à une autre. Je voudrais préciser quelques-uns de ces changements.

La mort est un renouvellement de l'être. Nous sommes appelés à revêtir une nouvelle chair et de nouveaux principes d'intelligence. Le plus grand plaisir de notre nature c'est de penser ; mais telle est, dans l'état présent des choses, l'imperfection de nos organes, que nous nous laissons sans cesse aller à des plaisirs moins délicats et plus amers que ceux de l'esprit. Les éléments de notre perfectibilité future sont masqués par les conditions matérielles ie notre existence périssabl e. Une nouvelle force plastique se dégagera pour nous des convulsions de la mort. Si les éléments de notre régénération préexistent, comme nous l'avons dit, dans chacun de nous, l'avenir leur donnera l'occasion de paraître et de se développer quand l'imperfection des

organismes qui les compriment sera détruite. C'est là tout le mystère de la résurrection. Dieu a préformé dans notre corps mortel un corps indestructible , dans nos sens grossiers des sens plus déliés et plus exquis, dans nos membres engourdis des membres plus appropriés aux mouvements de l'âme.

Le progrès de l'animalité est dans le prc^rès des sens. La régénération future qui élèvera l'homme à une existence plus étendue , devra par cela même produire un accroissement de sensibilité. Le Créateur a resserré pour nous dans un petit nombre d'organes la faculté de sentir. Un nouvel ordre de phénomènes qui communiquerait à ces organes renouvelés des impressions plus délicates, accroîtrait et ennoblirait tout notre être. Voyez l'enfant ; son âme se dessine sur la formation des grands centres nerveux , et à chaque degré d'avancement organique correspond un degré nouveau d'intelligence. Si Tâge et l'exercice étendent chaque jour les bornes de notre nature , dans l'état présent , à plus forte raison nos organes doivent-ils revêtir dans la vie future des développements infinis. Le germe de tous les progrès qui ont été accomplis par la civilisation depuis le commencement du monde, était dans le premier homme sans que le premier homme s'en doutât. La vie actuelle, si limitée par le nombre et par la nature de nos sens , ne peut- elle pas être capable dans chacun de nous d'une transformation analogue? Quel horizon nouveau se découvre ici devant la morale et devant la philosophie ! Si nos sensations , au lieu de se terminer à la mort, comme on le croit commune-

ment , se prolongent , en se purifiant , de ce monde-ci à Tautre ; si les impressions actuelles gravent des traces durables dans la personnalité future des êtres, l'homme contracte deux genres de devoirs : il est responsable envers son corps et envers son âme des suites d'une double immortalité.

Non seulement nos sens actuels seront perfectionnés; mais il est possible que nous acquérions encore de nouveaux sens , et avec eux de nouveaux principes de vie et d'actioa. La création n'existe pour nous que dans la mesure de nos organes ; au-delà elle nous échappe. Nous n'avons pas d'idée de la somme de plaisirs et de connaissances que 1 adjonction d'un sens nouveau apporterait à l'humanité. On peut néanmoins s'en faire une idée par l'invention du télescope et du microscope. Des millions de millions d'êtres , les uns aecablans par leur gi'andeur, les autres d'une effrayante petitesse , ont paru , pour la première fois , à notre vue étonnée ; des rapports nouveaux ont été découverts dans le ciel et sur la terre , les sciences ont fait un grand pas. Si la simple invention d'un verre , ajouté à nos sens actuels, nous a révélé l'existence d'un monde , jusque là caché a nos jouissances , que serait-ce d'un accroissement intime de sensibilité qui ajouterait à notre vue une seconde vue?

Nous avons en nous des organes passagers et des organes durables. Les liaisons que le corps indestructible entretient sur la terre avec le corps périssable se brisent à la mort. « La nourriture est pour le ventre , dit saint Paul , et le ventre est pour la nourriture ; mais

Dieu détruira l'un et F autre. » C'est sur cette parole et sur quelques autres semblables du même auteur que l'Eglise avait établi un système de mortification outrée. Les mystiques chrétiens s'occupaient dans la solitude à accroître leur immortalité future, c'est-à-dire à supprimer, dès cette vie, la partie de leur être la moins capable d'une transformation glorieuse. Ces hommes se considéraient comme des morts en mal de résurrection. Les anciens solitaires préparaient en eux par le jeune et la continence les éléments d'une chair régénérée , réprimaient l'exercice des organes qu'ils supposaient ne devoir point survivre à la mort, et sollicitaient au contraire le développement des facultés dont l'énergie doit se prolonger au-delà du tombeau. Les deux fonctions vitales qu'ils croyaient surtout devoir être abolies dans l'autre monde étaient l'alimentation et la reproduction.^Toute la règle des cloîtres consistait à imprimer dans la chair la mort du Christ. Les croyants et les cénobites travaillaient en commun à imposer par des exercices aux organes périssables le travail et la forme de l'immortalité.

Il y avait exagération dans les doctrines de l'Eglise: c'était sacrifier sans motif la vie présente à la vie future. Ce transport perpétuel de l'âme dans une autre vie était une injure à Dieu , qui se trouvait ainsi accusé d'avoir créé un monde indigne des regards et des affections de l'homme. Tout en faisant la part de ce que ces croyances avaient d'immodéré , on ne peut nier que nos sociétés actuelles ne donnent dans un excès bien plus blâmable, en terminant toutes les

VU6S du législateur à Texistence présente. La religion (je prends ici ce mot dans le sens le plus étendu) constitue T ensemble des moyens physiques et moraux par lesquels l'homme cultive, dès cette vie , le germe de son immortalité future. Or, il est clair que la religion devra se fondre plus tard dans Tétat et Tétat dans la religion.

Ces excès de spiritualisme chrétien tenaient à Tidée que les docteurs se faisaient d'une séparation complète de Tâme et du corps. A la mort , le principe immortel qui nous anime, était censé comparaître devant Dieu, comme devant son juge. Cette supposition est inadmissible : Tâme finie ne pourrait se trouver à Tétat pur , en présence de Têtre infini , sans être immédiatement absorbée. Le seul intermédiaire qui nous empêche de disparaître dans le sein de la Divinité, c'est l'organisation. Cette supposition, lEglise la démentait elle même , en jetant les damnés dans les flammes de Fenfer. Un feu , si subtil qu'on l'imagine, ne saurait en effet atteindre de purs esprits. Il faut en dire autant des cantiques ou des flots de lumière dont l'Eglise prétend que s'enivrent les élus, et qui supposent toujours des oreilles ou des yeux célestes. On chercherait d'ailleurs vainement dans l'Evangile l'idée d'une séparation complète de la matière. On y voit plutôt que l'âme revêt après la mort une matière éthérée , subtile , raréfiée , qui échappe à toute altération par son extrême délicatesse. Contrairement à l'avis de saint Paul , Jésus-Chrit parait même autoriser l'idée d'une réparation alimentaire

— HO — pour les corps ressuscites. « Je ne boirai plus de ce sang de la vigne, dit -il à ses disciples, jusqu'à ce que je le boive avec vous dans le Royaume de mon Père. »

En résumé :

Je ne crois pas à l'immortalité de Tàme ; je crois à l'immortalité de Thomme.

Les deux principes de notre nature , Tesprit et la matière, seront compris dans un système de régénération complète.

La mort est une simple modification de substance , à laquelle correspond un changement dans les facultés éminentes de Tètre.

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