‹ De la vie future au point de vue socialisteChapitre 4 sur 5 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

He la perslstonee des earaetère« «oelanx*

Cest le génie des époques graves et troublées de rappeler à l'homme ses fins dernières. L'ardeur sauvage avec laquelle les premiers chrétiens se plongèrent , il y a dix-huit siècles , dans la vision des destinées futures , tenait à Tétat de décomposition et de malaise oit se débattait alors la société romaine. Quand la vie se retire des civilisations épuisées , quand la guerre civile promène son glaive sur toutes les tètes , quand la faim enveloppe les cités comme un linceul , l'homme recueille volontiers son âme et s'efforce de la «oulever vers un monde invisible.

Le pressentiment confus d'une épreuve longue et nécessaire glace aujourd'hui d'effroi toutes les consciences. La société est à cette heure comme la Pythonisse : elle ne découvre son avenir qu'à travers des larmes et des convulsions infinies. Les rayons qu'elle arrache à la vérité sont des rayons troublés dont la pâle et triste lumière vient mourir parmi des ruines. Si de graves philosophes ont porté dans ces derniers temps sur les destinées de F homme une curiosité inquiète , je Fattribue à Tétat de souflfrance qui nous dévore. Le monde est si mal fait ; si lourde est la masse des infortunes qui pèsent sur le faible , sur le pauvre , sur le travailleur, que les cœurs se tournent instinctivement vers des destinées moins inexorables.

Il existe pour les sociétés une véritable renaissance. L'âme des civilisations mortes passe dans Tâme des civilisations qui se succèdent. Cette transmission établit le grand lien des races et l'unité du progrès dans les transformations du genre humain. ^

Ce n'est pas seulement le génie d'un peuple qui revit dans un autre peuple , ce qui revit ce sont en même temps les mœurs, les institutions, la langue et, en ^néral , les formes de la vie sociale , plus ou moins modifiées, renouvelées.

La succession des races , des sociétés et des religions , développe , avec des inégalités et des nuances , les éléments de renaissance chez l'homme. Il serait donc absurde de croire que la mort doive eftacer la variété des caractères qui existent sur le globe. L'homme transportera dans la vie future non-seulement les traits

qu1l aura gravés sur sa personnalité , mais encore Tempreinte qu'il aura reçue des institutions au milieu desquelles il a pris le jour. Tout homme est le résultat d'un passé auquel il ne peut absolument se soustraire , ni dans cette existence , ni dans une autre ; lié qu'il est au développement général de la race sur laquelle la naissance l'a , pour ainsi dire , greffé.

Les rapports de l'homme avec la civilisation serontils maintenus dans la vie future? Cet ensemble de sensations et d'idées qu'on appelle le caractère national survivra-t-il à l'existence des citoyens?

Une loi de continuité lie les affections du cœur humain dans le passage de l'état présent à l'état futur. Ily a en nous des germes qui résistent à la destruction; ces germes tendent à se développer d'une existence à l'autre. Les diverses races qui couvrent le globe transportent dans la vie future l'idéal de leur mœurs et de leurs goûts. Les tribus chasseresses se représentent le paradis sous la forme d'une vaste forêt , peuplée de cerfs et de sangliers. Les peuples sensuels , comme les mahométans , rêvent dans l'autre monde la possession de femmes plus blanches et plus nettes que celles dont ils jouissent dans celui-ci. Dans l'Inde , les eunuques s'attachent plus fortement que les autres à l'espérance d'une autre vie meilleure , par l'idée des plaisirs qu'ils se promettent dans un corps nouveau et complet. La continuation des mêmes goûts et des mêmes exercices , qui avaient charmé les hommes durant leur existence terrestre , était un des dogmes de la philosophie d'Orphée , transmise par la voie de l'initiation

— ta —

aux Grecs et aux Romains. On peut s'en convaincre par ce passage de Virgile :

...Quœ gratia currvm Armorumque fuit vivis , quœ cura nitentes Pascere ejquos , eadem sequitur tellure riposta»^

Fidèle à ces sentiments d analogie qui transportent dans le ciel l'idée que nous nous faisons , ici bas , des joies et des peines, Jésus-Christ, en parlant des élus , nous entretient sans cesse de festins , de noces , de couronnes , de fleuves de délices ; au contraire , pour les reprouvés , ce sont des pleurs et des grincementsde dents , des ténèbres , un ver rongeur, un feu dévorant. Tous les objets que l'habitude transforme dès cette vie en symbole de nos terreurs ou de nos désirs, se trouvent ainsi servir d'images à la récompense ou à la punition des âmes dans l'autre monde. La plupart des docteurs de l'Eglise inclinent à admettre un paradis musical : c'est une conséquence des habitudes du cloître ; le seul des sens qui fut excité voluptueusement dans la vie religieuse était le sens de l'ouïe. Les moines ont pris dans leurs offices interminables te modèle de ces anges joufflus et recueillis qui chantent dans le paradis les louanges de Dieu (1 ).

(1) Nous avons connu une femme d'esprit qui parlait souvent de Tautre monde ; comme elle avait le nez tréfd sensuel et très délicat, elle imaginait une gamme d'odeurs qui devait se prolonger pour elle dans toute Téternité. C'était là tout son paradis. Un autre de nos amis « grand voyageur, se figurait le bonheur à venir sous la forme d'un pèlerinage ; la souveraine félicité consistait, selon lui« à errer d'étoile en étoile , pour satisfaire l'ardeur curieuse de nos âmes. Ce qu'il y a de vrai dans ces manières de voir, c'est le pressentiment d'un chan^ gement qui n'altérera point les lois de la personnalité humaine.

L'état futur conservera plus ou moins de liaisons avec Tétat passé, et F âme sentira par un retour sur elle-même T accroissement de son bonheur et de sa perfection. De là une source de félicité toujours croissante.

Les cérémonies funèbres des anciens peuples témoignent de cette croyance à une perpétuité du moi. Les Gaulois brûlaient avec le corps d'un homme mort les choses qu'il avait le plus aimées pendant sa vie , meubles, animaux, esclaves. Les Siamois livrent aux flammes , au lieu des meubles du défunt , des images en papier sur lesquels sont figurés tous les ustensiles du ménage ; car l'âme n'emporte pas , selon eux, dans l'autre monde les choses mêmes, mais bien la représentation de ces choses. La vie présente n'est , avec toutes ses attaches aux objets sensibles, qu'une ombre de la vie future ; c'est pour se conformer à cette loi que les veuves indiennes suivent leur mari jusques dans la nuit du tombeau.

Les caractères des races, dans lesquels se dessinent, au milieu des civilisations modernes, les caractères de la personnalité humaine , seront conservés et entreront comme matériaux dans le travail de renouvellement qui doit ramener les êtres des ténèbres à la lumière. Rien de ce qui existe ne sera perdu pour cette double réparation de l'esprit et de la matière , en vertu de laquelle le progrès historique se continuera dans le progrès universel, et cela de génération en génération, de siècle en siècle, de monde en monde.

Avant l'Évangile , on avait dit : goûter la vie. Il était

réservé au Christ de dire : goûter h mort , gustab(f mortem. Aux yeux du chrétien , la mort est eu quelque sorte un banquet , le vrai banquet de l'immortalité. Ce qui est virai de l'homme l'est aussi des sociétés humaines. Notre siècle est plein de sépulcres qui ne paraissent point , et sur lesquels les hommes marchent sans le savoir. Ces sépulcres sont les institutions mortes et ruinées qui doivent faire place un jour à des^ institutions meilleures. L'immortalité de notre nation est attachée à cette rénovation du vieux monde ; elle sortira pure et rajeunie du travail des sociétés qui cherchent à reconstruire, au miHeu de l'universel ébranlement des idées et des croyances , l'édifice de l'avenir. Cette vie future , dont la mort est , pour ainsi dire , la porte étroite , n'est pas , nous le répétons, une vie miraculeuse qui sorte brusquement des lois de l'existence présente. L'Évangile prend soin de lier l'une à l'autre par des images tirées de la satisfaction de nos besoins les plus ordinaires. La vie future contiendra tous les germes de la vie actuelle dont elle ne sera d'ailleurs qu'un prolongement. C'est ainsi que Virgile,^ Dante, Fénélon, l'ont comprise, et les poètes sont, comme les enfants , les bouches d'or de la vérité ; ib prophétisent en rêvant.

De l^lnfluenee des doctrines sociales sur les. destinées futures de l^honinie.

La démocratie est la seule doctrine et la seule forme* sociale qui développe chez l'homme une semence d'avenir. Anéantissant dès cette vie tous les privilèges , elle détruit toutes ces inégalités monstrueuses que la doctrine de la prédestination avait introduites parmi les âmes sous le rapport des récompenses ou des châtiments. Elle courbe tous les citoyens, sans distinction de rang ni de naissance, sous la loi du travail et prépare ainsi, par l'exercice de toutes les forces humaines, l'activité future des organes et des facultés régénérées. Enfin, cette devise sublime, qui n'est eniDore éjur la terre qu'un mensonge officiel, inscrit sur des murs tachés de sang , — liberté , égalité , fraternité ! — s'adresse surtout à l'état futur des citoyens et des sociétés humaines.

Il faut venir en aide , dès cette vie , aux destinées immortelles de l'homme. Le devoir du législateur est d'unir sa volonté à celle de Dieu , de manière à créer, conjointement avec lui, un état de choses qui commence fiurla terre et qui se perpétue à la mort dans un monde perfectionné. La politique , ainsi entendue , est ime

science délicate et compliquée, dont toutes les racines enveloppent les destinées complètes de Thumanité. Les gouvernements (je n'entends pas désigner ici les formes variables du pouvoir qui traduisent les ambitions en actes et les intrigues en coups d'état) ont sur la terre une mission divine à remplir. Auxiliaires de la Providence, ils doivent préparer à l'homme un chemin à travers le temps , d'où il découvre au loin l'horizon de ses destinées immortelles. Leur rôle est de seconder activement la prescience infinie qui embrasse dans ses calculs toutes les évolutions de l'être créé. L'homme étant capable d'avenir, toute législation qui ne tient pas compte de nos destinées futures et qui ne travaille pas en vue du bonheur successif de l'homme , est une législation incomplète. Un pouvoir vraiment pasteur des âmes s'efforcerait de poser dès cette vie les problèmes relatifs au perfectionnement des êtres , de manière à ce que ces problèmes reçussent de monde en monde une solution graduée.

Les croyances de la vie future ne sont point indifférentes à la forme des sociétés. L'Eglise avait fait du ciel une monarchie invisible , moulée sur les caractères de la politique des Etats : il y avait dans l'ordre civil ,, comme dans l'ordre spirituel , la classe des élus et la classe des réprouvés ; les premiers jouissaient de tous les biens de ce monde ; les seconds s'en partageaient tous les maux ; entre les uns et les autres se dressait un obstacle éternel , infranchissable , solidalum est chaos.

Il existait pourtant une classe intermédiaire, le

tiers-état , qui tenait dans le monde temporel la place du purgatoire. On voit d'ici comme les doctrines catholiques , sur l'état des âmes après la mort , s'étaient imprimées à la constitution des sociétés humaines. Cette corrélation est constante. Tout ce qui limite l'humanité' dans sa forme actuelle , la limite dans ses développements ultérieurs. Les lois et les institutions despotiques violent donc la nature humaine et la nature divme. Elles pactisent avec la mort qu'elles étendent jusques de l'autre côté du tombeau.

Il faut bien que je vous apporte un peu de consolation à vous qu'on opprime et qu'on outrage , à vous qu'en exile, travailleurs, mes frères! C'est pour vous que j'ai écrit ces pages sur l'immortalité. La doctrine des premiers chrétiens , toutedémocratique, s'est cor-^ rompue par les subtilités des théologiens , qui , dans leur embarras d'expliquer les différences des actions humaines , ont eu recours au merveilleux. La doctrine sur l'inégale dispensation de la grâce a eu pour effet d'introduire dans le monde une inégalité de riings , de conditions et de faveurs. Le genre humain s'est partagé , dans cette vie et dans l'autre , en deux classes : les élus et les réprouvés. L'enfer et le paradis.

J'ai essayé d'écarter de la vie future les mystères dont on l'avait enveloppée. La croyance à une immortalité philosophique est la plus ferme limite qu on puisse poser aux envahissements de la force brutale. Que les persécutem*s s'acharnent sur leurs victimes ; le temps les tient eux-mêmes à la goi^eet les étrangle.

Plus que toute autre classe de la société , le peuple

a un intérêt considérable à ce que la mort ne termine point une existence remplie pour lui d'injustices et de misères. Que les riches s'imaginent périr avec leur fortune périssable , que leur âme s'évanouisse avec l'argent qui s'évanouit pour eux à l'heure de la mort , c'est la suite d'une existence si bassement dépendante des biens matériels. Ils n'ont d'intelligence et de sentiment que dans la jouissance des objets qu'ils ajoutent à leur être borné. Voyez ces jeunes gens du monde qui donnent le ton aux autres ; ces femmes qui passent pour être l'ornement délicat de la civilisation : leur esprit , leur amabilité , leur éclat factice sont liés à la possession d'un certain métal. Otez-leur ce métal conventionnel , si peu de chose que cela change de figure et de valeur d'une contrée à l'autre, vous tes verrez aussitôt tomber dans une langueur et une démoralisation qui les rend incapables de vivre , à plus forte raison de renaître. Comment des existences d'emprunt , qui ont contracté avec le monde éphémère des attaches si intimes , feraient-elles pour dégager delà mort leur nature immortelle et supérieure?

Suivez ces adorateurs du temps dans leur vie si courte et si fragile ; ils se sont , pour ainsi dire , incorporés à ce qui passe , par la multiplicité fuyante de leurs désirs et de leurs affections grossières. Ils n'ont pas même assez de leurs sens pour s'approprier les biens qui les accablent ; aussi cherchent-ils à suppléer par le nombre et la variété des sensations à l'inexorable limite de leurs organes. Triste et dégradante recherche du périssable , qui ne fait qu'augmenter autour d'eux le néant de l'avenir !

Je suis forcé de reconnaître ici tout ce qu'a de philosophique et d'admirable cette parole du Christ: « Pensez-vous qu'un riche puisse entrer dans le royaume de Dieu ?» — Non , citoyen Jésus , je ne le pense pas. Le riche a trop de liens qui rattachent à notre planète ; il s'est trop fait dans la nature sensible les éléments d'un second corps ou il a placé d'avance le choix de ses convoitises terrestres, pour être capable d'une transformation glorieuse. La captivité qui recommence pour lui après la mort , captivité volontaire et charnelle, est une suite des relations dans lesquelles il a enlacé son âme. L'humble et triste prisonnier, entre les quatre murs qui rétrécissent l'horizon de son existence présente , est bien plus libre , bien plus à même de mûrir pour une renaissance dans un monde meilleur, que ce riche smsuel dont l'âme s'est identifiée au cadavre d'une société en dissolution.

La doctrine de l'immortalité de l'âme est une doctrine révolutionnaire, une doctrine démocratique. Jamais le spiritualisme de ia vie future ne s'affîrma d'une manière aussi courageuse que par la iouche de Robespierre. Ce grand apôtre de la terreur ne craignit ni la rage des athées, ni le ridicule des beaux esprits ; il fit bravement du linceul un drapeau d'avenir. Le spiritualisme est dans le peuple et il n'est que là. Sous le cilice de la pauvreté se retrouve dans le peuple le renoncement à tout , l'austère vertu du sacrifice, et comme compensation sublime, l'espérance d'une autre vie. L'inépuisable dévouement des races qui alimentent les sociétés par leur travail , par leur sang , par

leurs privations mêmes, qui donnent toujours et qui ont toujours à donner, est une protestation constante contre les désolantes doctrines du sensualisme. A côté d'elles vivent ces races absorbantes, qui ramènent tout à la vie animale. Le ventre de la bourgeoisie est un sépulcre ouvert dans lequel vient s'ensevelir tout le travail de la nature, et qui ne dit jamais : c'est assez I Le matérialisme de la classe moyenne est solidaire d une politique sans idéal et sans grandeur. Aussi toutes les révélations sont-elles sorties des masses refoulées par les institutions sociales.

Le peuple, c'est l'esprit qui éclaire : Socrate ! C'est l'esprit qui inspire : Jésus-Christ!

C'est l'esprit qui se dévoue : Jeanne d'Arc ! Les partis politiques sans doctrines , qui s'appuient sur le bien-être de la classe moyenne, comme celui de la Gironde, s'abyment au contraire dans les fureurs de l'égoïsme indifférent. Le scepticisme est plus féroce que le fanatisme. Il y a du sang sur les mains de Robespierre , de Couthon, de Saint-Just ; mais il y en a bien davantage sur les mains des hommes cruels qui les ont remplacés , de ces féroces thermidoriens qui tuèrent au nom de l'ordre et de l'humanité. Leur modération altérée de vengeance a créé dans les âmes l'indifférence de l'avenir et le dégoût de Dieu. En vain voudrait-on les défendre par le souvenir de quelques actes hypocrites : le luxe des pratiques religieuses , combiné avec le déclin des croyances , est précisément le signe avant-coureur de la chute des sociétés, ou tout au moins des classes qui les dominent. C'est là qu'en

est maintenant la bourgeoisie. Si le peuple laissait obs' curcir sa foi en une autre vie, foi instinctive plutôt que raisonnée, c'en serait fait de la civilisation moderne.

Les institutions qui entretiennent l'ignorance par la misère dans le sein des classes laborieuses, non seulement refoulent Fexistence présente dans les ténèbres de la mort , mais encore elles élèvent un obstacle au développement des destinées futures de l'humanité. Cest contre ces institutions du vieux monde que la classe ouvrière proteste. Jusqu'ici les gouvernements n'ont été mus que par un instinct de conservation grossière et bornée ; ils n'ont jamais eu égard aux destinées immortelles des citoyens. Le moment est venu ou la science politique ne doit plus limiter ses calculs à notre vie fugitive et provisoire. Elle doit regarder en outre aux fins dernières de l'homme, et disposer toutes choses en vue des événements qui transporteront un jour les sociétés dans une autre sphère de régénération physique, intellectuelle et morale.

Les caractères moraux de la vie future se résument dans cette formule : une extension toujours plus grande des rapports de T homme avec la nature, avec ses semblables et avec Dieu.

Toutes les doctrines qui combattent ici l'intérêt privé, qui refoulent l'égoismedans le cœur de l'homme, qui répandent l'individu sur ses semblables, préparent, selon le langage du Christ, le royaume de Dieu, c'està-dire le règne de la solidarité sur la terre comme dans le ciel.

Un ordre social qui verserait la lumière sur toutes

les intelligences ; qui ferait F éducation de tous par la jouissance commune des beaux-arts , des spectacles , des livres et du bien-être ; qui perfectionnerait , au moyen d'exercices appropriés, la valeur morale et organique des citoyens , ne changerait pas seulement, pour chacun d'eux , les conditions de la vie présente , mais encore les éléments de la réexistence. Les sociétés, selon qu'elles sont bien ou mal constituées, préparent ou contrarient les destinées futures de l'homme.

Le dogme de l'immortalité , dans ses rapports avec la vie présente et avec le développement général des sociétés, est un des dogmes de la démocratie religieuse.

Aidés de cette foi, nous pouvons défier tous les horribles projets de la dictature , toutes les fureurs de Tégoïsme déguisé en ordre public. Les ennemis du présent et de l'avenir seront plutôt las de nous persécuter que nous ne serons las de tendre la gorge au couteau. Avec le sentiment de l'immortalité dans le cœur, nous sommes les sacrificateurs de la mort ; nous n'en sommes plus les victimes.

Be« ebiàtlineiits et des réeompeiises.

La mort manifeste l'individu à lui-même. De là l'idée de jugement ; de là ces affres et ces sueurs froides qui accompagnent le passage de l'état de choses que

nous connaissons à un état inconnu. Une idée de châtiment et de rémunération se dévoile dans toutes les théologies anciennes. L'imagination des peuples y mêle seulement à tort une intervention matérielle de la Divinité. Les conditions de la vie future sont aussi naturellement liées aux actes de la vie présente que le bon ou le mauvais succès de la récolte tient aux qualités intrinsèques de la semence. L'idée des Chrétiens que toutes les actions de la vie se rapportent à une vie future dont elles déterminent le caractère est foncièrement une idée exacte.

Le bien et le mal ne sauraient être effacés de la conscience ; mais les docteurs ont eu recours dans tous les temps à des causes absurdes pour expliquer l'existence des bons et des méchants. Il n'y a rien de plus injuste que le privilège , j'ajouterai : il n'y a rien de plus bête- Toutes les sociétés anciennes reposaient sur des divisions arbitraires de l'humanité. Le christianisme , à son avènement , fit disparaître du monde un privilège auquel on ne s'attend pas, le privilégede la circoncision.

Aux yeux des Juifs , les hommes se partageaient effectivement en circoncis et en incirconcis. Les uns jouissaient de toutes les faveurs du vrai Dieu ; les autres en étaient exclus par naissance. L'Eglise ne tarda point à remplacer ce privilège par un autre non moins imaginaire, je veux parler de l'idée que les docteurs se font de la prédestination. Selon cette doctrine, qui a ouvert la voie à toutes les aristocraties , les uns naissent assurés contre la damnation éternelle ; les autres y sont au contraire promis dès le ventre de leur mère.

Les impénétrables desseins de Dieu ont fixé, antérieurement à la naissance, le sort de ces deux. elasBes d'hommes, les élus et les réprouvés.

Cette vue théologique sur la division des peines et des récompenses éternelles ne saurait nous satisfaire. Chacun de nous est Fauteur, et pour ainsi dire , Fouvrier de ses destinées futures. Tout vice, toute dégradation est une souffrance. Le mal n'est en effet qu'une* privation et celte privation augmente à mesure que la souveraine beauté , le souverain bien s'éloignât de l'intelligence et du cœur. Il n'est donc pas besoin de recourir à une intervention directe et merveilleuse de la Divinité pour séparer le sort des justes du sort des méchants. Une loi de gravitation naturelle détermine le mouvement de l'âme vers les récompenses ou les châtiments dans ce monde-ci comme dans l'autre. Une sorte de nécessité enchaîne l'homme à ses œuvres ; il y a dans ces œuvres accomplies, bonnes ou mauvaises, quelque chose d'impérissable qui s'incorpore à la vie future. Voilà dans quel sens chacun de nous prépare ou empêche en lui-même le règne de Dieu.

Il y a des âmes qui sortent du corps mortel sans s'être jamais connues ; d'autres qui se sont niées ellesmêmes avec passion ; d'autres enfin qui ont contracté dans le commerce avec la matière une espèce d'engourdissement ; elles ne sauraient participer à la résurrection dans une mesure égale avec les âmes des croyants et des philosophes. La vie future ne sera , sous ce rapport , qu'une suite d'inégalités éternelles , dont l'organisme plus ou moins parfait marquera toujours la limite.

L'enfer et le paradis se retrouvent , avec des variations , dans les croyances religieuses de toutes les peuples qui habitent le monde. Chaque race a empreint son imagination sur le symbolisme de nos destinées futures. A part les inventions, à part le merveilleux des figures et des rêves , à part la mythologie de l'avenir , cette idée d'un état heureux ou malheureux succé • dant à la vie présente et continuant , sous forme de peine ou de récompense , les conditions de l'existence actuelle , est une idée irrécusable. Les caractères de notre immortalité se calquent sur les traits de notre conscience. Chacune de nos actions porte en elle-même ses conséquences pour le présent et pour l'avenir. Il existe donc un enfer et un paradis philosophiques. Nous entendons par là un système naturel qui lie étroitement les effets aux causes , en-deçà et au-delà du temps. L'ignorance , l'inquiétude, le remords , la souffrance physique et intellectuelle sont les résultats inévitables du mal , comme la lumière , la paix intérieure , la satisfaction du cœur, le bien-être sont les fruits du bien. Quiconque se replie dans son égoïsme, borne , pour cette existence-ci et pour les autres , les limites de sa nature morale et amasse autour de lui des ténèbres qui le suivront douloureusement dans ses destinées ultérieures.

C'est une idée ancienne dans le monde que l'humanité doit à Dieu une réparation. Les théologies orientales avaient peuplé toute la nature d'âmes à l'état d'épreuve ; ces âmes masquées par les formes végétales ou animales faisaient pénitence des fautes qu'elles

avaientcommipesdansuneexistenceantérieure.Laforce d'une doctrine consiste à ne reculer devant aucune des conséquences de ses principes ; c'est ainsi que l'Eglise^ pour affermir son dogme de la déchéance et du péché originel , n'a pas craint de refouler dans les ténèbres et dans la privation de Dieu les âmes des enfants nouveau-nés qui meurent avant d'avoir reçu le baptême. Il y avait une grandeur sauvage à luraver ainsi la réprobation formelle qu'un dogme si dur pouvait remuer dans les cœurs sensibles. Ekitrainée par cette logique inexorable, l'Eglise fit du salut une oeuvre de grâce, une œuvre surnaturelle. Le travail étant une des formes de l'épreuve que les croyances religieuses imposaient au passage de l'homme sur la terre, les cloîtres se peuplèrent d'ouvriers de la mort, qui cherchaient dans leurs champs remués un trésor enfoui : — l'éternité.

Ce qu'il y a de vrai dans cette doctrine, c'est que l'âme reste unie à ses œuvres comme Dieu demeure uni à la création.

L'idée défavorable que les croyances chrétiennes attachent à la mort subite et violente , n'est dès-lors pas dénuée de fondement, quoique les conséquences en soient peut-être exagérées. La fin de l'homme demande une souffrance préliminaire. Mourir est un acte grave. Le caractère des maladies qui précèdent généralement cette terminaison fatale est de renouveler l'intelligence: qui de nous ne se souvient d'avoir revêtu, dans une de ces défaillances de la nature , une lucidité d'esprit particulière aijix malades , et qui s'obscurcit peu à peu avec la convalescence ?

L'homme qui meurt frappé dans une circonstance héroïque , supplée à cette préparation lente du dernier soupir , en poussant , si Ton ose ainsi dire , son âme vers rimmortalité par Texaltation féconde de ses sentiments généreux et par le désintéressement de la vie.

L'expiation , sous diverses formes , qui varient de contrée en contrée , tel est le dogme inaltérable sur lequel les croyances religieuses ont établi Vidée des punitions et des épreuves , après la mort. La douleur absorbe le mal. De là chez tous les peuples anciens et modernes Tidée plus ou moins nette d'une rédemption. Les êtres se rachètent eux-mêmes de leurs fautes ou en sont rachetés, à Taide du sacrifice. C'est ainsi que dans les anciens rits , l'homme, pour effacer ses péchés , se plongeait dans le sang de toute la nature , souvent même dans la mort de ses semblables. Cette idée de sacriâce expiatoire , toutes les initiations antiques la transportaient aux conditions de la vie future. Le trépassé était censé opérer sur lui-même un travaif de rédemption , auquel l'imagination des poètes prêtait des formes plus ou moins ingénieuses. Ce qu'il y avait de sérieux dans ces fables et ces symboles , ce qu'il y a de vrai dans les mythes de l'enfer et du purgatoire , c'est l'accomplissement de cette loi naturelle , la purification par la souffrance.

La mort est une de ces épreuves par lesquelles l'être se régénère en sortant de la vie ; elle est la contrepartie de la naissance , qui , elle aussi , fait sentir à l'enfant , dans le sein de la mère , tous les tourments et les angoisses d'une initiation douloureuse. Nous faisons en mourant les couches de la vie future.

S(l tous les hommes ressnselteront.

Nous avons tracé jusqu'ici des idées générales ; nous les avons appuyées sur des observations et des raisonnements dont nous croyons la base inaltérable. Aller plus loin , c'est s'exposer à écrire le roman de la vie future.

Des questions pressantes viennent néanmoins nous assaillir : a Quel est le théâtre de cette vie qui succède à la vie présente ? Où les morts vont-ils renaître ? Sontils tous soumis aux mêmes lois d'ascension d'un monde dans un monde? »

Nous allons répondre à ces questions enveloppées de doute et de ténèbres par des conjectures , mais par des conjectures qui empruntent aux faits un caractère de probabilité , sinon de certitude.

11 y a dans saint Paul un mot très philosophique : (( Nous ressusciterons tous ; ftiais nous ne serons pas tous changés. »

Dans la pensée de saint Paul le mot résurrection implique seulement le retour à la vie , auquel tous les hommes participent sans distinction aucune; tandis que le changement , c'est-à-dire la transformation de l'existence actuelle et de ses lois dans un monde meilleur, serait le privilège de quelques élus.

Examinons cette doctrine au point de vue de la raison et de la science.

Toutes les âmes changent-elles? Je veux dire : passent-elles toutes des conditions misérables de la vie présente à une existence supérieure? II y a lieu d'en douter en voyant la prodigieuse inégalité qui règne entre les races et entre les individus. Je n'examine pas si cette inégalité est le fait de la nature ou de l'éducation • il me suffit de savoir qu'elle existe. Comment l'homme transporterait-il dans un monde perfectionné ^ le souvenir de sensations grossières auxquelles , le plus souvent, l'âme n'est pas même présente? Les existences terrestres qui se composent presque uniquement de ces sensations matérielles ne sont donc guère préparées à une autre vie meilleure et plus digne. Pour revêtir la lumière incréée il faut s'être habitué au rayonnement de cette lumière. Des sensations , que le moi ne s'approprie même pas, des atomes d'âmî ne sauraient se relier à une existence nouvelle et transfigurée. Ce que nous savons pourtant de la nature du principe immatériel nous défend de croire que ces hommes rentrent dans le néant. Faut-il admettre , dans un pareil cas , avec beaucoup dé docteurs fameux , une purification de ces âmes en de nouveaux corps?

Un grand philosophe, Pierre Leroux, a renouvelé parmi nous l'idée de la renaissance dans l'humanité.

Cette idée , comme nous l'avons dit , est très ancienne. Nous la retrouvons dans l'Evangile sous plusieurs formes. Les Juifs , étonnés du grand éclat que jetait la mission du prophète Jésus , se demandaient

les uns aux autres si c'était Elie ou Jean-Baptiste, naguère décapité, qui revenait sur la terre. C'était donc un ordre de conjectures très ordinaires chez les Hébreux et passées tout-à-fait dans les moeurs, que de rapporter Texistence des hommes connus à une existence antérieure. Les prophètes, les éclaireurs de l'humanité, étaient censés reparaître à des époques fixées par la prescience divine. Ces incarnations de la même idée et des mêmes moyens continués dans une personnalité renaissante , marquaient à travers les âges une trace historique, qui s'appellerait de nos jours comme Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.

C'est une question à se faire, si les talents, les bonnes et les mauvaises inclinations que l'homme apporte à la naissance ne seraient pas la suite des lumières acquises, des qualités et des vices recueillis dans une ou plusieurs existences précédentes. Y a-t-il une vie antérieure dont les éléments ont préparé les conditions de la vie qui s'accomplit en ce moment pour chacun de nous? les anciens le pensaient ainsi. Les dispositions innées, si différentes chez les enfants, les ont fait croire à des traces laissées par les existences antérieures dans le germe impérissable de l'homme. Dès les premiers jours où l'intelligence des enfants commence à paraître, elle dessine en effet chez eux, en traits confus , un sentiment général des choses qui ressemble à une réminiscence. D'après ce système , nul ne serait étranger aux éléments qu'il apporte en venant dans ce monde.

L'idée des peines et des récompenses se rencontre,

comme on voit , dans cette doctrine de palingénésie humaine. Les êtres ignorants ou dégradés qui n'ont pas su £aireéclore leur âme, rentrent dans le sein d'une femme pour y revêtir un nouveau corps et une nouvelle existence terrestre. Cette incarnation se ifait en vertu d'une grande loi d'équilibre, qui ramène tous les êtres au châtiment ou à la rémunération exacte de leurs œuvres.

Les races inférieures renaissent dans les races supérieures; c'est ainsi que certaines tribus de TOcéanie croient reconnaître dans les voyageurs blancs les âmes de leurs ancêtres qui viennent les visiter. Cette tradition obscure, jointe à un instinct naturel, dans les contrées habitées par les nègres ou par les sauvages du Nouveau-Monde , porte les maris les plus jaloux de leurs femmes, à les céder, et, qui plus est, à les offrir euxmêmes aux Européens , afin d'en obtenir des enfants supérieurs à ceux de leur sang. • ^

La renaissance dans l'humanité ne constitue toutefois qu'un premier cercle d'épreuves. Quand , après une ou plusieurs incarnations , l'homme a , pour ainsi dire , atteint le degré de perfection nécessaire pour un changement, il passe à une autre vie et recommence alors, dans une autre sphère, une existence qui nous est cachée , mais que nous pouvons néanmoins croire rattachée à celle-ci par les liens d'une solidarité intime. Qu'on nous permette une comparaison vulgaire : il en est de ces âmes grosses de changement, selon le langage de l'apôtre, comme de ces têtards qui nagent dans nos marais, et que la nature a prédestinés pour

une transformation ; il est nécessaire que ces animaux, aient acquis, sous l'action de la lumière et du soleil , un certain degré de maturité pour qu'ils se convertissent en grenouilles. Otez-leur telles conditions extérieures, tel degré d'avancement organique, et ce changement auquel ils sont promis n'aura pas lieu. Il leur faudra mourir et renaître sous leur première forme. De même ne peuvent passer à une existence supérieure, les morts qui n'apportent point les éléments nécessaires à cette autre vie.

La limite des progrès que l'homme doit avoir atteinte pour commencer un autre cercle d'épreuves , dans une autre sphère, nous est présentement inconnue; cette limite, la science et la {^ilosophie arriveront sans doute plus tard à la déterminer.

Qu'il passe à une existence ignorée ou qu'il recommence la vie sous les formes actuelles et visibles de l'humanité , toujours est-il que l'individu ne disparait pas tout entier de notre globe. Ce qui a vécu laisse une trace* Tout homme demeure présent par ses œuvres , par sa pensée écrite , par ses enfants , par le bieu et le mal qu'il a fait ou voulu faire. Il laisse d'ailleurs, en mourant, une poussière qui a été sienne et sur laquelle il a fait rayonner son intelligence , sa volonté. Que devient cette poussière? Elle se transforme ; elle sert à revêtir, dans toute la nature , de nouveaux germes en mal d'existence.

Tout en croyant à un principe immortel , esprit et matière , qui se dégage de nos organes en dissolution , nous avons un intérêt personnel à ce que le globe soit

ordonné, après nous, selon les lois de la Justice. La substance corporelle qui recouvre notre âme et nos organes indestructibles , étant restituée , après notre mort , aux éléments , aux plantes et aux animaux , sur lesquels cette substance avait été prélevée , flous laisserons quelque chose de nous dans toute la nature. D^oii résulte pour chaque homme en particulier le devoir de préparer sur la terre , à toutes les créatures végétales ou animales, des conditions meilleures d'existence. Ce n'est pas même un devoir, c'est un besoin , puisque si ces êtres souffrent , quelques-unes des parties qui ont été nous , souffriront en eux.

Cette matière que la mort dissout , et qui passe incontinent dans le creuset de la nature pour reprendre d'autres formes, retourne surtout à l'humanité. La plupart des molécules présentes dans nos organes ont habité les organes de ceux qui ont vécu avant nous. Dire quelle influence cette poussière, chargée de vitalité humaine , exerce sur les générations qui se succèdent , nous ne l'osons. Les deux amants , homme et femme, qu'attire l'un vers l'autre un fluide mystérieux* une insurmontable sympathie , un instinct tout-puissant et aveugle, ne seraient-ils, par hasard , que les parties d'un même tout? Serait-ce la même substance humaine , incarnée dans deux êtres de sexe différent , qui les pousse à se rechercher l'un l'autre , par une force d'affinité que la mort n'a pu totalement détruire? Nous le croyons. Ce tourbillon de poussière amoureuse les emporte dans un cercle d'attraction fatale. C'est dans ce sens-là que Tamour est un égoisme à deux.

De VétBBl Aeu bonmics après la niorf •

Ceux-là seuls renaissent dans la chair, qui n'ont point élevé le principe immortel de leur nature à un degré de perfection suflSsante pour raiaitre dans la gloire.

Occupons-nous maintenant de ces derniers , de ceux qui ayant accompli dans une ou dans plusieurs existences successives un premier ordre d'épreuves , se trouvent appelés à une vie différente de la nôtre. Quel est le théâtre de cette vie inconnue , qui suppose une nouvelle combinaison de la matière et de Tesprit?

C'est une idée très ancienne dont on retrouve l'origine dans les traditions des Celtes , nos ancêtres , que les morts, délivrés de leur enveloppe grossière, continuent d'habiter les régions élevées de notre globe , qu'ils assistent sous une forme invisible à nos luttes , à nos épreuves , qu'ils aident même de leur concours et de leur influence voilée les progrès du genre humain. Ils demeureront ainsi enveloppés dans la vie générale du globe jusqu'à la consommation dernière , c'est-à-dire jusqu'à l'événement prédit qui doit changer les conditions de notre planète et transformer toute la nature. Leur présence au milieu de nous ressemble à celle des dieux homériques ; mêlés à nos ré-

volutions , ils jouissent des événements et des résultats qu'ils ont préparés. La part d'action qu'ils prennent au mouvem^t de l'histoire n'est peut-être pas médiocre. Si la différence des organismes met entre eux et nos sens une distance matérielle , elle n'empêche point la communion des âmes. Il y a peut-être une secrète relation entre leur vie et la nôtre. Ils nous inspirent, nous conseillent. Jean-Jacques Rousseau, Robespierre , Saint-Just , continuent , sous une forme invisible , à suivre le sort des idées et des principes auxquels ils ont donné leur vie. Je ne crois pas que la vie future, quoique supérieure à la nôtre, soit exempte d'affliction et d'amertume. L'idée d'un purgatoire philosophique me semble inhérente aux conditions mêmes de notre nature finie , qui aura toujours besoin de se purifier dans la souffrance. Les mrorts puisent les motifs de leur joie ou de leur tristesse , soit dans les rapports nouveaux qu'ils ont contractés, soit dans les liens qu'ils conservent avec leur existence ancienne et avec le monde que nous habitons. Spectateurs, acteurs même dans ce grand drame d'idées et d'actions qui se déroule à travers les sièclei», ils participent à la vie éternelle de l'humanité.

Cette présence des trépassés , leur influence sur les destinées de notre globe , auquel ils demeurent attachés par d'indissolubles liens , tout établit entre eux et nous une continuité de rapports. Tous les peuples de la terre ont cru au pouvoir qu'exercent les morts sur les vivants. Bannie de la froide raison , cette idée se réfugie dans le sentiment , dans l'instinct , dans

les mœurs populaires. Les orientaux ne craignent que les morts de connaissance, ceux auxquels ils supposent des liens de nation ou de parenté. Les âmes qui ont eu pendant la vie des inclinations nuisibles , continuent , selon eux , à faire du mal après la mort. Le culte et les cérémonies religieuses, en usage chez presque tous les peuples, témoignent en outre de cette croyance qu'on soulaj^e les trépassés et qu'on vient en aide à la purification des âmes parles prières. L'Eglise entretenait par une communion spirituelle des rapports occultes et mystiques avec les âmes éprouvées dans l'autre monde et avec les saints du paradis. Ce qu'il y a de certain dans toutes ces pratiques, c'est la solidarité des âmes et des corps. L'humanité est un grand tout qui ne laisse détacher toutes ses parties qu'à la condition de les rejoindre et de les régénérer sans cesse.

Ces morts, réduits à l'état de larves, attendent que les germes des [êtres répandus dans toute la nature soient assez mûrs pour une rénovation générale des choses ; ils reparaîtront alors sous une autre forme , quand le globe, dont ils fécondent les éléments et les destinées , aura revêtu des changements prédits.

Leur vie est à cette heure une sorte d'incubation ; ils couvent dans le silence et dans une apparente inaction les germes de leur perfectibilité future.

Les changements qui auront lieu dans l'organisme régénéré seront solidaires des changements qui se feront autour de nous dans la nature. Ici bas , nous nous assimilons notre planète dans la mesure de nos instru-

menls et de nos facultés ; cette proportion-là suffît à nos besoins, à notre bien-être. Au-delà, ce ne serait plus même une perception, mais une souffrance.Tout mouvement de transformation dans l'homme et dans les sociétés en suppose un corrélatif dans Tunivers. Un accroissement de perfection dans nos facultés sensibles auquel ne correspondrait point un renouvellement dans l'économie présente de notre globe, loin d'être pour r homme un bienfait, deviendrait le plus intolérable des supplices. La forme de chaque être se trouve déterminée par Tensemble de ses rapports : les rapports changeant , la forme change. A un monde de matière, où l'esprit se montre enveloppé, il fallait des êtres matériels dont toutes les idées fussent couvertes par des sensations. En sera-t-il de même dans la suite des temps , quand le globe terrestre aura subi cette évolution finale qui doit ramener sur la terre tout ce qui a vécu? Non. De nouveaux fluides impondérables, dont l'action est jusqu'ici voilée à nos sens, transformeront en nous et autour de nous les conditions mêmes de la matière. Les êtres, acquittés delà vie, attendent, dans le silence et l'enveloppement , cette rénovation de la lumière et des autres substances géologiques pour se manifester de nouveau. Leur retour sur le globe sera une suite des changements survenus dans la nature. Notre monde est, d'après une figure théogonique, un œuf dont l'incubation n'est pas terminée; quand les parties qui n'existent pas encore auront paru, alors seulement viendra la consommation de l'homme et de ses destinées sur la terre.

La vie suppose un système de réparations naturelles qui embrasse à la fois les individus , les espèces et les mondes. L'idée d'une révolution matérielle, d'un cataclysme final qui doit changer la face de la terre et celle des sociétés, qui doit en outre amener la rénovation de tous les êtres créés, est écrite, comme nous l'avons vu, dans la tradition des peuples et dans les lois de la Providence. Ces afires d'un monde, cette agonie du globe et des sociétés, tout cela n'est qu'une répétition en grand de la mort chez les individus. C'est le passage de l'état présent à un autre état, une réformation de toutes choses. Après ce temps-là, les sociétés revêtiront de nouvelles lois, les êtres créés de nouvelles formes, l'humanité des destinées nouvelles. Je ne sais pas si , comme le dit l'apôtre , nos corps seront plus subtils que Tair ; mais ce que je sais , c'est que Tidée de la résurrection des êtres entraine celle d'un renouvellement dans les milieux extérieurs que ces êtres doivent peupler. Ce que j'affirme, c'est l'union perpétuelle de l'âme à des corps organiques ; ces corps se succèdent , s'engendrent les uns des autres, en s'appropriant aux formes constitutives des mondes que parcourt la perpétuité du mot dans ses existences successives. Le principe de la vie , étendu à diverses phases ou évolutions de renaissance , ne constitue toujours pour le Créateur qu'un seul et même être continué. Pour Dieu la durée d'un être ne se borne point, en effet , à cet intervalle de temps compris entre ta naissance et la mort : il embrasse tous les segments d'existence dont la succession forme , à travers les interruptions et les reprises, la véritable unité de la vie.

Lès destinées de rhumanité sont liées au globe terrestre , tant que ce globe durera ; les exiistences particulières se modifieront sur Texistence générale de noire planète, pendant toute la série des développements propres à la vie future ; quand cette série sera épuisée, le monde finira, sans doute, et le genre humain, transporté dans une autre sphère, continuera le cours de ses interminables progrès. Ici, mais ici seulement, commence à devenir plausible Tidée de la transmigration des âmes dans les étoiles. La science astronomique, dans Tétat actuel, ne comprend point la vie hors de notre planète. C'est qu'elle calcule sur les conditions présentes de la vie , lesquelles doivent être très certainement modifiées un jour. Les âmes , au sortir de notre globe, doivent -elles revêtir, de sphère en sphère , une existence qui nous est voilée, mais dont les éléments organiques iraient toujours s'appropriaiit aux caractères des différents mondes? La raison ici n'ose rien décider. N'oublions pas, seulement, que l'âme emporte toujours, d'une existence à l'autre, un germe matériel et qu'elle se refait pour ainsi dire elle-même plusieurs fois, dans cette interminable ascension de la vie , à travers les mondes , où elle recueille de ciel en ciel une perfection de plus en plus liée aux éléments éternels de notre personnalité croissante.

On voit , par ce que nous venons de dire , combien est gratuite l'hypothèse d'une félicité parfaite, succédant à la mort du juste. C'est vainement que le chrétien s'élance de toute son âme au-delà du temps, comme au-delà d'une limite qui le sépare du bien infini : il

aura beau faire , cette limite ne s'effacera pas d'un saut. Dieu mesure son intervention et son assistance à l'ensemble des états que l'homme doit parcourir dans une indéfiniment longue série d'existences. Le principe de la vie, quoique toujours persistant, va de modification en modification. L'être s*approche de plus en plus de la Divinité , sans y disparaître jamais , défendu qu'il est contre l'absorption par un organisme qui se développe toujours, mais qui n'en conserve pas moins les caractères inaltérables de sa personnalité. Un bonheur qui ne croîtrait pas aveo les éléments de notre sensibilité intime ne serait bientôt plus un bonheur ; un progrès dont nous perdrions le sentiment, ne serait plus un progrès.

Ce qui a manqué aux religions anciennes, c'est l'idée du progrès ; de là , chez les peuples de l'Inde , la croyance à une métempsychose aveugle; delà, chez les chrétiens d'Occident, le sentiment de l'immobilité dans le bonheur. Il existe, selon nous, des cercles d'épreuves dont les âmes sortiront successivement par la mort, et qui constituent les degrés d'une perfection toujours nouvelle. Le progrès est partout, le terme nulle part. Il est dans la nature de certaines âmes d'aspirer au repos absolu. Fatigués du monde qui les repousse et lesmeurtiit dans leur sensibilité délicate, les mystiques ont une tendance à ensevelir toute la nature en Dieu La raison ne peut admettre ce bienheureux anéantissement , cette disparition des êtres créés dans le sein du Créateur, ce nireupan qui est , suivant les idées indiennes, le terme de la félicité.

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