‹ De la vieillesseChapitre 3 sur 11 · SUITE DU TABLEAU · texte numérisé non relu

SUITE DU TABLEAU

La vieillesse est chagrine parce qu'elle se sait encombrante. Elle ne sert à rien ou à peu de chose et elle empêche un peu les autres de se livrer à leurs occupations utiles ou agréables. Elle est le personnage

Qui ne fait rien et nuit à qui veut faire.

Veut-on se promener? Il faut ou que quelqu'un reste à la maison pour tenir compagnie au vieillard, ou que tout le monde ralentisse le pas si on l'emmène. Le vieillard est le rémora de la famille. 11 faut manger très lentement à cause de lui et, à cause de lui, s'amuser avec une tranquillité voisine du silence, qui est mortelle à tout amusement.

De ta Vitittesse

11 faut parler bas quand il sommeille et parlsr très haut quand on lui parle; ou même quand on parle devant lui ; car, quand on parle ; nsuffisamment haut pour ses oreilles, il croit qu'on lui cache quelque chose. En un mot il faut se régler sur lui ; il est la norme de la maison en raison même de ses infirmités, et ce qui devrait, en droite raison, le mettre hors, le met au centre.

En vérité il faut l'imiter, lui dont aucune façon d^être n'est, à tout prendre, de bon modèle.

11 sent tout cela, et, s'il a bon caractère, il ne se borne pas à en souffrir; il cherche à éviter que tout cela soit. 11 se fait petit, mince, exigu, nul. Mais alors on le trouve renfermé, concentré, sournois, taciturne, morose, de compagnie difficile et de mauvaise humeur. C'est à cause de son bon caractère qu'on le juge de mauvais caractère, et meilleur caractère, il a, plus on l'estime de caractère mauvais et plus il s'efforce d'être conciliant,

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plus on le déclare insociable.il a un rôle à jouer qui n'est pas jouable.

11 en conclut qu'il faudrait quitter la scène et c'est une conclusion mélancolique et une perspective désagréable du dénouement. Le suicide est rare chez les vieillards ; mais l'intention du suicide, le rêve du suicide est très fréquent chez eux, 11 est rude, en effet, de se sentir, non seulement « poids inutile à la terre », mais fardeau lourd à ceux qu'on aime et qui en vérité vous aiment, mais gémissent un peu sous le faix.

Et je n'ai parlé que des vieillards bien portants. Que dire de ceux qu'il faut soigner, et tous presque en sont . là ? Ceux-ci ont les pires douleurs morales ajoutées à leurs douleurs physiques. Ils comprennent qu'il faut de l'héroïsme ou plutôt une manière de sainteté pour ne pas les avoir à charge et leur reconnaissance est infinie ; mais mêlée d'une pitié qui est douloureuse, et d'une horreur d'eux-mêmes

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qui est crucifiante. — «Mourir avant d'être à charge à ceux qui m'entourent, pour ne leur laisser qu'un souvenir agréable, c'est tout ce que je demande à Dieu », me disait une charmante femme que Dieu a, à peu près, exaucée. — Le plus grand châtiment qui puisse nous être réservé, ce n'est pas d'être supplicié, c'est d'être un supplice ; et un supplice pour ceux à qui vous voudriez épargner non seulement toutepeinc, mais l'idée même de la douleur.

Le biais qu'ont pris les panégyristes de la vieillesse est assez naïf; il consiste à nous parler de vieillards qui ont conservé toute leur santé et toutes leurs facultés intellectuelles et qui sont seulement un peu alourdis ; il consiste donc à nous mettre sous les yeux des vieillards qui sont les hommes de quarante-cinq ans. Nul doute qu'ils ne soient, non seulement présentables, mais enviables. Il y a sans doute de ces vieillards-là. On demandait à Fontenelle à quel âge

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il avait été le plus heureux. 11 repondit : « De soixante à quatrevingts ans. A cet âge on a sa position faite. On n'a plus d'ambition ; on ne désire plus rien et l'on jouit de ce que l'on a semé. C'est l'âge de la moisson faite. » On lui répondait:

« Que d'hommes sont morts avant d'avoir atteint la saison du bonheur î » D'Aubigné disait, évidemment d'un accent sincère :

Voici moins de plaisir ; mais aussi moins

[de peines ; Le rossignol se tait, se taisent les syrcnes; Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les

[fleurs ; L'espérance n'est plus, bien souvent

|trompcuse.

L'hiver jouit de tout : bienheureuse vieil-

[lesse, La saison de l'usage et non plus des

[labeurs.

11 y a eu des vieillards tels, assurément; mais parce qu'il y en a eu qui ont été de la sorte, en conclure que la vieillesse est chose délectable, c'est croire que tous ceux qui prennent des billets à la loterie

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gagnent le gros lot. Vraiment l'étudiant de Gœthe est plus raisonnable, qui prétend qu'à tout homme qui passe trente ans, il faut lui rendre le service de l'assommer.

11 exagère: mais encore il raisonne mieux que le de Senecbule.

Ce qui console quelques vieillards un peu bornés, c'est qu'on les envie. Ils sentent ou croient sentir que plusieurs en les voyant, les regardent comme des privilégiés et se demandent avec un peu d'espoir, si eux-mêmes sont inscrits sur la même liste de privilèges. —«Je n'arriverai pas jusques-là, quelques vieillards croient lire cela dans les yeux de ceux qui les regardent et ils se rengorgent et se regaillardissent.

Tant mieux, certes, pour eux ; ils n'ont pas tant de joies ; on peut leur laisser celle-ci. Mais ils se trompent. On n'envie point le vieillard, on s'en étonne. 11 est un phénomène insolite ; il est une hyperbole un peu bizarre de la nature: il y a de l'impertinence

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dans son cas. C'est le sentiment général que quelqu'un a exprimé ainsi : « 11 ne faut rien exagérer, pas même la vie. » Si tant est que quelqu'un les envie, les vieillards sensés devraient répondre : « 11 n'y a pas de quoi. Attendez d'y être pour savoir s'il est bon d'y être venu. »

11 en est même chez qui cette erreur sur l'avantage de vivre longtemps ravive la blessure d'avoir trop vécu et qui souffrent davantage de la vieillesse pour l'avoir prisée, comme les hommes parvenus aux grandes situations sourient avec amertume de voir qu'on les croit heureux et, sinon souffrent davantage, du moins sont rappelés ainsi au sentiment de leur malheur.

D'autres enfin, très délicats, sont irrités de l'injustice de la survie et d'être prolongés aux dépens, pour ainsi dire, de ceux qui sont arrêtés avant le milieu de leur course: « Dire que tout homme, écrivait Joseph de Maistre, qui passe quarante ans,

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vole à quelqu'un les années qu'il vit ! Ah ! le triste monde ! » Cela est un peu bien pessimiste pour un chrétien ; je le reconnais ; mais il y a bien quelque chose de cela dans la tristesse des vieillards généreux qui voient mourir un jeune homme.

11 y a comme un trouble secret de la conscience et comme un scandale de la raison. La mort d'un jeune homme est pour un vieillard quelque chose comme un remords.

La vieillesse est chagrine, invinciblement, surtout parce qu'elle se sent ridicule. Je dirai en altérant un peu les vers célèbres de juvénal :

7Vi7 bahet infetix scniuin crudelius in se Quant quod ridicuJos homines facit.. .

Tout vieillard est ridicule et se sent ridicule à moins qu'il ne soit complètement imbécile, ce qui du reste est le cas le plus fréquent ; mais encore ceux qui ne se sentent pas ridicules, ont bien quelque soupçon qu'on les voit tels, ce qui pour leur paraître insensé, ne

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laisse pas de leur être désagréable.

11 est incontestable qu'ils le sont.

Le ridicule du vieillard tient à ceci que, n'étant plus un homme, il fait tous les gestes d'un homme, avec une imperfection très manifeste et une gaucherie éclatante. De là, une discordante continuelle et la discordance est l'élément même, le principe du comique. Harpagon amoureux est le personnage le plus follement comique qui se puisse, parce qu'il manifeste cette double discordance d'être amoureux d'une jeune femme quand il est vieux et d'être amoureux quand il est avare, alors que tout amoureux doit être prodigue. Il fait donc les gestes de l'acte qu'il lui est défendu d'accomplir et de là la discordance qui excite le rire. Tout vieillard en est là plus ou moins, et surtout plus.

Le vieillard est le singe de l'homme.

L'homme agit; le vieillard se donne un mal énorme pour sembler agir ; l'homme parle et rien n'est comique comme ce glapissement par lequel

le vieillard se donne à lui-même l'illusion de la parole ; l'homme marche, le vieillard se traîne ; l'homme lutte, le vieillard s'irrite; l'homme aime, le vieillard s'excite ; l'homraeveut, le vieillard est volontaire ; l'homme vit, le vieillard, avec d'immenses efforts qui veulent dissimuler l'impuissance et qui la révèlent, fait semblant de vivre. La vieillesse est une comédie continuelle que joue un homme pour faire illusion aux autres et à luimême et qui est comique par cela surtout, qu'il la joue mal.

Le pire (et le meilleur au point de vue du comique) c'est qu'il croit la jouer bien et mieux que les autres, sous prétexte qu'il en a l'habitude. Mais c'est ici que se vérifie très bien une théorie, contestable du reste, de M. Bergson.

M. Bergson est persuadé que l'élément essentiel du comique est l'automatisme, qu'une action est comique, qui, au lieu de manifester la volonté libre, manifeste l'orga-

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nisme, physique ou intellectuel, ramené au mouvement automatique ; et manifeste, ramené à l'automatisme, un organisme qui devrait être libre. Un pantin n'est pas comique considéré en soi ; il n'est qu'un mécanisme comme un autre ; il est comique considéré comme un homme, parce qu'alors il fait automatiquement des actes qui devraient être gouvernés par la volonté.

Supposez un instant le libre arbitre n'existant pas : tous les hommes (rien n'est plus vrai) deviennent immédiatement burlesques et le monde est, pour qu'on se torde de rire en le regardant. Un Napoléon considéré comme agissant automatiquement est un gigantesque guignol.

Le sérieux, la considération, l'action, l'admiration sont impressions de spectateur voyant agir une force libre ; la joie malicieuse, le haussement d'épaules, l'hilarité sont gestes d'un spectateur voyant agir en mécanique des êtres qu'il croyait libres, qui se croient libres et qui

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ne le sont pas. On est sérieux aux pièces de Corneille, ctez la pitié, on rirait aux pièces de Racine ; et, en effet, tout le monde convient que les pièces de Racine sont des comédies, seulement, des comédies qui finissent mal et qui, s'annonçant comm.c devant mal finir, excitent la pitié, s'empêchent elles-mêmes, très habilement, d'être comiques.

Or, en admettant cette théorie, où, en tout cas, il y a beaucoup de vrai, le vieillard est comique, d'abord par la discordance que j'indiquais plus haut, ensuite parce qu'il est automatique au suprême degré. 11 se répète ; il fait automatiquement ce qu'il faisait librement autrefois. 11 est le pantin de ce qu'il fut jadis.

Automatisme son radotage, son rabâchage, les histoires qu'il raconte pour la centième fois, avec le sentiment, en vérité très singulier, qu'il les raconte pour la première et l'impossibilité, bien étrange aussi, où il est de ne pas les raconter.

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Automatisme son langage, toujours composé des mêmes formules et où certains mots, caractéristiques d'une sorte de cristallisation cérébrale, reviennent sans cesse. Automatisme son costume toujours le même, sa coiiTure toujours identique, alors que les éléments pour la faire manquent de plus en plus et que la raison serait précisém.ent de la changer selon les indications de l'âge ; automatisme la répugnance à changer de logement, d habitude, de genre de vie : automatisme (en partie ; car là, il y a aussi la répugnance à avouer et à s'avouer une impuissance) l'obstination à faire encore, à faire toujours, un métier pour lequel on est devenu im.propre.

Le vieillard répète ainsi, en gestes machinaux, sa vie d'autrefois, par conséquent la parodie, la tourne au comique, la tourne à la farce, un peu groteste, un peu lugubre, et devient l'objet soir de la raillerie, de la gouaillerie, soit d'une pitié où il entre beaucoup de raillerie

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encore et qui n'est même que la raillerie, habillée, par courtoisie, en condescendance.

Rien de plus vrai que le mot de Diderot : « Voltaire à soixante ans est le perroquet de Voltaire à trente. » Les hommes ne se partagent qu'en deux catégories : ceux qui sont les perroquets des autres et ceux qui sont destinés à être les perroquets de soi-même. On ne peut souhaiter que d'être de la seconde classe ; mais il faut toujours en arriver au psittacïsme.

PASSIONS SENILES

La vieillesse n'a-t-elle donc pas son originalité ; et par exemple ne substitue-t-elle pas aux passions qu'on avait jadis des passions nouvelles, l'avarice à la prodigalité, la timidité à l'audace, la patience à l'irritabilité, ce qui, tout au moins fait qu'elle échappe à l'automatisme et à l'imitation de soi-même ? — J e ne crois pas ; je ne crois guère. Nisard a un mot tout au moins intéressant :

« L'âge nous enlève nos passions, ou rend ridicules celles qu'il nous laisse. » 11 rend ridicules celles ou'il nous laisse; c'est incontestable.

Qui n'a pas I esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Le vieillard amoureux, le vieillard

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ambitieux, le vieillard batailleur, le vieillard mondain et en un mot le vieillard qui se croit en vie, amusement éternel des jeunes gens, des femmes et des satiriques. La raison de ce ridicule, c'est Vineptia, au sens bien étymologique, la disproportion des moyens au but, la folie de la grenouille voulant être bœuf.

Mais la vieillesse, d'une part, nous « enlève-t-elle » nos passions; d'autre part, nous en donne-t-elle de nouvelles qui remplacent, avec quelque avantage, en somme, c'omme plus appropriées, les anciennes? Je ne crois pas.

Toutes les passions s'envolent avec l'âge.

Je ne crois pas. Elles se dissimulent par une sorte de pudeur, quelquefois ; ou elles s'émoussent par une sorte de fatigue ; mais elles restent. » Nous recommençons toujours à vivre », dit Montaigne et nous ne vivons que par les passions qui nous sont innées. A la veille de la mort, comme dit Horace :

D* ta Vieillesse 4 1

Tu seconda marmora

"Locas sub ipsum fumus et. seputcri

Immemor, struis dcmos.

« La sotte clicse qu'un vieillard abécédaire », dit Montaigne. Ils le sont tous, en ce sens qu'ila sont encore ù l'école de leur premier maître, qui estleur passion maîtresse.

L'amoureux sera toujours amoureux et « le seul changement que je trouve à la chose » c'est qu'il sera amoureux ridicule ; l'ambitieux sera toujours ambitieux et, en vieillissant avec une sorte d'impatience et d'inassouvissement ; le mondain de même et avec une sorte d'application tenace et d'acharnement incoercible. La vieillesse «n'enlève»

pas les passions; elle les enfonce; elle fait peut-être leur feuillaison plus grêle, mais elle fait leurs racines plus fortes. Elle les émousse, il est vrai ; mais ce n'est pas les affaiblir pour le sujet, pour celui qui les éprouve. Alontaigne encore a bien dit cela: « Je trouve que ma raison est celle-même que

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j'avais en l'âge licencieux, sinon, à l'adventure qu'elle s'est affaiblie et empiréc en vieillissant ; et trouve que ce qu'elle refuse à m'enfourner au plaisir, en considération de l'intérêt de ma santé corporelle, elle ne le ferait, non plus qu'autrefois pour la santé spirituelle. » Ce n'est donc pas vertu ; c'est vice lassé ; et « pour se voir hors de combat, il ne se ferait estimer plus valeureux. »

Ces passions écachées n'en sont pas moins passions lourdes et grièves et si elles ont perdu leur pointe, elles n'ont rien perdu de leur poids.

Elles sont seulement plus douloureuses au cœur débile qui les contient : « Nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons et en pis.» En pis, parce qu'ils s'aigrissent du dépit de ne pouvoir se satisfaire et du ridicule qu'à se satisfaire à demi, ils encourraient et seraient certains de recueillir, p' Corneille, amoureux tardif, a fait^magnifiquement cet aveu par la bouchej de son vieillard ^Martian,

dans Pulchérie ; car on sait par FontcncIIe que Martian c'était Corneille lui-même.

J'aime et depuis dix ans ma flamme et moit

[silence Font à mon triste cœur égale violence : J'écoute la raison, j'en goûte les avis Etles mieux écoutés sont les plus mal suivis. Cent fois en moins d'un jour, je guéris et

[retombe; Cent fois je me révolte et cent fois je suc-

jcombe; Tout ce calme forcé que j'étudie en vain. Près d'un si rare objet s'évanouit soudain.

Pour ne prétendre rien, l'on n'est pas moins

[jaloux ; Et ces désirs qu'éteint le déclin de la vie N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie Quand on est d'un mérite à pouvoir faire

[honneur.

Que le moindre retour vers nos belles années Jette alors d'amertume en nos âmes gênées! M Que n'ai-je vu le jour quelques lustres

[plus tard, Disais-je ; en ses bontés peut-être aurai s-jc

[part,

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