VieilUsse
Si le ciel n'opposait auprès de la princesse A l'excès de l'amour le manque de jeunesse De tant ettant de cœursqu'il forceàl'adorer Devais-je être le seul qui ne pût espérer?» J'aimais, quand j'étais jeune etnc déplaisais
[guère ; Quelquefois de soi-même on cherchait à me
[plaire; Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé; Alais, hélas, j'étais jeune et ce temps est
[passé ; Le souvenir en tue et l'on ne l'envisage Qu'avec, si je puis dire, une espèce de rage; Onlerepousse.on fait centprojets superflus ; Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce [d'autant plus ; Et ce feu, que de honte on s'obstine à
[contraindre Redouble par l'effort qu'on se fait pour
[l'éteindre.
Je m'attachais sans crainte à servir la prin-
[ccsse.
Fier de mes cheveux blancs et fort de ma
[faiblesse ; Et quand je ne pensais qu'à remplir mon
[devoir.
Je devenais amant sans m'en apercevoir.
Alon âme, de ce feu nonchalamment saisie. Ne l'a point reconnu que par la jalousie ; Tout ce qui l'approchait voulait me l'enlever; Tout ce qui lui parlait cherchait à m'en priver;
De ta VieUteste
Je tremblais qu'à leurs yeux elle ne fût
[trop belle :
Je les baissai s tous, comme pi us dignes d'elle. Et ne pouvais souffrir qu'on s'eiaichit d'un
[bien Que j'enviais à tous sans y prétendre rien. Quel supplice d'aimer un objet adorable Et de tant de rivaux se voirie moins aimable: D'aimer plus qu'eux ensemble et n'oser de
[ses feux,
Quelques ardents qu'ils soient, se promettre
[autant qu'eux !
On aurait deviné mon amour parma peine...
Cette merveilleuse analyse de l'amour chez les vieillards, qui me dispense suffisamment d'en faire une, et où l'on trouve tout le sujet:
ardeurs réprimées, regrets de la jeunesse perdue, rage de l'impuissance, jalousie forlongée, honte et raillerie envers soi-même, doit nous avertir surtout que les passions, naissant du tempérament, mais étant entretenues par la pznséc, deviennent psychiques, qu'il n'y a par conséquent aucune raison pour qu'elles soient ôtées par l'âge ; que, selon le mot devenu proverbe, le châtiment de ceux qui ont trop aimé les
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femmes est de les aimer toujours, par cette simple raison que, comme a dit Stendhal : « Seuls, les plaisirs dont on a joui avant trente ans, sont en possession d'agréer toujours. »
Et pour ce qui est de cette autre hypothèse, que la vieillesse remplacerait les passions du jeune âge par d'autres, il y a ici, que je crois, quelque illusion. La vieillesse, plutôt, donne une nouvelle forme aux passions d'autrefois sans en altérer le fond, et ce sont visages que l'on devrait reconnaître à travers le masque récent. Il n'y a pas de vieillard égoïste, a-t-on dit joliment ; il y a des égoïstes qui ont vieilli.
Et de même, il y a des envieux qui en vieillissant n'envient plus leurs aînés qui ont eu du succès, mais leurs contemporains et leurs cadets qui ont réussi ; des colériques qui ne se mettent plus en colère quelquefois, mais qui sont quinteux toujours ; des sociables qui ont besoin de société, mais qui sont désagréables à la société dont ils ont
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besoin ; des railleurs cjui n'osent plus railler, mais dont le silence méprisant est une raillerie. Montaigne dit : (( La vieillesse nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage, la vieillesse ne nous attache pas de rides ; elle laisse celles qui y étaient; mais elle les excuse.
Yl
L AVARICE SliNILE
— L'avaries, pourtant, succédant à la prodigalité, n'est point un défaut transformé, c'est un défaut à la place d'un autre. — Je le veux bien ; et encore ! Arrêtons- nous un instant à ce vice si particulièrement caractéristique, en tous les siècles, de l'âge dont nous traitons. La plupart des vieillards qui sont avares l'ont toujours été. J'ai connu des jeunes gens qui ne cédaient nullement en cela aux Harpagons les plus authentiques. J'en ai connu qui prêtaient à la petite semaine.
Tenez cela pour historique. J'ai vu mieux. J'en ai connu un qui empruntait à la petite semaine.
C'est un raffinement. Ayant remarqué qu'entre jeunes gens on se prête assez facilement un ou deux louis
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pour deux ou trois mois, il empruntait de temps en temps deux ou trois louis et il les mettait à la caisse d'épargne. 11 les rendait toujours ; mais quand il les rendait ils avaient poussé quelques rejetons.
Tout fait nombre. Que ces jeunes gens-là deviennent des avares sordides, cela va de soi. Aucun ne devient prodigue.
Quant aux prodigues qui deviennent avares, ce n'est pas renversement; c'est évolution. Le prodigue (sauf s'il l'est par charité) est un jouisseur ; c'est un homme qui veut profiter du bien de la vie ; qui veut que les biens de la vie ne lui échappent pas. L'avare n'est pas très différent. L'avare est un homme qui a peur de manquer, qui a peur que les biens de la vie ne lui échappent. Mais plus faible, ne pouvant compter reconstituer son trésor s'il le dépensait, il s'attache à ce trésor lui-même, comme représentant les biens dont il pourra avoir besoin à un moment
So De la Yieiilesse
donné. L'avare n'est donc, on peut n'être, qu'un prodigue affaibli, plus faible de moyen de produire et plus faible d'espérances. Il n'a pas en vérité beaucoup changé.
— Mais quelle est donc cette bizarrerie qui fait qu'un homme a « ce soin ridicule des richesses alors que l'usage en est perdu »
et, aussi, craint davantage de manquer à mesure que ce qui lui reste à vivre étant plus court, il a besoin d'une moindre fortune? Nous touchons au point. Le vieillard pourrait se dire: «j'ai dix ans à vivre, peut-être quinze. Ce que j'ai suffit pour trente. 11 me reste plus de provision que de chemin à faire; plus super est viaiici quam vice (Sénèque). Donc, point d'avarice.»
Mais se dire cela, c'esv considérer la mort et la considérer comme prochaine ; et c'est cela qui est impossible à la plupart des vieillards. Un raisonnement dans lequel entre la considération de la mort est trop pénible au vieillard pour qu'il le
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fasse ; parce qu'il ne le fait pas, il vit comme s'il devait sans pouvoir acquérir, vivre toujours.
Le vieil avare est un avare devenu vieux ou un prodigue qui a le même amour pour le bien de ce monde qu'il avait jadis, avec le souci, non plus d'acquérir, mais de garder ce qui permet de les acheter.
Pour tous ces défauts aggravés, tengrégés, déformés et se présentant sous une forme plus désagréable, se présentant en faiblesse impuissante et non plus en force victorieuse, et par conséquent en laideur et non plus en beauté relative, le vieillard prête à rire et la plainte de Montaigne est juste : « Nature se devait contenter d'avoir rendu cet âge misérable,sans le rendre encore ridicule.» Et en effet, s'il y a dessein, on ne comprend pas ce dessein, par où, de ce qui ne devrait n'être que pitoyable, la pitié est ôtée par le comi({ue ; et, de ce qui pourrait être fécond en bonnes leçons, l'autorité est ôtée par l'envie de rire.
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