‹ De la vieillesseChapitre 5 sur 11 · LA SUSCEPTIBILITE · texte numérisé non relu

LA SUSCEPTIBILITE

Or, ceridicule, le vieillard le sent sourdement et c'est ce qui le rend susceptible, ce qui le charge d'un nouveau défaut. Le vieillard est susceptible comnne un timide, comme un orgueilleux et comme un impuissant.Comme un timide, il a toujours peur que ses ridicules ne paraissent; car un timide est un homme qui vit sans cesse avec le senti ment, avec la sensation de ses ridicules et qui les voit comme s'ils étaient devant lui, les entend comme s'ils parlaient, les flaire comme une mauvaise odeur, les goûte comme une saveur amère et les sent sur lui gênants comme un habit mal fait. Le timide est un homme à qui Dieu n'a pas fait la grâce d'être taupe envers lui-même et de n'être pas aveugle au comique qui émane de lui.

Or le vieillard, eût-il été doué de

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la précieuse faculté d'être insensible à son ridicule, devient timide en raison de sa déchéance et en croit ce que les regards d'autrui ne peuvent pas s'empêcher de lui en dire.

Et il est susceptible comme un orgueilleux, ayant conscience de ce qu'il a fait, de ce qu'il a été, de la gratitude, qu'on devrait lui avoir et mesurant la distance qu'il voit entre ce qu'on lui devrait et ce qu'on lui rend , et surtout entre ce qu'on devrai t lui rendre et ce qu'on lui refuse; et cette distance ne peut jamais manquer d'être à ses yeux très considérable. D'autant que l'orgueilleux d'âge moyen peut toujours se dire :

(( On ne me rend pas justice ; mais on me la rendra » ; tandis que le vieillard orgueilleux se dit toujours qu'on n'a pas le temps de la lui rendre ou qu'il n'a plus le temps d'entendre les manifestations de la justice qu'on lui rendra. Rappelezvous le mot attribué à Talleyrand et aussi à Guizot:(( Chateaubriand sourd? C'est une illusion qu'il a. 11

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se croit sourd depuis qu'il n'entend plus parler de lui » ; et ce mot d'Edmond de Concourt vieillissant :

« 11 n'y a plus rien dans les journaux. » Les vieillards sentent moins ceci qu'ils n'ont plus rien, que ceci qu'ils n'occupent plus de place, et c'est ce rétrécissement qui les rend susceptibles. Ils le sont comme des refoulés qui sentent de tous côtés une pression les repoussant dans le néant et qui, froissés sur tous les points de leur être, réagissent de tous les points de leur être et ne sont froissés que davantage autant par eux-mêmes que par les autres.

Et enfin cette lutte, sourde ou vive, ne pouvant que les convaincre à toute minute de leur incapacité de la soutenir, ils ont cette « haine impuissante» dont a parlé La Bruyère, dont a parlé à son tour Stendhal, et qui est la forme aiguë de la susceptibilité. La susceptibilité pour être un aiguillon et un éperon, qui ravive la volonté de puissance et ramène à la lutte et dans ce cas, elle s'apaise

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dans l'espoir de sa revanche et dans l'ardeur à la chercher. Elle n'est dans le vieillard, elle ne peut être, que le désespoir morne ou, au moins, la résignation chagrine et c'est pour cela qu'elle prend pour forme la bouderie. Le vieillard boude comme les enfants, c'est dire qu'il se démet avec ostentation, qu'il donne avec affectation la démission qu'on lui demande pour faire honte à ceux qui l'ont demandée et puis l'acceptent, et pour leur donner ainsi peut-être, un chagrin compensateur de celui qu'il sent. Mais précisément parce que la susceptibilité est effet certain et signe éclatant de défauts ridicules, timidité, orgueil et faiblesse, elle ne fait le vieillard que plus grand objet de risée, de quoi il n'est pas sans s'apercevoir, ce qui avive ses douleurs et consomme enfin son supplice. Que déraisons pour sentir qu'on est une trèspetite chose risible!

11 n'est rien de plus dur dans l'humain cré-

[pusculc Que d'être d'heure en heure^un peu plus

[ridicule.

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