‹ De la vieillesseChapitre 6 sur 11 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

Peut-être est-il, non pas plus dur, mais tout autant, de se sentir dépaysé, désorienté, désheuré, exilé à l'intérieur, émigré. Savez-vous commentjosephde Alaistreappelait les émigrés? Il les appelait « ceux de la semaine qui vient », en patois savoyard : « Couid'îa semana cb'ven», c'est-à-dire ceux qui attendaient toujours la chute de Bonaparte pour la semaine suivante. Les vieillards sont des émigrés qui ne sont pas de la semaine qui vient, mais de la semaine qui ne reviendra pas. Us sont de leur temps, ce qui veut dire très énergiquement que l'on n'est jamais que du temps où l'on a été jeune. On reprochait à

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Barbey d'Aurevilly de s'habiller à la mode de sa jeunesse, ce qui est sans doute le moysn le plus certain pour paraître vieux et plus vieux que l'on est en effet. Le moyen contraire n'est pas meilleur et l'on rit d'un vieillard qui suit la mode dans son ajustement, dans sa manière d'être et dans les opinions qu'il exprime, parce qu'il y a toujours un contraste entre son vrai lui et le lui qu'il voudrait être et qu'il voudrait faire croire qu'il est. La vérité est qu'on date toujours, et qu'on porte sa date entre les sourcils, comme les amoureux, d'après les anciens, portaient à cet endroit un signe qui les faisaient reconnaître comme sujets d'Eros. On porte sa date et on la sent et tout est autour de vous pour vous la rappeler sans obligeance. Rien n'y fait, rien n'y remédie ; la date est indélébile . Toujours par quelque endroit elle apparaît et se laisse prendre. Certains sont ainsi faits qu'ils ne pe uvent souffrir d'être devancés et qu'ils

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soutiennent toujours l'opinion de la dernière heure, « le dernier cri », comme on disait il y a quelques années. Seulement ils ne sont pas de force à le pousser ou ils ne le poussent point avec l'intonation juste. « Suis-je assez radical, disait quelqu'un qui a eu vingt ans en i865, et socialiste et internationaliste?»

— « Oui, lui répondit un jeune homme; seulement vous êtes radicalsocialiste et internationaliste avec des arguments du centre gauche. »

L'accent n'y était pas. Chaque génération a son accent comme chaque pays.

Remarquez que les vieillards du XX"' siècle ont ce triste privilège d'être plus vieux que n'étaient les vieillards duXVIl^'.Tout allant plus vite de nos jours, on est beaucoup plus vite vieux et on ne le reste plus longtemps ; et qui n'aurait paru que grand-père en j 860 paraît trisaïeul en 19J0. Cela vous rendait-il très suranné d'être janséniste en 1690?

Point du tout,ou bien peu, je crois.

Ceci VOUS démode absolument, d'être patriote en 1920 et pourtant il n'y a pas vingt ans le patriotisme était encore bien porté et même obligatoire.Quelle figure voulez-vous que fasse un homme qui n'a pris à vingt ans aucune des habitudes de la locomotion de l'époque actuelle?

Il est comme un animal qui n'aurait pas les pieds conformés comme ceux de ses congénères. 1 1 ne marche pas comme ses concitoyens. Toute son allure sent l'étranger. Tout vieillard est un Persan ou un Huron.

« Comment peut-on être Persan ?

Comment peut-on être Huron? »

Tout vieillard est VTiomme à l'oreille cassée d'Edmond About qui avait dormi de 181 3 à 1859 et qui était stupéfait des changements survenus.

Seulement de 1 SSp à 1 9 1 o les choses ont été beaucoup plus vite et beaucoup plus de changements sont arrivés que pendant le demi-siècle précédent. Or, il ne peut y avoir chez le vieillard que soumission unpeu hébétée aux choses nouvelles,

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OU réaction énergique et morose contre elles, ou effort pour s'y ajuster ; et le premier est pitoyable et le second est plaisant et le troisième est ridicule et tous les trois sont très pénibles.

L'état le plus ordinaire du vieillard à l'égard du temps où il achève de mourir, n'est, à la vérité, aucun des traits que je viens de dire ; c'est un état d'étonnement, comme celui d'un être qui serait plongé et retenu dans une atmosphère qui n'est plus la sienne. 11 voit trouble, comme le plongeur ; il voit, mais ne distingue pas ; aul videf aut vidisse putat ; et le pays où il marche lui paraît le pays des Limbes. Le monde entier lui paraît lointain ; il en est séparé par quelque chose qui n'est pas l'espace, mais qui lui paraît être l'espace, parce qu'il :st le temps. Ces jeunes gens qui circulent, ces femmes qui passent, ces jardins qui fleurissent, ces monuments même, plus vieux que lui pourtant, lui paraissent

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choses et êtres parmi lesquels il revient, qui ne le connaissent plus, qui ne l'ont peut-être jamais connu, qui ne lui sont rien, auxquels il n'est rien, qui sont distincts, dont il est irrévocablement séparé et auxquels il ne se mêle pas sans je ne sais quelle indiscrétion, qu'il se reproche et que tout semble lui reprocher. 11 regarde le monde par dessus les clôtures, comme l'amoureux de Victor-Huçfo son ancien jardin.

Cette impression de distance est presque insupportable- 11 y a des moments où je ne comprends pas, n'était qu'il est excusé par l'hygiène, un vieillard qui a le courage de se promener. Aussi bien ils ne se promènent guère et volontiers restent enfermés dans leur cabinet, abrités du monde par l'entourage de leurs objets familiers, vieux comme eux, démodés comme eux, en pleine harmonie sourde avec eux-mêmes; quatre choses vieilles sont bonnes : vieux amis pour

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causer, vieux bois pour sechauflFer, vieux vins pour boire, vieux livres pour lire. Encore ai-je dit que les vieux livres sont décolorés parce qu'on n'y jette plus ses propres couleurs et qu'on « relit n comme on se répète, avec complaisance, mais avec ralentissement de la flamme; et ai-je à dire que les vieux amis ont pour vous le défaut que vous avez pour eux, celui de trop parler pour pouvoir écouter les autres ?

— Je n'ai aucune objection à faire aux vieux vins et aux vieux bois.

Toujours est-il que c'est dans cette retraite appropriée que les vieillards se confinent à l'ordinaire.

L'un disait: « J'y reste pour ne pas avoir l'air d'un portrait de famille descendu de son cadre. »

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