QUE LES VIEILLARDS SONT FACHEUX
Ceux qui se décadrent et se mêlent aux sociétés, quand ils ne sont pas, par leurs efforts pour dissimuler ce qu'ils sont, de « faux jeunes gens», espèce la plus haïssable du monde, ou des (( bénisseurs » qui disent toujours « oui », espèce qui serait plus supportable, si elle n'était furieusement fastidieuse, sont des semeurs. Ils font infatigablement le geste auguste. Ils se penchent sur cette terre qui ne leur demande plus que leur dépouille, pour y jeter le bon grain dont il est très vrai qu'ils abondent; mais qui, de leur main au sillon, se change en feuilles sèches comme l'or de l'ensorcelé.
Ils donnent des avis ; ils donnent des conseils.
Les uns les donnent tout »implement, d'abondanee de cœur, tout bruts et ils sont ceux que je désapprouve le moins. D'autres les donnent sous forme d'exemples.
Ils disent : « j'étais là, telle chose m'advint », d'où il faut conclure qu'il convient d'agir de telle sorte.
Vous y croiriez être vous-mêmes ; mais cela vous dépayse de telle manière qu'il n'y a pas grand profit pratique à tirer de là. — D'autres, qui sont spirituels, les donnent sous forme épigrammatique ou sous forme ironique et à contre fil. Talleyrand était admirable dans ce rôle qui convient assez au vieillard ; car il ap}.artient à ceux qui se détachent, sinon d'affecter, du moins de laisser apercevoir le détachement. Mais tout cela est toujours le conseil et si le conseil écrit est bien accueilli et, sinon suivi, du m.oins accompagné avec déférence, le conseil parlé est toujours un peu déso-
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bligcant. Il vient trop au conseillé sans intci-médiaire ; il ne s'apaise pas dans le canal ; il ne glisse pas de l'auteur au livre et du livre à vous.
11 tombe directement sur vous de tout son poids, quelque allégé qu'il puisse être par la forme qu'on lui donne. — D'autant plus que le livre, on peut le laisser, et que le conseiller direct ne vous laisse point. Le conseil parlé est toujours un rwi qui parle à un moi et je ne sais pas si le moi est haïssable, mais les moi se haïssent dès que l'un a seulement la mine de vouloir s'imposer à l'autre. Les vieillards donneurs de conseils auront beau dire : « si les vieillards ne donnaient pas de conseils, qui en donnerait?»
et avoir raison en le disant, ils seront toujours indiscrets en les donnant. On ne pardonne qu'à ceux qui ne les laissent échapper que quand on leur en demande et qui disent en souriant : « idque coaclus. » 11 est rare que les vieillards se bornent là et aient
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besoin qu'on leur fasse violence pour être ennuyeux; le Portée est un personnage mythologique. Beaucoup plus fréquent, fertile en arrêts, copieux en considérants, qui, entrant dans un salon, était gaiement annoncé ainsi par un de ses amis :
(( Messieurs, la Cour » — « Non, dit quelqu'un, le Conseil. »
PUERILITE SENILE
Par bien des points, comme on voit, par bien des aspects, la vieillesse ressemble à l'enfance. Comme Tenfancc la vieillesse est babillarde, susceptible, ombrageuse, boudeuse, jalouse, craintive et timide et prompte aux larmes, si elle ne l'est plus au rire. Comme l'enfance elle est dominée par la sensibilité plus que par le jugement; comme l'enfance elle a besoin d'aifection plus qu'elle n'en éprouve ; et, d'un seul mot, comme l'enfance elle est faible. De la naissance à la mort nous allons d'une faiblesse à une autre. Mais l'enfant a pour lui que sa faiblesse est aimable et le vieillard a comme lui que sa faiblesse est
fâcheuse. On sourit aux défauts de l'enfant et il faut se tenir pour ne pas rire des défauts du vieillard.
Sachons nous le dire, le vieillard est un enfant laid ; c'est proprement sa définition. Montaigne a une imagination excellente, qui suppose que Socrate a désiré la mort, parce qu'âgé de soixante-et-dix ans il voyait proche de lui le moment où seraient « engourdies les riches allures de son esprit » et « éblouie » la « clarté accoutumée » de son âme. Ce ne doit être qu'un avertissement aux hommes jeunes ou d'âge moyen d'avoir à donner, dum virent genua, tout leur élan et toute leur mesure. Montaigne encore dit très bien ceci, avec une fierté qui sent l'antique et dans une forme qui le sent aussi : « A toutes aventures, je suis content qu'on sache d'où je serai tombé. »