LE BON DE VIEILLIR
Les vieillards n'ont pas, cependant, « tout le malheur » et rien que du malheur, comme je me suis peutêtre trop laissé aller à le faire entendre. D'abord ils ont des joies négatives, pour ainsi pailler, des joies par manque de peine, qui ne sont pas à mépriser absolument. 11 est très vrai, quoi que j'aie pu dire, que la vieillesse apporte quelque fois, assez souvent peut-être, un certain apaisement. Ce n'est point du tout un bonheur que d'avoir moins de désirs, mais c'est une sorte de bien-être et il arrive à quelques-uns que dans la vieillesse ils ont moins de désirs ou des désirs amortis. Tous les vieillards ne sont
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pas des Martian ; et sans doute c'est une question de savoir si les tourments de Martian ne valent pas encore mieux que l'ataxie de Marc-Aurèle ; mais si l'on peut soutenir l'un, il est incontestable qu'on peut soutenir l'autre. Il y aurait un chapitre à écrire sur le mot mainknant.aOh ! maintenant î»
est le mot que répète le plus souvent le vieiliai-d sage; c'est le mot de la résignation ; c'est comme la devise du bon vieillard. On ne le salue plus; on ne le reconnaît plus ; on ne vient plus le voir ; il ne compte plus, « Oh î maintenant! » dit-il, c'està-dire: « qu'importe, pour si peu de temps qu'on aurait à jouir de ce que l'on voit qui vous laisse. » On ne le nomme plus conseiller municipal, ni ministre: « Oh 1 maintenant !» Ce qui serait grave à quarante ans est bien indifférent à soixante. ]1 croit s'apercevoir que les femmes ie courtisent beaucoup plus que trente ans auparavant, pour des motifs qui ne sont pas peut-êtix
tout à fait désintéressés. « Oh î maintenant », c'est-à-dire : « Ce n'est plus la peine de vous mettre en frais : et, n'y ayant plus de danger pour vous, il n'y en a plus pour moi, dont je me félicite; car, comme Sophocle, je ne suis pas fâché d'être à l'abri de ce tyran furieux. » — Sa gloire, s'il en a, décline et songeant à une jeune réputation qui s'élève, il dit: « Vlum oportel crescere, me autem minui » ; mais il ajoute : « oh ! maintenant î » c'est-à-dire : « il y a trente ans, comme cela m'aurait fait de la peine ! »
Toutes ces consolations sont des consolations et c'est-à-dire qu'elles sont douloureuses tout en étant douces et qu'elles ne sont douces qu'à proportion qu'elles sont douloureuses, puisque la consolation est le plaisir qui prend sa source dans la peine ; mais il n'est pas moins que la vieillesse est la condition même de leur efficace ; que, puisqu'elles n'auraient donné, pendant
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l'âge moyen, que leur côté douloureux, c'est donc bien à la vieillesse qu'elles doivent leur vertu calmante.
Et tous les vieillards n'y sont pas sensibles ; et il y en a pour qui le « oh ! maintenant ! » n'est que tragique et qui, dans la consolation qui vient de l'impuissance, ne perçoivent que l'impuissance même et qui, dans la consolation ne peuvent sentir que ce qu'il y a d'horrible à avoir besoin d'être consolé. ?<Aais il y en a aussi qui s'appliquent à ne sentir que l'allègemenî des soucis et des tracas, qui réussissent à le bien sentir, qui diront : u à d'autres le faix » et qui, différents du vieillard qui dit à la mort : « aide-moi à me charger » disent à la vieillesse :
« ivlerci à toi : tu me décharges. »
— Il dépend de l'humeur, de la volonté aussi, s'il en reste, que « oh ! maintenant ! » soit un cri de misère ou un soupir de soulagement accompagné d'un sourire.
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joies des vieillards l'amitié
J'ajoute que la vieillesse a même ses joies positives, ses joies réelles, qui ne sont pas seulement des procédés pour saisir ce qu'il y a de bon dans le malheur. Défions-nous du paradoxe ; mais ne croyons pas que c'en soit un tout à fait que d'assurer que le vieillard, s'il a un bon caractère et il s'applique à l'avoir tel, jouit plus qu'un autre des trois choses exquises qui sont l'amitié, l'amour... et la jeunesse.
Les jeunes gens connaissentl'amitié, les hommes d'âge moyen pas du tout, les vieillards, sinon pleinement, du moins beaucoup.
L'amitié des jeunes est une camaraderie, un compagnonnage, à peu près sans choix, plus vif
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que profond, très changeant, très variable, qui sent confusément qu'il a des raisons d'être peu durables et qu'aussi bien il peut être éternel qu'éphémère.
L'amitié des hommes mûrs n'existe pas ; elle est si rare, du moins, qu'on peut n'en point tenir compte. En cet âge on a des rivaux, quelquefois loyaux, quelquefois sympathiques et qui sympathisent ; d'amis point, d'hommes qui désirent autant vos succès que les leurs et aiment votre fortune autant qu'ils font la leur propre, point. Le combat pour la vie s'y oppose, qui met en conflit et heurte les uns contre les autres ceux-ci précisément qui pourraient être amis, étant proches. C'est l'âge où l'on sent vaguement des amis éloignés qui vous suivent avec intérêt, que l'on suit avec une certaine ferveur, que l'on ne connaîtra jamais et que, s'il advenait qu'on les connût, on aimerait moins, ayant quelque chose à en craindre, eux ayant quelque chose à craindre
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de vous. Ce sont amis ignorés et qu'il n'est pas mauvais, pour qu'ils vous restent amis, qu'on ignore, et à qui l'on dit obscurément : « mes amis, je n'ai point d'amis. » L'âge mûr ne connaît pas l'amitié. 11 ne connaît que le patronage et la clientèle. L'homme d'âge moyen a un patron et des clients ; il est protégé et protecteur ; il peut être protégé avec dignité et protecteur sans insolence et, s'il est tel, il connaît au moins l'ombre douce et agréable de l'amitié ; mais il n'est encore que protégé délicatement et protecteur délicat. L'amitié est plus que cela.
Le vieillard connaît l'amitié. II connaît l'amitié véritable, parce qu'il reçoit l'amitié désintéressée donne Tamirié impuissante. En l'aimant, on ne cherche pas sa protection ; en aimant, il ne la donne ni ne la recherche. La x;ieillesse est une pauvreté. De même que l'homme riche ne sait jamais s'il est aimé pour lui-même et que la
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jeune fille riche ne sait jamais si l'on est amoureux d'elle, de même Thomme pauvre et le vieillard sont les seuls qui soient sûrs que leur ami est leur ami. Je suis vieux : s'il m'aime, ce ne peut être pour aucune raison, si ce n'est que c'est lui et que c'est moi. Les vieillards le sentent très bien et que l'amitié est, non seulement une de leurs consolations, mais encore leur privilège. Ils aiment leurs amis vieux, et le plus souvent ce sont g^ns qu'ils ont aimés jeunes, auxquels ils ont été à peu près iudiiréi-ents, avec réciproque, dans l'âge moyen et qu'ils retrouvent, avec un grand charme réciproque, sur leurs vieux jours. Ils aiment leurs amis jeunes qui ne foisonnent pas, à vrai dire, mais qui se présentent quelquefois et qui sont toujours moins désintéressés que les vieux, ayant toujours quelque chose, auprès des vieillardss sinon à prendre, du moins à apprendre, mais qui ont encore un désintéressement relatif.
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Or cette amitié des vieillards, qu'elle s'attache à ceux qui les suivent dans la vie ou à ceux qui vont les accompagner dans la mort, est absolument pure, ne se mêle d'aucun espoir, ni calcul, ne compte pas, et par elle-même et sa propre cause et son propre but et par conséquent est délicieuse, parce qu'elle se couve en soi et se repose en elle-même. Elle est tout plaisir, si est vrai le mot de La Rochefoucauld, qui est sublime : « Le plaisir de l'amour est d'aimer. » L'amitié est pour le vieillard le cœur qui se donne et qui ne demande rien et qui prend son plaisir à se donner et il n'y a rien de plus doux que le regard du vieillard qui voit entrer chez lui son ami. On n'y voit ni la flamme dansante de la passion féminime, ni l'eau tremblante de la reconnaissance, spectacles cependant célestes, mais quelque chose comme une étoile qu'on verrait naître et s'épanouir.
L'amouv lui-même, non seulement n'est pas inconnu des vieillards, mais est, quelquefois, chez eux, une chose toute divine que les jeunes gens ne connaissent point.
11 faut bien s'entendre. Tous les moralistes, autant que les poètes comiques et satiriques ont dit, comme La Bruyère, que « le vieillard amoureux est une difformité de la nature » ; mais ils parlaient, comme moi-même plus haut, du vieillard amoureux d'une jeuoe femme, être pour lequel on n'aura jamais ni assez d'hilarité ni assez de mépris. Mais l'amour d'un vieillard pour une femme qui est à peu près de son âge et qu'il a aimée jadis, est une chose, non seulement respectable, mais toute pleine de plaisirs délicats, charmants et pro-
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fonds. L'ardeur violente des passions de la jeunesse n'approche pas des tendresses calmes, sûres et intimes, dans tout le sens du mot, des passions séniles.
Quelque amoureux qu'ils soient, les jeunes gens se sentent toujours un peu étrangers l'un à l'autre, un peu séparés par que] que chose. Ils le sont par la vie elîe-même, qui, en chacun d'eux, puissante, exaltée, bouillonnante, surabondante, ne laisse pas de dépasser le duo, de dépasser le foyer, de rêver un elle ne sait quoi, qui n'est pas ici, qui est répandu dans l'espace, qui flotte dans le vaste monde et à qui ici ne suffit pas. Le « soyez-vous à vousmême un monde toujours beau »
n'est point tout à fait pour les jeunes gens, quelque fidèle, dans le fait, qu'ils puissent être. Dans un couple jeune, il y a toujours deux personnalités. Dans un couple vieux il n'y en a qu'une. L'affaiblissement raème du désir concentre les amours et la fusion complète est l'effet de
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l'amortissement des forces expansives. On fait un seul moi avec deux moi quand les deux moi se sont apaisés, atténués, ramenés et quand du reste ils sont habitués de longtemps l'un à Tautre. Observez, comme on l'a fait mille fois, que deux vieux époux se ressemblent.lls se ressemblent parce qu'ils n'ont plus guère qu'un moi. Ici il ne faut plus dire : « parce que c'est moi, parce que c'est elle » ; mais : « parce que nous ne sommes qu'un. » Observez qu'à la douleur de voir leurs enfants s'éloigner pour former d'autres familles se mêlent souvent chez les vieux époux un secret contentement d'être ramenés à eux-mêmes et de s'appartenir désormais absolument. Ils se plaignent d'être quittés ; mais ils ne se plaignent pas d'être seuls. « L'égoïsme à deux » est chose de vieillards plutôt que de jeunes gens.
Chez les jeunes gens il y a plutôt deux égoïsmes qui s'entendent ; chez les vieillards un égoïsme qui se chérit en deux personnes.
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Cette fusion nepeutêtreobtenue, comme j'ai dit, que par l'effet d'une longue vie commune qui a écarté peu à peu tout ce qui faisait dissemblance et concentré toutce qui pouvaitunir.
On a vu pourtant des vieillards qui, ne se rencontrant qu'à la fin de la vie, s'unissaient et étaient heureux.
Ceci mériterait et voudrait toute une étude particulière. Brièvement, j'estime que ces vieillards étaient, en quelque sorte, unjsdavance par leurs ressemblances. Dans la jeunesse, les contraires attirent les contraires, peut-être, comme le veut Schopenhauer, par l'effet du vœu secret du génie de l'espèce, plutôt, à mon sens, parce que dans l'amour il entre beaucoup de curiosité. Dans la vieillesse, la curiosité est abolie, et la sympathie reste, qui est la tendance à s'unir à son semblable. Les vieillards qui deviennent amoureux l'un de l'autre sans s'être connus dans la vie, sont des semblables qui se devinent. Cela ofPre de très grandes chances de bonheur.
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Toujours est-il que les vieillards connaissent l'amour, soit comme rose remontante, de parfum moins capiteux,mais plus doux; soit comme rose d'automne rencontrée sur le tard, un peu languissante, agréable encore aux yeux et au cœur, dont on dit :
Une rose d'automne est plus qu'une autre
[exquise
et qu'on rend exquise, en effet, des soins qu'on lui rend, des cultes dont on l'entoure, des craintes mélancoliques dont on la couve :
Car sa beauté pour nous, c'est notre amour
[pour elle.
Et si les vieillards amoureux de jeunes femmes sont les plus malheureux des hommes et par conséquent les plus ridicules, les vieillards qui aiment femme de leur âge, sont peut-être ridiculisés aussi, car l'homme est bête, mais peuvent se moquer de ceux qui les moquent, connaissant ce qu'il y a dans l'amour non seulement de plus tendre, mais de plus attendri.