‹ De la vieillesseChapitre 9 sur 11 · LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE

Et enfin le vieillard jouit de la jeunesse, à quoi l'on ne songe jamais, et qui est cependant la chose du monde la plus véritable. 11 jouit de la jeunesse par le souvenir, plus qu'il n'en a joui quand il l'a vivait. Ce n'est pas toujours vrai, comme aussi bien tout ce que j'ai dit des joies de la vieillesse n'est vrai que pour quelques-uns. 11 y a des vieillards qui ne se retrouvent plus dans le passé et qui disent en se rappelant ce qu'ils ont été : « je ne puis pas me figurer que c'est moi.»

11 en est aussi qui ne peuvent évoquer leur passé qu'avec une douleur affreuse de s'en être éloignés et cette « espèce de rage »

dont parlait A'iartian, et aussi bien il faut savoir reconnaître que toutes les joies du vieillard, non seulement

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sont mêlées, comme toute joie humaine, mais sont plus mêlées que tout plaisir mêlé, et sont toujours sur la frontière de la douleur.

Mais enfin, beaucoup de vieillards jouissent de leur jeunesse par le souvenir,plus vivement, plus profondément surtout que quand ils la possédaient.

On a remarque que danstous les mémoires le meilleur est le commencement, à savoir les souvenirs d'enfance et de jeunesse. C'est que le vieillard a été ému, attendri et joyeux en les rassemblant ; c'est qu'il a été heureux de revivre.

A cet égard, la vieillesse est une renaissance. C'est une très pâle renais îance ; mais 'c'est une renaissance, charmante encore. Elle consiste à reparcourir à pas lents les chemins aimables que jadis on a parcourus trop vite. On n'avait pas, quand on était jeune, le temps de savourer la jeunesse ; on la buvait à longs traits ; la vieillesse a peutêtre été donnée à l'homme pour

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goûter la jeunesse à petits coups, « comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les Sens. » La vieillesse a peut-être été donnée à l'homme pour qu'il fût jeune deux fois et la seconde fois plus minutieusement, plus délicatement, plus amoureusement, plus gourmetlement que la première- Cette maxime est bonne et elle est du meilleur Martial :

Hac est Vivere bis, vita passe priore frui

et Montaigne, qui la cite, s'écrie avec raison : « Que les ans m'entraînent s'ils veulent ; mais à reculons !

Autant que mes yeux peuvent reconnaître cette belle saison expirée, je les y détourne à secousses ; si elle échappe de mon sang et de mes veines, au moins n'en veux-je pas déraciner l'image de la mémoire. »

11 faut en être certain, la jeunesse est bonne surtout repensée, surtout restituée par le souvenir avec un peu d'aide de l'imagination.

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Ainsi la réédifiait Goethe, écrivant non point ses mémoires, mais ses souvenirs embellis et poétisés sous le titre de « Vérité et poésie » ; et c'est-à-dire étant dans la vérité même, puisque, même sans être poètes, nous ne revivons point notre vie sans la voir telle qu'elle aurait pu être. Croyez bien qu'il faut appeler la jeunesse la préparation des souvenirs et qu'on n'a pas connu la jeunesse, quand on n'est pas devenu vieux.

Lamartine savait cela et à vingtcinq ans préparait ses souvenirs quand il écrivait :

Là, sans crainte et sans espérance, Sur notre orageuse existence.

Ramenés par ce souvenir.

Jetant nos regards en arrière, Nous mesurerons la carrière, Qu'il aura fallu parcourir.

Tel un pilote octogénaire Du haut d'un rocher solitaire.

Le soir tranquillement assis.

Laisse au loin égarer sa vue Et contemple encor l'étendue Des mers qu'il sillonne jadis.

AÏMER LES VIEILLARDS

Si ce port\-ait est exact que je viens de tracer de la vieillesse il faut avoir grande pitié pour elle, grands ménagements pour elle, grande douceur pour elle. Si, à beaucoup d'égards, le vieillard est un enfant, il faut le traiter comme un enfant.

Comme un enfant il faut le respecter ; comme un enfant il faut l'écouter et il faut lui répondre sans impatience ; comme un enfant il faut l'endurer; comme un enfant il ne faut pas le laisser seul ; comme un enfant il faut le protéger ; comme un enfant il faut l'associer à nos joies et ne pas l'associer à nos douleurs ; comme un enfant il faut le nourrir, s'il est besoin ; comme

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un enfant il faut le récréer avec le surcroît de joie que nous pouvons avoir en nous et simuler même cette joie si nous ne l'avons pas, ce qui du reste nous en donnera ; et comme un enfant il faut le bercer en chantant doucement jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Les analogies s'arrêtent là. 11 ne faut pas vouloir l'instruire, le redresser, l'amender; il ne faut pas lui montrer notre supériorité ; il ne faut pas le raisonner, si ce n'est, et rarement, avec ces raisonnements à lui : « Comme vous le dites si bien, mon père... » 11 faut acquiescer même à quelques-uns de ses défauts, à son excessive prudence, qui nous empêcherait d'agir, si nous l'écoutions absolument, mais à laquelle on peut faire quelques demi-concessions qui le plus souvent nous seront salutaires. Puisqu'il aime à donner des conseils, il faut écouter ceux qu'il donne, il faut lui en demander et, sans doute, le plus souvent, ne pas les suivre, mais

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attribuer devant lui aux circonstances le fait qu'on ne les a pas suivis. II faut le traiter comme un roi constitutionnel très aimé, que l'on vénère et qui règne et à qui on laisse, aussi souvent que possible, l'illusion de gouverner.

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