DE LA II I M
Une, cueillie ir oncle un r. Tant
l'a tout d< ux tro k du mouli
d< ch np.'., puis, ui1
aquiôter de son oût, elle I mai au
,n i un qui touchait à qui
trou pai al d'ac rd
li d et dès la première ta-
ri a i m miMi i Qén qui a d
s de e 3.
Le gai ion meunier est mort d'un. a< ai au
>urs de l'hiver, et Manine attend d'un y ? ■
l'aui la venue d'un nouvel enfant.
J'ai un réel contentement à me retrouver près d'elle. A la lueur d'une lampe pendue au ] ifond, je la regarde aller et venir dans la maison, où elle répa le ( ordre que nous venons de faire. Sa grossesse alourdit un peu ses mouvements, et ses sabots claquent mollement sur les dali . De temps en temps elle fait semblant de gronder Clémence qui ne veut pas s'endormir. Puis, après avoir ranimé le feu et fait chauffer pour moi un bol de lait, elle approche une chaise et s'assied auprès de mon lit.
Elle est elle-même si contente di ûr là
qu'elle se met à parler librement de toute chose. Son veuvage ne Fa guère changée, sa voix seulement est devenue comme craintive, mais son visage tout en largeur reste doux et a* ux, et elle continue de sourire en parlant.
Toujours nous avons été bonnes amies.
A l'âge de six ans, alors que mes parents m'avaient confiée à i. e R pour une ; /, longue
convalescence, c'est Manine qui s'était occupée
de moi. Elle m'emmenait partout oïi elle avait à faire, et il arrivait que nous passions des journées entières, aux champs, au jardin on à la rivière.
Ce qui me plaisait le plus dans les travaux de Manine c'était de suivre les dindes et les pintades qui se cachaient dans les haies pour pondre, et dont il nous fallait chercher et découvrir les œufs.
J'étais paresseuse le matin, et Manine me grondait souvent pour me faire lever, mais lorsqu'elle me disait : « Dépêche-toi, on va suivre une dinde », j'étais vite réveillée et vêtue.
Il fallait beaucoup d'attention et beaucoup de patience pour suivre la dinde. Elle s'en allait au nid sans se presser, caquetant et picorant de-ci, de-là, s'écartant même de la haie comme si elle avait l'intention d'aller en sons inverse, et faisant mine de rentrer à la basse-cour dès qu'elle s'apercevait de notre présence. Après des tours et des détours elle se décidait enfin è longer la haie, toujours caquetant et picorant, comme si de rien n'était. Et brusquement, elle disparaissait sans que rien pût nous indiquer l'endroit où elle venait de se nicher.
Manine en restait toujours stupéfaite.
— Elle a fondu sous mes yeux, disait-elle.
Elle s'asseyait sur l'herbe alors, tirait son tricot de sa poche et m'interdisait le moindre bruit.
Du temps passait, au bout duquel Manine se levait pour explorer la haie. Elle ne trouvait pas toujours ce qu'elle cherchait, mais il lui arrivait aussi de découvrir trois ou quatre beaux œufs bien cachés sous des feuilles sèches.
Il ne restait plus qu'à se rappeler l'endroit afin
DE l.\ Vil ; MOULIN 1
tller ran sr l non el i tuf, n i il : ii1 I n d< • de su pendre la dinde au nid, ' l'aba&donnail sur l'heure, et lout • dt à n t-
meie
Os urses du i me parai u-
antes que je de*\ ins vite able i le .l'a\ ais remarqué que les pinti it
les dindçs i ienl d caqueter lorsqu'elles approchaient de leur nid. Aussi, à ce mom tt-là, je lissimulais i mou mieux en redoublant d'attenbi< et je voyais la dinde ou la pintade ail* ger le cou, s'aplatir, et s'avancer à grands pas raidei vers sa cachette.
La première fois que je revins au moulin mon tablier plein d'œufs et que je racontai comment je m'y étais prise pour les avoir, oncle 1 unier rit de mon adresse, et dit :
Les enfants comprennent bien mieux que nous la malice des bêtes.
Ce soir, Manine et moi, nous nous plaisoûs au rappel de ces jours lointains, et la douceur que nous en ressentons, est comme un large écran qui nous cacl le jour présent et nous en fait oublier la tristesse.
Mes parents n'ont pas voulu attendre à demain pour repartir. Tous deux m'ont dit avant de regagner. la gare. « 11 n'est pas prudent de laisser s enfants seuls à Paris. »
Je n'ai pi essa; de les retenir, et je ne leur ai pas laissé voir le chagrin que mie causait leur départ précipité. Mais, lorsque le Iraiu qui les « -
portait commença de rouler dans la campagne, j
tendis loi tement l'oreille à la dure vibration
qu'il laissait derrière lui. 11 me semblait que mon père et ma mère tenaient le bout d'une chaîn solidement rivée à ma poitrine, et que c'était cette chaîne-là qui se tendait et vibrait si duremcn dans l'espace.
La nuit passa, lente et sombre. Au dehors rien ne bougeait, et dans la maison, Manine et Clémence dormaient d'un sommeil qu'on eût dit sans souffle. Au milieu du foyer, la cendre bien relevée enveloppait les charbons rouges comme pour les étouffer sans retour, mais de loin en loin, une étincelle vive s'en échappait. Elle restait fixe l'espace d'une seconde sur le fond noir de la cheminée. Et toujours je croyais voir une mystérieuse étoile brillant pour moi seulement, dans un ciel tout char d'orage.
Les carreaux i imposte s'éclairaient du jour levant, lorsque le sommeil vint enfin me fermer les yeux.
Le prinl mps va finir; plus rien n'est au repos dans la campagne, et déjà des deux côtés de la rivière les faucheurs couchent en longs and* ts r herbe fleurie des prés. Des femmes, des jeui filles et même des enfants munis de fourches et de râteaux secouent et retournent le foin sous le soleil, tandis que des hommes le chargent sur des charrettes qui l'emportent vers les granges du village ou vers les fermes avoisinantes.
Par le sentier qui longe la maison et r< tonte à la route, je vois revenir, le soir, les faneurs, silencieux et traînant les pieds, las d'une interminable journée de travail et de chaleur. Quelques-uns s'arrêtent au seuil de notre porte pour s'enqt nv de ma santé, et toujours je ressens de l'hi dliaion à être vue couchée comme une paresseuse.
A cause de la fenaison, Manine n'a gx e le i ips de s'occuper de la petite Reine, qu'elle a mise au monde le lendemain même de mon arri Le\ avec le jour, elle change en hâte les langes de l'enfant, approche le berceau de mon lit, et i va ce mt aider la e Rude au moulin, pon-
revenir plus vite encore aux heures de la tétée. Malgré la gentillesse du bébé qui commence à me sourire et me connaître, malgré la gaieté bruyante de Clémence, je m'ennuie de l'absence de Manine. Je m'ennuie même si fort qu'il m'arrive de descendre du lit sans tenir compte de la défense qui m'en est faite. Je le regrette vite, car dans ma hanche, le chien hargneux veille...
Les après-midi me sont moins pénibles; bien installée dans ma longue voiture où il m'est possible de m'adosser un peu, je couds des pièces de layette pour la petite Reine. Manine manque d'argent pour acheter de l'étoffe, aussi, je taille brassières et petites robes dans de vieux jupons de diverses couleurs que j'assemble démon mieux. Clémence qui est déjà coquette se moque de ces vêtements disparates et méprise sa petite sœur comme une poupée mal habillée. Sa poupée à elle est vêtue de dentelles fines et de satin rose, et elle ne supporterait pas qu'il en soit autrement. Son désir de belles robes pour elle-même n'est pas moins grand, et de plus, sa beaut- i venir lui cause un véritable souci. Elle m'en parle à tout propos et si je ris de son insistance, elle se fâche et pleure. Souvent, assise à côté de moi, elle se regarde dans un bout de miroir qu'elle traîne partout avec elle, et, du bout de l'ongle, avec une inlassable patience, elle enlève une à une les petites parcelles de peau sèche que le hâle a brunie et fait craqueler sur son visage.
D'autres fois, attentive à ne pas froisser les dentelles et le satin de sa poupée, elle l'habille et la déshabille, sans un mot, interminablement.
DE i VILI.il M MOI LIN :
La pr< ence aine me fait moins I ute de
puis que Mme derre \ nt pas ■ r aprèi midi moi.
Madame Lapierre est une jeune femme iniirmi venue à la Haie quelques ann plu i ur le
conseil de mes parenl qui l'ont connue à
uai: i n'est pas i r<\s «Moi tée de la nÔ1 , et ï s idant de ses deux béquilles, elle réusi à faire le chemin, s ls trop de fatigue. Bile fc toujours ac mpagnée 'le son petit garçon, qu'elle appelle Jean, un bambin de sept ans, si parfaî de corps et de visage qu'il est difficile de lui comparer un autre enfant. J'en suis un peu jalouse pour nos jumeaux, que je trouve cependant d'une beauté surprenante.
Arrivée auprès de moi, Mme Lapierre jette ses béquilles à terre avec un geste de lassitude, comme si au lieu d'un soutien elles étaient pour elle un fardeau écrasant. Ce sont pourtant des béquilles bien tournées et faites d'un bois léger. Le petit Jean les ramasse et les pose en travers de ma voiture, et comme pour encourager sa mère à la patience, il lui dit :
Lorsque je serai grand, maman, je t'en achèterai des tout en or.
Ces visites de Mme Lapierre déplaisaient fort à tante Rude, qui m'a tout de suite avertie que J* enfant était sans père et la mère sans mari.
Je ne vois rien de répréhensible à cela, comme i L'air de le penser tante Rude, et la compagnie de Mme Lapierre me devient de jour en jour plus a. in bl e.
Janine est sûrem< t de mon avis, car aussitôt
qu'elle aperçoit la mi e et l'enfant, elle pouss< ta voiture sons le gros no t qui ombrage une partie de la maison et elle apporte pour Mme Lapierre sa plus b î chaise de paille.
One meunier fait bon vi ^e à la jeune fenv , mais tante Rude me demande souvent :
Qu'est-ce qu'elle peut bien te raconter pendant toute une après-midi?
Je serais bien en peine de le dire; nous n'avons pas de conversations suivies. C'est, entre nous, 1 plupart du temps des propos se rapportant à Paris que nous regrettons toutes deux. C'est, pour elle des projets touchant l'avenir de son enfant, e1 pour moi, l'espoir de voir arriver aux prochain vacances, les petits avec nos parents réconciliés jamais. C'est encore la lec re si intéressante des lettres de Firmin me tenant au courant de ce qui se passe chez nous, et des faits amusants qui arri vent journellement à l'école. Tout cela coupé de silences qui nous permettent de nous réjouir du babillage de Clémence et du petit Jean, du gazouillis infiniment léger de la petite Reine, du chant des oiseaux dans les branches du noyer, et nfin, des bruits de toutes sortes que font dans la campagne les hommes et les tes.
Et puis, pour occuper nos silences, il y a aussi le coteau d'en face. Sur ce coteau il y a les blés et les avoines se couchant et se redre rit sous la brise, et tout semblables à de merveilleux tapis lorés. Il y a i chemins qu'on ne voit pas mais 'ont on devine le tracé capricieux au passage d< harrettes. Il y a encore les troupeaux si paisibh et si lente à se mouvoir, qu'on peut croire q
l LE AU MOI i 2
! le c lui-môme li 1 1 dép] i. I m
to , il y uliii à vent- Ce ni in
forme ■■ Ion ir ou oom t.
boujoui il al tire nol re ai ntion. J 1 »s u n os, il d< si
oeri ; il ve il de ir ! ita Ql Ij
b de Lt l'él lue « De pf, on i »i1 que le haut du coi
on le <lf\ ine tout fi uissanl de crainte devant espace d ouvert qu'il lui faut fra r pli vite.
Par grand vont, le moulin a toute notre pil tant ses gestes désordonnés semblent appeler au secours. Mais lorsque par vent doux, il ouvr< toutes grandes ses ailes blanches au soleil, nous ne le perdons pas de vue, nous attendant toujours l le voir quitter la terre clans une envolée pleine d'orgueil.
Vers la fin de juillet ma mère me prévint que les enfants passeraient leurs vacances à Paris. Il fallait éviter les grosses dépenses, disait-elle. Au surplus, elle espérait que les enfants se maintiendraient en bonne santé en allant jouer tout le jour au Jardin des plantes assez proche de chez nous.
Ce fut pour moi une bien mauvaise nouvelle.
Une lettre de Firmin arrivée peu après, m'enleva une partie de ma peine en me faisant rire. Il disait :
« J que m q t'a écrit, et je me doute
jue tu es eni i de pleurnicher, parce que
les filles, ça pleure tout le temps, même quand on
ne leur tire pas les cheveux. Tout de même, de penser que tu pleures là-bas toute seule, ça me donne envie de pleurer aussi; alors, pour n'y plus penser, je t'écris. Voilà!
« J'ai d'abord à te dire que papa et maman sont toujours bien sages. S'ils na sont pas aussi gais qu'avant c'est parce que tu n'es pas avec nous, cela va de soi. Papa a repris ses sorties du soir comme au temps des disputes, mais c'est pour des travaux supplémentaires, afin de gagner plus d'argent. Maman m'a bien défendu de t'en parler, aussi, je le fais en cachette.
« J'ai aussi à te dire que les jumeaux font bien enrager la nouvelle femme de ménage. Moi je trouve que c'est bien fait, parce qu'à midi elle nous donne à manger des choses qu'on n'aime pas. Elle prétend que c'est pour faire des économies à nos parents. Oui, je t'en fiche! qu'elle leur fait de économies. Sais-tu qu'hier Angèle l'a vue mangerun fromage tout entier à son dessert. Si c'est ça q elle appelle faire des économies à nos parents. De ton temps, il y en avait pour toute la famille d'un fromage. Et encore, bien souvent il en restait. C'est comme pour le chocolat. Au lieu de nous donner comme toi une grosse tablette au nùter, elle nous en donne une toute petite. Je ne sais pas où elle les prend ces petites tablettes, je n'en ai jamais vu de pareilles chez les marchands. Elle doit les faire faire sur mesure. Aussi, Angèle qui a toujours faim de chocolat, m'a promis de se plaindre à maman. Moi je n'oserais pas, tu le sais
bien.
« Je vais iore te confier un secret. Angèle a
m i \ ii LE VU MOU] IN
u onté uni joli pi re ô la Vier ifîn qu aous a< i rde la grâa d'aller passer nos u moulin. Je r< la pi re a elle toui li •s pour que ça i « A bienl ôl ma grande ; œur,
< ! on FlRMIN. '<
I n\ jolie prière d'An Je ne fut pas exauc <J la Vi< l'été passi ans apportu grande amé-
lioratioi non < at.
L'automne revenu avec ses pluies i obli e rester dans la maison et empêche ."Mme Lapier de venir auprès de moi. Aussi, certains jours, écrasée par l'ennui, je reste des heures entières sans mouvement, les mains croisées sous ma tête. Je repousse même la petite Reine que Manine se plaît à mettre dans mes bras en disant :
Tiens, Annette, prends ta fille.
Un désir violent, lancinant même, de revoir les miens m'est devenu un mal plus sensible que celui de ma hanche. 11 me semble qu'en me privant de Firmin et des petits pendant les vacances on m'a privée d'une chose nécessaire à la vie, et que je ne tarderai pas à en mourir.
Tante Rude qui ne peut supporter personne au repos m'apporte de la couture qu'elle retrouve souvent le soir telle qu'elle me l'a donnée le matin. C'est alors de sa part des reproches durs, et parfois sur un ton si élevé qu'ils attirent oncle meunier. Devant lui je laisse couler mes larmes. En devine-t-il la cause? 11 me parle surtout de sa f ame n 1 isant : « Tu sais, elle n'est pas méchante, elle est seulement autoritaire. Ses pa-
r its Font tellement gâtée! Et ce n'est pas sa faute si elle ne comprend rien aux enfants. »
Je ne réponds pas à oncle meunier. Je crains
le lui dire que si on a été trop bon pour tante
Rude, en retour elle n'est guère douce aux autres.
Les récoltes rentrées et la vendange faite, Janine dut se résigner à prendre un nourrisson de Paris. Les parents — de gros commerçants — offraient un bon prix, à la condition que l'enfant soit nourri au sein.
Il lui fallait bien gagner de quoi élever ses deux filles. La résignation lui fut pénible. Reine n'ayant pas six mois encore ne pouvait pas être sevrée. 11 faudrait lui donner le biberon tandis que le petit étranger prendrait sa place. Et Manine qui doit rester deux jours absente vient de partir, tremblante et affreusement tourmentée, quoique tani Rude lui eût assuré qu'elle saurait bien faire
cepter le biberoi la petite Reine.
Ainsi que je m'y attendais, à l'heure a (a tétée, tante Rude m'a laissé le soin de tenir sa promesse à Manine. Je ne voulus pas attendre le réveil complet de la mignonne pour approcher le biberon de sa bouche Elle le prit sans méfiance, mais à peine Veut-elle pressé qu'elle le repoussa et renvoya en pluie toute la gorgée de lait. Il y eut dans ses yeux subitement ouverts un étonnement indigné, et aussitôt elle se mit à crier comme jamais elle ne l'avait fait encore.
Tout le jour elle cria et repoussa de ses petites mains l'horrible chose qu'on voulait l'< liger à mettre dans sa bouche. Lasse et ennuyée,
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ait; ni le moi ulier du berceau,
■i les airs lents que j'imitais * Manine. Elle avait faim. S cris se I aient plus aigus à mesura qi soirée ançait, et peu à peu cela devint
ne \ table crise nerveuse qui tordit tout son petit corps. Je pensai alors aux convulsions, et je suppliai Clémence d'aller chercher du secours au moulin. Mais Clémence accroupie sur le pied de mon lit refusa en pleurant, car si elle était effrayée par I ris de sa petite sœur, elle l'était bien d; mt< ; à Fiel de traverser le jardin dans l'obscurité. Tout ce que je pus lui promettre « en pour » ainsi qu'elle avait coutume de dire ne put la décider. Dans mon impuissance à me déplacer moi-même, je fus prise de désespoir et me mis à pleurer an L. Et tout à coup Clémence me dit : Puisque tu es g nde, pourquoi que tu ne lui donnes pa . téter comme maman?
Je s ais que cela ne m'était pas possible, cepen-
ant je pensais que le simulacre pourrait calmer l'entai Et, tout en regrettant de ne pas posséder la belle noisette brune qui terminait le sein de
ianine, j^pproc. i la petite Heine ma poihine maigre e1 sans forme.
i) DE LA VILLE AU MOULIN
Elle se calma instantanémi t; mais, avec une adresse que je n'avais pas prévue, elle saisi i une mince partie de chair et l'aspira avec frénésie. C te succion me fit un mal atroce, on eût dit qu'on m'arrachait de fines lamelles de chair ayant leurs racines dans le fin fond du cœur. Pour échapper à ce supplice, j'essayai de repousser la petite Reine. Mais si elle cessa tout de suite la succion, elle garda entre la langue et le palais ce qu'elle venait de prendre et le retint aussi fermement que si elle eût des dents.
Elle resta ainsi à me regarder, et ses yeux grandement ouverts m'adressaient de tels reproches pour la supercherie que je me crus obligée de me défendre comme devant une grande personne :
— C'est ta faute! pourquoi ne veux-tu pas du biberon? Et, tout en pleurs, autant de la pitié qu'elle m'inspirait que du mal qu'elle continuait à me faire, je lui présentai le lait qui avait gardé toute sa tiédeur à l'abri de mon oreiller :
— Bois-le, ma Reine, puisque ta mère a emporté le tien pour le donner au petit garçon.
Elle eut une sorte de sanglot qui retroussa son petit nez, puis elle ouvrit la bouche, et, lentement, avec un dégoût visible, elle suça la grosse tétine de caoutchouc. Et lorsqu'elle eut vidé le biberon jusqu'à la dernière goutte, toute anxiété et souffrance oubliées, je l'embrassai longuement au front :
— Tiens, ma gentille, voilà ta récompense.
Elle soupira comme pour me faire savoir qu'elle
avait quand même du chagrin, et elle s'endormit avant que j'eusse pris le temps de balancer le berceau.
DE i .A VILLE U MOI I l % -
CJrn ice prit le départ de sa m d*iun tu1 mani . I ur sa petite sœur '-11' uta de
a iii ;i terre en demandant ;
Alo le petit garçon va boire toute 1 1 tét <le mai
Oui.
Et qu'est-ce qu il donnera, en pour, le petit garçon ?
— De I ni.
Elle passa les mains sur son tablier rapi< :
Alors, maman pourra m'en acheter un neuf!
Oui.
Elle énuméra tous ses vêtements, jusqu'à ses souliers, et lorsque j'eus répondu oui pour chaque chose, elle se mit à rire et à sauter joyeusement par la chambre.
Manine à son retour trouva la petite Reine tétant son biberon comme si elle n'avait jamais connu le sein de sa mère. Cependant, ce ne fut pas à tante Rude qu'elle adressa ses remerciements. Elle mit sur mon front un baiser tout pareil à celui que j'avais donné à sa fille la nuit d'avant, et la voix tout émue, elle me dit :
Tu seras bénie dans tes enfants, Annette.
Je n'eus pas à attendre si longtemps ma récompense; Manine l'apportait avec elle. Pendant son court séjour à Paris, elle avait trouvé le moyen de se rendre chez mes parents. Et d'eux, et des enfants, elle avait tant à me dire, que la journée passa tout entière avant qu'elle n'eût fini.
Et si, dans les jours qui suivirent, je continuais à garder les mains croisées sous ma tête, ce n'était plus pour ressasser mon ennui, c'était pour ne
pa ie disl i cette joie qui m'était venue et
qui me faisait pleurer par instant presque aussi fort qu'une peine.
Comme par miracle, les paroles de Manine m'avaient, transportée auprès des miens. Je vivais avec eux, je savais où les prendre à toute heure, et plus ri i. de ce qui se passait chez nous ne pouvait m'être étranger maintenant. Le passé se reliait au présent et tous les souvenirs arrivaient à mon appel. Ils arrivaient en masse, se heurtant et voulant se montrer tous à la fois, mais j'y mettais de l'ordre pour les faire durer. C'était à mes parents que je pensais tout d'abord. Combien ils avaient été indulgents et patients lorsque j'avais remplacé grand'mère dans le ménage.
« Adieu 1 pauvre bouilloire! » disait en riant mon père, lorsque la bouilloire pleine d'eau m'échappait et tombait avec un fracas assourdissant sur le carrelage de la cuisine. Quand un plat m'échappait de menu c'était au tour de ma mère de dire : « Allons! en voilà encore un qui , sperse ». En avais-je fait se disperser des plats et des assiettes! Et les tasses dont j'avais supprii les anses. Et les casseroles bosselées de telle sorte qu'elles prêtaient à rire tant elles avaient l'air de faire des grimaces. Sans compter celles que j'avais détériorées par le fond en les laissant brûler sur le fourneau avec tout leur contenu. Je m'épouvantais alors de ces petits accidents comme de véritables catastrophes, mais au lieu de me gronder, mes parents m'excusaient et m'encourageaient à i\ e mieux. Ai i je reprenais confiance, et peu à peu, j'étais devenue adroite et attentive.
I VILLE Al MOULIN
a i irmin, je m'ai ; comi te auj
d'un dii ni à • de la
q i] la ()lu| lu 1 comi
des i i. Il i it aA un n dé-
les bruits < I t l'affaire*
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mi -s pla ir à le voit' et à I
l soir, sis à i liîourçhon suc u qu'il malmenait à en briser les quai pieds, il e it à bicyclette, i ait-il, à travers la cohue des voitures et des piétons, sonnant du relut, faisant jouer sa trompe, et se fâchant après les maladroits qui traversaient trop court devant son guidon. Et tout à coup, arrivant à une rue barrée où se tenait un agent de police, il s'était immobilisé sur sa chaise en me regardant et rougissant de tout le visage. Inquiète, j'avais demandé : « Tu t'es fait mal » Et lui, véritablement troublé, avait répondu : « Je n'ai pas de plaque à ma bicyclette, et j'ai peur que l'agent me demande mes papiers ».
Et j'entendais encore le rire éclatant de nos parents, et je me souvenais du claquement joyeux des baisers répétés qu'ils avaient mis sur nos joues, ce soir-là, au moment du coucher.
Oh! chers et doux souvenirs, comme vous étiez clairs et pr< s, et comme vous mettiez en fuite le temps et les soucis. Tante Rude pouvait se fâcher et ci -, le soleil pouvait bouder derrière ses m a pluie pouvait tomber à verse ou
noy broi ird toute la . rien de
b( sla ne *tait. Il y ut une
maison clans laquelle je pouvais entrer malgré fenêtres et portes closes, et où je trouvais toujours des êtres capables de répandre sur moi une grande chaleur et beaucoup de lumière.
L'hiver passa emportant chaque jour avec lui un peu de mon mal. Et quand le printemps revint, le mauvais chien caché dans ma hanche avait enfin usé ses crocs. Les béquilles de Mme Lapierre me soutinrent pendant une semaine, puis ce fut une solide canne fabriquée par oncle meunier, et que j'abandonnais à toute minute, tant j'avais hâte de me déplacer par mes propres moyens.
— Pas si vite! pas si vite! me répétait oncle meunier.
Et pour moi il reprenait ce qu'il avait coutume de se dire à lui-même d'un ton moqueur :
— Faites violence à vos passions.
Dans ma précipitation de marcher sans soutien d'aucune sorte, il y avait surtout la hâte de savoir jusqu'à quel point j'étais infirme, car je n'avais pas oublié les paroles du médecin de l'hôpital, ni la sécheresse de sa voix qui était comme un blâme à l'adresse de mes parents : « Boiteuse, elle le ser certainement ».
Boiteuse, je l'étais, certainement. Et pour ne pas sentir mon corps pencher à chaque pas, je m'efforçais de me tenir très droite, et de marcher sur l'extrême pointe de mon pied trop court.
Oncle meunier qui avait tenu à m'accompagner dans ma promenade me dit tranquillement :
— C'est dommage que tu sois si grande. Petite, cela passerait in, erçu.j
I l,\ YJI.U \i |fl i
L»> i!. ment ressenti cl m< inl i ûté
dura que quelqui jours. I > boîl ne pouvait pas mp ber de reprendre q t I n .•• nnoni chez nous la noi IL d< n i on a l'espoir que n \ lait me leler ur l'heure.
I ,m réponse ne m'arriva qi après un l( r<
« Sois patiente et preni )'< me disait
ma mère. Elle parlait des examens seul es d'Anet de Firmin. Elle parlait d'une foule d< hoses que je savais déjà, mais de la date de i »n retour il n'était pas question dans sa lettre.
Je devins maussade; l'impatience me prit et j i arrivai bientôt à dire que j'étais assez grande pour agir à ma guise, et que j'allais partir pour Paris sans attendre l'appel de mes parents.
Oncle meunier n'alla pas contre ma volonté de départ, il me dit seulement :
Tu n'es pas bien solide encore, et ton travail de là-bas sera dur.
Je me défendis :
Solide, je le suis puisque je peux aider Manine aux travaux du ménage, et faire des promenades avec la petite Reine sur le bras.
Oncle meunier ne fut pas embarrassé pour trouvre d'autres empêchements à mon départ, mais j'eus réponse à tout.
A la fin comme pour vaincre mon entêtement, il me dit :
— Suis-je donc si méchant, que tu sois si pressée de me quitter?
— A chant 1 Vous? Oh!
Ce fut là ma seule réponse, car à toute heure je
DE ILLE 1101 i
retrouvais dans ses yeux la môme tendrei dans c de ma mère; et 4e môme sourire siu ses lèvres plus fortes. Et comme, pour le moment, j'apercevais dans son regard et dans son sourire une inquiétude qu'il cherchait à dissimuler, je l'assurai de mon affection et lui promis d'attendre encore.
Tante Rude qui ne se souciait pas plus de ma peine que de ma joie, me chanta une autre chanson :
— Cette année, tu pourrais remplacer Manine liez nous pour les foins et la moisson.
Je la laissais dire pour ne pas l'entendre crier, car à cela j'avais une réponse précise. Les foins b la moisson n'étaient pas mon affaire. Je tenais surtout à remplacer la femme de ménage qui coûtait si cher à mes parents, et soignait si mal les enfants.
Au lieu de l'appel de ma mère ce fut une lettre de Firmin qui arriva. Il disait :
« J'ai encore échoué à l'examen du c icat d'études. Je savais pourtant beaucoup de choses la veille, mais au bon moment j'avais oublié toul Angèle a réussi, avec félicitations, naturellement. Moi, je suis sûr que l'examen des filles est bien moins difficile que celui des garçons.
« Enfin, nous sommes tous bien contents.
« Maintenant, prépare-toi à une grande nouvelle, si grande, ma grande sœur, que Lu ne pourras pas y croire en une seule fois. La voici :
« Maman me charge de te dire que nous arriverons tous au moulin, samedi de cette semaine, à là tombée de la nuit... »
La nouvelle était en effet si grande qu'il me
DE LA \ il.i ' MOI UN
fallut i reprendre pli s f >our y t i i i jouir.
Oncle i unier parut s trop bi rpr t (un: Rudi qui I" pai i ins
• m' aider u net toi er et mol i re en ordri ao1 pi • mai n qui t mito nne a\ d
iîH'.
Au lieu du imedi soir, il irri
l'au Toute la nuit, j rosi
ans tir, attentive au passage dos 1 as, m
tnt debout dès que l'un d'eux s'arr» t on
gare. Je n'ai b su dire pourquoi, à ce don r
in, j'étais sortie de la maison pour courir au
bout de Ui lin.
Le ciel commençait à s'éclairer, et déjà on pouvait compter les arbres qui bordaient la route. A cette heure, où tout faisait encore silence, j'entendis marcher au loin, et peu après je vis s'avancer le groupe sombre que formait toute ma famille réunie.
Le cœur battant de joie, marchant sur l'herbe pour assourdir le br it in ulier de mon pas de boiteuse, j'allais à la rencontre de ce groupe. J'allais vite, mais lorsqu'on approchant je pus distinguer chacun des iens, une étrange faiblesn bl' a de m'a] . iiyer contre un arbre.
Eux, dans le demi-jour, ne me reconnu j it p Les jumeaux m'apercevant s'écartèrent comme apeurés, et mes parents détournèrent la tête. Je voulais les appeler, je voulais leur fai te
de n , mais j bais comme para]
b brusquement Angèle et Firmin qui venaient les derniers se retournèrent et crj ut mon nom.
Ma mère fui un. vite qu'eux auprès de moi
— C'était donc toi? me dit-elle.
Mon père et les jumeaux s'approchèrent rapidement aussi. Et pendant quelques instants, il y eut entre nous autant de pleurs que de rires.
Firmin qui n'avait pas grandi et se haussait pour nvembrasser s'excusa ainsi de ne pas m'avoir econnue du premier coup :
— D'abord, il fait très noir sous ton arbre. Et puis tu es presque aussi grande que lui.
Tous s'étonnèrent de me voir si grande, car maintenant je dépassais ma mère dont la taille était cependant élevée.
Comme Firmin et Angèle m'entraînaient sur la route, mes parents s'arrêtèrent pour me regarder marcher. J'eus pitié de leur visage consterné, et, l'air enjoué, je répétais ce qu'avait dit oncle meunier :
Gela se voit parce que je suis trop grande, si j ais petite cela ne se verrait pas du tout.
La journée passa, rapide; mes parents devaient repartir le soir même, ne pouvant disaientils perdre une seule journée de travail. Tous deux avaient un air soucieux et sévère. Ils restaient à mes côtés de préférence, et s'ils avaient à se parler, ils le faisaient sans se regarder.
Ils mirent au lit les jumeaux, las de grand air et de jeux, et après nous avoir tous embrassés très tendrement, ils reprirent le chemin de la gare accompagnés seulement d'oncle meunier.
Après leur départ, je cessai bientôt d'écouter ce que me disaient Angèle et Firmin. Je suivais par la pensée nos parents remontant la route. Ils re-
i LA VILLE AX) MOU! r
p baient trop i< à mon ^ Et, sans réfl< dr qu'il) ent partis depuis un m i i t déjà,
je i lançai à leur | uite, .1 irrivai i p p tard à la ions les vo >"<n! tent sur le quai
el I;: porte en était ferm< .l<^ coui i h petil b rière de jortie et là, j'ap< n n père et ma
mèr< t n peu à l'écart. Leur vise i me parut plus sévère encore, dur même et comme buté.
meunier placé entre eux, le visage sévèr< i leur
parlait des gestes fermes et pr , et il m
seml rit l'entendre dire, en colère cet!': fois :
« Faites violence à vos passions. »
Tous trois s'immobilisèrent devant le tram qui arrivait, Mon père monta aussitôt dans la voitur. qui se trouvait devant lui, tandis que ma mère s'éloignait rapidement pour monter dans une autre voiture.
Je dus reculer pour laisser s'ouvrir la petite barrière, je restai là sans bien savoir ce que je voulais, bousculée par les voyageurs descendant du train.
Oncle meunier sursauta en m' apercevant :
Tu vou s les voir encore, je parie?
Et il eut un geste de la main comme pour faire arrêter le train déjà parti.
Une peine qui me serrait la gorge me fit une voix de toute petite fille, lorsque je dis :
Les voilà séparés!
Oncle meunier s'indigna :
— Ils te l'ont dit?
Je ne pensais qu'à la séparation du wagon, mais devant le ricanement plein de mépris d'oncle meunier, j'eus l'intuition d'une séparation beau-
oup plus ave, et, retenant mes pleurs, je répond
— C'est à cause de cela qu'ils ont amen s enfants.
Et sans un mot de plus, lourde du poids de ma faiblesse et de ma joie gâchée, je m'appuyai au bras d'oncle meunier qui m'entraîna lenl îent sur le chemin du retour. En m'attendant, Angèle et Firmin s'étaient udormis sur leur chaise. Oncle meunier les regarda puis il retrouva toute la douceur de sa voix pour me dire :
— Fais coucher tes enfants, petite mère.
Et tout bas, il ajouta :
— Attends encore, avant de redouter l'avenir.
L'avenir devint très vite redoutable, car à mes questions < ctes, ma mère fut bien forcée d m'apprendre l'abandon définitif du foyer par son mari, et la demande en divorce qu'elle formulait contre lui. Pendant le temps que durerait le proès, elle allait nous laisser sous la surveillance de son frère. Et, autant qu'à Paris, disait-elle, elJ comptait sur moi pour la remplacer auprès de mes frères eL sœurs.
D'accord avec oncle meunier, je décidai de laisser Ângèle et Firmin dans l'ignorance de ces choses.
Ils étaient si heureux de pouvoir courir par les champs et les bois. Je les prévins seulement que nous allions rester longtemps au moulin, par mesure d'économie.
IN
jra ! coni meut de i ».te Rude j d< mandai à faire la moisson en rempl; mient d lanine. La petite somme que m'avaient laisg mes parents et qu'ils devaient renouveler chaque mois fut dépensée en moins de rien, et je me rendis ompte que si je ne gagnais pas moi-môme un peu d'argent j'allais être obligée de mesurer la nourriture aux enfants.
Tante Rude me dit : « À quinze ans toutes les filles gagnent leur vie .
Oncle meunier m'expliqua :
— Lorsque vous étiez tous ensemble, le même toit vous abritait, la même lampe vous éclairait, le mên feu vous chauffait. Maintenant que la famille est divisée, il faut pourvoir à trois feux, trois lampes et trois demeures. Et comment tes parents le pourraient-ils, eux qui avaient déjà tant de peine à joindre les deux bouts ? Tu comprends Annelt. » Je fis signe que oui, tandis qu'en moi-même je répondais :
« Oui oncle meunier, je comprends très bien qu'il me faut non seulement gagner ma vie, mais
faire en sorte que les petits n'aient pas trop à souffrir de la misère qui nous jette. »
La moisson m'apporta une fatigue à laquelle j'étais loin de m'attendre. A être restée si longtemps immobile, mon corps avait perdu toute souplesse et il m'était difficile de rester courbée derrière le faucheur, pour mettre en javelles le blé qu'il fauchait par trois sillons à la fois. Incapable d'aller vite je me laissais distancer et le faucheur suivant me criait :
Avance, avance, Annette, ou je vais te couper les jambes.
Et, à tout instant, sa faux sifflait à mes talons.
Arrivée au bout du champ de blé, au lieu de me redresser je m'aplatissais de tout mon long sur la terre chaude, et, le visage caché, prête à pleurer sous les moqueries des autres moissonneuses, rebutée par ce travail trop dur pour mes forces, je décidais de l'abandonner sur l'heure et de rester ainsi étendue jusqu'au soir. Puis l'instant de repos écoulé, entendant les hommes passer la pierre a aiguiser sur leur faux, je me levais d'un bond et reprenait ma place pour ramasser les épis, et coucher bien en rang les javelles du nouveau sillon.
Manine, pleine de pitié, ne me laissait rien faire chez nous et m'obligeait à me mettre au lit en rentrant; mais j'étais trop lasse pour dormir, et je passais mes nuits à m'agiter en appelant le sommeil.
Au jour levant, pour m' exhorter au courage, je me tapotais les joues en disant comme autrefois grand' mère :
— Allons, Annette, lève-toi ma fille.
M LA VILLE m MOULIN
11 \ . . .ni d( m où H me fallait le rép<
bien d foi in1 'I obéir.
1 travail qui vinrent ensuite me farenl moins pénibli La battei même, sur l rj quel] j< lus ivsh»r «le loi Mrs heures à délier le irbe ne me Qt pi r à la vé"\ olte quoiqu'elle m'eû
itourdie et rendue sourde pour pli 3 jours.
El puis pour me payer «le ma peine, j'avais les jumeai bous deux 8e disputaient i caresses et les leurs m'étaient aussi douces que le repos. ,\' encore la petite Reine que j aimais pn
à l'égal des jumeaux depuis la nuit où nous avions souffert et pleuré ensemble. C'était maintenant une petite fille aux cheveux fins et aux yeux plein d'intelligence. Je la prenais sur mes genoux, et je chantais pour l'amuser. Elle m'écoutait sans que son regard se détachât du mien, remuant les doigts devant ma bouche comme pour saisir les mots ou les sons ; ou encore, elle mettait à hauteur de mon visage l'envers d'un de ses pieds, me montrant un talon soyeux et des orteils frais et roses et tout semblables à de petits fruits mûrissants.
Et surtout, j'avais Firmin. Sa gaîté, son insouciance, éloignaient toute idée de fatigue ou de
tristesse.
La moisson était pour lui un jeu très amusant. Avec une faux, faite d'un bâton ou d'une plaque de tôle, il fauchait les cailloux et les mottes de terre de la cour, traînant derrière lui Clémence e1 Nicole et le disant fièrement :
Faites comme ^Vnnette, suive/. L'homme à la faux.
Actif ou au repos, il n'était jamais à court
d'imagination pour nous distraire. Lui cfui ne
pouvait retenir deux lignes entières de ses leçons,
débitait sans se tromper ni s'embrouiller jamais,
les histoires les plus compliquées de son invention.
Aujourd'hui parce que c'est dimanche et que
ious sommes à nous reposer au bord de la rivière,
i retient l'attention de Nicole et Nicolas en lançant
au fil de l'eau de tout petits bouts de bois, qui
grandiront en cours de route, dit-il, et devien-
îronl les navires magnifiques auxquels il donne
déjà des noms. Et soudain, au moment où on s'y
attendait le moins, le voilà debout, tout en gestes
et nous disant :
— Dus que j'aurais fait fortune avec mes navires, nous aurons une belle maison à Paris. Nous aurons aussi une grande automobile, et notre chauffeur s'appellera Gaston. Puis, je ferai bâtir un vieux château sur la mer, et nous passerons l'été à nous baigner et à jouer à cache-cache dans les oubliettes. Seulement, nous n'aurons que du
poisson à mai er.
Ah! non, crie Ang< qui n'aime pi le
poisson.
Mais Firmin la rassx;
— Sois tranquille, j'ai pensé à toi, nous avo
un canot à vapeur.
Et, la voix nette et forte, il commande :
— Gaston, filez à la Rochelle, nous chercher des
vivres.
Et, tourné ^ rs l'aval de la rivière, la main en abat-jour pour mieux voir Gaston filer en pleine mer, il nous renseigne :
Le maladroit! il a failli Co v une bàrqu
i \ \ 11,1 At M<
le | che. Bon, \oilà qu'il se < it waînl ir
les i 8 o son •■. Entendez*
Vous I Trou broum, Iroiini. Il fait
peur aux j poii h ! voilà une te!
Qu'il esl bête oe Gaston, il croit que t un iranix , et il veul â toute foi le dép p] if ! 1 a retourné le i mol , elli
I et Gas1 i ave* ..
Ki i lis <ji! bire n cha t-
tion du malheur : Gj ton, et que les jumeaux
devenus dos bal ies essayent de s'avaler l'un
l'autre, Firmin s'écroule à bout de souffle, et le front en nage, comme chaque fois qu'il rac ou G mène un peu fort.
Les vacances passées, tante Rude organisa notre vie. Les jumeaux allèrent à l'école. Angèle fut placée demoiselle de boutique chez le charcutier du village, et Firmin trop faible encore pour apprendre un métier retourna en classe comme par le passé. Quant à moi, je devenais en remplacement de Manine, la femme de journée du moulin où j'allais apprendre de tante Rude tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour vivre à la campagne.
Comme le temps était venu d'arracher le pommes de terre, je suivis l'homme à la bêche pour les ramasser ainsi que j'avais suivi l'homme à la faux pour ramasser le blé.
A rencontre de ce que je redoutais, Firmin n montra auc pUgnance pour l'école du villi
Il trou^ le qu'il apprenait mieux qu is.
En ton il m'expliquait beaucoup plus < i-
renient les leçons, car il était redevenu mon professeur. Le soir, les jumeaux couchés et la porte verrouillée nous repassions nos devoirs à la Lueur du foyer pour économiser le pétrole de la lampe.
La vieille horloge toute longue et presque invisible dans son coin était notre amie autant que le foyer. Elle nous avertissait du temps écoulé et nous empêchait de rire trop souvent. Elle était si vieille qu'elle ne pouvait plus sonner. Elle toussait à la place; mais sa toux, discrète et comme voilée, se faisait entendre au bon moment, sans jamais avancer ni retarder.
Et Firmin qui oubliait toujours de compter, me demandait, sans que l'idée nous vint d'en rire :
— Quelle heure qu'elle vient de tousser?
Puis, les livres et les cahiers rangés, Firmin
s'agenouillait pour une courte prière qu'il terminait ainsi :
— Mon Dieu! Faites que mon père et ma mère soient toujours d'accord.
Ces paroles me troublaient au point de me donner envie de pleurer; malgré cela, je gardais le secret sur la séparation de nos parents, tant j'avais l'espoir d'une réconciliation entre eux.
Ce fut une lettre de ma mère qui vint détruire la belle confiance de Firmin.
Dans cette lettre arrivée le jeudi comme à l'ordinaire, Firmin, au lieu des trois feuillets écrits à chacun de nous en particulier n'avait trouvé qu'une seule page dans laquelle ma mère me priait de lui envoyer certain papier que je trouverais à la mairie du village et absolument nécessaire à son divorce qu'elle désirait voir aboutir le plus
LA VII, I M' '1 i 47
apidemcnl | îble. En mêm tnps, elle m (loimmi I adn de mon | it In rit
qu'il n faudrail doréne ml lui réclami qn
moi unie >mme toute pareille à m qu'ell nous enverrait elle-mêmi el dont nou avion besoin pour s ivre.
1 !i!n raidi et blême, me remit le feuille paj . puis il eut un fort balancemenl et, ayant
rue j pu le retenir, il ferma les y>'\\x ■ bomba
sur la face.
M leurs plus que mes soins le ra mèrenl Il dit, navré :
— Le bonheur était revenu ci: nous, le voilà
repari i.
Et le front logé au creux de mon bras comme un de nos petits, il laissa longtemps aller son chagrin.
Les jours suivants il cacha sa peine au fond de lui-même, mais sur son visage de jeune garçon, les rides se creusèrent, et dans ses yeux pourtant très noirs on apercevait des choses plus noires encore qui semblaient s'agiter et vouloir s'enfuir.
Il me fallut bien alors dire la vérité à Angèle. Elle ne s'évanouit pas comme Firmin. Elle n coûta avec un rapide battement des paupières, puis elle tira son chapelet, s'agenouilla devant le lit des jumeaux et, les mains jointes à hauteur de son front, elle pria longtemps.
Nos dimanches de pluie ou de grand froid se passaient chez Mme Lapicrre dont la maison
ait grande et bien chauffée. Angèle qui s'ennuyait dans sa char' terie venait nous y rejoindre. Et dans la pièce carrelée, où les juin x, Clémence et le petit Jean pouvaient jouer à Taise, nous for-
DIS LA VILlil ! MOULIN
niions une famille un peu uyanto mais trèi
Mme Lapierre se trouvait assise sur un siège è aut dossier auquel était accrochées ses béquilles. Elle nous enseignait des jeux, nous apprenait des chansons ou nous lisait des histoires amusantes. L'heure de la quitter arrivait toujours trop tôt à noire gré.
Certains jours de semaine m'apportaient encore de bons moments. C'étaient les jours où oncle meunier m'emmenait couper des branches de coudrier destinées à faire 3 fourches de la prochaine fenaison. Le choix de ces branches nous prenait beaucoup de temps et nous entraînait souvent loin de la maison, mais au retour, les réponses que préparait oncle meunier, aux reproches prévus de tante Rude, me faisaient rire de si bon cœur que j'en oubliais ma charge et la longueur du chemin.
C'était aussi de l'osi que nous allions couper pour en fabriquer de longs et larges paniers vvant à tout sortes d'us •. Tante Rude n'aimait pas à prêter les siens et il me fallait 1 n a endre à faire ceux dont j "avais besoin. Je m'y prenais mal, l'osier sifflait et m'échappait des mains, t mes pan ts avaient des formes dont se moquait Manine elle-même. Là encore je retrouvais l'.aide d'oncle meunier. Il venait en cachette me retrouver dans le fournil, car tante Rude le grondait à mon sujet :
« Si tu lui fais tout, elle n'apprendra j am 5 rien. » L'osier s'assouplissait sans peine sous ses doigts, j'étais émerveillée de voir son panier fini alors ije le mien était seulement ébauché.
i LA \ 11,1,1 i M LIN 40
Un qu'il él it I i + <|"
c danB il et q m enl lait
la '01 ; ■ il '
Si voi ! rer i femi fi moi,
je Dû
.1' i ir m i rire, car j • ni': di p
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. 'uni >rte, i! ni' i ' ouïe du U ■ :
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,t t co moment Imite uv ft
ji Bnt la porte, il lâ< a son ( t, la
li a avant, battant des coudes et le c ps tout
de travers, il courut vers la gueuh tu fonr, imi-
!il, ■ ' i i, l'en ! ornent ridicule d'une poule
ar Ici pour. Cette fois tante Rude rit au lieu de < ronder. Peut-être n'était-elie pas méchant' 1 ainsi que le sait souvent oncle meunier. Pour lui, il ne tenait j aais compte de ses colères qu'il calmait d'une aoquerie ou un mot drôle. Lorsque, semblai
) bête enra; elle tour] il criant <s
la n on, il la suivait et ma lt ses pas
d'une i si comiq que j'avais bien de la
peine à ne ; s rire. Il ail encore une autre manière d la fai dre. Il chantait un refr; i où il. était qi ion du diable rencontré au fond d'un bois, et tout de su reconnaissable :
A ses pieds four us A son front cornu.
son ir :ui ait, ci .; i \ ilu
1 n<! , m. oncle meui embrouillait
les couplets de telle sorte, que tante Rude s'arrêtait toujours de crier pour lui en faire la remarque.
En février, j'appris à travailler la terre. Le jardin attenant à notre maison et abandonné depuis la mort de grand'mère était devenu un fouillis d'herbes où toute la basse-cour du moulin circulait à l'aise. Oncle meunier y fit passer la charrue et, avec l'aide de Manine, j'en traçai les platesbandes et y déposai les premières semences.
Je prenais goût à ces travaux dont je ressentais ie moins en moins la fatigue. J'avais enfin cess< de grandir et ma maigreur commençait à disparaître. Firmin prenait la bêche aussi mais c'était pour semer des Heurs. Il en semait tout autour de la maison. Il en eût semé sur le seuil même si cela eut été possible. A mes taquineries, il répondait :
— « Laisse-les seulement pousser, et tu verras si je ne vais pas les vendre à la ville! »
Grâce aux conseils de Manine, notre maison se transformait peu à peu en petite ferme. J'eus bientôt une demi-douzaine de lapins, autant de poules et de canards, payés en journées de travail au moulin. Et pour augmenter cette bassecour si durement acquise, le hasard me fit don d'une couvée tout à fait inattendue. Une couvée magnifique, comme jamais tante Rude n'en avait eue, et qui la plongea clans un étonnement excessif.
D'où venait cette couvée? A qui appartenait cette grosse poule blanche à la tête jaune comme de l'or que j'avais trouvée dans mon jardin, grattant mes salades de ses fortes pattes, et gloussant éperduement au milieu de ses nombreux
DE M VII, LE AU Moi UN M
|ioussins'i' nie Rude et Manine accourues mon appel, ne la reconnurent pas pour leur bi« propre, el pa di ata j ru des habi-
tai mu ; voisines. Seule, Clémence m il- l'.v. déjà la oour du moulin <<ù «'ll< se en-
dait eouiiv les poules de tante Rude 'pu la chassait à grands coups de bec. Oncle meunier 1
Au 1 ans, dit-il, si mes poules l'o il no paraît pas que mes coqs lui aient fait mauvais accueil. Et, tout en continuant de rire, il compta vingt-trois poussins, tous vigoureux, et s teintes
les plus diverses.
Au cours de la journée on fit des recher< es au village et dans les fermes avoisinantes, niais la poule n'appartenait à personne. Du reste, elle ne pouvait venir de bien loin avec sa couvée. Intriguée, je cherchai son nid autour de chez nous, et je finis par le trouver, presque au faîte de la grande meule de blé qui s'appuyait à la grange. Aux pailles froissées, aux déchets de grains broyés, on voyait que la poule avait dû nourrir là ses poussins pendant plusieurs jours avant de les obliger à descendre à terre.
Tante Rude ne voulait pas croire à un nid si haut, mais oncle meunier dit :
— Elle l'aurait fait tout en haut du clocher s'il Pa it fallu.
Manine vint à moi toute réjouie :
Oh! Annette! quelle aubaine!
Oui, c'était une aubaine. Et le soir, lorsque j'eus mis bien à l'abri la poule et ses poussins, je me crus pour le moins aussi riche qu'une grosse fer mière.
52 DES LA VÏLLE AU MOULÏN
Au moment on tout semblait prospérer autour < noi A] quitta la place de charcutière que
Rude âVait choisie pour elle. Je vis son r p avec une réelle contrariété car elle ne poir m tre d'aucune utilité à la maison.
Tan' Rude la gronda sans mesure. Oncli meunier la sermonna; rien n'y fit. Elle baissait la I sous les remontrances, et dès que nous étions seules, elle pleurait et suppliait : « Gardemoi, Ann> be ».
Dans l'espoir qu'elle retournerait chez ses patrons qui ne dei landaient qu'à la reprendre je lui parlais de la misère qui nous attendait tous, si le ne travaillait pas pour son propre comj \ Elle ] ira plus fort en me disant :
— Je me priverai de manger si tu le veux, mais garde-moi, je t'en prie.
Firmin se joignit à elle, et les larmes i tous deux firent couler les miennes. Pourtant je i cédais pas encore; l'aA îir m'effrayait c s
parents comme d'un commun acco , venaient de diminuer la somme d< t si mini nie qu'ils m'envoyaient. Et les jumeaux couraient pieds nus en dehors de l'école pour économiser leurs chaussures. Cependant à re 1er Angèle, la pili chassa bientôt mes craintes d'avenir. Ainsi que moi elle avait grandi trop vite, et ses quatorz ans paraissaient ne pas être assez forts pour 1 soutenir. Elle marchait le buste fléchissant, et le corps si mal d'aplomb, que je craignais toujours de lui voir perdre l'équilibre. Je me souvins de ma propre faiblesse au temps de la dure moisson. Et, sans plus vouloir écouter I conseils rie
\ VHJ AU Mm M
P i réfléchir ce qui nr <* iver,
<■ pleui de Fin ird \n ■« I
n on. BUe devint vite uni n pde cha e • que je Pavais p u. Sans acti eune, <■"
u iiuli i de aoi une pi' "
rouage, n rit, el < ; •"• tnt c • que i
Rud u! bien 01 ini i , Bile imait nd l1 un p qui la I rail tout h jour i
aupn d'une fenêtre ; m tra il ir les
toux.
Ma i sa repu ace pour les 1 lx des
chai elle dut m'aider à faire les foins. Elle traînai!, plutôt qu'elle ne portait se instruments de 1 y» tout instant je l'enl Ldaie dire :
V Marie, vous qui pouvez tout, fai a
ma four Le soit moins lourde.
Firmin n'était pas moins déprimé qu'Angèle.
Le chagrin qu'il portait en lui et cachait à tous, lui ôtait avec le goût du jeu celui du boire et du manger. Il ne pouvait se faire à l'idée de savoir notre père hors de la maison. Il disait :
Je vois toujours maman seule chez nous, et c'est comme si papa était mort.
Et bou at, le soir, à mon retour des champs, je le rétro i ais, le regard fixe, et les bras ballants, à côté d'Angèle, accroupie et somnolente. .
A travers son tourment, il eut pourtant un instant de gaîté pour se moquer de tante Rude. Elle les supportait mal, Ang > et lui, à cause de leui indolence, et il ne faisait pas bon pour eux à se trouver sur son chemin. Un jour qu'elle sortait de Chez nous en fermant la porte avec un fracas qui
e lit fait bi obier les murs, Firmin se pré* >.
D3 1 \ MLLE ATI MOULIN
comme pour rouvrir derrière elle et se I icer à sa poursuit' i lis au lieu d'ouvrir, il resta la main sur le loq uet dans une pose pleine de menace, nous i ;ant :
Vous croyez qu'elle est partie? Eh Lien!
moi, je parie qu'elle est en train de nous tirer la langue derrière la porte.
Et comme les jumeaux craintifs, se serraient davantage l'un contre l'autre, Firmin prit une pose plus menaçante encore pour les rassurer :
N'ayez pas peur! elle n'osera pas venir la tirer devant moi.
Manine qui se trouvait par hasard auprès de nous riait de tout son cœur, et j'en faisais autant, mais Angèle n'avait pas envie de rire, car c'était sur elle que venaient de tomber les plus lourds reproches. Elle dit en essuyant ses larmes :
Pourquoi le bon Dieu l'a-t-il faite si méchante ?
Et Firmin de répondre aussitôt :
Si tu crois qu'elle a été facile à faire?
Avec une précipitation qui lui chassait la salive aux coins de la bouche, il ajouta :
Et puis, le diable la guettait, c'est pour cela que le bon Di< l'a envoyée chez nous sans prendre le temps de la fignoler.
Angèle qui n'avait jamais rien compris à l'esprit malicieux de son frère joignit les mains en grand sérieux :
— Dieu bon! vou:; pouviez la faire plus tard puisque vous aviez devant vous l'éternité.
J'< us de son avis, et je trouvais que tante Rude aurait aussi bien pu naître cent ans api
ni: i,\ \ n,u: au Mi i.-i
non m 1,'imii qui continu! i rii m Ht :
Et < amenl aurait fail oncle o suni pour
être beur si tante Rude n tait | i venu su
la I erre en môme i empa que lui ?
Et comme si tcle meunier approw ail nde~ ui i parole on enl endit sa rte voix ch a-
ter dans le our :
Le I tiable p.'u-l.ii en îuw El j fus fc»anspor1 é soudain
Chez i iiii'ini: -e bien-aim
l );ms une chambre du moulin.
La faiblesse d'Angèle augmenta; l'idée i me du mouvement lui devint pénible et elle commença de passer ses journées dans une sorte de langueur qui la faisait pleurer et dormir dans tous les coins.
Profondément inquiète et ne sachant que faire, j'appelai mes parents à mon aide. La réponse de chacun d'eux arriva en même temps. Mon père envoyait le prix d'une visite de médecin et ma mère une robe de cotonnade. Et tous deux s'en rapportaient à moi pour donner à Àngèle les soins dont elle avait besoin et la garder au moulin aussi longtemps que cela serait nécessaire.
Au reçu de ces deux envois, une violente indignation me souleva. « Ainsi, c'était là tout le secours que nous pouvions attendre de ceux qui nous avaient mis au monde, et dont le premier devoir était de nous protéger. » Dans ma colère je trouvais des mots désagréables que j'aurais voulu faire entendre à mes parents. « Et si je tombe malade moi aussi, qui donc me soigner (es jumeaux, peut-èl !? Qu' avions-nous à voir dans leurs dis-
sen s, nous, les enfants? Parce qu'ils allaient
e séparer pour toujours comptaient-ils nous abandonner de môme? »
Ce fut dans cet état de violence que je regardai on face la responsabilité qui m'incombait. Elle m ■ parut énorm* t bien au-dessus de mes forces : « Jamais, jan is, quoique je fasse, je ne pourrais empêcher la misère et la maladie d'entrer chez nous ».
Et ces mots que je répétais à tout instant m'accablèrent d'un tel découragement, que je cessai tout travail et restai comme Angèle, pleurant et somnolant dans les coins les plus obscurs de la maison. Tante Rude cria contre moi comme ell seule savait < 1er, et oncle meunier dont le visage gardait un air soucieux me disait :
— Tu ne donnes pas bon exemple aux petits, tu sais, Annette.
Ma vivacité naturelle ne me permit pas de rester longtemps dans cet état d (ourdissement, mais lorsque j'en sortis, ce fut pour tomber dans un autre travers.
Après réflexion je décidai de quitter le moulin pour aller gagner ma vie ailleurs. De cette façon mes parents seraient bien obligés de s'occuper de leurs enfants. Ma mère reprendrait les jumeaux, Firmin irait vivre chez son père. Et puisqu'Angèle était malade, elle resterait à la garde de Manine jusqu'à sa guérison ainsi que je l'avais fait moi-
Lême.
Et cette décision bien arrêtée j'allai en faire part à oncle meunier occupé à réparer une vieille voiture sous le h gar*
i LA UM ^ MO .IN
11 sar m'iiii on puis il
Quel . Il WIIK'I,' '
Je m 1 la qu ri :
oncle, j'ai i , '
ez bien
Il v. moqu 01 ' mt d< . eu :
i ans pe il Et Vo; z don< jiii joue • tir M
Je le i ts coi , c ]<• ne royi
nti i p oies et ce que je v
lui dire.
Lui aussi me r< lait; son vis perdit son
èxpre ion moqueuse, et il eut un autre ton pour •îander en Le :
Ce grand amour que tu a\ is pour chacun es tiens et qui emplissait ton cœur, est-il parti
sans retou
D'un seul coup j'aperçus le mal que la violence
avait mis en moi :
« Qu'était nue ma tendresse pour les ju-
meau Où s'en était allée ma vive affection pour ] l: 1 l'attachement tout fait i confiant
lui me rendait si joyeuse auprès d'oncle meunier?))
A la place de ce grand amour dont il parlait, je ne re >uvais que sécheresse et dureté.
Oncle meunier continuait à me regarder, et son regard si pénétrant et si indulgent tout à la foi fut soudain comme une douce pluie sur ma sécheresse et ma dureté. J'eus honte de ma révolte coni ion père et ma mère. J'eus plus honte encore d'avoir pensé à disperser les enfants. Je détournai les yeux pour i ma confui la
i DE LA VILLE AU MOULIN
douce pluie qui venait d'amollir mon cœur se mil, à couler goutte à goutte sur mes joues.
Oncle meunier parla de nouveau :
— Ne te laisse pas abattre par les difficultés, et surtout ne chasse pas l'amour de ton cœur. Avec de l'amour et du courage, on peut beaucoup.
Il m'avait fait asseoir auprès de lui sur l'un des brancards de la vieille voiture, et selon son habitude il lissait doucement mes cheveux.
Autour de nous, à cette heure de midi, les canards et les poules cherchaient l'ombre. Oncle meunier attira mon attention sur la grosse poule blanche à tête jaune :
— Tu la vois? Eh bien! si après quelques jours de couvée, elle avait abandonné son nid trop difficile, tous ses œufs étaient perdus, tandis que...
Et d'un geste large, il désignait les vingt-trois poussins, bien emplumés, hauts sur pattes, et presque aussi gros que leur mère, juchée à quelque distance comme pour les surveiller encore.
Oui, je la voyais la brave couveuse. Elle était là, belle, forte, redressant sa tête magnifique, et tournant vers nous un petit œil noir tout brillant d'intelligence. Je me la représentais égarée dans la campagne, menacée de mort par les hommes, traquée par les chiens, battue par ses pareilles et faisant son nid aussi haut que possible afin de le mettre à l'abri des bêtes et des gens. Comment avait-elle pu sans aide amener à bien une si nombreuse couvée? Où avait-elle pris la force de s'élancer chaque jour sur cette meule presque aussi liante qu'une maison?
Pour les couveuses de tante Rude on bourroit
m: i, 11,1 w- moi i i
,1,. foin el de fou •• che des corbeilles fait
i >n plaçait leur nid i bas, dans i pi bien cl ifin qui rien ru Int le dis! rail 8 ou l< lui, i haque matin on ! idait â quil te
1, mr les mener prendre l'air el
nue pâl parée spécial* nt pour elli ; pu
la promenade e1 le repas i aim on les fa rit ni !• mille pr< lutions. Tout cela que
la poulo amenât, le plus souvent, une diz ne d< pou; sur seize ou dix-huit œufs qu'on lui a lit
confn
Bn quittant le hangar, je m'arrêtais aupr d<
l'intelligente pou In; j envie de lui parier,
comme ; [uelqu'un.
Et les jours suivants, courbée de nouveau derrière l'homme à la faux, je me répétais les paroles d'oncle meunier.
« Avec de l'amour et du courage on peut beaucoup. »
Et malgré le soleil qui semblait vouloir fondre mes os, malgré les épis durs qui déchiraient mes paumes, et me griffaient au visage, ma pensée s'emplissait d'espoir et de projets qui arrangeaient toute chose.
Le vingt-sept octobre de l'année 1908 fut une
te que nous n'étions pas près d'oubli .
Le matin de ce jour ait sombre et froid comme un matin de plein hiver. Firmin qui sortait pour aller au puits rouvrit pr ipitamment la porte en nous disant :
Ecoutez-la!
Par la porte ouverte la voix de tante Rude s'engouii i a en même temps qu'un vent glacé qui nous lit frissonner tous. Oh! comme elle cri ait fort tante Rude! Ses mots ne nous parvenai ut pas, mais il était facile de comprendre qu'elle imposait sa volonté et qu'elle entendait être obéie. La voix d'oncle meunier nous parvint à son tour. A rencontre des autres fois elle é it nette et ferme. Et brusquement tout se tut.
Comme nous étions encore aux écoutes, la ( du passage grinça, et presque aussitôt oncle meunier entra chez nous. Il vit que nous avions entendu la querelle et il nous dit tout tr; iquillement :
( n'est rien mes enfants, je vi ls vous pré-
i>r i \ \ 11,1,1: 1 n UN venir qi je I ii »t 1
P0CC ion du. di de vos
Il se tourna \ u pour 1 >u1
Gértru pr< td qi t un tu-
tilo, m; ai 1 lé de fs qi
rem «1 <>P longtemps d
Pour i' pas ."< m ! er le méci ; tt d< 'mu il .• décidé au 1 Je r
me, et à cause de cela il n ■ ait ,11.111; i perd .
Il repril bonm humeur :
Hop! hop! fit-il. Viens m'aider à ail- la
Blanche qui va nie conduire en un r a de i a
à la ville où je pourrai prendre au passage i -
press «1 Paris.
La voiture légère fut vite tirée du hangar, et, tandis que tante Rude, rouge encore de sa colère, apportait en courant manteaux et couvertures, les jumeaux, joyeux comme s'ils allaient être du voyage, sautaient autour de nous en riant et criant comme de petits fous.
Tout en prenant les rênes que je lui tendais, oncle mou se pencha comme pour me parler,
mais ;s i i s'ouvrirent pas; seule rosse
moustac se haussa et s'abaissa drôlement. Il se redressa, se cala sur le siège, me regarda encore comme s'il allait m'inviter à monter près de lui, puis il fit un geste avec son fouet pour écarter tout le monde et aussitôt la Blanche partit comme un Irait.
Nous restions là tous à regarder filer la voiture, t lorsqu'elle eut disparu au versent, nous tâchions encore d'entendre son bruit sur la route.
Tante Rude se détourna la première pour nous dire :
— Vous en avez apporté du tourment ici! heureusement que cela va finir!
Firmin ne songeait pas à se moquer de la grimace qu'elle faisait en nous disant cela :
— Nous allons retourner à Paris ? lui demanda-t-il. Elle répondit avec une sorte de contentement
grognon :
— Bien sûr! puisque les garçons iront vivre chez leur père et les filles chez leur mère.
Et comme Firmin s'apprêtait à lui poser une titre question, elle lui tourna le dos en maugréant.
Ce n'était pas la p lumière fois que tante Rude faisait ainsi le partage à notre endroit, et jusqu'alors je n'y avais pas apporté grande attention, mais aujourd'hui elle paraissait si sûre de ce qu'elle avançait que je ne doutais pas qu'elle ne fût parfaitement renseignée, et que c'était cela, justement, que notre oncle n'avait pas osé dire avant son départ.
Et tante Rude retournée au moulin, et la porte de la maison refermée sur nous, j'allai m'asseoir dans le coin où nos parents aimaient à s'asseoir autrefois et où jamais plus je n'aurais la joie de les voir l'un à côté de l'autre.
Firmin, pâle, et paraissant plus mince encore se mit à tourner dans la pièce. Il appuyait ses poings maigres sur sa poitrine comme pour y étouffer son immense chagrin. Et dans le souffle dur qu'il laissait échapper à tout instant, je devinais sa plainte habituelle :
« Pourquoi se séparer, mon Dieu? »
DE i.\ VILLE U MOULIN 6
J'évitais de le i trder et, de toute mon énergie, je rôteni mes larmes; m. ;, tout au fond de moimi une vois <l pleui b comme si quoiqu'un des miens eût été en danger di mort.
Angèle agenouillée sur une chai basi nous confiait à la s ierge Marie :
Sainte mère, protégez vos enfants.
Pendant ce temps, Nicole et Nicolas vautrés,
des pailles plein les mains, barraient Ja route à une douzaine de fourmis qui se dirigeaient obstinément vers le placard aux provisions.
Cependant il ne fallait pas compter rester sans rien faire ce jour-là. Tante Rude m'avait indiqué mon travail la veille au soir ainsi qu'elle le faisait toujours. Il s'agissait pour aujourd'hui de passer au crible une certaine quantité de blé destiné à la mouture du lendemain. Angèle dont la santé s'améliorait voulut m'aider, et Firmin fît de même. Pour les jumeaux ce fut une fête de pouvoir courir d'un bout à l'autre du grenier. Nicole moins agile que Nicolas trébuchait contre les poutres, ou sautait au beau milieu d'un tas de grain qu'elle éparpillait et duquel elle ne pouvait sortir sans l'aide de son frère, et c'était alors de tous deux des rires à n'en plus finir.
Angèle apportait autant d'ardeur que moimerne au travail, mais Firmin dont les forces semblaient épuisées remuait à peine son crible dans
lequel ses larmes tombaient lourdes et pressées au point de mouiller le blé.
Il ne put tenir longtemps et fut obligé de s'étendre sur le plancher. Dans la crainte que tante Rude ne lui fît des reproches si elle le surprenait
64 DE LA VILLE Ai HOULIN
ainsi Angèle et moi précipitions nos mouvements pour terminer plus vite le travail et en commencer un autre au besoin.
A remuer si durement mon corps ma pensée se fatiguait aussi, et les paroles de tante Rude bourdonnaient comme une mouche désagréable à mon oreille :
« Les garçons iront vivre chez leur père et les filles chez leur mère ». Devant cette certitude, mes larmes comme celles de Firmin mouillaient le blé de mon crible, car je pensais aux jumeaux qu'on allait séparer alors qu'ils ne savaient pas encore vivre l'un sans l'autre.
Depuis quelque temps déjà, des mots chuchotes autour de moi m'avaient appris que notre père attendait avec impatience le moment où il lui serait permis de fonder une autre famille et que, de son côté, notre mère ne cachait pas son intention de prendre une autre mari. Sans doute, ainsi que notre père, elle ne serait pas longtemps sans fonder une nouvelle famille dans laquelle, tout autant que dans l'autre, nous serions comme des étrangers. Pour Firmin, Angèle et moi, le temps viendrait vite où nous pourrions à notre gré nous éloigner de ces deux foyers tout en continuant à garder une affection très vive à nos parents; mais les jumeaux?...
Et pour eux je reprenais la question obsédante :
« Comment fera-t-on pour les séparer? »
Comme si j'espérais une réponse du dehors, je regardais souvent vers la lucarne du grenier, mais je ne lis au loin que le moulin à vent dont les
l,\ VILLB Air MOULIN
îles au repo imblaienl aujourd'hui, un grand pose .ni- l'horizon.
A la bombée du jour, i.-m Rude levant le I t-
I i m! trouve pei >nne û grond Bile e contenta de me rappeler peu at qu<
demain étail jour de cuisson, e1 qu'il ne falli pan manquer dej>répi ir mon l< ain e d entas p di □ le i irni] le boia aé< aire au ehauffa du four.
La nuit revint sans qu< Lotre oncle fût de ret< ir. Dehors il f ait froid, plus froid que le m t encore; mais dans la pi ■ où les f ots flambaienl à présent, il faisait une chaleur douce qui endormait notre inquiétude. Nous étio là, tous les cinq, assis devant la grande cheminée comme au temps où nos parents venaient passer avec nous l<s derniers jours de vacances avant de nous ramener à Paris.
Malgré notre tristesse il y avait une gaieté autour de nous. Dans sa boîte de chêne rire, le balancier de la vieille horloge semblait plus sonore que • le coutume. Sur le dressoir, les assiettes blanches se coloraient de rose et la grande armoire, comme pour nous paraître moins sombre, faisait briller ses ferrures et reflétait tout le foyer dans ses larges panneaux.
Assise à la ph i de notre mère je regardais les chers très venus au monde apr< moi et avec lesquels j'avais un si >d désir de continuer à vivre. Firmin ne pleurait plus; il suivait des yeux les sam de la flamme et, les pincettes en main, il reforr it sans se la. r doux montagnes de braises qui
s'écroulaient toujours par la base. Angèle, placide et blanôhe « urne nn lys, murmurait sa prière du
soir sur son beau chapelet de première communion. Et les jumeaux, que l'approche du sommeil rendaient silencieux, se tenaient par la taille* et appuyaient l'une contre l'autre leur jolie tête blonde. Ils voulaient attendre comme nous le retour d'oncle meunier et ils refusaient d'aller au lit quoiqu'ils fussent très las.
A l'heure habituelle de la préparation du levain je pris la lanterne et gagnai le fournil.
Ainsi que cela m' arrivait toujours, dès que j'eus commencé d'entasser le bois, j'oubliais tous les soucis de la journée et ne pensai plus qu'à la cuisson du lendemain.
J'aimais faire ce travail qui exigeait toutes mes forces et réclamait toute mon attention. J'aimais chauffer le four malgré sa chaleur qui me cuisait le visage et sa fumée qui me faisait tousser. J'aimais voir lever la pâte dans les corbeilles rondes, et l'enfourner sur la grande pelle en bois. Et c'était toujours un amusement pour moi de voir que lorsque les pains étaient cuits, aucun d'eux ne se ressemblaient. Mais ce qui me plaisait surtout c'était de pétrir la pâte. Le levain préparé la veille, oncle meunier venait au petit jour verser dans le pétrin la farine nécessaire à la fournée. Une appréhension que je n'aurais pas su préciser et que je ne pouvais vaincre me retenait chaque fois indécise et un peu craintive devant le levain et la masse de farine. « C'était cela qui allait faire le pain? Ce pain blanc, épais et rond, dont je coupais de si larges tartines aux jumeaux, à leur retour de l'école ». Puis, l'eau versée à son tour dans le pétrin, je me décidais enfin à mêler le tout.
DE LA VII, I ; i MOI LIN 67
Plie, ploc, faisait l'eau qui dansait et rejaillis* saitdetous< .Lafarinenei sait pas de bruit; elle Be défendait eulemenl contre ! u et conl moi, et, pour » de qous échapper, elle se
i d s les coins ou bien elle sa iti '■• en l'air
i B'envolait en un; Elle i ail peu 6 peu pourtant comme elle prenait goût au jeu ; le tnéli s'opérail el bientôt la pâte blanche et mouvant*
Wallon] tait d'un bout à l'autre du pétrin.
C'était alors qu'elle me paraissait êti une chosi vivante et intelligente, et qu'il mi lait l'cn-
tendre rire et dire : « A nous deux, Annette J u-
b< ! » A ce moment toute fatigue disparaissait de mes épaules. Assez mil d'aplomb sur mes hanches i cause de mon infirmité, je me penchais cependant et me relevais sans effort. La pâte glissait de mes bras et retombait avec un bruit sourd et plein, elle se gonflait ou s'affaissait en se balançant de telle sorte que je craignais souvent de la voir sortir du pétrin. Parfois, comme pour me taquiner, elle fusait et m'envoyait en pleine figure une volée de gouttes épaisses qui me faisaient reculer brusquement; mais comme, dans le même instant je m'apercevais qu'il m'était impossible de m'essuyer le visage, je riais et replongeais mes bras dans la pâte qui s'épaississait de plus en plus. Quand enfin elle était devenue lourde et comme endormie, je la laissais et j'allais chercher les corbeilles d'osier dans lesquelles je la déposais par morceaux. « Vois-tu, m'avait dit tante Rude, quand ta pâte est à point, tu la prends et l'enroules à tes biN , connue ceci, et d'un seul coup tu la renverses dans la corbeille. »
En rentrant du fournil je repris ma place au
coin du feu où je retrouvai le même silence et la même attente. Oncle meunier tardait bien à revenir. Aucun de nous n'en faisait la remarque; mais, lorsque la vieille horloge eut toussé onze heures, tous les regards se portèrent sur son cadran pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas.
Un peu avant minuit, oncle meunier que nous n'avions pas entendu venir du dehors ouvrit enfin la porte en nous souhaitant le bonsoir.
Tout l'inconnu qu'il rapportait de son voyage nous immobilisa et nous empêcha de lui répondre. Il eut le sourire qui faisait sa bouche si pareille à celle de notre mère, et il dit :
Tout va bien; vous allez rester ici et vos parents viendront passer la journée de dimanche prochain avec vous.
Il s'assit, prit les jumeaux sur ses genoux et s mit à les bercer lentement.
^11 reprit, à l'adresse de Firmin qui restait le visage levé vers lui :
* — Mais oui, tout va bien.
Et, l'instant d'après, les jumeaux endormis contre sa poitrine, il parla plus bas :
— C'est bien vrai que vous auriez dû vivre par moitié chez vos parents, mais il se trouve que ni l'un ni l'autre ne peuvent maintenant se charger de vous.
Après le silence qui suivit oncle meunier nous fit connaître ses proji avenir :
Pour les jumeaux et moi, rien ne serait changé, mais An- e allait sans retard apprendre un métier et puisque Firmin était trop faible pour ira-
DE LA Vil AU MOI i.i • 6
aller aux champs il serait placé à la ville chez un marchand de chai lures, o ans grande fa1 e il pourrait immédiatement gaj ir a vie.
1 long silence suh it encore, au bout duquel oncle meunier lôupira en r> ardan le feu. Puis, ime -i, . ; i datei ci oir, il du i a rit le père des jumeaux, il m'aida à les mettre ; it el ne s'en alla qu'après les avoir vus bien endormis cô1 côte Den lui Angèlc s'agenouilla pour dire a\ ferveur :
— Vierge Marie! accordez-moi d'aller à la ville apprendre le métier de lingère.
Et aussitôt couchée, elle s'endorm pai blement.
Pas plus que moi Firmin ne pouvait s'endormir malgré l'heure avancée. Je l'entendais se tourner et se retourner sous ses couvertures. En plus de sa peine il avait l'appréhension du travail, d'un vail qui n'était pas de son goût. Comme Angèle il aurait voulu apprendre un métier, un métier qui lui aurait permis de fabriquer de ses propres mains un objet complet. Et voilà qu'il lui faudrait gagner sa vie chez un marchand de chaussures.
Sa voix me parvint tout à coup, éclatante et inattendue dans l'obscurité :
— Dis, Annette, tu aimerais ça, toi, chausser les pieds des gens?
Ainsi que nous l'avait annoncé oncle meunier, nos parents vinrent le dimanche suivant. Tous deux se parlaient, souriants et affectueux, comme si rien ne les séparait.
Firmin me souffla :
Tu vois, ils restent amis, et ils ne nous abandonnent pas.
Cependant, à l'heure de la séparation, mon père en me retenant tout contre son cœur me dit :
— Garde toujours les jumeaux auprès de toi.
Et ma mère tout en pleurs, et qui semblait ne pouvoir se séparer des deux petits me dit à son
tour :
Aime-les bien, Annette, et veille sur eux
comme une mère.
1 mis ma venue au moulin dans une voitur d'infirme six anu<< s ont passé. J'ai vingt ans; m santé est parfaite et bous les travaux des champ nu- sont familiers.
Ma petite ferme n'a guère prospéré malgré mes soins constants, et nous vivons chichement, les jumeaux et moi, du seul produit de mon travail, mes parents ayant supprimé le peu d'aide qu'ils m'apportaient du jour où Angèle et Firmin furent placés à la ville.
Par bonheur les jumeaux sont intelligents et forts. Contents aussi de voir approcher le moment où ils pourront gagner chacun leur vie. Nicole qui brode et coud avec application entre ses heures de classe, veut être lingère comme Angèle, et Nicolas qui s'essaye à tailler la meule au moulin, compte bien devenir meunier comme notre oncle lont il aime le métier par dessus tout. Hier, en me montrant ses doigts où de petits éclats de silex s'étaient logés sous la peau, il m'a dit avec fierté :
« Vois donc, Annette, j'ai déjà des mains de vieux meunier. »
Pour Àngèle tout va changer. Elle s'est fiancé* sans avertir ni consulter personne, et son mariag» doit avoir lieu le mois prochain, tout de suite après Pâques.
Tante Rude crie bien haut que c'est folie de s< marier si jeune, et s'il ne tenait qu'à elle les fiancés seraient bien forcés d'attendre. Il est vrai qu'Angèle n'a pas encore dix-huit ans, mais à voir son corps bien tourné, sa tenue modeste et son air sérieux, il ne semble pas qu'elle soit trop jeune pour entrer en ménage. Elle épouse un garçon du pays qui a comme elle l'air sérieux et qui aime aussi la prière et l'église. Tous deux ont hâte de s'unir, et, au contraire de tante Rude, oncle meunier leur donne raison et fait pour eu?: toutes les démarch capables de leur éviter un retard.
Pour mon compte, ce mariage m'étonne grandement. Angèle m'a toujours paru fermée à toute tendresse, et j'étais persuadée que sa piété lui tenait lieu de tout. A ma question sur l'amour qu'elle porte à son fiancé elle a répondu : « Lorsqu'il est là, je ne désire plus rien ».
Dans mon étonnement, il y aussi le souvenir d< la dispute entre nos parents. Angelo a-t-elle donc oublié cet affreux moment qui me laisse à moi la terreur du mariage. Je n'ose le lui demander car, ainsi qu'elle a gardé le secret de ses fiançailles, je garde, moi, le secret de cette terreur qui va en augmentant.
Tante Rude dit que je trouverai difficilement à me marier parceque je suis boiteuse. Tant mieux! Cela me donne une sécurité. Autrement, je suis bien décidée à ne pas me laisser approcher par un
jeune homme au point di te d ir plus sn lorsqu'il P8
Firmin est enchanté du nn d'Angèle, et
pour y faite honneur, il parle i ich< ter . ; i crédit un vêtement de couleur claire et d< o li rsvernis.
Lui au i a bien ch maintenant m
une homme de baille moyenne, plus mince i il faudrait peul être, mais av un vi bien
ouvert* plein d'énergie. Sa j pandi ai :l.ion pour nos parents n'a pas diminué; Il les excuse sans r et ne me permet pas le plus petit reprocl i leui ndroit. Pourtant ils ne sont jam revenus au moulin depuis le dimanche où ils m'ont confit les jumeaux, et nous ne connaissons rien de leur vie nouvelle. Nous savons seulement que notr» ] s s'est remarié avec une jeune fille, et notre mère avec un comptable de la maison de soierie où elle est employée. Les lettres espacées et courtes que nous recevons d'eux, ont l'air d'avoir été écrites en hâte et comme forcées. Et s'ils s'inquiètent peu de ce que nous devenons, ils ne parlent jamais d'eux-mêmes, ni de ceux qui les entourent.
Par contre, i puis plus d'un au les lettr< s du comptable, mari de notre mère, sont fréquentes et très détaillées. Il a d'abord réclamé un prix de location pour la maison, le jardin et le pré, me rappelant que ces trois choses appartenaient à sa femme par droit d'héritage et qu'il était tout naturel qu'elle en tirât profit. Ne recevant pas d'argent il a réclamé de la volaille, des œufs ou des légumes, s'en rapportant à moi pour faire ces envois aussi régulie] que possible.
Oncle meunier s'est chargé de répondre à ces demandes. Et sans leur opposer un refus, il a parlé des orages, de la sécheresse et des gelées. Il n'a pas oublié non plus la maladie des poules. Il riait en me faisant lire ses réponses au comptable :
« Ménageons-le, ménageons-le, disait-il. »
Et la main haut levée comme pour parer à une .menace, il ajoutait :
« Nous ne voulons pais d'un second divorce. »
Au début croyant ma mère d'accord avec sou mari dans ses exigences, j'avais été reprise conti elle de mes anciennes colères. Oncle meunier m< content et attristé m'avait grondée :
« Ne juge pas ta mère. Sais-tu ce que tu ferais sa place? Crois-moi, si elle ne peut empêcher cela, elle doit être bien malheureuse. »
Las des promesses jamais tenues, le comptable s'est fâché. Il m'a prévenue que, faute de lui payer un loyer régulier, il m'obligerait à quitter la maison, car il n'entendait pas laisser plus longtemps sans rapport la propriété de sa femme.
A cette annonce, le front si uni d'oncle meunier s'est barré de rides. « Le mal s'aggrave » a-t-il dit. Et, l'air mi-fâché mi-rieur, il m'a menacée du doigt :
« Il faudra finir par payer, Annette. »
Je n'en doutais pas qu'il faudrait finir par payer mais je ne voyais pas comment j'y arriverais, même avec les économies secrètes d'oncle meunier qui passaient si facilement de sa poche dans la mienne quand il s'agissait de vêtir les jumeaux.
Tante Rude aurait pu m'avancer un peu d'argent. Oui, mais, l'argent de tante Rude n'appar-
DE LA Vil An MOULIN 75
tenail q '< tante Rude, <;t p. plua que le comptable, elle n'étail dispo à lai m bien sans profit.
( >ncle me un dut lire cela sur en a fr< t, car
il ii dit :
Tu ais (jii le dépen ros 1 ur remonter moulin qui bombait en ruine.
Tout s*es1 arrangé enfin, grâce au mariagi l'Àn-
le. Les jeunes époux vont habiter ici. Ils occu-
p nt 1 partie <le la maison et en payeront la
local ion entière. La maison n'est pas grande, il me faudra me contenter pour les jumeaux et moi de la pièce la plus petite et la moins claire, mais je suis trop heureuse de l'arrangement pour songer à me plaindre.
Mes parents n'assisteront pas au mariage de leur fille. Pour ce grand jour, et pour faire pendant à la nombreuse famille du fiancé, il n'y aura auprès de nous, à part tante Rude et oncle meunier, qu'une jeune ouvrière amie d'Angèle, et Val ère Chatellier l'ami de Firmin.
Je connais la jeune ouvrière qui suivra le cortège au bras de Firmin, mais je ne sais rien de Valère Chatellier qui sera mon compagnon de fête. Firmin que j'interroge, m'assure que son ami un garçon honnête, sérieux et plein de cœur. Et, d'affilée comme chaque fois qu'il raconte, il me donne ces détails :
Valère Chatellier a vingt-six ans. Ses parents qui étaient fermiers l'ont mis de bonne heure au
collège. Ils sont morts ruinés par une catastrophe,
et Va! ère qui n'avait encore que seize ans a du abandonner ses é1 ndes pour gagner sa vie. Depuis il a tenu pas mal d'emplois contre son goût, et maintenant il est premier commis dans mon magasin de chaussures où il doit se plaire, puisqu'il y était déjà lors de mon arrivée.
Et Firmin, après avoir repris haleine, se dépêche d'ajouter :
— Je l'aime comme un frère, et quand tu le connaîtras tu l'aimeras aussi.
Manine à son grand regret ne partagera pas nos réjouissances. Elle a pris goût à élever des nourrissons. Après le premier un autre a suivi, et voici qu'elle vient d'en prendre un troisième. 11 ne lui era pas possible d'abandonner sa maison, mêmt pour une heure. Elle m'a dit en riant :
— Je chanterai des berceuses pendant que vous boirez le bon vin.
Les berceuses qu'elle chante sont vieillottes ei louces, et font se moquer Clémence qui sait <le jolies berceuses à la mode. Moi-même, malgré mon goût pour les vieux airs, je trouve parfois Manine agaçante, surtout lorsqu'elle supprime les mots et ne laisse passer qu'un son nasillard entre ses lèvres, mais lorsqu'elle berce en chantant la très vieille chanson de Marthe et Marie, je l'écoute toujours avec le même plaisir. J'ai beau savoir qu'à la fin, Jésus triomphera, j'attends toujours de Magdeleine le refus de venir à lui quand il envoie Marthe à sa recherche :
Allez Marthe
Allez-y
Et dites-lui...
DE i I 11 [< ■' LTÎS 77
Ce matin, jour du mar Firn i son ; son! eu plue tôt que je ne les al '<
Ai i ocoup( i (I r la ohe lur lifl
d< •■ entendis pa l'ap r de ii
mai « i t ce ne fui qu u bruit de l rs- p ur le seuil qu i je t( un i la bête de leui ( ,
|i allure <!< • i, doni bras à
\ Chi illier beaucoup plus grand que lui»
I ii que i eu le temps de me Lever U s
.mi îen1 en face de moi et Firmin di It :
Vunette^ voici mon ami.
Et il reculait comme pour I iser à Valère Chaillier une plus grande place.
.Je tendis la main au jeune homme avec un peu de e. Le regard clair qu'il attachait sur moi
me faisait souvenir que j'étais boiteuse, et pour la pren fois, j'avais honte de le laisser voir. 11 me fallut bien le montrer, mais j'en restais gêné au point de ne plus sa voir marcher à Taise.
Cette journ d'avril n'a pas amené avec elle le beau temps. Un froid souffle par la campagne.
Et à Tins Ht où nous prenons nos rangs pour aller à l'égli , une nuée menaçante nous fait levei le nez avec inquiétude. Tante Rude qui craint pour sa robe de soie, commande :
— Rentrons. C'est une giboulée qui sera vite passée.
La nuée iile en effet, comme pressée de porter ailleurs une partie des choses désagréabl Ile
commence à déverser ici. Elle sème d'énormes flocons de n ; que le vent chasse et accroche c • des fleurs aux arbres à peine feuillus.
Un oiseau qui ch itait sur une branche du
noyer, croyant à une miraculeuse pluie de duvet fin, s'est lancé après les flocons de neige. Il voleté sur place, lâchant celui-ci pour saisir celui-là, jusqu'à ce que, tout alourdi et aveuglé, il ait enfin compris que ce beau duvet blanc n'était pas fait pour son nid. Retourné sur sa branche, il se secoue, hérisse ses plumes. Et comme honteux de sa bévue il cache vivement sa tête sous son aile. Tout le monde se moque de l'innocent. Les jumeaux l'interpellent comme s'ils s'adressaient à un gamin de leur âge, et Valère Chatellier qui rit de bon cœur me dit familièrement :
— Il faut quelque chose de plus chaud pourfaire un nid.
La giboulée passée, notre petit cortège se reforme et se met en marche. Oncle meunier remplace notre père au bras de la mariée. Il avance, raide et grave, avec un léger fléchissement de l'épaule, comme pour permettre à Angèle de s'appuyer davantage sur lui. Des gens groupés le saluent amicalement au passage, et des enfants courent devant lui en se tenant de travers pour lui sourire. Sa belle prestance et son bel habit noir n'arrivent cependant pas à dissimuler son caractère véritable. Les grosses boucles de ses cheveux ont l'air de se moquer de son chapeau haut de forme, et son dos est spirituel comme un visage.
C'est seulement pendant la traversée du village que je songe à regarder Angèle. Dans sa tobe de lainage blanc, elle me paraît soudain majestueuse comme une princesse. Où donc a-t-elle appris à marcher de cette façon lente et légère? Et qui lui a enseigné cette manière de porter haut la tête
i LA VILLE i\ MOI LIN
\ oc i .mi do ;■! Bile n ;i que faire du fléchis
Lent d'épaule d mcle mei ier, el il bli
qu'elli i la i ur li iid< p et qoii pour l
Firmin ae la quil Le , I U
il i tourné voi ûoi comme pom prend] i témoin que jamais mai tut plu i belle.
A IVgli i , Angèb uille < ,! i lève
dépla p d mi< 1 l ae >n admi ble mainl fj. J< la 1 1 le encore lorsque >nne la cl pour
l'élévation. Courbée i ir son prie-Dieu, oudes
icartani Bon voile comme deux ailes, elle obl< un grand ai ! en adoration devant l'É1 rrnel.
Ui regret me vient de ne pas être euse co me elle. Et parce que tout le monde s'incline sous l'impérieux commandement de la clochette, je courbe aussi la tête devant le calice.
Les beaux dimanches d'été ramènent maintenant au moulin Firmin et Valère Chatellier. Ce sont des dimanches bruyants et mouvementés qui font la joie des jumeaux, de Clémence et de la petite Reine. Il y a les courses à travers champs, les promenades sur les routes et par les étroits sentiers. Et surtout, il y a le bois des grands chênes. G bois, silii! \ une heure de marche du moulin, est plein de frai' heur et d'ombre. Des ruisseaux ayant tracé eux-mêmes leur chemin s'y cachent et s'y rejoignent comme en se jouant. Et les clairières pleines d'herbe tendre, et les mous paisses qui s'; Jent sous les vieux arbres en font un endroit où il serait bien difficile ne pas plaire.
Firmin, comme un tout jeune garçon, monte aux branche*, saute les ruisseaux, et court avec
DE LA \ UJ AU MOtILl
les enfants tandis que son ami marche ou se repo
à nies côtés.
Val ère Chatellier n'a rien de la gaieté malicieuse de Firmin. Le plus souvent, il paraît accablé de tristesse. Et même, lorsqu'il s'efforce à la gaieté, sa conversation a toujours une tournure grave. Certains jours, sa tristesse nous saisit, Firmin et moi, comme un froid subit. Assis tous trois sur un talus, ou sur quelque tronc d'arbre couché dans l'herbe, nous restons silencieux et sans envie de nous mêler au jeu des enfants. Firmin alors, cherche de la chaleur dans ses souvenirs. Il dit une fois de plus combien il me sait gré d'avoir remplacé notre mère auprès de lui. Toujours il s'étonne de ma précocité de fillette. « Comme tu as été patiente » répète-t-il. Et il raconte à ce sujet des faits dont je ne me souviens plus. Un fait que je n'ai pas oublié plus que lui c'est l'accident arrivé par sa faute au petit Nicolas.
Il avait eu l'imprudence de mettre l'enfant debout sur une table pour lui apprendre à faire Guignol, mais en reculant, Nicolas était toj >é de la
table et resté sur le dos sans souffle ni mouvement. Épouvantée, j'avais s si l'enfant et l'avais porté en courant vers l'hôpital voisin. Firmin suivait croyant avoir tué son petit frère, et si défait lui même qu'il semblait prêt de mourir aussi.
Heureusement, Nicolas n'était qu'évanoui, et après quelques soins le médecin tout content me l'avait remis dans les bras :
— Tenez iademoiselle, voilà votre petit.
Mais la p r et la joie nous avaient si fort malmenés Firmin et moi que nous n'avions pu repartir
im la v ilj au m\ bout d( luite, < i i qu'il fallu aoui don» aui
des i.
l'irniin h la mec it fldèlen at Ici
moindres déte de i tnauv jour i isit à r Val» Chatelli en i ml Tu p« croire qi ol i our à J.i m a
di plus rapidi Sur ce bouJevj I de l'hôpital, toi dent nos amis. Et j \i$,
l fallail il- marcher Anu ►or k bod petit
Eli inçait toute tasséi \i vieille <|ue je c >yais i menl su mère.
Ch< ad-i el d'elle aussi nous avions I
coup à dire. Pas plus que le son de sa voix, son soin n 1 . ùt effacé en nous. Gomme nous avions aimé les belles rides qui se réunissaient en fossettes au < ux de ses joues! Et celles qui s'entre-eroisai b sur son cou, et formaient de si jolis carreaux dans sa chair brune! Un jour que nous venions d'être durement grondés par tante Rude et que grand-mère nous consolait de son mieux, Firmin lui avait demandé pourquoi elle n'était pas la femme d'oncle meunier à la place de tante Rude. Ils auraient eu des enfants de notre âge avec lesquels nous aurions bien joué, disait-il, et personne ne nous aurait grondés.
« Mais, avait répondu grand-mère, oncle meunier est mon fils, et un fils ne se marie pas avec sa mère. »
Et Firmin, sur de lui avait riposté :
« Pourquoi donc? une mère se marie bien avec un i e.
Valère Ghatelliei ait rien à raconter de son
eni'an< les soi enirs qu il gar<l de ses parents
étaient V graves et sans fraîcheur. Souvent après nos récits il nous disait avec un peu d'envie :
— Comme vous êtes riches tous deux!
Lorsque j'étais seule avec Val ère Chatellier, j me sentais parfaitement à Taise, et ne songeais pas à faire des remarques sur sa personne. Mais dès que Firmin s'approchait avec ses cheveux en révolte et son teint frais, les cheveux plats et le teint sans couleur de son ami me faisaient me moquer à part moi. Je n'aimais pas non plus sa îaçon de marcher, comparée à l'espèce de danse qui rendait Firmin si attrayant et si léger.
Comme s'il m'eût devinée, Valère Chatellier semblait parfois pris de défiance à mon égard. Son teint maladif se colorait, et il lançait sur moi des regards si aigus que je sentais mon front s'ouvrir et toutes mes pensées s'envoler.
Oncle meunier nous accompagnait rarement dans nos promenades, mais il ne manquait jamais de venir au devant de nous à la tombée du jour. Il aimait ces fins de dimanches où les routes s'encombraient de gens avec lesquels il échangeait deux mots en passant. 11 aimait encore ramener sur son épaule la petite Reine qui babillait et chantait comme un oiseau perché.
Après souper il revenait prendre le frais devant notre porte et il s'asseyait auprès de Valère Chatellier avec lequel il parlait d'affaires ou de politique. Tante Rude se plaisait comme lui à ces soirées quoiqu'elle n'eût personne à morigéner. Elle trouvait juste tout ce que disait Valère Chatellier, et elle était comme intimidée par sa parole sûre et bien posée.
DE i.\ \ M m 11 MOULIN 8
l n faisail d< p I' >nver en racontant boutes orl d'histoii el urtout en nous indiquant <!••.; arbres dont les I»
branches formaient «1rs silhou i humaines si pr qu'on ne pouvait s'empêcl le les i
vivantes et de leur donner un nom. Selon Firmin, •était là des ; avisés qui avaient pri soin d<
v cette I rniisfnnnal ion ;i\ anl de ttlOUr fc
■ us invitait à fai de même, sous p tr<
dangés en un*' chose que la lune n'éclairerait
jamais. Ce jeu nous a m usait, chacun de nous tenant à être une chose parfaitement visible après se mort. Seul oncle meunier ne voulut jamais choisir. 11 tenait avant tout à rester ce qu'il était, car, disait-il, de toute façon il serait changé en quelque chose de beaucoup plus mal.
Firmin le taquinait :
Oh! oncle, même si vous deveniez un beau chêne?
Non, non, pas même un beau chêne, les hommes m'abattraient un jour à grands coups de cognée.
Bien sûr dit Firmin, mais en attendant vous auri des nids pleins vos branches, et mille oiseaux pour vous réjouir des chants les plus beaux.
Rah! fit oncle meunier, j'aurais pour le moins autant de corbeaux qui viendraient me raconter de vilaines histoires.
A rire et bavarder ainsi la nuit nous surprenait. Firmin et Valère Chatellier cherchaient à tâtons leur bicyclette, et c'était la séparation pour une semaine.
Après une forte journée de fenaison, comme j< me reposais sur l'avancée du mur de la grange d'où l'on découvrait an loin la campagne ainsi qu'un large pan de ciel, oncle meunier vint s'asseoir i côté de moi pour fumer sa pipe.
Je ne parlais pas, tout occupée à regarder deux gros nuages de forme étrange qui cherchaient à se joindre comme pour former une montagne plu étrange encore. Oncle meunier ne parlait pas non plus, et je m'aperçus bientôt qu'il ôtait et remettait sa pipe comme lorsqu'il avait une idée en tête.
Autour de nous c'était presque le silence. Seule Manine mêlait sa voix harmonieuse et lente au vent doux qui se levait à J'approche du soir; un peu en arrière de nous elle endormait son nourrisson en chantant :
Allez Marthe
Allez-y
Et dites-lui...
Ine ièle soudain de l'absence des enfants, j llais me mettre à leur recherche quand oncle meunier me retint par ma robe :
Attends un peu Annette!
Et tout en cognant sa pipe contre une ra< te de genêt il me dit sans se presser :
J'ai reçu pour toi une demande en mariage.
Croyant à une plaisanterie je me mis à rire.
Oucle meunier rit aussi, et me regardant ec malice, il reprit :
Tu sais de qui, n'est-ce pas?
Et tirant plus fort sur ma robe il m'obligea de me rasseoir x\ir les pierres rugueuses.
m: i.\ Vil, i,i i\ ^i<" LIN
Je ne quoi dan on j ra< fil nd
qu'il parlail aent. Je i lai d< ei n
peur du m u pr
■ t r ■ n • cette de
inde H ie h- p |
(TU- i lieu.
( )nclc meuni a i ourna fcout à fait ;
! me dii tout lour ni :
Quelle idéel ( pr< ,
et comme je sais que tu l'ai oi-im o<
vois p d'empêchem tt.#. •
Je lui coupai la parole :
— Pas d'empêchement! Oh! si, il y en a un; i a a même un très grand, c'est que j'ai résolu d< ne jamais me marier, et je sais bien qu'aucra r. onnement ne me fera changer d'avis.
Oncle meunier rentra son sourire. Il conq n i son tour que je parlais sérieusement, et il me «lit l'air étonné :
Comment, Annette! Je crov. ou contraire
que tu désirais ce n nage. Pourquc loin e refus?
Pourquoi, oncle meunier!
La violence qui étail i * moi et dont je n'étais j 3
toujours maîtresse, me fit répondre d'un seul trait :
À quoi bon se marier, n'ai-je pas le terrible
exemple de mes parents? Ilss'adoraient,et pourtant leur amour a duré de longues années. Et par mon père a rencontré une autre femme on ût, au lieu de se détourner d'elle comme c'était son devoir il s'est détourné de son ménage et a 1 le s ats à l'abandon.
Je frappai du poing sur la pien :
Non, non, onde meunier, je ne me marierai
pas. J'aime tes enfants. Eli bien! je forai comme Manine, j'élèverai ceux des autres. Ainsi je q serai ) s inutile sur la terre;
Oncle meunier qui avait baissé le front en l'écoutant le releva pour me dire :
Tu es bien jeune encore pour prendre une pareille détermination; tu ne sais pas que nous portons en nous une force naturelle qui fait dévier à certain moment les plus sûres résolutions dans ce sens.
Ce fut à mon tour de baisser le front.
Je la connaissais cette force naturelle qui accouplait les bêtes et que je devinais toute pareille chez les hommes. Moi-même, ne restais-je pas étrangement troublée par le souvenir d'un baiser qui me laissait plus de désir de le retrouver que de honte de l'avoir subi?
Cela s'était passé un soir de cette dernière semaine. Comme je me dirigeais dans l'obscurité vers le hangar pour y prendre du bois, deux mains m'avaient saisie aux épaules, et une bouche chaude et mouillée avait aspiré la mienne avec force.
Pendant combien de temps étais-je restée soumise? trois secondes ou un quart d'heure?
Je n'aurais pas su le dire. Par la porte restée cntr'ou verte, la voix haute et claire de Nicole avait demandé :
— Tu m'appelles, Annette?
Aussitôt la bouche et les mains s'étaient détachées de moi, et des pas avaient glissé vers le entier. Depuis, rien n'était venu me désigner celui qui m'avait ainsi surprise. Était-ce un garçon
du village? Un employé du moulin ou un chemi-
DE i \ VILLE M moi LIN I
neau ? Sai douteje I ignorerai boujour i ot,
je seul ais bien que celui là i • lorl h il, pj bout d uite de i pen e, E1 san chercher à di imuler le rouge qui envahissais mon \ je levai les
i\ sur oncle meunier pour lui dire :
— C'est vrai, il y a cela, mais a s tout, on n ! pas obligé de se laisser guider pur cela. C'est un ennemi de plus à combattre, voila tout.
Le regard d'oncle meunier pesa longtemps su le mien, puis il toucha doucement mes cheveux :
— Ma grande courageuse! fit-il.
Et comme il paraissait avoir encore quelque chose à dire, je l'en empêchai en me levant et 'hantant avec Martine :
Magdeleine lui répond :
Ah ! j 'y v ; i i s pa S , J'aime mieux aller à la danse et au combat Que d'entendre le sermon qui se dira.
Je ne devais pas tarder à connaître le prétendant à ma main.
Le dimanche suivant, Firmin me prit à part et me dit Pair sérieux :
J'aurais été bien content de te savoir la femme de Vâlère Chatellier, mais si tu as choisi ailleur tout est bien.
Je restai sans réplique. Ce nom de Valère Chatellier tout à fait inattendu avait fait surgir à m ux la haute silhouette du jeune homme. Je pais son visage întellij 'il et triste. J'ent idais le son net e1 gn e de voix, e1 je ressentais our lui cette attirance qui me fai lt si souvent accepter boa i dans nos promenades,
Non, je n'avais p choisi ailleurs, et je dus reprendre pour Firmin les raisons donn s à oncli meunier sur mon éloignement définitif du mai ;e.
Firmin resta longtemps à réfléchir, puis il dit : Je ne sais si tu as tort ou raison d'agir ainsi; tu es ma grande sœur, et tu as toujours été si s c. Quant à moi je ferai comme Angèle, je me marierai le plus tôt possible.
Après une pause, et comme pour se donner raison il reprit :
— Pour un ménage qui se casse, il y en a mille qui durent.
Devant mon silence, il haussa la voix et lança comme un défi :
Crois bien que je saurai faire durer le mien, quoiqu'il arrive.
Lorsque Valère Chatellier nous rejoignit, j'eus un moment de gêne intolérable. Il attachait sur moi ce regard aigu qui m'était si pénible à supporter, et cette fois sous ce regard, il me sembla que ma poitrine s'ouvrait pour laisser voir tout ce que contenait mon cœur.
Je me détournai visiblement, mais peu après sur la route pleine de soleil je l'observai à mon tour.
11 m' apparaissait maintenant un autre homme. Au lieu de cette allure un peu sèche dont je m'étais si souvent moquée, son grand corps était aujourd'hui toute souplesse et tout abandon. De plus, je remarquai en lui une violence qui faisait par instant sa voix inexprimablement basse. Et tout [ coup je vis sa bouche.
J'en ressentis un grand trouble. Cette bouche
IM i \ VILLE vu MOULIN
je ta i Ji n aui ; su dire ô quoi,
mai baie sûre è pi ni que q
j' ii le bai r n béi . ^ (
•lli a\ ait I» m en pJi ; les teni
cuir.' denl qu'il oubliait de les mordri
elles ichap] ;i, I pli /•■ * et
vides de I
Oui, « i bien c te bouche-là qui avait sai:
la mienne dans l'ombre.
A partir de ce moment, je ne sus plus rire avec les en! . Uni lassitude inconnue ralentissait mes pas, et il fallut m'étendre à l'ombre aussitôt s notre arrivée au bois des grands chênes.
Firmin et son ami n'étaient pas en train non plus. Ils firent une courte promenade et vinrent s'étendre sous le chêne que j'avais choisi. Les enfants à leur tour nous rejoignirent sur la mousse. Pri (e Firmin ils s'étaient vite lassés de courir sous bois.
Le vieil arbre qui nous abritait tous était si haut et si touffu que le ciel ne s'y montrait qu< par toutes petites places, et que je croyais plutôt voir des morceaux de soie bleue tendus parmi les feuilles. 11 faisait réellement chaud. Des seaux passaient d'une branche à l'autre à t -s 1 fl lies d'or que h ioleil allongeait jusqu'à nous. Et de loin en loin, un ramier qu'on ne voyait j
fais entendre son doux roucoulement. Les i f tormirenl un à un. E1 dans cette paix*
et dans cette chaleur, je nie h ■ --mine eux lisser dans I lomi i!.
) ,ll " fl ' •'""" e1 Valère Chatellier étaient
idechaque ^r<\ oi.Jeraedr< ii unpeu bon-
beuse et m'informai des enfants qui avaient disparu. Ils sont là, me dit Firmin en les indiquant du doigt. Et il ajouta :
Tu les avais oubliés, mauvaise mère, et sans nous le loup les aurait mangés.
Valère Chatellier dont le regard ne me quittait pas, sourit à peine. Il se pencha vers moi et implora sourdement :
Oh! Annette, si vous vouliez...
Je ne trouvais rien à lui répondre. Je voyais sa bouche forte et fraîche, et un étrange désir me venait de la saisir à mon tour. Je me mis debout pour échapper à la tentation, et Firmin vint à mon secours en disant à son ami :
— Ne la tourmente pas, va!
Au cours de la journée je ne cessai de me tourmenter moi-même. Maintenant que je connaissais l'amour de Valère Chatellier, sa présence à mes côtés me semblait presque nécessaire, et je me sentais heureuse en pensant qu'il ne tenait qu'à moi qu'il fût toujours là. Je me représentais mes fiançailles avec le baiser permis. Je me représentais la joie de Firmin, le contentement d'oncle meunier, le jour où il me conduirait à l'église vêtue de blanc comme Angèle. Mais à l'idée du mariage accompli ce n'était plus la bouche de Valère Chatellier qui se présentait à mon esprit, ni la beauté cl 'Angèle dans sa robe blanche. C'était la vision de deux très enragés de haine, et lancés l'un contre l'autre comme pour s'entre-tuer.
A l'heure du départ, très tard, le soir, Firmin m'entraîna jusqu'à la barrière et me dit :
Puisque tu ne veux pas épouser mon m ni,
m: LA \ i i MOULIN 91
le oomn un frère, et donne lui le n baiser qu'à moi.
,!;• mis un be ir sur la joue de Val* I I >r
et il me rendit le pareil, tri i lieu de n
aller il retint ma bête qu'il appu a poitrine
\iusi retenue j'entendais bal i re sou II
battail clairement, à coups forts et réguii et c ait comme s il m'eût dit : « N'aie i rint J'entendais aussi une sorte «le grondement commi une colère qui cherchait à se faire jour dans I go e de Valère Chatellier. Pourtant son souffle sur mon front était doux comme une caresse, et la chaleur de sa main sur ma nuque me donnait l'envie de rester longtemps appuyée contre cette poitrine, tout à la fois grondante et rassurante.
Je m'en éloignai cependant, mais j'en ressentis dans toute ma chair comme un immense regret.
Ce soir-là, je compris que la force naturelle
lont m'avait parlé oncle meunier était une force redoutable entre toutes, et que pour lutter contre elle et la vaincre il me faudrait un grand courage.
Je m'aperçus bientôt que Val ère Chatellier occupait à lui seul toutes mes pensées. Comme un être visible pour moi seulement, il se tenait sans cesse à mes côtés, redisant des mots que je connaissais et appuyant ma tête sur une poitrine où battait un cœur et grondait une voix. Parfois je prenais peur de cette ombre et je la chassais, mais toujours elle revenait. Mes nuits ne tardèrent pas à devenir aussi agitées que mes jours. Je m'endormais avec l'être invisible aux autres. Je rêvais de lui, je m'éveillais avec lui, et un matin que je n'avais pas su éloigner à temps son baiser je me surpris à dire :
Oh! comme je l'aime.
Cette fois, ce fut ma voix qui me fit peur. Elle avait fait un bruit sourd et heurté comme eût pu le faire un gros oiseau enfermé dans une cage trop étroite. Pour essayer d'en rire, je voulus répéter ce que je venais de dire. Mais je compris que les mots étaient désormais inutiles, et que mon amour pour Valère Ch ollier était maint unt égal à celui qu'il avait pour moi. •