LA VU.u i HOULIN
petit t vo oncle i r do la ten-
sse in Ni: ate m'a ds<
jamais, de vous toi ne .< est venue la i rindri peine, et, cep end ce soir je vous r our
celui qiu vient de me repousser durement qui ] ut rester, sans pensée, ni rôve, étendu toi t un jour comme une hèle trop gavée.
Les heures passent, une cloche les compte < petits sons grêles et d'autres cloches les r it.
Aux douze coups de minuit, là-bas, sur la e
bande de terre, le palais s teint d'un s il ci p; comme il s'est allumé, et plus rien n'est le
a sa place.
En bas, sous la fenêtre, un trottinement ai re mon attention. On dirait le pas d un petil mimai craintif. C'est la Crapaude qui r e autour de son enclos; elle soulevé des pierres et les repli e sans ►ruit, et chaque fois elle a l'air d me
lampe. ( est peut-êt] [ui vienl i so.
sur le palais brillant. Ùile disj me
sans que je l'aie vue renl r i ns sa t >ane.
Tout sem doj r i nt ; ton moi.
Du grand jardin mon un bruit se le à une
forte re piration. J chei ; d'où cela peut venir, et je vois que la lun< ou lé à terre l'ombre des orangers, des citronniers des iers. C'est s is
doute ainsi que les arbres se jposent, et st eux que j'< tends respii ■. J ate. ce souille court qui revient à intervalles réguliers...
Oui, c'e ie jardin qui t, il dorl t u- •iément, la lune au-dei pour le con-
templer et la mer bail | our ne pas ie réveiller. Le jour paraît eniin, ramenant avec lui ma part
DH LA Vil, i MO N 1
il, i /ni | j ?
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" • lu
1,1 )OUJ' t,
! bour e do
101 *.l at voud;
pr< un ; biaise ;
cner< i qui Lt pas T d
roches; j< rou> afin, et, me tournant vers 1 dis sur ton habituel :
Ce lon< ommeii dû te reposer des fatigues de la semaine?
11 ne j ond pas à cela et demande :
Quel jour sommes-nous?
a qu tion menait rire :
Lundi.
Il la tête comme pour réfléchir et ses
oreiile c ourlets goni s deviennent encore plus
rouge.
Il i nd au bout d'un moment :
J'ai dormi comme une brute, et tu as dû t'ennip
Non, j me suis o< ipée.
H se m l * et mange de bon a if
en d tire montre, et, tout « a mettan
: s : ure, il dit core :
; — C'est que j'étais réel nent las; lu ; q es bien rendu compl n'est-ce
Je fais oui, de la i lulement, car il y a dans
sa voix une moquerie qui me blesse. Me croit-il vraiment si sotte?
Au moment du départ il vient à moi pour
n'embrasser comme à l'ordinaire. La moquerie
de sa voix a passé dans ses yeux qui sourient
malicieusement de ma confiance. J'évite son baiser,
et je ne sais ce qui me pousse à lui dire :
Tu sais si je t'aime, Valère, mais j'ai un tel dégoût des ivrognes que je me sens capable de me séparer de toi sans regret, si tu dois le devenir.
Les yeux de Valère changent d'expression, les couleurs de son visage disparaissent, et sa voix si moqueuse l'instant d'avant, se fait singulièrement sourde pour me dire ;
Prends garde, Annette! ne dis pas de ces mots qui vous blessent comme des pierres et qu'on ne peut plus oublier.
Son émotion est si forte que la sueur lui perle au front.
J'ai regret de ma méchanceté, et, ne trouvant rien à dire, je pose mes deux mains sur ses épaules. Aussitôt nos regards se croisent et se fouillent. Il semble que nos âmes soient là, face à face, tremblantes de doute et de crainte. Cela dure, dure, puis un souffle rude s'échappe de nos poitrines et, soudain, lancés l'un vers l'autre avec la même violence, nous restons unis comme deux êtres qui n'auraient qu'une seule bouche pour respirer.
Dans notre part de jardin, en plus des orangers et des citronniers, il y a un énorme cactus et un très gros et très vieil olivier.
Le cactus a poussé à l'écart,, dans un endroit
où nulle omluv ne peut l'atteindre, et son pied
st entouré de j.'to i pierr comme pour empê-
de V- ji |u ;i lui l'herbe et I fleurs qu
poussent tout alentour. Cette pi faite de
lai >s mains pleines de piquants me fait un peu
ieur. Ch nur e1 vigoureuse elle me f p iser
i une l e étrange que quelqu'un nourrirait en
cachette avec de la viande fraîche.
Je me moque de moi-même quand tte idée ne vient, car l'herbe haute n'est foulée de nulle oart dans le voisinage, et jamais encore je n'ai aperçu la Crapaude de ce côté. Il y a quelques jours, comme le cactus paraissait avoir soif sous le soleil, je m'en suis approchée malgré ma répugnance afin de verser un peu d'eau à son pied. Mais, à la première pierre que je voulus déplacer, une vipère s'est dressée. Elle n'a pas cherché à me mordre, elle s'est seulement enroulée rapidement sur la pierre que je venais de toucher, et, la tête haute, elle m'a regardée avec des yeux si haineux, que j'en ai ressenti un frémissement par tout le corps. J'ai remporté mon arrosoir, marchant de biais, afin de ne pas perdre de vue la vipère et son cactus aux mains méchantes.
Ma jeune voisine n'a pas cru à la vipère. « Tout au plus, une couleuvre » m'a-t-elle dit en riant; mais elle craint les pierres du cactus car elle sait que le mari de la Crapaude y a trouvé la mort, un jour que, pris de vin, il s'y était endormi en plein midi.
« Par les jours d'été, m'a-t-elle dit, ces pierres
sont plus chaudes que si elles sortaient de l'enfer. »
Le vieil olivier étend ses fortes branches sur
une pelouse épaisse et verte; il a un tronc rugueux et plus déchi que l'habit d'un mendiant. On ne s pas comment il I ient à la terre car ses racines bossues et tordues paraissent être toutes dehors.
Ces racines, presque aussi grosses que s arbres ordinaires, forment entre elles des cavernes profondes où logent des rats, des loirs et beaucoup de bêtes rampantes.
Lorsque je suis lasse de sarcler et d'arroser, je viens me reposer auprès du vieil arbre comme auprès d'un ami paisible et sage; son ombre fraîche efface le feu de mes joues et le ; ruissement continu de son feuillage est comme une musique très douce qui détend mes membres et apaise les durs battements de mon cœur.
Mon immobilité engage les habitants de l'olivier à sortir de leurs cavernes. Certains, en m'apercevant, bondissent et disparaissent au loin, mais j'y ai des amis. C'est d'abord une fine couleuvre qui s'avance avec une extrême lenteur en agitant sa langue fourchue comme pour me montrer qu'elle possède une arme. C'est ensuite un beau lézard mordoré dont la gorge palpite de craint et qui a l'air d'implorer la permission de s'étendre au soleil ; et enfin, une petite salamandre, à peine longue d'un doigt, et qui avance prudemment à la façon des chats. Ces petites bêtes choisissent un endroit où le soleil passe à travers les branches, et d'où il leur sera facile de rentrer chez elles en cas de danger. Le danger pour l'instant, c'est moi, et au moindre de mes mouvements les trois frémissent et s'apprêtent à fuir. Je leur parle alors sans remuer, et leur confiance renaît.
!>B»LA VILLE AU MOULIN iM
11 m' arrive de reBter le bien coucher
du soleil, r maintenant, < ch soir que
Valère citre pai minuit, p bon -,
toujoui s i 1 < ■ bornai un hom
blé d b. Plu f' j urj m s»
I i moi ave< in1 m ité. On di h qu'il
quelque ohose à me uader et qu'il n sai
oon ienl s'y prendre. S'aperçoit-il qxn suis
pâlie et ci rimée? A-t-il remarqua ces malais subits qui me font rejeter la nourriture que j'ai
•endant prise de bon appétit? Ces malaises, j es accepte sans me plaindre car ils me donneni l'espoir d'une grossesse, mais je n'ose en parler Valère; si j'allais me tromper! Un médecin que j'ai consulté à ce sujet n'a rien pu 1 m' affirmer, et il m'a conseilla d'attendre. Ce médecin déjà vieux m'a dit :
« Si c'est une grossesse, le petit vous le fera savoir de lui-même, et vous ne vous y tromperez pas lorsqu'il fera toc toc à la cloison. »
Ce matin, samedi, Valère est venu à moi :
Écoute, ■ Annette, demain et lundi, c'est la Pentecôte, le magasin sera fermé, et si tu le veux ces deux jours-là seront pour nous, deux jours de grande fête.
Comment ne le voudrais-je pas? Je dis toute ma joie, et Val qui paraît débarrassé brusquement de tout souci, me serre dans ses bras en recommandant :
— Prép nous un lin dîner. Ce soir, je serai ici de bonne ure.
Il rit, m'embrasse encore et part en courant.
La fête est d< i commencée pour moi. Aujourd'hui je n'irai pas m'étendre sous l'olivier; je eux que la maison soit plus reluisante encore. Bien à l'aise sous mon grand tablier, je commence
frotter et à nettoyer même ce qui n'en a pas besoin. La tour n'en sera pas exempte quoiqu je sache qu'il n'y viendra personne. Il faut que tout soit clair et brille devant mes yeux, comme tout est clair et brille au-dedans de moi-même. La joie a ouvert dans mon cerveau, comme une grande fenêtre par où est entré un rayon mystérieux qui demeure, et m'éclaire sur mon état de grossesse. Oui, je le sais, j'en suis sûre maintenant, je porte en moi un enfant. Qu'importe qu'il n'ait pas encore fait toc toc à la cloison, je le vois aussi sûrement que s'il était déjà né, et d'en apprendre la nouvelle à Valère sera pour moi le plus bel instant de ces deux jours de fête.
J'ai préparé le fin dîner; la table est mise à sa place habituelle, devant l'amandier dont les fleurs se sont changés en fruits d'un vert doux. Nous pourrons dîner dans la lumière du couchant, celte lumière de couleur si tendre ici qu'on croit voir le bleu de la mer flotter dans l'air en voiles légers.
La gaîté de mes jeunes voisins accompagne ma gaîté. Ils sont à table, fenêtre et porte ouvertes et j'entends ce qu'ils disent. Tout comme nous, ils se proposent de passer agréablement la Pentecôte; le mari parle de faire un petit voyage et la jeune femme rit et bat des mains...
Le jour baisse, la lumière du couchant n'éclaire plus la table. Tant pisl Quoiqu'il ne fasse pas nuii
M; LA VILL1 AU MOULIN i
encore, j'allume la lampe afin que la table reste
Tilhni c pour l'arriv< de Valère.
In pas pn lé approche. Au Ji<'u de V; re c it un téli raphiste qui s au seuil. Ma
pensée m'échappe et s'en va vers le moulin, vers I min, vers m parents. Non, le I gramme ne \i i. pas de si loin; il vient d» Vice. Valère est foret' de s'a!>senter pour une affaire sérieuse et im-
irévue; il espère pouvoir revenir lundi, en tout cas, il m'écrira de l'endroit où il se rend, et le papier porte en bas : « Que mon amour t'apporte le bonheur et le repos ».
Un découragement intense m'enlève mes forces et ine jette sur un siège; la clarté de la lampe me blesse comme une injure en pleine face et je ressens un besoin immédiat d'obscurité. Il faut que tout soit noir autour de moi, noir comme l'ombre qui vient d'envelopper mon cœur. Il ne faut pas non plus que rien du dehors ne vienne adoucir cette ombre, rien, pas même la voix de ma jeune voisine, pas même la pipe du vieux cordonnier qui fume accoté à un arbre du jardin. Je ferme les volets, je souffle la lampe et, affaissée sur mon siège, je reste sans pleurs ni pensées.
Voici encore des pas devant la maison, des pas hésitants, de quelqu'un qui chercherait la porte,
ou de quelqu'un qui serait ivre. Oppressée, j -
Non, ce n'est pas Valère. Un poing frappe au volet et une voix appelle :
— Annette! Annette!
Cette voix je la reconnais, et mon émotion
trop forte m'empêche de bouger.
frappe plus durement, et la voix crie
■Le j.)oin plus fort :
— Annettel Ouvre, c'est ton Firrnin.
J'atteins enfin la porte, et, l'instant d'après, sur le seuil obscur, deux êtres s'enlacent et ne peuvent plus se séparer.
La lampe rallumée, Firmin, devantma surprise de le voir en habit civil, m'apprend que le grandpère de sa fiancée est mort et qu'il vient d'accompagner la jeune fille à Marseille chez une parenl où elle doit passer le temps de son deuil.
Tout cela dit précipitamment, Firmin s'étonne de l'absence de Val ère et de la table si bien garnie. Je lui montre le télégramme, et il comprend d'où vient la tristesse de mon visage. Je la refoule cette tristesse, je l'oublie même auprès de mon frère chéri, et c'est de bon cœur que peu après je partage avec lui le fin dîner que j'avais préparé pour Val ère.
Firmin qui a quatre jours de permission ne pourra en passer que deux ici, à cause de la longueur du voyage, mais ce sera, comme l'a dit Valère, deux jours de grande fête.
Le lendemain nous trouve joyeux et reposés, et nous nous promenons par la ville; je mène Firmin devant le magasin de chaussures dont les rideaux de fer, à demi-baisses, laissent voir l'arrangement plein de goût des vitrines. Nous revenons chez nous par le sentier du bord de la mer où ne passe personne. Je montre à Firmin le cactus inquiétant, et je le retiens longtemps auprès de mes amis, le vieil olivier et ses trois bestioles. Rentrés dans la maison, toutes fenêtres ouvertes
i K VILLE AU MOT IN 16
•i;i l, n<> oui de ao1 re 1 1 ad\ ne
<l 'il uiv 1 1 m ' r . dieu .
i tour nous prol< U illée; as:
dei le petil lit d( ; tre plus à
nous r Ion pa il y a quelq
mais i! y a surtout d< Von ehaa-
o tous retrouvons j nos
chanson.- enfantines, , co me Fi i continu'
[ romp ci une autre! •>, cela us
nu nous fait rire autant que qu; I i us
. ions petit».
Soudain, au milieu de nos rires, je ressens i ement deux chocs intérieurs qui me laissent san souffle et me font presque défaillir. J'ai peur, j'ai peur comme si dans cette pièce où je suis sûre d'être seul avec Firmin, un voleur caché dénonçait imprudemment sa présence. J'ai si peur que je tends les mains vers mon frère comme pour du secours. Puis, je comprends d'où viennent les chocs et, à Firmin qui s'inquiète, je crie :
C'est lui, c'est l'enfant, il vient de frapper pour m' avertir.
A grand souffle je ramène mes forces et dans l'exaltation de mes nerfs ébranlés, je fais part de ma grossesse à Firmin en même temps que je lui avoue les graves soucis que me cause Valère.
Firmin qui se montre enchanté de mon état refuse de prendre au sérieux mes craintes au sujet de Valère. Il parle de son ami avec chaleur :
Si tu savais, Annette, comme il a été bon pour moi! J'étais un mauvais employé, ne sachant même pas compter. Le soir, au lieu d'aller au café conn les autres jeunes gens, il m'emmenait
dans sa chambre, et, avec une patience plus grande que la tienne encore, il me faisait faire des chiffres et corrigeait mon orthographe. Et je n'étais pas content. Je me rebiffais contre lui, récriminant sans cesse, sans que jamais un mot désagréable de lui ne me parvint.
Et Firmin, tout vibrant de persuasion, me recommande :
— Sois patiente l Aie confiance. Un homme comme Valère peut trébucher, il ne peut pas tomber.
Il reprend avec l'accent de gaminerie qui lui est familier :
— Tiens ! dès son retour, dis-lui seulement que tu
vas être mère, et tu verras comme tout va changer.
Sur le quai de la gare, tandis que nous attendons le train qui doit emmener Firmin, un autre train arrive d'où descendent les patrons de Valère. Je les indique à Firmin qui a l'espoir d'apercevoir Valère auprès d'eux, mais Valère n'est pas là. Ses patrons m'ont remarqué aussi, et ils s'avancent vers nous comme pour s'assurer que c'est bien moi. Firmin qui les regarde venir me dit entre ses dents : J'ai grande envie de leur faire un pied-de-nez.
Il ne fait pas de pied-de-nez, mais il fait face au couple avec une réelle effronterie.
Je ne dois pas leur paraître moins effrontée, car en les regardant je pense :
— Oui, c'est mon frère. C'est mon frère bien aimé, et celui-là, vous ne pourrez pas me le prendre.
Us passent gênés, et ils se retournent juste au moment où, nous moquant de leur air penaud, nous rions comme deux enfants heureux.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis la Penteote et Valère n'est pas encore de retour auprès de moi.
J'ai repris mon attente dans la tour, mais ce oir, lasse de guetter, je me suis installée à la petite table de Firmin pour écrire à ceux qui sont loin. J'ai tant de choses à leur dire. Cependant mon oreille ne perd aucun bruit du dehors.
Jusqu'à une heure avancée les automobiles passent sur la route. Et tout à coup j'entends l'une d'elles ralentir et s'arrêter à quelques mètres de notre maison. Tout de suite debout, et penchée à la fenêtre, je vois le chauffeur sauter de son siège et prendre à bras le corps un homme qu'il fait sortir de la voiture. Cet homme c'est Valère. je le devine plus que je ne le vois. Un grand froid me pénètre; Valère est blessé peut-être? non, il repousse le chauffeur et veut remonter; mais une femme s'encadre dans la portière et dit d'une voix pointue :
— Jetez-le devant sa porte.
Les deux hommes luttent. Le chauffeur n'est
pas le plus fort, et à certains grognements de Val ère je comprends qu'il est ivre, comme jamai il ne l'a été jusqu'alors.
Le temps d'accourir, et je le retrouve par terre, accroché des deux mains au marchepied de l'automobile. La femme, penchée sur lui, le frappe d< ses poings secs comme des petits maillets, afin d< lui faire lâcher prise. Elle est si acharnée à fraj r qu'elle ne m'a pas entendu venir; je la regarde, lans la lueur des phares, son visage mince et tout convulsé* me fait penser à une chèvre furieuse. Sans un mot, sans efforts, je la soulève et la jette sur les coussins de sa voiture, puis je m'adresse au chauffeur :
Aidez-moi à le conduire chez nous.
Valère, au son de ma voix, se lève de lui-mêi et se laisse guider sans résistance jusqu'à son fauteuil d'osier. Il a une face d'un rouge violet qui m'épouvante, et sa respiration est une sorte de ronflement qui se heurte à quelque chose de dur au fond de sa gorge.
En s'en allant, le chauffeur me dit :
Mouillez-lui le visage, et faites-lui boire du
café.
Je me hâte de suivre ce conseil, et peu à peu Valère devient moins rouge et sa respiration moins dure. 11 suit du regard tous mes mouvements; sait-il que c'est moi qui lui donne ces soins? Oui, sans doute, car de ses yeux qui n'ont pas perdu toute intelligence, deux grosses larmes viennent de couler.
J'ai pitié. Une pitié qui me fait l'embrasser
tendrement au front
Api oui ! il n (- peut i <: pas h . S'il
,. ( qnll ;\ de la peine, une p< qu'il
peut j i dire t No ; -je j I.-' pour i nin et te consoler
quoiqu'il arrii : } .le m'e aouille devant lui; je joins ses i une u\ miennes, et, comi pour obéir à Firmin je
ùis :
— T ois plus triste, Valère, nous allons oir
un enfant.
Au lieu 'le la douceur que j'attendais, * st un emportement terrible qui le dresse :
C'est un affreux mensonge. Tu veux me tourmenter encore, car tu es méchante, méchante comme une mauvaise bête, entends-tu?
Il prend la tasse à moitié pleine et crie plus fort :
— A ta santé Bambou.
11 vide la tasse d'un trait et se penche sur moi pour un baiser, mais je recule, et il roule à terre. Il se relève et me poursuit, mais ce n'est pas moi qu'il poursuit, c'est Bambou, et l'idée qu'il peut m'atteindre en me donnant ce nom me fait honte.
Je n'ai pas grand mal à lui échapper, ce n'est qu'en s'appuyant aux meubles qu'il peut se tenir debout. Il appelle, il exige que Bambou vienne à lui, et, dans les phrases osées et dans les injures qu'il lui jette, je comprends qu'il s'étonne de la voir fuir.
Il s'écroule enfin, et ronfle.
Horrifiée, «ugnée, je m'éloigne de cet être qui fut toute ma joie et tout mon amour.
Il fait grand jour lorsque je m'éveille et me retrouve tout habillée sur mon lit. Val ère, vêtu
170 * t>E LA VlLLË AU MOULIN
d'effets propres est debout devant moi. Il est gl; é, son teint est verdâtre et son front plissé montre les efforts qu'il fait pour rappeler ses souvenirs. Je saute du lit :
— Viens, Valère, je vais préparer une boisson chaude.
Il me suit docilement et quelques minutes après nous sommes attablés en face l'un de l'autre.
Comme si la première gorgée de liquide chaud lui rendait l'usage de la parole, Valère me demande :
— Pourquoi dormais-tu habillée?
J'ai bien envie de lui poser la même question, cependant je réponds que le sachant couché sur le parquet je n'avais aucun goût pour dormir à l'aise dans un lit.
Il boit une nouvelle gorgée, et il ordonne l'air fâché :
— Je veux savoir où tu as passé la nuit.
Je crains qu'il ne soit encore ivre, et pour ne pas l'exaspérer, je dis avec bonne humeur :
— Sur notre lit, dans notre chambre.
Il hausse les épaules, puis, comme poussé par une violence dont il n'est pas le maître, il s'emporte :
— Ce n'est pas vrai, vous êtes toutes des menteuses.
Et la voix soudainement basse, il ajoute avec
un mépris indicible :
Au fond, tiens! tu ne vaux pas mieux que Bambou. Et encore! elle, au moins, ne fait pas mystère. de ses frasques, tandis que toi...
Je ne peux croire qu'il pense cela. Les derniers
DE i \ VILLE Ml MOI f .1 V 171
tots surtout ont été di1 ur un bon si amer que j devine à travers eux une ide souffrance.
J'étends la main pour un geste affectui x, mais eux de Valère deviennenl dui et il I ir arrêter mon élan :
La vérité, c'est qu'on t'a vue p la vi\l< n .m de d'.un jeune homme, et que ce jeun
omme a passé ici deux nuits en mou al e donc le nier.
Je comprends son erreur, et le détrompe :
Je ne le nie pas, ce jeune homme, c'est Firmin.
Firmin?
Valère reste immobile, tout son visage s'apaise tandis qu'il répète :
— Firmin. C'est Firmin.
J'attends un mot d'excuse, mais je n'ai pas vaincu, car Valère s'assombrit de nouveau :
— Ah! oui, Firmin, vous vous entendez si bien nus deux qu'il ne manquera pas de dire comme
toi si je Tinterroge.
C'est à mon tour de hausser les épaules; je n'attache du reste aucune importance à cet ace Je jalousie; la preuve de ce que j'avance est si facil t faire. Je guette seulement la minute où il me ser possible de parler avec amour de ma grossesse.
Valère s'est renversé sur le dossier de sa chaise. Il songe, les yeux fermés, une expression de dégoût aux lèvres.
J'ai peine à les reconnaître ces lèvres : elles sont sèches et craquelées, sans couleur ni fraîcheur.
Encouragée par le silence, j'implore :
'— Valère, veux-tu m'écouter?
Il répond sans bouger :
Je t'écoute.
Penche-toi un peu vers moi; ce que j'ai à dire est grave et je ne peux pas le dire devant des yeux fermés.
Il ouvre ses yeux qu'il laisse errer au plafond. Ma gorge se serre, j'hésite et je finis par dire exac tement comme la veille :
Ne sois plus triste, nous allons avoir un enfant. Il referme les yeux et ricane :
Comme l'autre; ça vous amuse de mentir.
Profondément blessée je dis :
Laisse à l'autre ses mensonges, Annette Beaubois dit toujours la vérité.
Il se met à siffler sans quitter sa pose renversée. Je veux lui raconter la venue de Firmin et, pour l'obliger à un peu d'attention, je le touche au bras. Il se lève vivement alors, et recule l'air effrayé en disant :
Est-ce que tu vas me frapper, toi aussi?
Je suis moi-même si effrayée de ce que je vois sur son visage que je me place devant lui et demande :
Me reconnais-tu au moins?
Il me regarde des pieds à la tête, insolemment : Oui, je te reconnais, tu es Annette Beaubois, la grande, la pure, la fière Annette Beaubois.
Le ton est aussi insolent que l'allure, mais je ne veux penser qu'au conseil de Firmin et, avec l'espoir que tout cela va changer, je reprends doucement :
Je t'en prie! ne te moque pas, je t'assure que je vais être mère.
\\ i me le do i continue à ricaner.
I [ne m»' fail d tirer ardpmmenl la fin
oui iin, très loin d'ici
m ntenda dire d un
l'on bonheur e >arti, Annette, il v& falloi
p ai i.
Valère se retourne, et s'approch de moi ave
a vis e pi l dé colère, il s'approche si près que tends les mains comme une barrière devant ma rossesse tandis qu'il crie à m'étourdir :
Tu es libre Annette Beaubois. C'est toi qui "a pas voulu du mariage, et je ne prétends pas te retenir ici contre ton gré.
Les mains toujours en avant, je ressens plusieurs chocs contre la cloison de ma chair, et c'est omme si mon petit me demandait de ne pas le séparer de son père. Ces chocs m'apportent un malaise qui me fait fléchir et chercher un point d'appn . Vlais dans le même instant, parce que Valère se hâte de mettre son pardessus et son chapeau pour sortir, une colère inattendue gronde en moi.
C'est lui qui va s'en aller d'ici pour n'y plus revenir peut-être? Cette idée m'est insupportable. Je veux pas qu'il parte ainsi. Il faut qu'il sache la vérité malgré lui. Aussi, à peine a-t-il passé la porte qu'une force me lance à sa suite. Je le saisis par le Lias, le ramène dans la maison, et m'adosse ■ la porte fermée.
Ma colère est sans éclat; elle fait seulement trembler ma voix de façon exagérée lorsque je dis :
— Tu n'es pas ivre Valère, regarde-moi en face tu verras que je ne mérite ni ton mépris ni tes injures.
Comme un enfant obéissant, il lève les yeux et
!•- rde au visage.
Oh! le regard de bête traquée de cet homme!
Où sont les yeux que j'aime?
Ma colère s'enfuit. Et de toute ma tendresse et de tout mon espoir j'affirme :
— Je n'ai pas menti. Je vais être mère. Je viens encore de sentir battre le cœur de notre enfant. Firmin le sait, il te le dira...
Valère m'arrête d'un geste suppliant :
— Ne mêle pas Firmin à ce mensonge.
Son grand corps se plie, et ses traits se tirent infiniment tandis qu'il ajoute :
— J'ai mérité que tu te venges de moi en cher-
chant un autre amour, mais, inventer une grossesse, comme Bambou! Oh! Annette, comment peux-tu être devenue aussi menteuse!
Je n'ai plus la force de me défendre. Il me vient seulement un grand désir de mourir. Comme à un appel pressant, trois moyens se présentent ensemble à mon esprit : la fenêtre de la tour avec ses pierres pointues, le cactus aux pierres brûlantes et sa haineuse vipère. Je veux aller vers les trois d'un seul élan, et comme je dégage la porte, Valère l'ouvre et la referme sur lui.
Je ne sais alors ce qui se passe; la pièce me paraît pleine de brouillard et il se fait autour de moi un bruit singulier. On dirait une grande quantité de choses brisées qui s'entrechoquent. Ma tête est lourde et ma faiblesse m'oblige à tendre les mains vers la table, sur laquelle je me courbe, et m'appuie de tout mon poids. Puis le brouillard se dissipe, le bruit de choses cassées s'éloigne, et je me
DE LA Vïl t l ï)
redi . J'entends d< voix v du d<
l'est ma j eune voisine et son mari qui se i nt
•mi uell il t on coura pour leur journée ■ ail. I »iin, i vois à la adule qu il n'y a inq oinutes que Val< • esl parti. ! >en mt 5 il m ►omble que depuis ce départ des heuri et dei beur ont passé. J'ai froid. Une doul ir lancinante me traverse la tête d'une tempeàl
Je voudrais m iseoir, je voudrais m'étendre sur mon lit, mais cela me parait si difficile que j'y énonce, et c'est debout que le souvenir de toute chose me revient.
Longtemps je reste à réfléchir. Je n'ai plus envie de mourir. Et c'est avec une volonté bien arrêtée cette fois, que je dis tout haut :
— Il faut partir d'ici, Annette Beaubois. Il faut partir aujourd'hui même.
Je crains pour mon enfant. Des moments comme celui que je viens de passer peuvent lui être nuisibles. Qui sait si le mal n'est pas déjà fait? Je ne l'exposerai pas davantage. Lorsqu'il aura vu le jour, j'aurai plus de force pour le défendre et faire valoir ses droits auprès de son père.
Ce soir, la fenêtre de la tour restera fermée, la mer pourra danser sous la lune, et la Crapaude fouiller sous les pierres, Annette Beaubois ne guettera pas sur la route la silhouette de Valère Chatellier.
Le temps de mettre un peu de linge dans une
alise. Quelques mots d'explication placés bien en vue sur la table et me voici dans le tramway qui s'en va vers la gare de Nice.
Maintenant que j'ai pris m q bilL : j>our>Paris, maintenant que je sais mon départ certain, mon < œur s'emplit de ressen iment contre Valère* Il faut qu'il me voie passer a^ c cette valise à la main. 11 faut qu'il sache tout de suite que je me sépare de lui. Et si, à mon tour, je peux le faire souffrir un peu, il me semble que je partirai avec moins de regret.
Mêlée à d'autres passantes, je m'arrête devant le beau magasin. Valère est là, justement. Il incline.
haute taille devant deux jeunes femmes qui lui parlent avec volubilité. Il leur sourit aimablement mais je vois qu'il fait effort pour cela. Ses yeux sont inattentifs, et son teint a la pâleur maladive
d'autrefois.
Toute ma rancune fond à la tristesse de ce visage. Et, au contraire de l'instant d'avant, je crains d'être aperçue. Je m'efface et m'éloigne, et c'est avec un amour plein de pitié que je dis à celui que
j'abandonne :
e Passe encore cette journée dans l'ignorance de de mon départ. Cette nuit, si tu le peux, va dormir hors de ta maison afin de retarder la mauvaise nouva le, car ton amour pour moi n'est qu'égaré, et par ze que ton âme est toute pareille à la mienne, la 30viiïrance ne te sera pas épargnée plus qu'à
moi. »
Le train roule et ma pens< ne peut se détac r
Resserrée clans un coin du -s
clos pour ne pas mêler le cher visage 1 ^te x es indifférents qui m'entourent, je souffre
de ce départ comme d'un mal cuisant. Par instant je ne sais plus si je fais bien de partir, et aux arrêt des gares j'ai besoin de toute ma volonté pour ne •as sauter du train et retourner à Nice. Pour faire esser cette irrésolution qui me torture, j vais appuyer contre la vitre du couloir. Je cherche des eux les orangers, maïs dans la campagne, il n'y a plus que des ifs et des oliviers. Les ifs, qu'on aperçoit de place en place, vont par bandes, vêtus de noir, ce aie des gens de village s'en allant à un enterrement, ou par deux seulement, un grand e un petit, comme un père conduisant son liis par la main.
Les oliviers tordus chacun à sa manière couvrent des champs entiers. Certains ont F air d re à genoux soutenant une corbeille sur leur tête, t d'autres ont deux jambes cagneuses au lieu d'un tronc. Ee.aucouo sont courbés vers la terre comme
«les vieillards et de très jeunes sont déjà infirmes. Ceux qui longent la voie, du chemin de fer sont plus difformes encore et semblent vouloir fuir à lotre passage. Ceux-là savent peut-être que j'abanlonne le très vieux qui m'était si accueillant dans le grand jardin et c'est peut-être de moi qu'ils se détournent. Lorsque la nuit se fait et que plus rien n'est visible au dehors, je reprends mon coin où je retrouve l'irnage triste de Valère. Et soudain j'aperçois toutes les difficultés que je vais rencontrer pendant mon séjour à Paris, mais je ne veux pas y penser. Je suis forte, et bien décidée à faire n'importe quel travail pour gagner ma vie. J'écart» aussi le souvenir de Valère pour ne plus penser qu'à mon enfant. Il ne cesse de frapper à la cloison aujourd'hui. « Oui, cher mignon, j'entends, ne crains rien, je ne me séparerai pas de toi. »
Ce fut chez mon père que j'allai tout d'abord. Après une aussi longue séparation, j'eus de la peine à le reconnaître. Qu'avait-il fait de l'épaisse chevelure blonde qui accompagnait son teint clair et son air avenant? C'était maintenant un monsieur chauve, maigre et à l'air ennuyé. Et je vis bien que ma présence lui était plus pénible qu'agréable.
Auprès de ma mère, je trouvai plus de chaleur, et nos larmes se mêlèrent. Elle regrettait le passé : C'est ton père qui m'a délaissée, me dit-elle.
Et toute confuse elle ajouta :
— Et moi j'étais trop jeune pour rester sans amour. Elle gardait son sourire câlin, et ce sourire suffisait à lui seul pour éloigner d'elle toute vieillesse.
hl'. LA VILLE AU MOULIN 17
Ain i qu'à mon père, je lui laissai croii
itaia à Paris pour quelques heun sulement.
i quoi bon leu* dire la vérité" ni m ni l'aul m »ouv\ aienl r q poui moi ci, il était bien inutile 'le
l oubler,
Firmin ourut à la nouvelle, 'I d'abord il
voulait partir pour Nie tantilétaita leramener
v mai lorsqu'il cr»rinu», l'exi Bam-
bou et les (ici ails (le la dernier* ne, il 8e <on
tenta <i pire longuement à son ami.
Après plus d'une semaine, je n'avais pas encore trou à me placer. Je n'en < 'ou vais j in trop grand ennui. A marcher par les rues, je r< ou vais mon Paris, mon cher Paris avec son bruit assourdissant et sa lumière tamisée par la pous re comme par un abat-jour d'un gris léger. Je retrouvais les moineaux familiers cherchant leur nourriture sur la chaussée et attendant pour s'enfuir l'avertissement du conducteur de tramway ,- et je prenais plaisir à voir que ces conducteurs avertissaient avec le même soin les oiseaux, les gens et les chiens.
Je finis par trouver une place de laveuse dans une buanderie d'hôpital. En y entrant il me sembla que j'entrais dans un nuage tant la buée était épaisse. Un homme me poussa devant un grand bassin de pierre et me dit :
Mettez-vous là, et faites comme les autres.
A travers la buée j'aperçus des femmes retirant du bassin plein d'eau des pièces de linge qu'elles mettaient par paquets sur des tréteaux et je fis de même.
Ce travail de la buanderie est dur et désagréable,
l'eau vous inonde les pieds à tout moment, et il I it faire bien attention de ne is glisser sur I i d
âr, m'a dit une laveuse, on s'y casse facilement les jambes.
Et puis il y a le linge sale qu'il me faut trier et mettre en tas séparés. Ce linge a une odeur douceâtre qui me soulève le cœur. Là encore je fais comme les autres, mais parfois mon dégoût est tel qu'il m'est impossible de prendre la moindre nourriture. De plus ma fatigue est énorme, mes nuits se passent en mauvais sommeil et, au matin, mon corps est si raide que je me demande avec inquif' tude s'il pourra se plier au bord du bassin.
Parmi mes compagnes de travail il y a la mu Françoise. C'est une très vieille femme, courageuse, et toujours de bonne humeur. Rien ne la rebute ni la répugne. Elle porte à pleins bras les plus lourds paquets, et à l'heure du goûter, il lui arrive de poser son pain sur un tas de linge sale.
Il y a aussi Mlle Lucas. Celle-là n'a pas comme les autres un air de pauvreté; les effets qu'elle porte sont bien faits et en tissus de bonne qualité. Elle est silencieuse et d'une pâleur si extraordinaire qu'on pourrait croire qu'elle vient de sortir de sa tombe à l'instant. Elle a une trentaine d'années, ses larges yeux sont d'un noir mat et son regard est triste et inquiétant. Les autres la prennent en pitié parce que chaque fois qu'une cloche sonne quelque part elle dit :
— Entendez-vous la cloche du cimetière?
Depuis qu'elle s'est aperçue de ma grossesse, elle me fait mille recommandations au sujet de la nourriture à prendre; elle compose mes menus de
Di A VÏLIiB AU MOULIN
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