IV. — Le caractère
Il importe avant tout de définir le carac-
tère. Selon une acception assez commune, caractère est synonyme de fermeté. On dit en ce sens : « Un homme de caractère. » On dit encore dans le même sens : « Les hommes de caractère nous font défaut. » Dans une acception plus générale, ce mot se prend pour la physionomie morale qui résulte pour chaque homme de la multitude des actes spontanés qu'il accomplit, actes qui sont plus ou moins soustraits à notre liberté, et qui donnent à notre personne, à nos relations, à nos actes leur cachet propre. Au physique, avec un fond commun de ressemblance , les hommes se distinguent les uns des autres par un ensemble de traits presque inanalysables dans le visage, dans le maintien, dans la démarche , dans le ton de la voix. Il en est de même au moral. Sous ce rapport aussi chaque homme a sa physionomie propre par laquelle il ne ressemble pas aux autres , qui fait que les actes bons ou mauvais qu'il accomplit ont une forme spéciale à laquelle on le reconnaît. C'est son caractère.
140 DE LA VOCATION SApERDOTALE.
Chaque homme a le sien. Il se forme sous l'influence de toutes les causes soit extérieures, soit intérieures qui modifient notre activité. Les premières agissent sur te caractère déjà formé pour l'altérer ou le perfectionner : ce sont les exemples, l'éducation, le milieu. Les secondes sont : l'organisme, l'intelligence et les penchants ; le caractère est comme l'écho et le reflet de ces trois choses.
Comme le caractère est ce qu'il y a de plus apparent en nous, ce qui se révèle dans tous nos actes , il convient d'y attacher une grande importance, et l'on ne doit pas négliger d'en tenir compte dans l'étàde d'une vocation sacerdotale.
Pour que chacun puisse s'étudier à ce point de vue, nous allons présenter une énumération rapide d'un certain nombre de caractères défectueux. Le tableau que nous en tracerons nous fera aisément découvrir quels inconvénients ils auraient dans un prêtre, si surtout ils se produisent à un degré notable.
i° Caractères originaux, bizarres, fantas-
ques qui ne font rien comme tout le monde, qui cherchent en tout la singularité, avec lesquels il faut toujours se préparer à l'inattendu, à l'extraordinaire. Ce travers, qui résulte le plus souvent de la fausseté de l'esprit, est généralement très pénible dans les relations sociales. Les originaux ne sont ni estimés ni aimés.
20 Caractères légers, précipités, mobiles, qui ne prennent rien au sérieux, qui sont incapables d'une impression profondément sentie, qui se montrent en tout superficiels. C'est le caractère des esprits irréfléchis.
30 Caractères mous, incapables d'un travail soutenu et d'une application sérieuse, sans énergie et sans courage. L'abnégation et le sacrifice que la vertu exige sont au-dessus de leurs forces. Les résolutions qu'ils prennent sont faibles et n'aboutissent presque jamais à la pratique. Ils se portent à l'accomplissement du devoir lâchement et négligemment. La volonté leur fait défaut.
40 Caractères petits, étroits, minutieux, por-
tés au scrupule, s'embarrassant de rien, envisageant les choses par les petits côtés, voyant des difficultés où il n'y en a pas, ou grossissant celles qu'ils rencontrent. C'est, chez les hommes de ce caractère, faiblesse d'esprit.
50 Caractères faibles. Il ne faut pas les confondre avec les caractères mous. Ceux-ci manquent du ressort qui ne fait pas défaut au caractère faible. Ce qui manque à celui-ci, c'est la fermeté en présence d'un obstacle. Il voit le bien et il voudrait le faire, mais il a peur; il craint les contradictions; il ne voudrait pas se compromettre. Il croit en cela être sage et modéré; du moins tâche-t-il de se le persuader. Le respect humain n'a pas une autre source.
6° Caractères inconstants. Les hommes de ce caractère n'ont dans leurs idées, dans la direction de leur vie, dans leurs entreprises, aucune suite, aucune fixité. Doués d'une certaine ardeur, ils conçoivent beaucoup de projets, mais n'en exécutent aucun
complètement. Ce qui leur plaît aujourd'hui leur déplaira demain. Ils sont en tout d'une inconsistance désolante; ce qui fait qu'avec des ressources d'intelligence et un réel amour du bien, ils n'accomplissent rien de sérieux.
70 Caractères bas et rampants, sans dignité, sans élévation, sans noblesse. Les hommes de ce caractère ne sont pas susceptibles d'un sentiment délicat et généreux. Ames froides et égoïstes qui ne comprennent pas ce que c'est que l'honneur, et pour qui tout se réduit à un calcul d'intérêt. Ne leur parlez pas de dévouement et d'abnégation ; ces mots n'ont pas de sens pour ces sortes de caractères.
8° Caractères dissimulés , qui agissent toujours dans le mystère. Pour atteindre un but placé à droite, ils prendront leur direction à gauche, afin de mieux cacher leur manœuvre. Au début, cette dissimulation est motivée par un intérêt plus ou moins fondé que l'on croit avoir à dérober à la connaissance des autres ce qu'il pourrait y avoir quelque inconvénient
à faire connaître. Mais bientôt elle dégénère en une sorte de manie qui porte à mettre en tout du mystère, à cacher ses pensées, ses desseins, à agir dans l'ombre, à chercher en tout ce qu'on fait l'obscurité et les détours. Entre le caractère dissimulé et le caractère fourbe, menteur, hypocrite, il n'y a qu'une différence de degré.
9° Caractères mélancoliques. Ce sont des gens qui sont malheureux, et qui rendent les autres plus malheureux encore. Toujours tristes, taciturnes, livrés à leurs sombres rêveries et, selon l'expression vulgaire, sans cesse occupés à broyer du noir, ils sont, pour ceux qui doivent vivre avec eux, un fardeau parfois intolérable.
io° Caractères irascibles, emportés, qu'une parole met hors d'eux-mêmes et qui, pour la moindre contrariété, se livrent à de violentes colères dans lesquelles ils ne se possèdent plus. Dans leur enfance , le refus de donner satisfaction à un caprice excitait en eux des transports de fureur. Jeunes gens, ils rece-
vaient mal les réprimandes et les avis qu'on leur donnait. La rougeur qui leur montait au visage, la contraction de leurs traits montraient que, si la crainte ne les avait pas retenus, la tempête qui grondait au dedans aurait éclaté au dehors. Parvenus a l'âge mûr, ils se livrent sans contrainte à leurs emportements et deviennent, pour ceux qui sont sous leur dépendance, un objet d'effroi. N'a-t-on pas vu des prêtres se livrer, au grand scandale des fidèles, à des violences insensées, jusque dans l'accomplissement des plus saints ministères ?
1 1° Caractères susceptibles et boudeurs. Plus impressionnables que la sensitive, qui ne replie ses feuilles que lorsqu'on la touche, ils n'attendent pas, pour se livrer à leur mauvaise humeur, qu'on les contredise ou qu'on les attaque. Ils sont ombrageux, soupçonneux, défiants, s'imaginant toujours qu'on leur tend des pièges , supposant , dans les procédés les plus simples , des intentions hostiles , interprétant tout d'une manière dé-
favorable. Une parole, un geste, un sourire, souvent une distraction ou un oubli suffisent pour les blesser jusqu'au vif, parce qu'en tout ils voient des complots. Ils ne s'emportent pas comme les caractères irascibles, mais semblables au limaçon qui, au moindre danger, se retire dans sa coquille, ils gardent le silence , deviennent tristes et moroses ; ils boudent.
12° Caractères hargneux. C'est une variété du caractère susceptible. Celui-ci , quand il ne se froisse pas, est aimable, gai, expansif; sa mauvaise humeur est intermittente. Le caractère hargneux est toujours maussade, paraît toujours mécontent , ne sait ce que c'est que de se montrer gracieux et bienveillant. Son visage est refrogné, sa parole est sèche et brève. En vain s'applique-t-on à lui être agréable ; il ne répond aux avances qu'on lui fait que par des rebuffades. C'est un homme d'un commerce absolument désagréable.
ij° Caractères entêtés. Il ne faut pas confondre le caractère entêté avec le caractère
ferme. La fermeté, qui fait qu'un homme n'est ni fluctuant, ni indécis, et ne se laisse pas entraîner par toutes les influences, est une qualité précieuse. L'entêtement, qui ne cède jamais , qui ne se rend pas même aux meilleures raisons, est un grave défaut. L'entêté se croit doué d'une sorte d'infaillibilité. Il n'admet pas la contradiction. N'essayez pas de le convaincre ; tandis que vous lui parlez, il ne vous écoute pas , mais il poursuit son idée que rien ne peut le porter à modifier.
140 Caractères disputeurs. Il y a des esprits qui, quoi que vous disiez, sont toujours de votre avis. C'est un travers fatigant. Le travers opposé, qui consiste à contredire sur toute chose, ne l'est pas moins. Outre l'ennui qu'ils causent l'un et l'autre, il ont cela de commun qu'ils sont contraints de se mettre souvent en contradiction avec eux-mêmes. Le caractère disputeur ne sera jamais de votre avis. Dites blanc, il dira noir; dites noir, il dira blanc. Est-il convaincu des opinions qu'il soutient r II se l'imagine, peut-être ;
mais on peut en douter. C'est une manie, un genre, une sorte de tic et de maladie de Yego contra, qui lui fait éprouver le besoin de contester et de contredire.
150 Caractères critiques, dont la tendance est de censurer et de médire. Il y a des natures bienveillantes qui , envisageant les personnes et les choses par le bon côté , sont d'ordinaire favorables dans leurs jugements. Tels ne sont pas les caractères dont nous parlons. Ils se montrent sévères, impitoyables même dans leurs appréciations. Leurs censures ne respectent personne ; supérieurs , inférieurs , égaux , il faut que tous les subissent. Personnages déplaisants qui trouvent à redire à tout, ne sont jamais contents de rien, et ont le talent de découvrir des défauts jusque dans les meilleures choses.
Tous ces caractères, auxquels nous pourrions en ajouter bien d'autres , sont défectueux. Ils auraient, dans un prêtre, de graves inconvénients. Il importe donc qu'on s'en
occupe dans l'étude de la vocation ; il pourrait même arriver qu'ils fussent portés à un tel degré , qu'il fallut y voir une cause d'exclusion. Le plus souvent, il est vrai, il n'en sera pas ainsi; toujours, néanmoins, le caractère des sujets qui se présentent devra être l'objet d'un examen sérieux. Ce sera l'occasion de donner à ceux en qui l'on remarque quelques-uns des défauts que nous venons de signaler, les avis dont ils ont besoin pour travailler à s'en corriger. Travail d'une importance capitale. Réprimés de bonne heure, les défauts de caractère s'atténuent, peuvent même entièrement disparaître. Négligés ou dissimulés, ils iront s'aggravant de jour en jour et finiront par nous rendre insupportables.