CHAPITRE VII
DES MARQUES POSITIVES DE VOCATION A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE. I. LES INDI- CATIONS PROVIDENTIELLES.
Nous comprenons, sous cette dénomination, certains faits singuliers qu'on remarque dans la vie de quelques aspirants au sacerdoce, et qui, sans constituer un miracle proprement dit, ne laissent pas que de présenter quelque chose de frappant. Il est vrai que , de l'absence de pareils faits, on ne peut rien conclure contre le caractère surnaturel d'une vocation. Mais leur présence est une présomption plus ou moins favorable pour en établir la vérité; et quand ils sont nombreux et qu'ils convergent tous vers le même but,
il est juste de les prendre en sérieuse considération.
Quelques exemples suffiront pour éveiller l'attention à cet égard.
L'histoire du peuple de Dieu fait mention de plusieurs saints personnages dont la naissance ou la vie furent signalées par des circonstances miraculeuses, indices des desseins providentiels que Dieu avait sur eux et de la mission qu'il voulait leur confier. Tels furent : Isaac, Moïse, Samson, Samuel, les Prophètes.
Les annales de l'Eglise renferment le récit de faits nombreux de vocations sacerdotales annoncées d'une manière analogue. Nous pouvons les ranger en trois catégories : les uns se rapportent à la naissance , d'autres à la première enfance , d'autres- enfin au début ou à la continuation des études.
i° Faits antérieurs à la naissance. — Saint Paul, dans sa ire épître à Timothée (i), lui recommande de combattre le bon combat.
(1) 1 Tim., I, 18.
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pour accomplir les prophéties dont il a été l'objet : Hoc praeceptum commendo tlbi , fili Timothee , secundum praecedentes in te prophetias, ut milites in il lis bonam militiam. Plusieurs Saints Pères, et c'est, selon Cornélius a Lapide, le vrai sens de ce passage, entendent par les prophéties auxquelles saint Paul fait allusion , des indices révélateurs qui avaient désigné Timothee dès sa naissance, peut-être même antérieurement , à l'attention de saint Paul , et lui avaient fait pressentir les desseins de Dieu sur lui (i).
Ce sont parfois des songes mystérieux par lesquels Dieu fit connaître à de pieuses mères la vie apostolique de l'enfant qu'elles portaient.
Ainsi la mère de saint Dominique, dans le cours de sa grossesse, ayant fait une neuvaine dans l'église de Saint-Dominique de Silos pour son heureux accouchement, vit en songe, le septième jour de sa neuvaine, le saint abbé qui lui apparut dans une splendeur
(i) Voir Corn, a Lapide. Comm. in i Tim.
toute céleste et l'assura qu'elle portait dans son sein un enfant qui, par sa sainteté et par sa doctrine, serait la consolation de l'Église et la lumière du monde. Une autre fois, l'enfant qu'elle allait mettre au monde se montra à elle, dans son sommeil, sous la forme d'un chien tenant dans sa gueule une torche allumée, au moyen de laquelle il embrasait toute la terre. On sait comment saint Dominique réalisa ces songes. Un fait analogue est raconté de la mère de M. Olier (i).
Il est rapporté dans la vie de saint André Corsini, évêque de Fiésole , que sa mère, tandis qu'elle était enceinte de lui, s'imagina dans son sommeil qu'elle mettait au monde un loup qui, à Tentrée de l'église des Carmes, fut tout à coup changé en agneau. Elle fut troublée de ce songe qu'elle ne comprit pas; mais la suite lui en fit connaître la signification. Voyant son fils, malgré ses soins et ses exhortations, s'abandonner au vice, elle lui
(1) Vie de M. Olier, t. I, p. 4.
raconta le songe qu'elle avait eu à son sujet. Le jeune homme, touché de ce récit, se convertit, se fit carme et devint plus tard évêque.
Désolée de sa stérilité , la mère de saint Nicolas de Tolentino fit un vœu à saint Nicolas, évêque de Myre, pour obtenir un fils. Le saint lui apparut dans son sommeil, lui annonça qu'elle serait mère et que le fils qu'elle mettrait au inonde serait religieux et prêtre. L'événement confirma la prophétie.
Les auteurs de la Vie de saint Charles Borromée racontent qu'un météore lumineux entoura d'une clarté céleste le château d'Arone où naquit le Saint, au moment de sa naissance.
Ce sont là des faits éclatants et tenant du prodige ; l'indice providentiel ne se produit pas d'ordinaire avec ces caractères.
Parfois c'est, sans qu'il y ait rien d'extérieur, un pressentiment très marqué et fortement imprimé au cœur des parents et surtout de la mère, qui leur donne une persuasion
intime que l'enfant qui va naître est un élu de Dieu pour le sacerdoce.
D'autres fois , c'est une promesse faite à Dieu par de pieux parents, s'il daigne bénir leur mariage, de lui en consacrer le fruit, promesse que Dieu semble ratifier en exauçant la prière qui lui a été adressée.
2° Faits de la première enfance. — On a vu, dans des enfants que Dieu appelait au sacerdoce, se manifester, presque dès le berceau , des instincts de piété dont les témoins ont été frappés. Nous pouvons en citer deux traits remarquables, l'un de saint François de Sales, l'autre de M. Olier :
« Dès qu'il put un peu marcher, » dit l'historien de saint François de Sales, « ce fut » pour aller à l'église , le plus souvent qu'il » put s'y faire conduire. Alors vous l'eussiez » vu hâter ses pas, étendre ses petits bras, » comme pour alier plus vite. Et, quand il y » était, jamais il ne paraissait ennuyé ou cha- » grin , quelque temps qu'il y demeurât. Il » tenait ses petites mains jointes, et tantôt il
» inclinait son corps comme pour adorer, » tantôt il avait les yeux fixés sur l'autel où » le prêtre officiait. On eût dit que déjà il )> comprenait quelque chose à ce qu'il voyait, » et toutes ses petites manières inspiraient » la piété. De retour à la maison, il s'amu- » sait à représenter, comme il le pouvait, le » chant et les cérémonies ; et la grâce qu'il » mettait dans ces petits exercices ravissait » ceux qui en étaient témoins.
» Cependant, il n'articulait encore que » quelques mots isolés qu'on n'arrachait » qu'avec peine à sa langue embarrassée et » rien de suivi n'était sorti de sa bouche. » Quelle ne fut pas la surprise générale lors- » qu'un jour on lui entendit dire : Le bon » Dieu et maman m'aiment bien (1)! »
La vie de M. Olier renferme des détails presque semblables sur l'enfance de ce saint prêtre :
« Dès l'âge le plus tendre, -il donna les
(1) Vie de S. Fr. de Sales, par M. Hamon, t. I, p. 11.
» premiers indices de sa vocation au service
» des autels... Lorsque sa nourrice voulait
» mettre fin à ses cris et à ses pleurs, elle le
» portait à l'église de Saint-Sulpice, voisine
» de sa maison, et la présence du lieu saint
» faisait aussitôt sur lui ce que ne pouvaient
» opérer ni les amusements ni les caresses
» nécessaires aux faiblesses de l'enfance.
» Une marque plus certaine de sa vocation
» à l'état ecclésiastique fut la haute idée qu'il
» eut, dès son enfance, du saint sacrifice de
» ia messe et de la sainteté des ministres
» chargés de l'offrir... Il rapporte qu'un jour,
» à l'âge de sept ans, étant allé à l'église des
» religieux de saint Antoine, pour y assister
» au saint sacrifice, et voyant passer le prê-
» tre qui se rendait à l'autel , il reçut tout à
» coup une vive lumière de la pureté et de la
» sainteté nécessaires au prêtre, et que cette
» vue fit sur lui une si profonde impression
» qu'elle ne s'effaça jamais de son esprit (i).
(1) Vie de M. OLier, t. I. p. 4 et 5.
» Voici comment il parle de l'estime qu'il » avait déjà conçue pour le saint sacrifice et » qu'il regardait dans la suite comme un si- » gne de sa vocation au ministère des autels. » — Je pense que les premiers desseins de » la bonté de Dieu ont toujours été de me » faire vivre en son Eglise en qualité de prê- » tre, vu que, dès l'âge de sept ans, j'avais » une telle idée de la sainteté des prêtres » que, dans mon pauvre esprit d'enfant, les » voyant à l'autel, je les croyais ne pouvoir » plus vivre que de la vie de Dieu, et qu'ils » étaient si appliqués et consommés en lui » que je m'étonnais de les voir cracher. Je » souffrais une grande peine de les voir » tourner la tête, croyant qu'ils eussent tout » à fait perdu l'usage de la vie et qu'ils n'en » avaient que pour Dieu et pour faire le di- » vin sacrifice (i). »
Quelquefois, la vocation se révèle par une prédiction prophétique. Nous en trouvons
(i) Vie de M. Olier, t. I, p. 10 et n.
encore un exemple dans la Vie de M. Olier. Les marques de vocation que ce vénérable prêtre avait données dans sa première enfance ne se confirmaient pas. Il manifestait même dans toute sa conduite tant de légèreté et d'étourderie que ses parents se prirent à douter s'il était vraiment appelé au sacerdoce. Inquiète sur l'avenir de son fils, Mme Olier consulta saint François de Sales, le priant de l'éclairer et de lui faire connaître la volonté divine. Le saint évêque promit de prier à cette intention et, au bout de quelques jours, Mme Olier lui ayant présenté son fils, saint François de Sales l'embrassa, le bénit, rassura sa pieuse mère en lui disant que Dieu se préparait en la personne de cet enfant un grand serviteur en son Eglise et qud en ferait un saint prêtre (i). On sait comment l'événement a confirmé la vérité de cette prophétie.
Signalons encore le cas où Dieu manifeste
(1) Vie de M. Olier, p. 10, 11, 55.
sa volonté en accordant une grâce ardemment sollicitée. Un enfant tombe malade, et bientôt on désespère de sa vie. Dans leur douleur, ses parents promettent à Dieu , s'il daigne le leur rendre, de le lui consacrer dans l'état ecclésiastique; et à peine ce vœu formé , contre toute attente , l'enfant revient à la santé.
Combien de fois, enfin, n'a-t-on pas vu de tout petits enfants exprimer, sans que rien les y eût préparés, sans qu'ils eussent subi aucune influence extérieure, le désir d'être prêtres, et persister dans l'expression de ce désir avec une telle fermeté, qu'il était impossible d'y méconnaître l'appel de Dieu !
Nous pouvons citer, entre autres exemples, la manière dont se révéla, le jour de sa première communion, la vocation d'un excellent prêtre de Nantes, M. l'abbé Jean-Marie Laurent, mort pieusement en 1890, après avoir fondé une Congrégation religieuse de gardesmalades pour les pauvres. Voici le récit qu'en donne son biographe : « De cette
» communion il est resté un souvenir, —
» souvenir d'une simplicité gracieuse , con-
» serve par une chrétienne qui avait alors
» huit ans. — Notre Jean-Marie, revenu de
» la sainte Table, avait repris sa place à son
» banc, où il faisait son action de grâces. Sa
» ferveur était grande, si grande qu'elle ne
» put rester muette : O mon Dieu, dit-il tout
» à coup , je vous remercie ! Quand donc
» serai-je prêtre aussi , moi , pour vous donner
» aux autres? Les jeunes communiants qui
» l'entouraient furent tout surpris et tout
» émus. Au sortir del'église, ils répétaient ces
» pieuses paroles, et leurs mères s'écriaient,
)> charmées et presque jalouses : Est-elle heu-
» reuse , Elisabeth ! Voilà pourtant ce qu'a dit
» son petit Jean-Marie. L'année suivante,
» après la seconde communion, les saints
» désirs de l'enfant se manifestèrent de plus
» en plus..., et Jean-Marie partit pour le
» Petit Séminaire (i). » Il persévéra dans sa
(1) M. l'abbé Jean-Marie Laurent, par l'abbé Victor Martin, p. 5.
vocation, fut un écolier pieux, un séminariste fervent, et enfin un prêtre d'une vie toute apostolique.
30 Faits survenus au début ou au cours des études. — Ce sont, en premier lieu, des coïncidences singulières. Le curé d'une grande paroisse de ville reçut, un jour, la visite d'une paroissienne riche et charitable, qui lui remit une somme d'argent importante qu'elle le pria d'employer à l'éducation d'un enfant pour le sacerdoce. Le jour même où cette somme lui avait été confiée, le curé, s'étant rendu à son église pour quelque ministère , aperçut , devant l'autel de la sainte Vierge, un enfant à genoux, priant avec ferveur, les larmes aux yeux. 11 s'approche et lui demande la cause de son chagrin. L'enfant déclare en sanglotant qu'il a depuis longtemps un grand désir d'être prêtre, mais que ses parents sont pauvres et ne peuvent le faire étudier. L'indication providentielle était évidente. Le bon prêtre, reconnaissant l'élu de Dieu, le console, le place dans une mai-
son d'éducation , en lui appliquant la riche aumône dont il est dépositaire, et lui procure ainsi le moyen de répondre à l'appel de Dieu.
Ce sont encore des difficultés et des obstacles en apparence insurmontables, qui tout à coup disparaissent comme par enchantement. Obstacles du côté des parents qui opposent un refus obstiné au désir d'être prêtre manifesté par leur fils ; du côté des ressources pécuniaires qui font défaut ; du côté de la santé qui ne permet pas de continuer les études. Or, au moment où tout espoir semblait perdu, les oppositions cessent, de généreux bienfaiteurs s'offrent spontanément pour suppléer à ce que la famille ne peut faire , les forces reviennent et la santé se rétablit.
Signalons enfin des avertissements de Dieu, punissant la résistance à ses appels par des châtiments manifestes. Plus d'une fois, des parents ont dû reconnaître la main de Dieu qui les châtiait pour s'être opposés à la vocation de leurs enfants , permettant que ces enfants qu'ils n'avaient pas voulu donner à
l'Église aient été pour eux une cause de chagrins amers , aient été malheureux , aient subi des revers, parfois leur aient été inopinément enlevés. N'a-t-on pas vu des jeunes gens qui, n'ayant pas le courage de faire les sacrifices que la vocation divine exigeait d'eux, et de répondre à l'appel intérieur qui les sollicitait, ont cherché vainement, comme le prophète Jonas , à se soustraire aux poursuites de Dieu ? Rien de ce qu'ils entreprenaient ne leur réussissait, et jusqu'à ce qu'enfin ils fussent rentrés dans la voie providentielle, ils ne rencontraient que déception. Quelques-uns , pour se garantir plus efficacement contre la voix qui les pressait de se donner à Dieu , ont contracté des engagements qui semblaient devoir les fixer pour jamais dans le siècle, et bientôt un deuil inattendu brisait leurs liens, et, en leur faisant sentir la vanité des' attachements humains, les ramenait, comme malgré eux, au terme où Dieu les voulait. D'autres, obligés de demeurer dans le monde , ont regretté toute
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leur vie de n'avoir pas suivi une vocation dont l'évidente réalité se présentait sans cesse à eux comme un remords.
Nous pourrions multiplier les exemples; Dieu, on le comprend, a des moyens infiniment nombreux de manifester ses desseins sur les âmes. Ce que nous avons dit suffit pour provoquer l'attention sur ce côté tout particulièrement intéressant de l'étude des vocations sacerdotales. Qu'on prenne garde, cependant, d'exagérer notre pensée. Il serait puéril et superstitieux de voir, dans des faits fortuits, des indications providentielles, et de prendre les rêves de son imagination pour des inspirations divines. Mais entre le scepticisme qui ne croit à rien, et la crédulité qui admet tout, il y a le milieu d'une critique sage qui, sans admettre inconsidérément des interventions miraculeuses, ne refuse pas de reconnaître sinon comme certaines, du moins comme vraisemblables , des manifestations divines dans des faits qui peuvent, il est vrai, s'expliquer naturellement, mais qui, par leur
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singularité, et eu égard aux circonstances dans lesquelles ils se produisent, semblent dénoter une intention providentielle.