CHAPITRE IX
l'état ecclésiastique. — II. l'attrait (suite), objet de l'attrait sacerdotal.
Pour que l'attrait sacerdotal soit légitime dans son objet, et constitue, sous ce rapport, une véritable marque de vocation, il faut que cet objet soit le sacerdoce lui-même et non pas ce qui n'en est que l'accessoire.
Cette considération est importante ; nous croyons que c'est pour n'avoir pas assez exactement analysé ce point de vue de l'attrait sacerdotal que quelques auteurs en ont contesté la valeur absolue comme marque de vocation. Ils allèguent les attraits cupides et intéressés ; mais il est manifeste que ce n'est
pas le sacerdoce lui-même qui est l'objet de tels attraits.
Afin de caractériser avec le développement et la précision convenables l'objet du véritable attrait sacerdotal et de le bien distinguer de ce qui n'en a que l'apparence, remarquons que le sacerdoce se présente à nous sous trois aspects bien distincts , sous chacun desquels il peut être un objet d'attrait. En désirant le sacerdoce , on peut envisager et rechercher : i° les avantages temporels qu'il nous procure ; 20 les ressources précieuses pour le salut que l'on y trouve ; }° sa nature intime.
Pour apprécier la valeur de l'attrait que nous croyons ressentir pour le sacerdoce et qui nous fait présumer que Dieu nous appelle à le servir dans son sanctuaire , il est nécessaire de considérer lequel de ces trois aspects est la cause déterminante et le véritable motif de cet attrait.
I. — Attrait pour le sacerdoce envisagé dans les avantages temporels que nous pouvons en attendre.
L'histoire nous apprend combien de vocations défectueuses ont été, à une époque antérieure à la nôtre, inspirées par-la considération de ces avantages. La plupart des scandales, qui ont parfois déshonoré le clergé et attristé l'Eglise, n'ont pas eu d'autre cause. Aujourd'hui, ce péril est moins à craindre ; il peut toutefois exister encore , et nous ne devons pas négliger de le signaler.
Autrefois , grâce à l'esprit de foi qui animait les âmes , et conformément à la tradition unanime de tous les peuples, le clergé jouissait parmi nous d'une haute considération. 11 était le premier corps de l'État. Parmi ses membres , plusieurs portaient des noms illustres ; les plus nobles familles tenaient à honneur d'y associer quelqu'un de leurs enfants, et contribuaient ainsi à rehausser le sacerdoce dans l'estime générale. Le prêtre
était alors entouré de vénération et de respect.
En droit , dans notre société moderne , il n'en est plus ainsi. Le clergé, comme corps, ne jouit , à peu près , d'aucune distinction et d'aucun privilège. Bien plus, on prend à tâche de l'avilir et de le déconsidérer. La presse impie le poursuit de ses anathèmes , s'empresse de publier ses scandales et ne néglige rien de ce qui peut le rendre odieux et méprisable.
En fait, néanmoins, et malgré tout ce qu'on peut dire et faire, la considération dont le clergé jouissait du temps de nos pères n'a pas disparu. Le prêtre est encore aux yeux des populations, même les moins chrétiennes, surtout s'il n'avilit pas son caractère par une vie vulgaire , un homme digne de respect. Ne peut-on pas même dire que c'est lui qui recueille le peu de respect vrai que nos principes égalitaires ont laissé subsister parmi nous ? Quel est dans un diocèse le personnage le plus considéré ? N'est-ce pas l'évê-
que ? Et dans chaque paroisse ? N'est-ce pas le curé?
20 Ce que nous venons de dire de la considération se peut dire également des biens de la fortune. Autrefois, l'Église était riche. Les bénéfices opulents, les prébendes, les dignités largement dotées qu'elle était en mesure d'offrir aux clercs , avaient de quoi exciter la convoitise des âmes cupides. Combien, par suite, ne voyaient dans le sacerdoce qu'une carrière lucrative?
Sous ce rapport, aujourd'hui, notre situation est modeste. Les richesses que possédait l'Église lui ont été enlevées. Réduite à la pauvreté, elle ne peut plus procurer aux prêtres les avantages temporels qu'elle leur prodigua à d'autres époques. Loin de nous en plaindre, bénissons plutôt la Providence qui, en permettant que nous fussions dépouillés de nos biens, nous a préservés de l'envahissement des vocations intéressées.
Nous sommes pauvres, et cependant nous ne sommes pas réduits à la dernière indi-
gence. Jusqu'à ce jour même nous avons joui, généralement du moins, de ce qu'on peut appeler une honnête aisance ; notre vie est pour le moment assurée, et, quoi qu'il puisse arriver, il n'est pas à croire que de sitôt le clergé soit réduit à mendier ou à mourir de faim. Ainsi , sous ce rapport encore, notre position, sans être brillante , est pourtant supérieure à celle d'un grand nombre de personnes qui ne sont pas logées, vêtues , meublées , nourries aussi bien que nous.
3° Enfin, envisagé par son côté humain, le genre de vie qui est le partage des prêtres et qui distingue le sacerdoce de la plupart des carrières laïques , peut paraître enviable et exciter la convoitise. Le sacerdoce nous décharge de certains devoirs sociaux pénibles de leur nature. Nous ne sommes pas astreints à ce dur labeur des mains auquel la plupart des hommes sont assujettis. Assurément, pour le prêtre qui possède l'esprit de son saint état, la vie sacerdotale n'est point
une vie d'oisiveté et de repos. On nous l'a parfois reproché, rmais à tort; car le. travail que notre vocation nous impose est, à plusieurs égards, plus pénible à la nature, exige plus d'efforts, demande surtout une application plus fatigante que celui auquel se livrent le cultivateur et l'ouvrier. A l'extérieur, toutefois, il ne semble pas en être ainsi ; et, dans l'appréciation du commun des hommes que favorise malheureusement la conduite de quelques prêtres, la vie sacerdotale n'a rien de bien rigoureux.
Il est donc vrai que, nonobstant la situation que les temps modernes nous ont faite , la vocation ecclésiastique offre encore des avantages temporels très appréciables, et renferme de quoi exciter l'ambition.
Représentons-nous un enfant né à la campagne de parents peu aisés , et obligés de gagner, à la sueur de leur front , le pain de chaque jour. Témoin journalier de leurs fatigues , assis à la table frugale à laquelle les réduit leur modeste condition , partageant
leurs privations, associé même, dans une certaine mesure, à leur travail, il a été plus d'une fois le confident des embarras, des angoisses, des inquiétudes qu'ils éprouvent dans la gestion de leurs affaires; il les a entendus se plaindre de la dureté des temps, des désastres qu'ont subis leurs vignes ou leurs moissons, de la difficulté de trouver dans les fruits de leur travail une rémunération suffisante des peines et des fatigues auxquelles ils se livrent. Plus d'une fois sans doute , mettant en parallèle l'état précaire de sa famille, avec celui de M. le curé, il n'aura pas hésité à donner à celui-ci la préférence, et à juger la situation des prêtres meilleure que celle de ses parents.
Supposons que, frappé des dispositions heureuses de cet enfant, M. le curé lui propose de commencer des études en vue du sacerdoce, il acceptera, selon toute apparence. En effet, étant donnés sa nature délicate et l'ensemble de qualités qui ont porté M. le curé à le discerner des autres enfants , la
perspective de continuer le métier de son père devait avoir peu de charmes pour lui. Il se persuadera donc , comme on se persuadera autour de lui , qu'il a le goût et l'attrait du sacerdoce.
Il est évident qu'une vocation appuyée sur de tels fondements est au moins douteuse. Ce ne sont pas les avantages temporels que nous offre le sacerdoce qui doivent nous le faire désirer; un attrait qui ne serait inspiré que par ces avantages ne serait pas un véritable attrait. Faut-il conclure de là que l'enfant dont nous venons de décrire l'état d'âme devrait être écarté ? Nous pensons que souvent il n'y aurait pas lieu de le faire. On pourrait citer beaucoup d'exemples de très bons prêtres dont, au début, les vues par rapport au sacerdoce n'ont pas eu plus d'élévation. C'était une enveloppe grossière sous laquelle l'attrait véritable se dérobait aux regards. Quand, dès le bas-âge, un enfant se sent attiré vers le sacerdoce, quel que soit le motif qui l'attire , on doit reconnaître là un
indice dont il convient de tenir compte. Il y a une grande différence entre la spontanéité irréfléchie d'un enfant séduit par le prestige de quelques avantages temporels que lui offre le sacerdoce, et le calcul égoïste et cupide du jeune homme pour lequel le sacerdoce n'est qu'une carrière propre à satisfaire son ambition. Il y a donc ici un discernement à faire; c'est un point sur lequel nous aurons occasion de revenir.
II. — Attrait pour le sacerdoce considéré dans les ressources surnaturelles qu'il nous procure au point de vue de la sanctification et du salut.
Il n'est pas rare de rencontrer des âmes qui se sentent attirées au sacerdoce pour ce motif, et cela de plusieurs manières.
i° On a eu le malheur de s'éloigner de la voie qui conduit à Dieu et de s'abandonner au désordre, Mais enfin sous l'action de la grâce on s'est converti, et on sent le besoin de faire pénitence. Le renoncement au monde
et la consécration entière de sa vie au service de Dieu trop longtemps oublié et outragé se présentent naturellement comme le meilleur moyen d'y parvenir. Or, le sacerdoce nous offre ce double avantage. D'une part, la vie qu'il impose à ceux qui l'embrassent est une vie de séparation du monde et de renoncement aux convoitises de la nature; de l'autre, on s'y donne à Dieu, pour le servir, se dévouer à son culte, et travailler à procurer sa gloire. C'est donc le sacerdoce qui donnera le mieux satisfaction au besoin de pénitence que la grâce fait éprouver au pécheur converti.
On. ne peut pas dire assurément qu'un attrait pour le sacerdoce, inspiré par un tel motif, soit mauvais; il est au contraire éminemment surnaturel, et il l'emporte de beaucoup sur celui dont nous avons parlé précédemment. Il doit donc être pris en sérieuse considération dans l'étude d'une vocation sacerdotale. Cependant, par lui-même, il serait insuffisant. Le sacerdoce peut bien, il est
vrai, être considéré comme un moyen d'offrir à Dieu une expiation pour les fautes de sa jeunesse ; car la vie du prêtre, bien comprise, est vraiment une vie de pénitence; c'est un sacrifice par lequel le bon prêtre ne cesse de s'immoler à Dieu. Toutefois, la pénitence pour ses péchés n'est, dans le but que le prêtre doit s'efforcer d'atteindre, qu'un accessoire. Ce n'est pas comme moyen de faire pénitence que le sacerdoce a été institué; tel, par conséquent, n'est pas le motif prédominant qui doit nous porter à l'embrasser. Cela est si vrai, qu'autrefois, ainsi qu'il a été dit plus haut, l'Église primitive excluait du sacerdoce les pénitents, quelle que fût leur ferveur. Il y a des asiles spécialement ouverts aux âmes repentantes qui veulent expier leurs égarements ; ce sont les cloîtres, et non l'état ecclésiastique, qui a une fin plus excellente. 2° D'autres veulent être prêtres, parce qu'ils s'imaginent qu'ils trouveront dans la vie sacerdotale plus de moyens que dans le monde de faire leur salut. A tout prix ils
veulent sauver leur âme, et ils sont prêts à faire pour cela tous les sacrifices. Mais les carrières laïques leur semblent, à cet égard, pleines de dangers. Les séductions du monde et les exemples de tant d'âmes qui s'y perdent les effraient; ils craignent d'y rencontrer trop de difficultés pour accomplir leurs devoirs de chrétiens. Au contraire, le sacerdoce leur apparaît comme un port de salut où tout se réunit pour leur faciliter les moyens de vivre saintement et de parvenir au ciel. Cette considération leur persuade que c'est là qu'ils doivent chercher un refuge.
Deux observations se présentent à faire
En premier lieu, on peut se demander si le sacerdoce présente, en effet, plus de ressources et moins de dangers que l'état laïque, pour le salut, et si ceux qui se l'imaginent et se déterminent, pour ce motif, à entrer dans le clergé, ne sont pas le jouet d'une illusion.
Problème difficile à résoudre , insoluble même, si l'on considère les deux carrières
dont il s'agit en elles-mêmes et indépendamment de l'appel de Dieu.
D'une part, il est indubitable que l'état ecclésiastique offre, pour le salut, des ressources que le monde est loin de présenter au même degré. — a) Le prêtre est soutenu dans la voie du bien par le sentiment de sa dignité, et par la vue de la sainteté que Dieu, l'Église, le monde même attendent et exigent de lui. — b) Le genre de vie qu'il mène , le décorum extérieur auquel il est tenu , l'habit même qu'il porte le mettent à l'abri de beaucoup de périls auxquels les gens du monde sont exposés. — c) Le saint exercice de la prière, qui s'impose à lui comme une nécessité à laquelle il ne peut se soustraire , le maintient dans l'union avec Dieu, et attire sur lui des grâces précieuses de sanctification. — d) Les ministères qu'il remplit en chaire, au saint Tribunal, au lit des malades l'entretiennent dans les pensées surnaturelles et dans le souvenir des grandes vérités qui sont les fondements de la vie chrétienne.
Obligé de prêcher ces vérités; il faut bien qu'il les médite et qu'il s'en pénètre.; elles sont comme l'atmosphère dans laquelle il respire. — é) Enfin, le ministère de la sanctification des âmes, auquel il se livre, outre qu'il est pour lui une source de mérites , lui est, en l'initiant aux conduites de la divine grâce , une incessante exhortation à la ferveur.
Mais si le sanctuaire offre de grands avantages au point de vue du salut, le prêtre y rencontre, d'autre part, des dangers dont les gens du monde sont, en grande partie du moins, préservés. — a) Danger du côté des saints et augustes mystères dont il est le dispensateur et dont il doit craindre de devenir le profanateur. — b) Danger du côté des graves obligations dont il a contracté l'engagement et auxquels les simples fidèles ne sont pas soumis : chasteté, Bréviaire, exercice du zèle, observation des lois canoniques qui règlent sa vie. — c) Danger du côté de la responsabilité qui lui incombe par rapport aux
âmes qui lui sont confiées. — d) Danger du côté des tentations, parfois délicates, dont ses rapports avec le monde et parfois ses ministères eux-mêmes sont pour lui la source.
Si l'on pèse toutes ces considérations, on reconnaîtra qu'il serait malaisé de savoir lequel, de l'homme du monde ou du prêtre, a plus de chance de parvenir au salut. Ce que l'on peut dire à cet égard de plus raisonnable, c'est que la voie la plus sûre pour atteindre ce grand but est celle que nous indique la vocation divine. C'est celle qui nous offrira le moins de dangers et le plus de secours.
Mais quelles que soient la vérité ou la fausseté des raisonnements sur lesquels s'appuient ceux qu'attire au sacerdoce l'espoir d'y faire plus facilement leur salut , reste à savoir si un attrait appuyé sur ce motif est valable.
Nous n'oserions pas l'affirmer. Un tel attrait, en effet, n'atteint pas l'état ecclésiastique dans ce qui le caractérise en tant que vocation particulière. Ce n'est pas pour aider
ceux qui en font profession à parvenir plus aisément au salut qu'il a été institué ; ce n'est donc pas non plus la perspective de ce but qui doit nous porter à y entrer. Il est cependant juste de reconnaître, dans un attrait qui se formulerait ainsi, un indice précieux, sinon absolument péremptoire, de vocation sacerdotale. Dès là que le sanctuaire nous apparaît comme le milieu le plus favorable pour notre salut, et qu'à ce titre il nous attire, il y a lieu de présumer qu'en effet Dieu nous y appelle. Rarement l'attrait sacerdotal se présente dégagé de tout alliage ; le plus souvent il ne se révèle pas du premier coup dans toute sa netteté. Nous l'avons remarqué en parlant de l'attrait produit par des considérations temporelles; la même remarque s'impose ici. Presque toujours, lorsqu'une âme est disposée comme nous venons de le dire , en creusant un peu, on trouvera en elle le véritable attrait.
3° Enfin, il se trouve des âmes qui aspirent au sacerdoce, parce qu'elles découvrent,
dans la vie sacerdotale, un idéal de perfection qui les charme. Ce sont des âmes qui veulent être à Dieu, vivre et travailler pour Dieu, s'entretenir avec lui dans la prière, mener sur la terre une vie dégagée des sens et à l'abri des préoccupations incessantes auxquelles sont exposés les gens du monde, et qui les détournent du soin de leur perfection. Or, tout cela, elles croient qu'elles le trouveront dans l'état ecclésiastique.
Que faut-il penser d'un attrait ainsi motivé?
Il est solide et vrai dans son fondement. Le sacerdoce, en effet, est bien ce qu'il y a sur la terre de plus élevé, de plus saint, de plus parfait. Le prêtre est par excellence l'homme de Dieu ; il est appelé à faire sur la terre ce que les anges font au ciel.
Le plus souvent, cet attrait est une marque certaine de vocation. Car bien que celui en qui on le remarque ne se propose pas explicitement ce qui est la fin propre du sacerdoce, il se le propose implicitement.
A la rigueur, cependant, il pourrait arriver
qu'une âme, tout en étant appelée à la perfection, ne le fût pas à l'état ecclésiastique; et que, si elle s'y croit appelée, c'est pour ne s'être pas assez rendu compte, d'une part, de la nature et des devoirs de ce saint état , de l'autre, du caractère intime de l'attrait qui semble l'y pousser. Peut-être , en effet , ce n'est pas le sacerdoce, mais la vie religieuse, et spécialement la vie religieuse contemplative , qui est , au fond , le véritable objet de son attrait, et qui, par là même, devrait fixer son choix.